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décrypt'art - Page 13

  • David SMITH (par Régine)

    En 2006 eut lieu au Centre Pompidou une superbe exposition des sculptures de David Smith (sculpteur américain né en 1906 et mort accidentellement en 1965). Depuis cette date aucune de ses oeuvres n'avait été montrée à Paris. Or la Galerie Karsten Greeve expose actuellement une exceptionnelle série de dessins des années 1950/1960 qu'il serait dommage de ne pas voir. Elle nous rappelle que cet artiste ne fut pas seulement un peintre, un très grand sculpteur mais aussi un merveilleux dessinateur.

    Le titre de l'exposition "Acting in space" rend parfaitement compte du sentiment éprouvé devant ces dessins car ce qui frappe immédiatement c'est l'extrême vitalité et la liberté avec laquelle ils occupent l'espace. On ressent aussi que la Nature et la présence humaine n'en sont pas évacuées.

    En voici quelques exemples :

    Dans "Sans titre" de 1952 (photo 1)IMG_0454.JPG, tel un buisson d'épines, un réseau de lignes d'épaisseur variable envahit la surface du papier. Aux points de rencontre de leurs ramifications des taches se forment et s'illuminent en rouge, comme si, tels des synapses, elles étaient le révélateur d'un influx d'énergie sous jacent.

    Cette structure figurant la circulation d'une force avec ses points nodaux se retrouve dans plusieurs dessins. Ces lignes en expansion qui dévorent l'espace en s'entrecroisant donnent un fort sentiment d'instantanéité ; David Smith appartient à la génération des expressionnistes abstraits et ces oeuvres entrent forcément en résonance avec certaines peintures de Pollock.

    Dans "Sans titre" de 1953 (photo 2)IMG_0459.JPG des lignes très fines, très fluides, ponctuées de quelques taches circulent allègrement et nous invite à entrer dans la danse. Chaque segment semble relié aux autres pour former un rythme dans lequel on se trouve pris. Smith nous offrirait-il les traces d'une chorégraphies ou un ciel avec constellations et ballet d'étoiles filantes ?

    L'encre et gouache sur papier de 1954 (photo 3) IMG_0452.JPGest d'une grâce miraculeuse. Telles les baguettes d'un prestidigitateur, des lignes jonglent avec de délicates bulles aux couleurs irisées. L'artiste nous entraîne ici dans un rêve ludique et mélodieux. Ne disait-il pas "Une grande oeuvre d'art abstrait ressemble à un rêve. Elle donne à voir à la fois la beauté et son corolaire l'imagination".

    D'autres oeuvres sont très noires, très prégnantes, telle "Sans titre" de 1957 où une forme anthropomorphe noire et puissante jaillit du papier (photo 4)IMG_0467.JPG. Arcboutée sur elle-même, fureur contenue, elle semble prête à bondir. On pense à "L'ange du foyer" de Max Ernst. Si on a beaucoup parlé de l'influence de Gonzalés et de Picasso sur David Smith, il ne faut pas oublier celle des surréalistes dont l'automatisme correspondait à son désir de spontanéité pour exprimer formellement des émotions indicibles.

    Les traces d'un noir épais qui maculent le "Sans titre" de 1951 (photo 5)IMG_0465.JPG sont-elles, comme dans certains lavis de Tal Coat, celles d'un troupeau en transhumance, d'un vol de corbeaux dans le ciel ? acting in space...

    Une unique sculpture assez plate faite de matériaux agricoles (selle, instruments agraires) est placée au centre de l'exposition (photo 6)IMG_0461.JPG. A-t-on voulu suggérer l'idée d'un dessin dans l'espace, expression souvent utilisée au sujet de son oeuvre comme de celle de Gonzalés ? Nombre de ses sculptures sont en effet peu profondes mais aucune d'entre elles ne saurait être amenée à une version en acier d'un dessin préexistant. Si dessins et sculptures ont des points communs il s'agit bien de deux registres différents. C'est ce que montre à merveille cette exposition.

    DAVID SMITH Drawing and sculpture : acting in space - Galerie Karsten Greve - 5, rue Debelleyme, 75003-Paris. 01 42 77 19 37. Jusqu'au 27 juin.

     

     

     

     

  • Antony GORMLEY ( par Sylvie )

    La sculpture contemporaine anglaise est réputée pour sa vitalité. Depuis Henry Moore le pays n'a cessé de produire de grands artistes qui ont ouvert cette sphère à la modernité. L'exposition à la galerie Thaddeus Ropac de Pantin, en région parisienne, en fournit aujourd'hui un exemple. Dans cette ancienne chaudronnerie aux majestueux volumes, les oeuvres d'Antony Gormley ont trouvé un lieu à leur mesure. D'un coup d'oeil un peu rapide, elles pourraient toutes, dans leur noirceur, n'être perçues  que massives, géométriques, raides. Bien qu'elles soient de grandes dimensions, en des matériaux usinés et lourds dont les composants s'empilent de façon, semble t'il, sommaire, elles opèrent sur notre mental comme un  rappel de la forme humaine et de son inscription dans l'environnement. Semi-abstraites, elles ont le pouvoir de figurer, objectiver et d'activer une perception de l'intérieur; conceptuelles, leur sens est à trouver dans ce qu'elles révèlent.

    IMG_0307.JPGDès l'entrée, bien en face, est campée en solitaire Hole, de quatre mètres de haut. Cubes, parallélépipèdes, toutes formes soudées, pleines ou évidées, imbriquées, la composent comme un univers compact perçu et vécu à la fois. Que sont ces cellules, des chambres, des fenêtres, des couloirs, des yeux, un nez ? Elles se confondent, interrogent, et donnent à cette "cabane" isolée dans l'espace qui l'entoure l'illusion d'un être vivant très protecteur par sa masse et très ouvert par ses orifices, un condensé habitacle/habitant.

    IMG_0299.JPG Expansion Field est une installation de soixante sculptures volumineuses en acier Corten gris sombre et poli, réparties en quatre rangées. Elles composent dans la seconde salle un environnement total et minimaliste, sorte de grande armée d'attitudes du corps, silhouettes austères comme des coffre-forts et répétitives qui rappellent les alignements des mégalithes de Carnac ou les grandes silhouettes de l'ile de Pâques. Certaines pourraient faire penser à des architectures fascisantes. Dans leur côtoiement serré - qui occupe toute la pièce - ces troncs verticaux trapus étouffent de promiscuité, comme certaines allées de cimetières. Individuellement fermés sur eux-mêmes et circonscrits dans le cadre de la pièce, ils semblent dans l'incapacité d'avancer, barricadés dans l'étroitesse de leur espace et la défense de leur personne. Point d'esprit d'équipe dans ce rassemblement. Gormley serait-il fasciné par les foules aux individus si semblables et si différents ?

    IMG_0290.JPGIMG_0294.JPG Une forêt totémique a investi la nef principale. Elle nous parle également du corps. Ces 15  Blockworks, composées de parallélépipèdes de fonte, comme des assemblages cubistes,  évoquent dans leur géométrie des attitudes familières qui sont autant de sentiments et de comportements, réflexion, chagrin, joie, fierté... Plus grandes que la taille humaine, espacées, toujours aussi géométriques, elles dégagent néanmoins, portées par leur socle qui les surélèvent et le délié de l'empilement, une impression de légèreté et de liberté. Le revêtement noir et charbonneux, à l'acide tannique, y contribue. Selon la position des blocs on comprend que là est la face, ici la cambrure... Peu d'amorces de mouvement de bras mais les jambes esquissent une avancée, les pieds s'élancent du sol sous la poussée des supports. Ce ne peut être qu'un dignitaire cette silhouette majestueuse et élégante, toute seule, un peu à l'écart.

    IMG_0315.JPGMatrix II se déploie dans le hall suivant en un tricotage de matériau très ordinaire. Des tiges à béton métalliques s'entrecroisent et forment des volumes, architecture virtuelle que l'oeil traverse. Elle rappelle le "Pénétrable" de Soto, fait de filins de plastique - bien qu'ici toute pénétration corporelle soit impossible - et questionne les formes et les structures de l'habitat humain.

    IMG_0308.JPGDernier plaisir, et pas des moindres, la série de petits travaux préparatoires sur papier, accrochés au mur. Dans ces emboitements de formes tout est dit, les volumes, les articulations, tout ce dont le corps et l'habitat sont faits. Gormley, au noir de sa peinture, ajoute du lait pour l'adoucir et lui donner cet aspect gris-brun  lavé, subtil, un enchantement.

    Antony Gormley "Second Body", galerie Thaddeus Ropac, 69 av du Génaral Leclerc, 93500 Pantin. Du mardi au samedi de 10h à 19h, jusqu'au 18 juillet 2015.

  • TAKIS, TELEMAQUE, GEORGES NOËL (par Régine)

    Trois expositions dans trois musées parisiens sont actuellement consacrées à trois artistes des années 1960: Takis au Palais de Tokyo, Georges Noël au M.N.A.M. et Hervé Télémaque à Beaubourg. Aucun de ces artistes discrets n'avait eu les honneurs d'un musée parisien depuis plus de vingt ans. Assisterait-on à un regain d'intérêt pour cette période longtemps éclipsée au profit d'autres formes d'art ?

    A l'époque l'art cinétique, la figuration narrative, l'abstraction lyrique et expressionniste se partageaient les cimaises parisiennes et si par facilité les critiques essayaient de rattacher ces artistes à l'un ou à l'autre de ces mouvements, chacun d'entre eux y était difficilement assimilable. Ces trois expositions d'artistes marginaux quant aux catégories reconnues mettent ainsi et fort heureusement l'accent sur la diversité et la richesse de l'art en France à cette période.

    Takis et Télémaque ont tous deux 24 ans lorsqu'ils arrivent à Paris, le premier d'Athènes en 1954, le second d'Haïti en 1961. Georges Noël, né en 1924 et mort en 2010, quittera Paris en 1968 pour New York où il passera près de quatorze ans. Or tous trois ont commencé à exposer à Paris à peu près en même temps, c'est-à-dire au début des années 1960 et chacun aura connu une éclipse de plusieurs années, Takis et Télémaque de la fin des années 1970 au début des années 1990. Quant à Georges Noël, absent de 1968 à 1982, il sera peu exposé en France, même s'il l'est beaucoup à l'étranger. Un regain d'intérêt pour son travail se fait sentir depuis peu.

    TAKIS

    Au sein de l'art cinétique où l'époque avait vainement tenté de le classer, Takis occupe une place tout à fait à part et il est bien difficile de comparer ses travaux avec ceux de Vasarely, Agam, Soto, Le Parc ou d'autres encore. Si les uns sont illusionnistes et font appel aux sens du spectateur, Takis quant à lui se passionne pour le magnétisme, pour sa force d'attraction naturelle invisible et mystérieuse.

    La belle rétrospective du Palais de Tokyo restitue la magie de la plupart de ses oeuvres. Une grande quantité de ses SignauxIMG_0215.JPG (photo 1) y est rassemblée. Ce sont de longues, flexibles et élégantes tiges de métal complétées à leur extrémité par des éléments mécaniques récupérés (pièces électroniques, balanciers horizontaux, tête de hérisson de ramoneur) ou dotés de lumière colorée et clignotante. A la manière des éoliennes elles sont faites pour exploiter les énergies immatérielles tels que le vent, le son, la lumière. Leur beauté, leur fragilité dégage une grande force poétique. Ses sculptures musicalesIMG_0212.JPG (photo 2) fonctionnent grâce à une petite aiguille qui heurte une corde de métal dont les oscillations déclenchent un son strident, imprévisible, venu de nulle part si ce n'est des profondeurs de la terre ou du lointain cosmos. "Si je pouvais avec un instrument comme le radar capter la musique de l'au-delà" disait-il. Avec "Les murs magnétiques"IMG_0208.JPG (photo 3) des flèches s'agitent sur des toiles de couleur attirées par les aimants posés à leur revers. Avec ses "Télélumières"IMG_0227.JPG (photo 4) ou lampes à vapeur de mercure il provoque une clarté bleu azur, la couleur des sphères, et transforme ces grosses ampoules ventrues de forme anthropomorphe en divinités archaïques. De même en soudant et en soclant des boulons ou des écrous il fait revivre les idoles de ses ancêtres.

    Dans sa quête insatiable de capter l'énergie cosmique Takis nous met à l'écoute des lois secrètes de la nature et nous fait entrevoir l'invisible.

    Takis : champs magnétiques - Palais de Tokyo, 13, av. du Président Wilson, 75016-Paris. Jusqu'au 17 mai 2014. Fermé mardi.

     

    GEORGES NOËL

    Ce n'est pas une grande exposition mais la vingtaine de tableaux réunis dans une salle du Musée National d'Art Moderne permet de se rendre compte du parcours de cet artiste et de son originalité au sein de l'abstraction de son époque.

    Comme Fautrier ou Dubuffet, dès le début il attache une grande importance à la matière picturale. Il fabrique lui-même son médium, broie ses couleurs et ne se servira jamais d'un pinceau mais d'instruments qu'il met lui-même au point. Seul compte pour lui la force, l'énergie, le désir puissant qui anime l'artiste ; l'acte de création se présente comme une expression existentielle, une affirmation de soi en mouvement. La notion de "palimpseste", nom donné à nombre de ses oeuvres, est emblématique de son travail. C'est dire aussi l'importance accordée aux signes et à l'écriture (voir mon article du 2 avril 2012 sur ce blog).

    Si "Palimpsestes organique" de 1959 (photo 1)IMG_0191.JPG, le tableau qui ouvre l'exposition, est d'un expressionnisme proche des premiers Hantaï - la matière y est labourée de circonvolutions viscérales qui s'enchevêtrent pour former un monde proliférant, grouillant et inquiétant -, "Pluie Edo" (photo 2) 9_911601-3[1].jpgde 1990 qui la termine offre une surface d'un extrême raffinement à l'atmosphère pluvieuse et contemplative. Sur un fond beige une pluie de griffures fait affleurer toute une gamme de verts et de violines émergeant des couches sous-jacentes.

    Entre ces deux oeuvres, dans les autres tableaux présentés ici les signes sont soit presque effacés, légers et ariensIMG_0187.JPG ("Ecritoire aux signes en blanc n° 2" de 1963) (photo 3), soit énergiquement raturés ("Palimpseste dessiné" de 1960) soit organisés en bande d'écriture dont le graphisme et la beauté des couleurs n'est pas sans rappeler Paul Klee ("Palimpseste le soir" de 1965) (photo 4)IMG_0198.JPG, soit parfaitement organisés en diagonales s'échappant de la surface de la toile et dont le graphisme évoque la trace fugace laissée sur le sol par des pattes d'oiseau ("The bird walker" de 1970) (photo 5)IMG_0182.JPG.

    Cette exposition montre l'évolution de Georges Noël et permet de se rendre compte que sa matière somptueuse et son écriture de plus en plus maîtrisée sont restées une constante tout au long de sa carrière pour exprimer le passage du temps et la façon dont le passé modifie le présent.

    Georges Noël : La traversée des signes - Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75016-Paris. Fermé lundi. Jusqu'au 3 Mai.

     

    Hervé TELEMAQUE

    Comme dans les peintures de Chirico qui réunissent sur une même toile des objets n'ayant en apparence aucun lien logique entre eux, les oeuvres de Télémaque sont bien énigmatiques. Elle ne sont pas "narratives" comme celle de ses contemporains qui, comme lui, ont été rassemblés sous le nom de "Figuration narrative"mais elles montrent des objets éclatés et hors contexte. C'est ainsi que canne d'aveugle, portrait de nègre, bouche dentée, sous-vêtements féminins, bandage herniaire, paire de ciseaux, chaise longue, slips d'homme ou trou de serrure, éparpillés et associés à des mots ou à des bribes de phrases, s'envolent ou gravitent dans la plupart de ses toiles des dix premières années ("Ciel de lit, n° 3" de 1962 (photo 1)IMG_0248.JPG, "Convergences" de 1966IMG_0259.JPG (photo 2) ou le très dépouillé "Passages" de 1970)IMG_0261.JPG (photo 3). Télémaque ne figure pas le monde des objets comme dans le pop'art mais porte un regard ironique et distancié sur la société de consommation et le vide qu'elle engendre. Grande liberté est laissée au spectateur pour associer selon sa sensibilité, ses propres références et sa biographie.

    Dans les années 1980 il se renouvelle en faisant de magnifiques diptyques associant dans un même cadre un dessin sur calque et le collage du même motif obtenu par l'assemblage de papiers de couleur ("Utopie n° 4, "Selles comme montagne" de 1979 (photo 4) par exempleIMG_0273.JPG). L'histoire d'Haïti, et sa propre biographie traverse toute son oeuvre "Je fais de la peinture pour me raconter dit-il ; tout ce que je fais mon inconscient le traverse". Le beau tondo intitulé "Charette à bras, le visible" de 1989 (photo 5)IMG_0263.JPG, où sont peints en aplat de couleurs, un peu comme chez Adami à la même époque,  un amoncellement d'objets colorés est une allégorie du tiers monde et "Mère Afrique" l'illustration de la domination des blancs". L'exposition se termine par des oeuvres récentes où avec une grande virtuosité dans l'agencement des formes et un talent de coloriste exceptionnel, Télémaque évoque ses racines africaines et rend hommage aux artistes qui ont compté pour lui "Fond d'actualité n° 1" ou "Le moine comblé (amorces avec Arschile Gorky") de 2014IMG_0274.JPG (photo 6).

    Télémaque regarde le monde avec distance, acuité, ironie et le sens aigu de ce qui se cache derrière les choses.

    Hervé Télémaque - Centre Pompidou, 19, rue Beaubourg, 75004-Paris fermé mardi. Jusqu'au 18 mai.

     Oui, dans les années 1960 il se passait beaucoup de chose en France et bien que nombre d'artistes de cette période aient été occultés par la génération suivante, ces expositions nous rappellent qu'ils n'ont jamais cessé de créer et d'évoluer et que leur talent n'est pas mince.

     

     

     

     

     

  • Le Bord des mondes (par Sylvie)

    Ceux que l'art intimide se délecteront de l'exposition "Le Bord des mondes" au Palais de Tokyo.                

    IMG_0245-parapluie de chaussures.JPGIMG_0246- Kawakami-store de visage.JPGLes créations présentées, parfois très élaborées, sont totalement hors des sentiers habituels de ce qui est appelé art. Comment considérer, par exemple, les parapluies de chaussures, les stores de visage, la grenouillère de ménage ou le beurre en tube du japonais Kenji Kawakami ? (photos 1 et 2). Sont-ce seulement d'astucieux canulars, des bricolages humoristiques pointant notre société consommatrice d'inutilités? Après tout, les artistes des années 60 l'ont bien critiquée eux aussi à leur manière et la société d'aujourd'hui n'est pas moins matérialiste. Aurait-on un peu plus le sens de l'absurde?... 

    Le problème est ailleurs. Il ne s'agit pas de remettre en question le contenu des oeuvres mais de savoir si elles ont le droit d'être regardées comme oeuvres "d'art". Selon la commissaire de l'exposition, Rebecca Lamarche-Vadel, qui semble jouer l'appel à témoins, l'imagination, la créativité, l'esprit de recherche peuvent tout. Depuis Marcel Duchamp on l'a compris.

    Cette façon d'élargir le territoire de l'art peut d'abord surprendre bien que les outils, les supports, les médiums se soient profondément renouvelés depuis le début du XXème siècle et que le périmètre de l'art se soit déjà étendu bien au delà de son aire traditionnelle et géographique. Ce qui est nouveau c'est l'ouverture vers d'autres domaines comme la science, le visible, l'émotion, une invite à dépasser la conception statique du monde et des formes, à envisager l'oeuvre d'art comme "un corps en mouvement", selon l'expression de Jean-Marie Schaeffer.

    IMG_0238-topograph des larmes de Rose-Lynn Fisher.JPGParmi les plus attachantes, réunissant poèsie, mystère, émotion et beauté plastique, je citerai d'abord la "Topographie des larmes" de l'américaine Rose-Lynn Fisher, photographies en noir et blanc d'examens au microscope optique de ses larmes, matérialisant ainsi par l'image ses émotions. Graphismes fragiles et arborescents comme certaines traces géologiques (photo 3).

    Tel un gigantesque animal fantomatique, "Le grand simulateur" déploie sur une plage ses voiles blanches, comme un millepatte démesuré ou un robot au pas saccadé. Il est né de l'intérêt d'un hollandais, Théo Jansen, pour des IMG_0241-le grand simulateur de Théo Jansen.JPGtubes de plastique blanc. Assemblés, montés sur roulettes et nantis de pistons,ils jouent les muscles articulés dont un podomètre mesure les pas. Chacune de ces créatures de plage, hybride, simulant la réalité, peut se mouvoir et survivre de façon autonome. Elle a une fiche génétique et, selon son créateur, elle peut se reproduire. Mais pas comme vous le pensez. En revanche sa silhouette légère et ventrue comme une mongolfière prête à s'écrouler, est un enchantement (photo 4).

    L'étude des toiles d'araignée, comme le fut pour Kepler au XVII ème siècle celle du flocon de neige, a fait apparaitre non seulement l'élaboration tomas-saraceno.-andersens-contemporary-danemark-2013.-photo-c-anders-sune-berg-2013.jpgextrèmement complexe de leur système d'expansion dans l'espace mais aussi leur rôle essentiel dans la compréhension de l'univers. Fragiles et mystérieuses elles n'en relient pas moins l'infiniment grand à l'infiniment petit. Tomas Saraceno, un argentin, a procédé à l'examen biologique de leurs structures miniatures afin de les numériser et les reproduire, déchiffrer en quelque sorte le langage de cette géométrie de la nature. D'objet trivial, la toile d'araignée est devenue objet extraordinaire, entre science et art, à contempler ici dans une colonne transparente subtilement éclairée (photo 5).

    IMG_0233-empilement Polk.JPGSes empilements de briques et de pierres sont presque de l'art traditionnel bien que l'américaine Bridget Polk s'en défende. La performance n'est jamais définitivement terminée et l'auteure doit manipuler les pièces maintes et maintes fois afin d'en trouver le point d'équilibre précaire. L'oeuvre est toujours en train de se faire et menacée d'effondrement . Bridget Polke nous offre une leçon de yoga et de méditation: elle use de sa force physique et de sa patience pour faire exprimer à ces matériaux parfois sans grâce une vitalité qui défie pour un temps la gravité. Quitte à s'effondrer dans la seconde qui suit (photo 6). 

    Bien d'autres réalisations figurent dans cette exposition un peu bric à brac,  à la limite de l'art et de l'invention, étonnantes, attachantes, drôles ou émouvantes. J'en citerai deux: le langage sifflé de paysans turcs pour communiquer de vallées en vallées et les vêtements d'Iris Van Herpen à partir de technologies numériques...Autant d'exemples qui témoignent de l'esprit de curiosité qui domine l'ensemble.

    A chacun d'adhérer ou pas, d'accepter que ce soit de l'art ou pas.

    Le Bord des mondes, Palais de Tokyo, 13 av du Président Wilson, 75116 Paris. Tous les jours sauf mardis. Jusqu'au 17 mai 2015.                

  • SOTO (par Sylvie)

    J'ai gardé en mémoire le souvenir du "Pénétrable" de Soto exposé sur le terre-plein du Musée de l'Art Moderne de la Ville de Paris en 1969. Il y a peu d'oeuvres qui, comme celle-ci, vous laisse une impression aussi forte pour que son image et son environnement reviennent à l'esprit au seul nom de l'artiste. Jesus Rafael Soto est de ceux là.

    Après l'exposition que lui a consacré le Centre Pompidou (voir la note de Régine d'avril 2013), la galerie Perrotin à Paris présente jusqu'au 28 février un aperçu des oeuvres de 1957 à 2003 de cet artiste vénézuélien (1923-2005) venu en France dès 1950 et révélé au public parisien par la galeriste Denise René qui se fera la grande défenseure de cet art nouveau, le cinétisme, un art du mouvement produit par l'oeuvre et par le spectateur.

    La perfection géométrique, l'évidente simplicité, la légèreté et la lisibilité aléatoire de ces oeuvres nous portent à passer et repasser devant elles comme si l'on avait omis de les voir en entier. Toujours quelque chose nous échappe et nous retient, nous questionne et nous enchante.

    Détaillons quelques exemples de ce travail très élaboré au charme mystérieux.

    Le cube de Paris, 1990 (photo1)IMG_0136.JPG flotte entre socle et dais comme une sculpture compressée..ou en expansion. Les tiges d'aluminium, toutes de même longueur, blanches ou rouges et blanches, qui la composent en une implantation rigoureuse, dessinent un halo vaporeux dans le blanc et un cube parfaitement linéaire dans le rouge, volume virtuel léger, impalpable et pourtant circonscrit, émergeant par le simple effet de la couleur. Que l'on soit de près ou que l'on tourne autour, la substance de cette gigantesque colonne est insaisissable et donne le vertige. Où est le réel, qu'est-il?  C'est le piège d'une  absolue impermanence.

    Mondrian n'est pas loin dans la composition de ce petit tableau de 1961 (photo2) si simple IMG_0138.JPG: un rectangle rouge parfait et, devant un autre rectangle rayé blanc et noir, le  profil irrégulier d'un brin de laine de même couleur. Par jeu optique, les fines rayures verticales s'agitent et la matière irrégulière de la laine grignote le fond: en se déplaçant le regard éprouve là une sensation de bougé, qui contredit l'aplat rouge statique. Au delà de la perfection du travail de graphiste plein de rigueur impliquant, malgré lui, le regardeur, l'oeuvre chatouille l'esprit et dégage, me semble t-il, un humour espiègle.

    La Modulation jaune, 1966 (photo 3)IMG_0149.JPG, peinture sur bois, métal, nylon, met en lumière deux vibrations distinctes. Celle de la couleur, à droite où les tiges de métal, légèrement courbes, projettent sur le surface unie leurs ombres comme autant de lignes variables qui semblent lui appartenir; celle des tiges, à gauche, frémissantes dans l'air, qui coupent les stries du fond. Cette superposition créé, au moindre mouvement de l'oeil, un effet moiré, vibrant. Lignes et couleurs sont libérées de leur fixité.

    Ecriture bleu central, 1999(photo 4)IMG_0158.JPG. Peinture sur bois, métal, nylon. Devant chacun des six carrés aux filins verticaux noirs s'inscrit en rupture un fil de métal arachnéen. Fort de cette matérialité, l'oeil, à chaque pas, voit de part et d'autre le fil noir se découper et créer une succession de petits tirets, comme un code secret, aléatoires; en revanche au centre, le fil de fer bleu, d'une valeur proche du blanc et brouillé par chevauchement, papillotte et s'évanouit. Les effets de la couleur comptent autant que ceux des lignes.

    Sans titre (Aléatoire 2), 1996 (photo 5)IMG_0151.JPG. Peinture sur bois, métal. Une multitude de petits carrés rayés horizontalement se détachent sur un fond rayé verticalement.Leur ombre est plus ou moins soutenue selon l'orientation de la lumière. Les carrés colorés dispersés dans la partie inférieure font respirer la surface comme si un souffle la parcourrait, gonflant les clairs, enfonçant les sombres, selon la diversité des intensités et le travelling du spectateur. Oui, le monde est une illusion. " Je n'ai jamais cherché - disait Soto - à montrer la réalité figée en un instant déterminé, mais tout au contraire à révéler le changement universel dont la temporalité et l'infinitude sont des valeurs constitutives".

    Comme celui de 1969 ce Pénétrable BBL bleu, 1999 (photo 6)IMG_0142.JPG, est magique. Ce n'est pourtant qu'une pluie de fils flottants en plastique bleu. Après en avoir considéré l'ampleur, se frayer un chemin dans son volume suspendu dans l'espace en écartant les brins, s'impose. Déstabilisés dans cette forêt de verticales vibrantes, nous voilà devenus partie constituante du réel, un espace-temps-matière.

    Faute de comprendre parfaitement le making of de ces champs de force, le plaisir est là, stimulant et jubilatoire.

    Jesus Rafael Soto "Chronochrome", galerie Perrotin, 76 rue de Turenne 75003, Paris. Jusqu'au 28 février 2015. Exposition parallèle à New-York jusqu'au 21 février.

  • Pierrette BLOCH (par Régine)

    Pourquoi certaines oeuvres comme celles de Pierrette Bloch actuellement exposées à la Galerie Karsten Greve qui, pour certains ne sont que gribouillages, sont pour d'autres profondément émouvantes ? Est-ce parce qu'elles sont ressenties plutôt que comprises, parce qu'on y sent la nécessité pour l'artiste d'exprimer de façon très forte quelque chose d'essentiel pour lui ?

    Que fait Pierrette Bloch ? Sur des feuilles de papier soigneusement choisies, blanches, noires ou calques, d'un geste répétitif, elle trace au pinceau, à la mine de plomb, au fusain, au pastel gras ou sec des bâtonnets, des tâches, des points, des boucles enchaînées les unes aux autres. Ce processus répétitif implique un même geste qui se réitère sur une série d'oeuvres très proches les unes des autres.

    Regardons la longue série accrochée au premier étage de la galerie dont voici deux exemples (photo 1 et 2)IMG_0066.JPGIMG_0073.JPG. Ils sont faits d'un continuum de bâtonnets blanc sur fond noir dont le tracé présente des nuances de blanc dues à l'épuisement de la peinture dans le pinceau et au geste plus ou moins appuyé. Nous saisissons les formes mais aussi les espaces entre elles - à la fois tous semblables et différents - et, comme dans la musique de Philippe Glass, un rythme obsédant se dégage de l'ensemble.

    Dans une autre oeuvre (photo 3)IMG_0064.JPG des lignes bouclées telles les mailles d'un tricot courent sans interruption d'un bout à l'autre d'une feuille de papier calque. La partie supérieure est légèrement occultée par un morceau du même matériau adoucissant la noirceur du tracé des lignes sous-jacentes. Ainsi deux moments coexistent.

    Dans une autre enfin (photo 4) IMG_0063.JPGdes griffonnages énergiques fait au fusain se superposent, ceux du dessous s'effaçant dans un halo charbonneux.

    En déclinant ainsi à l'infini et de façon obsédante le trait, le point, la boucle, plus ou moins espacés, Pierrette Bloch nous signifie que le temps est sa préoccupation essentielle. Elle nous le donne à éprouver dans son être, sa densité, son opacité et donne forme à ce qui n'en a pas. Il ne s'agit ni du temps de l'horloge où les instants se succèdent et s'effacent les uns les autres, ni de celui de souvenir mais d'un temps sans limite, de son flux, rompu seulement par le passage d'une technique à une autre "Chacune ouvre une nouvelle voie, une nouvelle manière de faire et donc de vivre le temps" dit-elle.

    Ces dessins all over nous suggèrent aussi la présence d'un espace infini et les séries celle d'un temps en expansion. Temps et espace, cet écran invisible sur lequel se déroule l'existence, cet axe sous-jacent à toute oeuvre d'art, sont ici intimement liés.

    Au sujet de ce travail, nombreux sont les critiques qui parlent d'écriture. Les dessins faits de bâtonnets blancs crayeux tracés sur fond noir dont nous avons parlé au début ressemblent à ceux que tracerait par exemple un enfant sur un tableau noir ou une ardoise. Pierrette Bloch cherche-t-elle comme Henri Michaux à exprimer le moment intérieur de l'élaboration d'une écriture ? A ces question elle répond par la négative : "Une écriture, dit-elle, cherche à nommer et ce n'est pas ce que je cherche à faire" et elle ajoute "c'est agaçant on finit toujours par me parler des rapports de ce que fais avec l'écriture. Alors,  d'un coup direct, je le dis, il n'y en a pas".

    De quelle nature sont donc ces graphies si élémentaires et pourquoi nous touchent-elles tant ? Parce qu'elle nous parle de notre origine, du temps de l'enfance, mais aussi de celui du surgissement de l'art. Il s'agirait du balbutiement de l'oeuvre et non de celui du langage. Ceci s'applique aux oeuvres présentées ici mais aussi à celles faites avec du crin, matière qu'elle travaille de façon extrêmement subtile et qui font référence au temps du tissage.

    Le travail de Pierrette Bloch est d'une grande austérité et en cela il est proche de celui des artistes de l'art minimal qui lui sont contemporains. Comme eux elle pose la question des limites de l'art.

    PIERRETTE BLOCH Oeuvres récentes - Galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003-Paris. Tél 01 42 77 19 37. Jusqu'au 21 février 2015.

     

     

     

     

  • Markus LUPERTZ (par Sylvie)

    A quelques mois de la grande rétrospective prévue au Musée d'Art Moderne, Suzanne Tarasiève expose dans sa galerie du Marais quelques oeuvres emblématiques de Markus Lupertz. Cette "Promenade" témoigne des multiples facettes du travail de cet artiste, né en 1941, qui figure au panthéon du néo-expressionisme allemand d'aujourd'hui auprès de Baselitz, Kiefer, Arnulf Rainer et quelques autres, en réaction contre le minimalisme et l'art conceptuel.

    Fussball - 1968, (photo 1)010- M. Lupertz.JPG une huile sur toile à l'entrée de l'exposition,saute à la figure. Pas seulement parce que ce ballon de volley est serré de près, en gros plan et en grand format. Jaune sur fond vert herbu, avec ses coutures en diagonales ombrées de noir, il semble pris dans le mouvement tournant d'un envoi musclé. Derrière l'objet figuratif, le geste violent. C'est le propre des oeuvres de cet artiste, imprégné d' une esthétique altière.

    En face, un des "Dithyrambe" des années 60  (photo 2) Dithyrambe de Lupertz-ML_154_K-482x490.jpgse réfère aux hymnes chantés en l'honneur de Dionysios et au dithyrambe nietzchéen. Lignes, couleurs, volumétrie créent une imposante forme quasi abstraite surpresque toute la surface du tableau, statique comme un gros animal râblé, un blockhaus ou encore un casque. Il pourrait renvoyer à celui d'Hercule ou à l'histoire allemande, toutes choses évocatrices de domination.

     Dans la pièce du fond, peintures et sculptures cohabitent. Cernés dans des encadrements faux marbre qui les pétrifient d'autant plus, des corps ou fragments de corps masculins occupent des paysages bucoliques en y étant étrangers. Figures qui se côtoient, se croisent et s'ignorent, blanches comme du marbre, les muscles raturés en noir. Sont-ce des fantômes qui se désagrègent, des souvenirs qui disparaissent ou des désirs à moitié formulés ? Dans un autre face à face, l'un des torses exhibe en couleur sa musculature dorsale tout en se détournant (photo3). Il y a une violence extrême dans ce buste, viril mais atrophié et l'esquisse de son mouvement. Elle rappelle l'énergie de "L'enlèvement"d'Europe par Zeus (1867) de Paul Cézanne006- M. Lupertz.JPG.                   C'est une apparition spectaculaire que le géant nu, de dos, en pieds, dans un grand format vertical qui en accuse le gabarit. Markus Lupertz, on l'a bien compris, puise la majorité de son inspiration dans la mythologie grecque mais ici la transposition dans une atmosphère de baignade méditerranéenne matissienne s'apparente à l' exhibitionnisme viril d'un Monsieur Muscle (photo 4)0 05- M. Lupertz.JPG.

    Pour en finir avec les toiles figuratives de Lupertz je voudrais en pointer une dernière: elle représente, c'est une exception, un grand nu féminin, de dos, négligemment appuyé à un arbre, face à un petit personnage grotesque. Est-ce que cette image de deux êtres de la mythologie nordique (et allemande), les trolls, habitants des forêts, elle la géante sorcière, et lui le nain grimaçant ne symboliseraient pas les idées de l'artiste pour lequel beauté rime avec puissance et laideur avec un certain art contemporain qu'il dédaigne? (photo 5)2014-11-28 16.11.12.jpg

     Les sculptures intègrent la même présence plastique du corps, comme les statues antiques ravagées par le temps: dieux sans Olympe, amputés, en plâtre rugueux teinté d'un rose écaillé ou dérisoirement multicolores comme un Karel Appel. Sous son casque ailé et ses bras tronqués, Mercure,  bronze peint 2005,004- M. Lupertz.JPG debout sur le globe, nous dit bien plus que la liberté de la Bastille, sans doute une souffrance à vivre dans l'intensité et la déchirante place de l'artiste pris entre classicisme et modernité. (photo 6).

    L'exposition se poursuit  au premier étage avec des oeuvres sur papier, certaines tout à fait abstraites qui sont autant d'études préparatoires.

     Markus Lupertz "Promenade", galerie Suzanne Parasiève, 7 rue Pastourelle 75003, tel 01 42 71 76 54. jusqu'au 20 décembre 2014.

     

  • Mathieu PERNOT (par Régine)

    Par sa beauté, son sujet, la démarche de l'artiste et l'usage qu'il fait de la photographie, l'exposition "Ligne de mire" de Mathieu Pernot à la Galerie Eric Dupont est une belle surprise.

    Les teintes sombres et sourdes, la matité et le velouté des surfaces pourraient faire croire qu'il s'agit de peinture. Mais non, ce sont bien des photographies dont l'étrangeté force le regard tant elles mêlent réel et imaginaire et nous confrontent à un double sentiment d'enfermement et d'évasion.

    Que représentent-elles ? Sur le mur du fond d'un lieu sombre, clos et vide, aux parois de béton brut, apparaissent, mais à l'envers, des paysages de ciel ou de mer, de côte rocheuses et de plages de sable blond.

    Mathieu Pernod a réalisé cette série dans les bunkers que les allemands, craignant un débarquement, avaient installés sur les côtes de la Bretagne Nord. Reprenant le principe de la camera oscura, ancêtre de l'appareil photo, il transforme ces lieux ténébreux et mortifères en chambre noire. Dans l'épaisse muraille extérieure il fore un trou (une vidéo le montre à l'oeuvre) laissant ainsi pénétrer à l'intérieur du blockaus un rayon lumineux qui projette sur le mur du fond de la salle de gué l'image inversée du paysage environnant.

    Sur l'une des photos (photo 1)GEDC0019.JPG on croit voir apparaître un ciel étoilé au fond de cet espace claustral, mais l'image ayant été inversée c'est celle de la mer toute proche sur laquelle vogue quelques voiliers que renvoie le rayon lumineux. Sur une autre photo (photo 2)017.JPG la plage de sable, celle du Palus toute proche, remplace le plafond du bunker tandis que le bleu de la mer envahit l'étroit poste de gué épousant ses formes inhospitalières. Sur une autre encore (photo 3) 013.JPGdes rochers ocres transforment l'étroite pièce en grotte tandis que le reflet de la mer teinte les murs d'un bleu délicat et que le sol garde son aspect noir et brut.

    En superposant des espaces si différents que celui de l'intérieur d'une casemate et d'un paysage de bord de mer, la légèreté d'un reflet avec la lourdeur des matériaux de construction, en faisant se télescoper plusieurs époques, celle de la Renaissance avec l'utilisation de la Camera oscura et celle de l'art d'aujourd'hui avec la photographie, celle de la guerre avec celle de la paix, celle de la nature avec celle de la barbarie, l'artiste libère notre imaginaire et nous embarque ailleurs. C'est à une double lecture documentaire et poétique qu'il nous invite. Chacun peut imaginer en fonction de son expérience ce qu'il ne voit pas.

    Une sculpture intitulée "Le mur" côtoie ces photos (photo 4)015.JPG. Pour la réaliser l'artiste à simplement réuni quelques fragment de mur d'une ancienne baraque du camp d'internement de Rivesaltes dans les Pyrénées. Ce camp servit de centre de transit pour les réfugiés espagnols, de centre de rassemblement des israélites avant leur déportation en Allemagne, de camp d'internement pour les prisonniers de guerre allemands et pour les collaborateurs, de camp de regroupement des harkis et de leur famille. C'est un lieu où le destin d'enfants, de femmes et d'hommes se sont croisés au gré des évènements tragiques entre 1938 et 1970 et dont il ne reste rien. Un projet de Mémorial, conçu par l'architecte Rudy Ricciotti, va y ouvrir ses portes en 2015.

    L'enfermement, l'exploration de la mémoire, la solitude, les traces des oubliés de l'histoire sont les thèmes de prédilection de Mathieu Pernot. Ainsi, au printemps, avec l'historien Ph. Artières et à l'aide de différents médium (albums souvenir, films, cartes postales, photos d'idendité) il a reconstitué à la Maison Rouge l'histoire d'un hôpital psychiatrique du Cotentin aujourd'hui désaffecté.

    Une grande exposition "La traversée" lui a aussi récemment été consacrée au Jeu de Paume. Elle montrait l'envers du décors de notre histoire contemporaine. Le monde des marges, celui des Roms, des déplacés, des migrants sans domicile, des lieux de détention et d'enfermement.

    Son travail est une pensée à l'oeuvre rendue visible dont la qualité et l'inventivité contribuent à nous émouvoir profondément. Mathieu Pernot serait-il le photographe de l'inphotographiable ?

    "Ligne de mire" de Mathieu Pernot - Galerie Eric Dupont - 138, rue du Temple, 75003-Paris (01 44 54 04 14) du mardi au samedi de 11 h à 19. Jusqu'au 23 décembre.

     

  • REBECCA HORN (par Régine)

    L'exposition de Rebecca Horn à la Galerie Lelong se termine le 22 novembre. Courrez-y, elle est magnifique. A son sujet le premier mot qui vient à l'esprit est "élégance". Celle des oeuvres bien sûr, mais aussi celle du rapport au spectateur. Rebecca Horn n'assène aucune vérité, elle nous laisse libre de nos propres associations ne faisant que les susciter.

    L'oeuvre qui se trouve à l'entrée de l'exposition et qui s'intitule "Beethween the knives the emptiness" (entre les couteaux le vide) (photo 1)GEDC0008.JPG en est l'illustration. Dans un fin cadre d'acier monté sur un socle les lames effilées de trois couteaux japonais fixés sur de longues tiges de fer viennent lentement et alternativement effleurer les poils roux et soyeux d'un pinceau brosse chinois en laque noir suspendu en haut du cadre. Le regard se focalise sur l'espace ainsi défini où quelque chose d'extrêmement fragile, précieux et dangereux semble se jouer. Notre relation au monde ? A l'autre sexe ? A l'inconnu?

    Avec "Cricket freedom" (photo 2)GEDC0007.JPG, l'artiste pose un criquet mécanique aux antennes tremblotantes à l'extérieur d'une cage de verre. A l'intérieur se trouve une branche d'arbre dont certaines ramifications, prolongées par un étui de cuivre, percent les parois de verre, un entonnoir rempli de souffre jaune et un oeuf. Liberté est donné au spectateur d'imaginer un enchainement de causes et d'effets entre ces différents objets. L'artiste figure-t-elle la lenteur des phénomènes naturels et la façon dont le moindre détail peut modifier le cycle de la vie ?

    Dans "Volcanic transformation" (photo 3)GEDC0010.JPG un beau papillon orange et noir, mécanique lui aussi, bat des ailes au dessus d'un bloc de lave noir dans lequel il se trouve fixé par une tige. Comment représenter avec plus d'acuité l'opposition entre la fragilité et la rugosité, les coloris éclatants de la vie et la sombre tonalités de la terre, l'effleurement d'un battement d'aile et la violence inouïe d'une éruption, l'éphémère et l'immuable ?

    Avec ses mécanismes subtils, d'une précision d'horloger, ses mises en scène dépouillées et souvent proches de la réalité, Rebecca Horn ouvre un réseau de corrélations, intensifie notre conscience et poétise le réel.

    Cette quête d'un espace hors du temps, à la fois actif et immatériel s'exprime aussi dans sa peinture. Quelques oeuvres sur papier ici exposée en donnent l'exemple.

    Dans deux petites gouaches intitulées "Schreib Feuer"  et II de 2014 (photo 4)GEDC0011.JPG, sur un fond maculé de bleu une envolée de signes noirs tentent d'échapper à l'espace de la feuille. Comme dans certaines peintures de Michaux ou de Twombly, leur rythme dynamique nous entraînent dans un ailleurs, dans un espace quasi cosmique.

    Il en est de même dans des oeuvres plus grandes. Dans celle intitulée "Die Gaukler der Neum Sünden stufen" (182 x 150) (photo 5)GEDC0002.JPG, tout tourbillonne, tout bruisse et s'envole vers d'autres sphères. Entourée d'une nuée de minuscules taches ou traits bleu ou jaune d'or une verticale formée de signes volants s'élève dans l'air jusqu'à un cercle tournoyant. Des horizontales inscrites en pointillées accentuent avec légèreté le rythme de l'ensemble. Des images naissent : ivresse de l'insecte dansant dans la lumière de l'été ? vibration cosmique ? etc...

    Le cercle tournoyant devient le motif essentiel de cet autre grand papier "Nightwatch Nacht in der wurzeln des Mondes" de 2012 (photo 6)GEDC0005.JPG. Un tourbillon d'un bleu délicat se forme, traversé par une verticale plus sombre, sorte de tige végétale qui part du bas extrême de la feuille pour s'épanouir au centre dans une succession de cercles. Le tout entraîne une multitude de particules bleu et or formant le fond de l'oeuvre. Rien n'est définitif, tout change à chaque instant, tout est lié, tout s'envole traversé de forces énergétiques. Ces peintures aériennes sont comme des feux d'artifice libérés de toute limite. Elles sont légères et s'envolent vers d'autres sphères.

    Que ce soit avec ses sculptures, ses performances, sa peinture, Rebecca Horn ouvre de façon totalement immatérielle le chant énergétique de l'espace. Elle libère de leur matérialité les objets cependant très réels qu'elle utilise pour la réalisation de ses sculptures, et de l'espace temps dans lequel ils sont ancrés ; elle établit des flux entre eux, laisse toute liberté au spectateur d'associer suivant ses propres références culturelles. Elle ouvre un univers impalpable dont on pressent l'existence et donne accès à un vide vivant et animé.

    Avec sa façon bien à elle de transfigurer le réel, de nous rendre partie prenante de ses oeuvres, Rebecca Horn nous fait percevoir et éprouver autrement. N'est-ce pas cela la poésie ?

    Rebecca Horn "Bethween the Knives the Emptiness", jusqu'au 22 novembre, Galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008-Paris. Tél : 01 45 63 13 19

     

     

     

     

     

  • Nils UDO et Alain BUBLEX par Sylvie.

    Ils interviennent tous deux sur le paysage, l'un naturel, l'autre urbain et nous les donne à voir subtilement transformés. Chacun à leur manière.                                                                                                

    Deux expositions parisiennes, au même moment, permettent de découvrir la proximité insoupçonnée de leur démarche.

    GEDC0023(1).JPGLes deux orientations de l'oeuvre de Nils Udo, artiste allemand né en 1937, sont bien présentes à la galerie Challier. Au premier étage se trouve la part la plus renommée de son parcours, celle du "land-artist": de superbes photos en couleur, de grand format. Elles ont été prises en Limousin, le long de la Creuse. Et chacune se divise en deux parties: deux tiers d'eau, un tiers de végétation. A leur jonction se dresse, devant la rive opposée, le graphisme épuré d'une gigantesque feuille d'érable en bois clair de chataigner. Plantée comme un écran fragile, elle laisse voir la riche nature de la rive derrière elle: feuillages verts ou automnaux, rochers abrupts... et devant, la rivière dans laquelle elle plonge. Comment donc tient cette feuille? Sa double queue intrigue. Mais oui, bien sûr, la sculpture blanche est une demi-feuille, Nils Udo l'a fabriquée, montée sur un fin radeau de pin et laissée libre, au gré du vent et du courant. Elle a fait ainsi le tour de la presqu'ile de Crozant. Il l'a suivie et photographiée à différentes saisons... Magie du travail de l'artiste qui, à la fois donne du rêve et pointe la beauté des lieux soumis aux contrastes de lumière et de matières. La nature en tant qu'oeuvre d'art est devenue par artifice (l'installation), une autre oeuvre d'art et la photographie qui immortalise ce "radeau d'automne, 2012, oeuvre d'art elle-même (photo1).

    GEDC0014.JPGGEDC0018.JPGLe rez de chaussée de la galerie présente le travail du peintre qui, depuis 2004, a repris son médium d'origine. Udo agit souvent de mémoire, tirant de son expérience visuelle et physique de la couleur une gamme intense où les grands aplats traduisent l'expressivité de la couleur plus que la couleur elle-même et les lignes sommaires, des profils plus que des formes. Il y a du Gauguin dans ce sous-bois "1185 Samerberg", 95x128cm, 2012 (photo 2) et de la bande dessinée dans l'autre (photo 3).

    Rapprocher ce travail de celui d'Alain Bublex (né en 1961) exposé à la galerie Vallois s'est imposé. Pourtant ils n'ont aucun sujet commun. Autant Nils Udo est tourné Bublex-paysage 134_smb94_ny_98088_site.jpgvers le champêtre, autant Bublex se plait dans la modernité industrielle: autoroutes, usines, activités portuaires. On se souviendra de la série des "Plug-in-city" de Vitry sur seine évoquant avec humour une ville en mutation, entre réalité et imaginaire. Ici les oeuvres sont de techniques mixtes, une part retravaillée au dessin vectoriel, partageant l'image, comme chez Udo en deux plans successifs. " Paysage 139, fantôme de Charles Sheeler, american landscape", 2014, épreuve chromogène laminée diasec sur aluminium, 60x80x5cm, en est un exemple (photo 4).  Sans doute est-ce ce qui donne à ces vues transformées, un peu fantomatiques, sans humains, frontales, une grande étrangeté malgré - ou à cause - des couleurs franches, un peu laiteuses comme chez Udo. En aplats profonds et statiques ou en cernes, le noir électrise le regard.

    Bublex- paysage187_Yosemite valley.jpgBublex_ paysage 139_2.jpgBublex-paysage 149.jpgLorsque Bublex reprend des oeuvres de peintres américains du XIXème ou des vues du port de Hambourg d'Albert Marquet (photo6), il suggère que chaque pays se forge une identité à travers la représentation de ses paysages. Rappelons que c'est à partir du tableau d'Albert Bierstadt représentant la Yosémite valley (photo 5) que les Etats Unis ont tiré fierté de leurs grands espaces. Bublex semble estimer que les larges bandes color-field des années 50 de Morris Louis , se sont fait encore l'écho de cette démesure. En revanche, le"Paysage 149" de 2014 (photo7) épreuve encres pigmentaires contrecollée, 160x213cm, avec son autoroute trop parfaitement dessinée pour être réelle est impossible à situer. Nommée A 51, elle a peut-être - le futur nous le dira - une appartenance à notre époque mais elle n'a plus d'appartenance locale.

    En associant sur une même oeuvre deux techniques différentes, en usant d'une palette franche et laiteuse, d'aplats cernés, ces deux artistes démontrent que malgré un goût commun pour le paysage, ils aiment le trafiquer.  Mais le regard que nous portons nous mêmes sur les choses n'est-il pas lui aussi une manipulation? La démarche de Bublex et de Udo renvoient à l'histoire de la peinture, au fauvisme, aux mangas et posent une double question: qu'est-ce que la réalité et qu'est-ce que l'art? Eternel sujet.

    Nils Udo "Nouvelles peintures et "Radeau d'automne", galerie Pierre-Alain Challier, 8 rue Debelleyme 75003, Paris. Jusq'au 1er novembre 2014.

    Alain Bublex "Arrière-plan", galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 36 rue de Seine 75006, Paris. Jusqu'au 8 novembre 2014.