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19/09/2018

Le Japon à Paris (par Sylvie).

L'exposition est d'une telle qualité qu'on s'en voudrait de ne pas la signaler. La galerie Dutko présente une quinzaine d'oeuvres,  majoritairement japonaises, auxquelles s'ajoutent quelques françaises aux points communs indéniables, à l'occasion du 160 ème anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon. Toutes sont d'un extrême raffinement et traduisent l'esthétique harmonieuse propre à ce pays et l'attachement de ces artistes, dont certains sont devenus internationaux, à perpétrer les traditions de leur pays.

20180911_172042-1.jpg20180911_172115.jpgDès l'entrée, deux oeuvres manifestent les extrêmes d'une même recherche de perfection propre à la philosophie japonaise, l'une qui se laisse devinée, l'autre qui s'expose:  "Lightscape colors" (Perl White) 2016  d'Akira Kugimachi, 130,3x 89,4 cm, pigments minéraux sur papier, est un tableau presque blanc, le dégradé du blanc au gris est si infime qu'il ne se perçoit pas immédiatement, il faut contempler pour en saisir toutes les nuances au fini soyeux comme la plus délicate des étoffes. C'est une échappée vers l'immensité, vers l'absolu.                                                                    Lui faisant face, posée sur une table basse pour mieux en saisir les entrailles, une majestueuse céramique blanche, voluptueuse, à engobes rouges de Cheiko Katsumata, exhibe ses plis, ses rondeurs et le mystère d'une presque indécente intimité. ( Les engobes sont des revêtements minces à base d'argile délayé et appliqué sur la céramique pour en modifier la couleur naturelle et lui donner un aspect lisse). Quelle fascinante citrouille entrouverte si naturelle dans sa plénitude. Tout aussi charnelle, une autre céramique, "Yellow", 2018, 24x30x22 cm, blanche et engobes jaunes, se tient debout cette fois comme une végétation marine ondulant dans les flots.

20180911_172156.jpgLauren Collin est française. On retrouve chez elle l'amour du papier et du travail minutieux japonais. Deux oeuvres sur papier Arches à grain fin, l'une blanche et l'autre jaune. "Sans titre" 2016, 80x60 cm. Parfaitement uniformes dans leur couleur, elles se révèlent mouvantes sous les traits du scalpel qui, sous couvert d'une chirurgie plus ou moins anarchique soulève irrégulièrement le papier et décrit un motif répétitif en écailles comme des champignons sur un tronc d'arbre ou une carapace animale que la lumière met en relief.

takesada-matsutani-in-between_002.jpg20180911_172325-1.jpg"In between" 2013, 195x130 cm, adhésif polyvinyl et graphite, papier japonais sur toile de Takesada Matsutami nous rappelle que la violence et le sexe participent de façon significative de l'art japonais. Ils semblent ici intrinsèquement liés : noir profond et broussailleux, rigidité féroce des diagonales aux reflets bleutés comme du métal.

Au premier étage de la galerie la main de Yoshimi Futamura a façonné deux amples pièces en grès noir, "Black Hole, 2017, un cratère de 59x56x24 cm et "Rebirth" qui s'élève en tournoyant. La porcelaine blanche qui les habille par touches en une peau brillante et craquelée, caresse en douceur les reliefs, les souligne, les anime. Comme beaucoup de céramistes étrangers Futamura a travaillé avec la Manufacture de Sèvres.

20180911_172300-1-1.jpg20180911_171913-1-1.jpg20180911_172013-1.jpgLe travail de Béatrice Casadesus  n'est pas étranger à l'orient extrême où elle a beaucoup voyagé. Les oeuvres exposées ici attestent d'une finesse qui s'accorde parfaitement à cet univers par delà une filiation au pointillisme de Seurat. Le paravent tissé par la Manufacture des Gobelins (d'après une peinture de 1984) reprend dans les moindres détails le tableau initial dont  le très subtil éparpillement des touches. Il a fallu dix ans pour réaliser ce chef-d'oeuvre.  Les papiers provenant d'Asie, faits à la main, ont ses faveurs. Leur texture  favorisent une certaine irrégularité et absorbent l'encre qui traverse ainsi le papier.  Le fond de '"Empreinte I", 1990, 99x63 cm, à la fois présent et distant, aérien, est tramé selon un procédé d'application devenu la marque de fabrique de cette artiste. Il porte un demi disque noir - soleil nervalien ? - promis à l'évasion.Tout s'inscrit dans la légèreté. Et sur '"Empreinte II et III 1990, horizontales de 63x93 cm, papier japon et encre de Chine, deux cibles se superposent. Dans la profondeur de l'espace ainsi créé on croit voir une éclipse lunaire. Au Japon comme en Chine la pleine lune est le symbole de l'unité et du rassemblement, de la récolte et du travail. Elle se fête à la mi automne et cette année Tsukimi - contemplation de la lune- a lieu le 24 septembre.

20180911_174109.jpgles reliefs d'Hitomi Uchikura que la lune obsède, semble t'il, ont une volumétrie  bouillonnante. Ces "Gouttes de lune" 2015, rayonnantes  de cuivre argenté et laqué, nous parlent de l'esprit manga.

Faute de voyage en Asie, allons trouver la poésie, la beauté, l'utile et  l'inutile dans ce "Japonisme 2018".

France-Japon, galerie Dutko, 11 rue Bonaparte, 75006 Paris, 01 56 24 04 20, jusqu'au 13 octobre.                                       

10/12/2013

Tapis et tapisseries (par Sylvie)

Simple concours de circonstances ou phénomène de mode, la tapisserie s 'expose  simultanément en deux lieux parisiens.  Une belle occasion de réviser nos idées reçues sur cet art très ancien demeuré depuis quelques siècles, à l'ombre des arts plastiques. Deux expositions qui témoignent de l'histoire de l'art, des innombrables possibilités de la création textile et des rapports entre beaux-arts et arts appliqués. Reste à voir si la plus étoffée est la plus convaincante.

Le MAM de la Ville de Paris présente une centaine de tapis et tapisseries de différentes époques et régions du monde, de différentes techniques jusqu'aux plus nouvelles et d'artistes plus ou moins récents. Un regroupement par thèmes évoque soit les traditions extra-occidentales du type ethnologique (Primitivismes), les motifs moyen-orientaux (Orientalismes), les liens entre ces supports et l'habitat (le Décoratif), entre peinture et tapisserie (le Pictural), soit la troisième dimension (le Sculptural). Une telle abondance donne un peu le tournis. Le MAM de la Ville de Paris qui dispose depuis les années 80 d'un département art et création textile (ACT) veut le rappeler et une large part de ce qui est montré concerne les créations extra-européennes. On se reposerait volontiers sur les canapés posés là comme au théâtre mais les tapis d'orient qui les recouvrent sont plus intimidants qu'accueillants et le fond sonore, dit "musique d'accompagnement" ne comble pas de bonheur. Ne négligeons pas pour autant notre plaisir d'amateurs de contemporain devant les couleurs et les motifs géométriques éminemment modernes de certaines pièces de l'art islamique et quelques pièces actuelles de ce "Decorum" qui font sortir tapis et tapisseries du classicisme ou de la planéité.

037 Mai-Thu Perret-The Crack up IX..JPG014 Pae White 2012.JPG019 Brassaï.JPG029 Maille n°8- Pierrette Bloch-1974.JPG020 Abdoulai Konate- croix de lumière- 2010.JPGThe Crack- up IX ( 2012) de Mai Thu Perret fait du sombre psychodiagnostic de Rorschach un motif de contemplation coloré et velouté (1). Les volutes de fumées de Berlin B, (2012) de Pae White semblent photographiés 022 Jagoda Buic- Hommage à P.Pauli- 1970-71.JPGplutôt que tissés (2). Toute la rigidité d'un mur se retrouve dans la chair textile de Grafitti (1969-1970) de Brassaï (3). Fidèle au noir de l'encre, Pierrette Bloch lui donne corps dans Maille 8 (1974) par un subtile crochetag (4). On peut s'amuser du cousu- collé de Guidette Carbonell , Hibou-rock (1978) mais la puissance du travail de Jagoda Buic, fait de laine, de fils métalliques et de cordage de chèvre, en impose: est-ce un rempart géant ou les colonnes de quelque temple détruit ?(6). Je finirai par la spiritualité et la tradition africaine de la Croix de lumière (2010), en petites pièces de textile collées comme des post-it d'Abdoulaye Konate (5).

La tapisserie s'affiche aussi dans une moindre mesure mais plus aérée, à la galerie des Gobelins. De façon à la fois plus traditionnelle et plus charmeuse elle montre une petite sélection d'oeuvres françaises du XVIe au XXIe siècle sur le thème de la nature. Il est vrai que depuis les"Verdures" et les "Mille Fleurs"du Moyen Age, les grandes feuilles d'acanthe du XVIème siècle, le cycle des saisons et les paysages du XVIIIème  - l'exposition nous les rappelle - on a un peu oublié ce que cet art avait produit. Il a fallu attendre les années 40-50 du XXème siècle avec le travail de Jean Lurçat pour qu'on le redécouvre. Aujourd'hui les artistes, souvent peintres, y consacrent une part de leur talent : point de passéisme et d'austérité mais une modernité assumée née d'un travail étroit avec les lissiers des manufactures nationales des Gobelins et de Beauvais. Passé et présent se comparent et se répondent, gros plans et paysages se succèdent, le mobilier a sa place comme support et, voilà qui est clairement démontré, la tapisserie reflète les tendances de la peinture, de la photo et des technologies modernes. Chaque artiste garde le caractère spécifique de sa peinture malgré le changement de médium, ce qui bouscule un peu notre perception, que ce soit celle de l'artiste ou celle de la tapisserie.                                                                     

BV-493-000 - photographe Philippe Sébert - copie.jpgBV-369-000 - photographe Ph.jpggob-1582-000- photographe I.jpgGOBT-1373-000_9-2012-1.jpgGOBT-1353-000 photographe I.jpgYves Oppenheim ouvre en fanfare notre tour d'horizon. Pure abstraction multicolore bien qu'on puisse y deviner peut-être quelques fleurs éclatantes, sa tapisserie (Beauvais 2010), conçue comme un polyptyque, est lumineuse et réjouissante. Les lignes créent un lacis sans dimension narrative et la présentation suspendue dans le vide permet d'évaluer l'envers des choses et les arcanes de la fabrication. Une prouesse !(1). Les 3 arbres"(Beauvais1989) de Mario Prassinos jouent les négatifs où noirs et blancs sont inversés (2). Verrez vous la voûte céleste ou le mouchetage de la plante elle-même dans L'Aucuba (Savonnerie 2005) de Marc Couturier (3)? On retrouve tel qu'en lui-même le bleu métallique et le rêve des toiles de Jacques Monory sur la laine souple de Velvet jungle n°1 (Gobelins 2012) (4). Clin d'oeil au lieu où nous sommes Le jardin des Gobelins (2012) de Christophe Cuzin s'ouvre tel un Matisse intimiste, dans l'encadrement de la fenêtre, mais traité en petits carrés comme un code à flasher (5).

DECORUM, Musée de l'Art Moderne de le Ville de Paris, 11 av du Président Wilson, 75016 Paris. Jusqu'au 9 février 2014.

GOBELINS PAR NATURE, galerie des Gobelins, 42 av des Gobelins, 75013 Paris. Jusqu'au 19 janvier 2014