07/06/2013
Jean DEGOTTEX (par Sylvie).
La peinture abstraite des années 60, qu'elle soit lyrique ou construite, est moins en cours aujourd'hui, dit-on, bien que le succès de Soto et Hantaï au centre Pompidou et du mouvement cynétique (Dynamo au Grand Palais) puissent le contredire. Mais il est des artistes qui font balayer tous les a priori. Jean Degottex est de ceux là. Malgré ou à cause de son minimalisme, de sa spiritualité évidente, de son geste rapide et ample et de son matièrisme ludique, il s'impose, et de plus en plus, comme un des grands, vingt-cinq ans après sa mort.
Sans prétendre à une sélection exhaustive la galerie Berthet-Aittouarès présente un judicieux aperçu de son travail. En quelques trente oeuvres - peintures, papiers, bois, briques - plutôt de petit format, il reflète, sans accrochage chronologique, le cheminement, de 1957 à 1988, de cet artiste autodidacte, libre et inventif, qui a résumé lui-même son évolution:" Du signe à l'écriture, de l'écriture à la ligne".

L'exposition s'ouvre sur une Ecriture I.S.II de 1962 à l'encre de Chine sur papier (108x75cm) qui affirme avec force l'identité gestuelle de Degottex toute imprégnée de culture Zen. Ce n'est pas une calligraphie au sens propre du terme, il n'y a pas à décrypter des mots mais la vitalité explose sous le geste tendu, dépouillé, ascétique dans un espace vide qui préfigure les eaux dormantes des fonds futurs. André Breton en avait souligné à l'époque la filiation avec l'écriture automatique.(photo 1)
En face, trois oeuvres sur papier de 1954: Vague (64,5x47,5cm),Le Bec (49x32,5cm). Ce sont des croquis à l'encre de Chine faits en Bretagne, au bord de la mer : frémissements de l'eau, éclaboussures, paysages sans doute, ce qu'il appelle des "faits de nature". On sent le souvenir de ces figures bien que ce soit déjà des signes? inscrits dans l'immédiateté d'une méditation aboutie. Ce côtoiment d'oeuvres réalisées à quelques années de distance permet de mieux comprendre comment Degottex est parvenu à l'épure avec exigence et économie de moyens. (photo 2)
Dans la peinture sur papier Suite Rouge II 23/07/64 (106x76cm), faite dix ans plus tard, les signes, extrèmement maitrisés se brouillent par superposition et contraste dans un rapport brutal effacement-affirmation, horizontales-verticales. Cette alternance serait-elle une tentative d'ordonner le chaos ou de conjuguer tous les possibles? Le mouvement, libéré, passe en une grande respiration dans la surface déjà plus travaillée. L'échelle est également plus modeste que les grands formats qui ont fait la renommée de Degottex mais elle porte en elle retenue, rigueur et le désir toujours manifeste de transgression du support. (photo 3)
D'un bout à l'autre de son parcours Degottex n'a cessé d'explorer les possibilités de la peinture, des outils et des supports. Jusqu'à abandonner les plus traditionnels et en créer de nouveaux. L'oeuvre est née de la rencontre du peintre et des supports, pur hasard. Selon la formule de Pierre Wat qui préface le catalogue, l'artiste s'est fait sourcier: "il donne le sentiment qu'il a seulement suscité les oeuvres, comme s'il s'était contenté de rendre le support fécond".

Sans titre, poudre de brique sur papier, 1981. Degottex aime besogner le papier, l'ouvrir, le couper, l'arracher ou au contraire y créér des reliefs ou des plis. Dans la brique il a trouver une autre matière première de choix, la faisant à la fois outil et support. Il la peint, la frotte, la décrète ustensile à canneler le papier. Et sur le papier ainsi gauffré il projette encore de la brique sous forme de poudre. De subtiles tonalités apparaissent que les nervures du papier absorbent ou rejettent." L'épiderme des choses est à soit seul une écriture" disait-il. Il donne à lire ce que nous n'aurions sans doute pas découvert. (photo 4)
En 1984 il avait encore une curiosité de jeune homme. Deux Bois fendus (20/09/84) figurent ici.Que sont-ils ? Des planches de pin, des morceaux de poutre, trouvailles, rebuts ayant perdu leur usage et que Degottex aimait glaner dans les chantiers ou les décharges, leur trouvant une "intelligence". Il les manipule et suscite leurs réactions. Sans aller jusqu'à la violence des tenants de Support-Surface, son interrogation se porte sur la texture interne et externe des matériaux, à l'affût de la surprise. (photo 5)
Pour terminer mon incomplète exploration je citerai une toute petite oeuvre qui m'a ravie. Bris-Signe I 26/08/79 acrylique et plâtre sur brique 20x20,5x2cm, un recyclage comme lui et nous les aimons. Sous l'épaisseur du plâtre et le fine couche d'acrylique sont laissées apparentes les rainures verticales en creux de la brique. De délicates coulures bleues, de ce fameux bleu de Gordes, celui des tailleurs de pierre qu'il a souvent utilisé, s'infiltrent dans le blanc poreux qui en devient éblouissant, pris en tenaille entre des jetés de bleu et de noir en bordure. La métaphore de l'ouvert est toujours au fond du vide. (photo 6)
Un film complète le parcours, avec les interventions de Renée Beslon-Degottex, Maurice Benhamou et, Catherine Thieck de la galerie de France.
Jean Degottex, galerie Berthet-Aittouarès, 29 rue de Seine 75006 Paris. Tel: 01 43 26 53 09; Jusqu'au 29 juin.
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01/05/2013
Geneviève ASSE (par Régine)
Le bleu de Geneviève Asse irradie la Galerie Claude Bernard jusqu'au 18 mai, l'élargissant en un espace de pure sensation, de pure émotion. Il faut entrer et se laisser emporter par l'armosphère de paix et de sérénité que ces toiles en apparence si semblables diffusent, puis il faut les regarder longuement une à une pour en saisir l'extrême complexité, la vie qui les habite, les subtiles différences qui les séparent ; en effet, la répétion, essentielle dans son travail, fait ressortir l'invisible, chaque tableau répète l'autre tout en affirmant, de façon parfois très tenue, son autonomie.
Dépouillés à l'extrême ces toiles sont totalement abstraites, mais ce ne sont pas des monochromes, ce sont plutôt des fenêtres ouvertes sur un espace à éprouver. Certes ces bleus un peu gris aux variations infinitésimales sont ceux de sa Bretagne natale, de l'Ile aux Moines où elle possède une maison, mais c'est plus que cela ; avec cette couleur qui n'appartient qu'à elle, l'artiste nous confronte à la densité de l'espace, à l'invisible, à l'âme du monde. La nature y est présente mais pas visible.
La taille et le format des tableaux exposés sont très variés. Il y en a de très petits, d'autres moyens et grands, ils sont carrés, verticaux, horizontaux, il y a même un tondo, peut-être façon pour Geneviève Asse d'exprimer son incessante quête d'espace et de lumière.
Plusieurs d'entre eux sont traversés par une ligne généralement blanche, parfois rouge, rompant l'unité du bleu et le faisant vibrer. Dans le superbe "Trace stellaire 7" (photo 1) (très proche de "Trace stellaire 6") une ligne blanche, d'abord estompée en haut du tableau devient éclatante et disparaît dans l'immensité du bleu. Elle traverse le tableau avec la fulgurance d'une étoile filante. Tout l'espace en est irradié et transformé. Il faut regarder vivre ce tableau pour apercevoir que cette ligne modifie la lumière et donc la couleur des deux parties qu'elle sépare. L'horizontale rouge qui déchire le haut du petit tableau nommé "Trajectoire"
(photo 2) disparaît dans un tressaillement de blanc. Elle éblouit comme un éclair et son écho assourdi se retrouve dédoublé et inversé dans le bas de la toile. Le feu couve sous le bleu et en bouleverse l'apparente tranquillité.
Trois grands tableaux verticaux (photos 3,4,5) nommés "Ecritures" sont disposés de telle façon qu'il est possible de les voir comme les pages d'un livre. En effet dans le bas de chacun d'eux quelques lignes horizontales sont tracées, rouges dans l'un blanches dans les deux autres. Elles ouvrent l'espace dans le sens de la lecture, écriture muette invitant au silence. "J'ai aimé, dit-elle, ces formats verticaux avec des lignes blanches comme celles de l'écriture. Lorsque je peins j'ai l'impression d'écrire". Or Geneviève Asse est un peintre qui vit avec les livres. Elle en a fait de merveilleux avec les plus grands poètes contemporains, Samuel Beckett, André Frénaud, André Dubouchet, Yves Bonnefoy, Sylvia Baron Supervielle, Anne de Staël...
Même si elle n'apparaît pas de façon évidente l'architecture qui, avec l'écriture est au centre des intérêts de Geneviève Asse, sous-tend souvent ses toiles. Elle est apparente dans "Quadrille" (photo 6) qui a servi pour le carton d'invitation. Des lignes rouges et blanches partagent le tableau, différenciant les bleux, rythmant l'espace, lui donnant des profondeurs différentes. La construction de "Départ du bleu"
(photo 7) fait penser à celle d'une fenêtre avec cette large ligne d'un blanc transparent teinté de rose qui, tel un battant, sépare le tableau en deux parties égales, l'une bleu gris assez sombre, l'autre bleu azur ; ce n'en n'est pas une puisque cette ligne ne descend pas jusqu'en bas et que le bleu gris de la partie droite recouvre le bas du tableau. Efficace malgré sa légèreté serait-elle là pour empêcher l'ombre d'envahir la lumière ?
Dans tous les cas, les surfaces planes de ces tableaux ont la propriété de s'étendre en profondeur et en largeur. Dans un espace aussi réduit que celui du petit tableau de 2013 intitulé "Matin" (photo 8) l'artiste réussit le tour de force de nous faire ressentir l'immensité de la mer et du ciel confondu, encore légèrement embrumés, la transparence de l'air matinal, sensation pure émergeant d'un réel.
Toute son oeuvre conjugue rigueur et rayonnement sans pour autant renoncer à une sensualité que l'on pourrait qualifier de panthéiste.
"La peinture est un appel, si personne n'entend cet appel, ne voit pas le tableau je ne peux rien faire. Lorsque l'un de mes tableaux arrête quelqu'un je suis heureuse" dit-elle.
Il ne faut pas hésiter à s'arrêter longtemps devant ces tableaux exceptionnels.
Geneviève Asse - Galerie Claude Bernard, 7/9, rue des Beaux Arts - 75006-Paris. Tél : 01 43 26 97 07. ouverte du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h 30. Fermé le lundi.
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22/04/2013
Julio Le Parc (par Sylvie).
Si vous avez la chance d'avoir des enfants autour de vous, emmenez les voir l'exposition de l'artiste argentin, né en 1928, Julio Le Parc, au Palais de Tokyo à Paris. Vous serez un peu désorientés dans cette demi obscurité où les lumières vrillent, éblouissent, les structures dansent et font chavirer, les miroirs transforment et perturbent la vision. Touchés par l'ingénuosité, la poésie, la fantaisie et la perfection du travail de cet artiste, votre curiosité cherchera le comment sont faites ces illusions d'optique qui tiennent de la magie. Les enfants, eux, vont instinctivement dialoguer avec les oeuvres, y mettre la main, actionner, pénétrer et s'en amuser follement. Le comble est atteint à la fin du parcours lorsqu'ils se faufilent dans la forêt dense et mobile de punching-balls suspendus au plafond. iIs s'y poursuivent, se bousculent, cognent ou prennent à bras le corps ces gigantesques troncs blancs, mous et rassurants, qui figurent des personnages de la vie publique. Quoi de surprenant ? Ils mettent en oeuvre le manifeste du GRAV (Groupe de recherche d'art visuel, fondé en 1960 par Le Parc et ses amis, Morellet et Soto entre autres, et qu'a largement fait connaître et soutenu feu la galeriste Denise René) : "Défense de ne pas participer, défense de ne pas toucher, défense de ne pas casser".
Tout ici bouge et fait bouger. Peintures, sculptures, installations, d'une grande économie de moyens, sont une expérience sensorielle et ludique qui nous fait participer. De l'élément impalpable qu'est la lumière Le Parc tire toutes sortes d'effets volatils qui émerveillent, et, malgré soi, on se prend au jeu du pouvoir d'animation de notre va et vient: notre mouvement participe de l'oeuvre.
Parmi bien d'autres voici quelques pièces réjouissantes qui en disent long sur les outils, les techniques et les effets avec lesquels l'artiste a joué pour nous offrir des oeuvres ouvertes qu'un rien métamorphose et qu'il ne tient qu'à nous de faire vivre.

Le blanc et le noir sont très présents, blanc de la lumière, noir de l'ombre née du contrate. Deux exemples: La cellule à pénétrer adaptée, 2005 (à partir du Labyrinthe GRAV de 1963), est faite de lamelles de miroir suspendues. Les reflets créent une multitude de taches mobiles que fractionne l'entrelacs mouvant et imprévisible des bandes.(photo1) A travers les orifices de Continuel-lumière-mobile, la lumière passante dessine une sorte de voie lactée féérique où les constellations en mouvement tournoient en confettis, comme un envol de duvet (2).
Sur le Continuel-lumière cylindre (1962-2005) l 'alternance des rayons lumineux qui se croisent donnent à la lune noire l'illusion d'un mouvement rotatif et cyclique. Le mécanisme déploie sur la surface un drapé savant et changeant, presque tactile.(3) Lames réfléchissantes(2005). Pour peu que l'on se déplace devant ces entailles verticales dans le rouge, nait une autre forme en losange qui suit le regard du promeneur.(4).

C'est une pure illusion d'optique, mais la cible, faite de cercles concentriques de couleurs pures, série 15n°18 -1971/2012, vibre et palpite.(5) A travers les pièces de rhodoïd transparent qui composent la sphère rouge (2001/2012), les faisceaux lumineux modulent la couleur en différentes intensités et y tracernt une grille de lignes variables selon la place du spectateur(6).
Le souffle de quelque zéphir mécanique anime avec humour, de sa présence immaterielle, des objets quotidiens: là une balle de ping-pong en devient sautillante, ici une botte de rouleaux de papier de toilette souple s'érige en gerbe ondulante. La traine d'une robe de mariée? (7).
Je rappellerai que l'exposition s'ouvre sur un dispositif simple que les enfants adorent, les lames de rhodoïd souples: elles réfléchissent et déforment les silhouettes... qui se contorsionnent d'autant plus : il y a du rire dans l'air !
Julio Le Parc, Palais de Tokyo, av du Président Wilson,75016, Paris. Jusqu'au 13 mai 2013
22:30 Publié dans installation | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


