08.12.2009
Locus Solus (par Sylvie)
Coup de chapeau à l'exposition de groupe organisée par le galeriste Yvon Lambert sous le titre un peu mystérieux de "Locus Solus": lieu solitaire, en référence au roman de Raymond Roussel.
Il s'agit d'une bonne vingtaine d'oeuvres récentes de différents artistes, pas tous connus du grand public mais très inventifs. Une exposition réjouissante par la diversité des démarches, des techniques et des effets qui met en lumière l'originalité de chacun. Sans vouloir être exhaustive, voilà celles qui m'ont le plus emballée.
Peu de peinture mais de la photo pour des paysages très épurés où le gris domine.
Le cliché de Olafsur (ou Olafur) Eliasson, un artiste danois né en 1967, est d'un gris bleuté, comme vu derrière un filtre. (Sans titre, 1996, 22,5x33,5cm, impression couleur). Par delà un vaste plan d'eau vaporeux, tranquille et miroitant, avec baigneurs en premier plan, on aperçoit la côte et une sombre usine dont les cheminées crachent une épaisse fumée blanche. Le temps y est suspendu, certes, mais un trouble nous saisit: le lac parfaitement lisse et les bâtiments sombres et massifs semblent plombés A son regard nostalgique le photographe ajoute un réquisitoire contre l'homme et l'exploitation destructrice qu'il fait de la nature.(1)
Gris ouaté, presque blanc, tel est le large espace que nous soumet Tacita Dean, britannique née en 1965. Dans la campagne enneigée, déserte, pleine de mélancolie atmosphérique, se détache, très noire, comme une apparition soudaine, la silhouette d'un homme, probablement ivre, perdu dans l'immensité ( Man with jenevar bottle, 2001, 47,5x 60cm ). En accentuant le contraste, le tirage couleur développe l'impression de solitude.
Ce sont, il me semble, les vibrations de l'air qui se se font sentir ches la finlandaise, née en 1973, Salla Tykka (White, 2009, 110x135cm). L'image parait très construite ( mais la nature sait le faire): les horizontales du lac, des reflets et de la barque vide défient les verticales des arbres. Le tirage à jets d'encre montre un paysage en négatif, rendu brumeux par tramage. On ne sait plus si c'est le jour ou la nuit, comme dans un rêve éveillé. Silense et mystère règnent. (2)
Je signalerai un tableau tout de même, un tableau coup de poing de Christian Vetter né en 1970,(Framework, Gestel, 2009, 180x200cm). Sur le fond noir de cette huile sur toile, un graphisme blanc et gris fait d'horizontales et de verticales discontinues converge vers le centre, un centre un peu brouillé dans lequel pourraient figurer des silhouettes humaines. De l'interaction architecturée des lignes nait une profondeur. Elle entraine le regard dans une sorte de corridor à la fois balisé et flottant. Tout ce noir sème l'inquiétude, l'angoisse d'être coincé, "coincé dans un présent" selon l'artiste. (3)
Avec le viennois, né en 1973, Markus Schinwald et son Adornorama(14) de 2009, on s'amuse. Dans une boite (bois, verre, miroir et écran vidéo) se profile, toute blanche, la silhouette d'un petit personnage faisant des contorsions incroyables. C'est magique, très vif, très drôle. Ce n'en n'est pas moins un questionnement sur la métamorphose du corps. Et le processus participe de la pensée du philosophe Théodore Adorno selon laquelle les sciences de l'information et de la communication entrent dans le champ des industries culturelles.(4)
A l'appui de la même idée, l'installation de Zilvinas Kempinas, lituanienne née en 1969, est cocasse. Focus 2009 se compose au sol d'une bande magnétique en cercle mise en mouvement par le souffle d'un ventilateur. la bande bouge mollement comme un serpent. On sursaute presque...(5)
Bien d'autres artistes se côtoient dans cette promenade hétéroclite qui induit une réflexion constante. A vous de choisir.
Locus Solus, galerie Yvon Lambert, 108 rue Vieille du Temple 75003, Paris. jusqu'au 23 décembre 2009.
09:30 Publié dans exposition de groupe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
04.11.2009
Marie Morel (par Régine)
Le nom même de Marie Morel m'était totalement inconnu lorsqu'un proche m'a persuadée d'aller voir son exposition à la Halle Saint Pierre à Montmartre. J'aime ce lieu, je m'y suis donc rendue avec plaisir et aucun a priori.
L'originalité, la vérité, l'impudeur, la minutie et la beauté de ce travail m'ont sidérée. N'est-ce pas jubilatoire de découvrir une oeuvre totalement cohérente et belle ?
La plupart des tableaux exposés sont grands, ce qui m'a incitée à les regarder d'abord de loin ; l'harmonie de leur couleur presque monochrome m'a enchantée. Leur surface, rythmée et vibrante - gris perle, vert sombre, bleu océan rose mauve, rouille ou noir ténébreux - est brillante comme de l'émail (*). Séduite, je me suis approchée, la couleur s'est diversifiée, puis, comme sous l'effet d'une loupe, j'ai découvert un monde insoupçonné, tout bruissant de mille motifs : oiseaux, arbres, femmes... Je me suis rapprochée encore et j'ai constaté que le thème choisi était répété à l'infini avec une minutie, une profusion de détails impossible à énumérer de façon exhaustive et une variété inépuisable de matériaux. L'encombrement était extrême - Pas de centre pour drainer mon regard, tous les morceaux des tableaux ayant une importance égale, je cheminais à ma guise devant leur surface -.
On se sent une âme d'entomologiste pour explorer ce monde grouillant de mille tableautins, d'oiseaux, d'arbres ou de tout autre thème décliné à satiété, eux-mêmes plongés dans un environnement fait d'une multitude de petites choses. Tous ces motifs s'agrègent en foule : l'oiseau est en horde, l'arbre en forêt, les femmes en habitantes d'une immence cité qui fait penser à la photo qu'Andreas Gursky a prise de la barre Montparnasse, et ainsi de suite... Lorsqu'on s'étonne de cette incroyable minutie, elle répond : "Il n'y a qu'à regarder la vie. Cela parait étonnant aux gens quand ils voient mes tableaux, alors qu'ils sont dans leur vie constamment devant l'infini. L'infini petit et l'infini grand. Et chaque chose que l'on regarde est ainsi" (1).
Dans cet univers foisonnant l'artiste intègre des petites phrases toutes simples, autant de commentaires, questions ou devises. Elles s'échappent des becs des oiseaux, commentent le contenu de petites cases, soulignent l'attitude des femmes... Ce sont par exemple : "Linvisible se cache dans le visible". Ma pensée reste le centre du monde. Pourquoi la vie ? Je crois en la nature. Que de morts hantent ma vie. La mort guette. Le délice de tes baisers Le mur du désir, etc...". Ce n'est pas tant leur contenu qui est important, que le fait qu'elles contribuent à l'animation de l'ensemble.
Chaque oeuvre, dont le titre est toujours explicite, se construit sur un thème donné : la nature, la femme, les oiseaux, l'amour, la jouissance, la mort et la disparition. La vie y circule avec fièvre et c'est elle qui, à travers ces thèmes, passionne Marie Morel. La femme est au coeur de cette création. Elle est toujours représentée de face, nue, seins rebondis et vulve offerte ; l'homme est souvent réduit son appareil génital. Aucune convenance n'entrave son imaginaire. On sent que l'artiste ne peint que ce qu'elle a physiquement resenti et devant chaque tableau on assiste à la recréation d'une émotion "Il faut, dit-elle, re re-sentir cette sensation première... pour arriver à la traduire dans un espace peint avec ses couleurs, ses rythmes, ses mystères" (1)
Cette sensation elle la recrée à l'aide de la couleur bien sûr, mais aussi d'une multitude de petits objets glanés ici ou là : cordelettes, perles, plumes, bâtonnets, dentelles, autant de reliques qui, incrustées dans la peinture sont transfigurées et créent une captivante animation. Avec cette attention aux toutes petites choses, l'artiste nous fait pénétrer dans une réalité qui trop souvent nous échappe.
Une longue toile m'a particulièrement bouleversée. Elle s'intitude "La Shoah". Elle mesure 6 m de long et est entièrement noire. Enfermés dans des cases, des cadavres ou des squelettes blancs, décharnés, yeux clos, bouches ouvertes sont seuls ou entassés, encerclés d'ossements, de détritus divers ; chacun comporte un léger commentaire "Les bébés aussi sont tués" ; "Les morts sont empilés", "En route vers le néant", "Qu'avez-vous fait pour les sauver ?"... Ce tableau terrible, exposé à l'écart, est comme un contrepoint à tous ceux qui, dans les autres salles, éclatent de vitalité.
Cette oeuvre, qui nécessite un travail acharné, me parait d'un sincérité absolue et je ne saurais trop vous recommander d'aller la découvrir.
(1) : Christian lux, entretien avec Marie Morel.
* P.S. : Les photos étant interdites, je vous recommande d'aller en voir la galerie des photos sur le site de Marie Morel www.mariemorel.net ou sur celui de la Halle St Pierre www.hallesaintpierre.org
Halle St Pierre, 2 rue Ronsard, 75018-Paris. Métro Anvers ou Abbesses. Tél : 01 42 58 72 89. Ouvert tous les jours de 10 à 18 h. Jusqu'au 7 mars
18:16 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12.06.2009
Claude GEORGES (par Régine)
Quelle émotion en découvrant, après une si longue absence des cimaises parisiennes, une exposition entièrement consacrée à Claude Georges. Ce peintre, qui est mort prématurément des suites d'un accident de voiture, a laissé une oeuvre rare. Rare parce qu'elle a été brutalement interrompue, parce qu'elle est d'une extrême complexité technique et n'a pas pris une ride, enfin parce qu'elle n'a pas été exposée à Paris depuis 20 ans. En effet, hormis une grande rétrospective au Musée de Montauban au printemps 2000, cette oeuvre, connue des initiés, ne l'est pas du grand public.
La puissance de déflagration des six toiles accrochées dans la petite galerie "L'or du temps", rue de l'Echaudée, m'a laissée interdite. Que donnent-elles à voir ? A la fois un ailleurs et un nulle part ; elles nous entraînent dans des contrées totalement inconnues où la menace d'un cataclysme n'est jamais loin. On peut bien sûr y voir des paysages intersidéraux, le relief de planètes inconnues, ou des fragments d'univers en dérive, mais aussi et surtout de purs espaces mentaux où s'affrontent tout un jeu de contradiction.
Je me suis attardée sur deux d'entre elles. Le sentiment général qui se dégage de la première
(Huile sur toile, sans titre, 1963, 97 x 130) (Photo n° 1) est celui d'un choc, d'un écrasement brutal entre deux mondes : minéral ? animal ? Des masses ovoïdes, blanchâtres, soulignées d'un léger trait noir, maculées de jaune, situées dans les deux tiers inférieurs de la toile filent et s'étirent horizontalement jusqu'à dépasser le cadre ; elles heurtent et brisent violemment une "chose" qui explose en taches rouge sang et giclures noires dans le bas du tableau. Un graphisme fin et ferme s'échappe de ce magma. Serait-ce un immense insecte ou un brasier que ces blocs blancs comme la glace auraient allumé ? Cette collision provoque à gauche de larges traînées noires éclairées de jaune, à droite des espaces blancs maculés de beige, mais ne repose sur rien. Au dessus et au dessous c'est le vide, un vide gris et transparent traversé de lueurs vaporeuses et blanches.
Une tension intense se dégage de cette toile, partagée entre la maitrise du graphisme et du maniement de la couleur et un climat lyrique et poétique. En 1962 Claude Georges abandonne l'acrylique pour revenir à l'huile ce qui lui permet d'obtenir une grande transparence de la couleur. Voyez le gris allumé de lueurs blanches qui forme le fond de la toile, les beiges dilués, et l'utilisation du jaune éclairant les blancs et les noirs de lueurs sulfureuses : tout un jeu de forces contraires entre le chaud et le froid, la lourdeur et la légèreté notamment.
Sur un fond gris très sombre, telle une météorite ou un grand vaisseau spatial, une grande forme ovoïde occupe horizontalement tout le champ du deuxième tableau
(huile sur toile, sans titre, 1964, 114 x 162). (Photo n° 2). Couleur de pierre sur les bords elle s'ouvre sur un vide dont la blancheur est rehaussée de quelques traces noires (mais est-ce un vide ?). Cette masse qui semble si lourde frôle à peine un sol noir d'encre et le fracasse, provoquant une série de fissures blanches qui s'illuminent de jaune, rouge, bleu profond.
Comme dans la toile précédente, le conflit est extrême entre les forces contradictoires mises en présence et qui s'affrontent. Mais quelles sont-elles et quel est ce spectacle menaçant auquel nous assistons ? N'est-ce pas magnifique et terriblement angoissant ?
Dans ces deux tableaux, comme dans ceux de Matta, les espaces, bousculent la perspective classique et s'imposent selon des rapports de poids, de forces, de vitesses simultanées. Celui de l'espace et du temps est exploré de façon totalement neuve. Claude Georges nous met face à des contrées jamais vues, ni même imaginées.
De formation scientifique, l'artiste était très sensible aux découvertes de son époque ; la conquête de l'espace, les premiers pas de l'homme sur la lune, l'avaient fortement marqués. Grand amateur de science fiction et de bandes dessinées, son imagination puisait aux sources modernes du fantastique. Mais qu'on ne s'y trompe pas, si la tentation d'établir des analogies est inévitable, Claude Georges n'illustre rien, il nous montre des espaces émotionnellement neufs où de multiples forces antagonistes s'affrontent, où les formes, les lignes, les couleurs sont à la fois autonomes et liées à l'ensemble de la toile pour former un tout extrêmement cohérent.
En conclusion je reprendrai ce que dit Geneviève Bonnefoi (1) citant Roger Caillois "Mais peut-on vraiment longtemps échapper à l'homme, échapper à la nature ? Ces feux, ces glaces, ces forces antagonistes, sont-ils rien d'autre que ceux que nous portons en nous et que l'artiste souvent exprime à son insu".
(1) Geneviève Bonnefoi, "Claude Georges". Artistes d'aujourd'hui. Collection de Beaulieu.
Galerie d'Or du temps, 25 rue de l'Echaudé, 75006-Paris. 01 43 25 66 66. du mardi au samedi de 14 h 30 à 19 h. Jusqu'au 27 juin 2009.
09:40 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


