06.01.2012
TADASHI KAWAMATA (par Régine)
Une fois disparues les oeuvres de Tadashi Kawamata ne s'effacent pas facilement de la mémoire. Je me souviens encore du choc ressenti il y a 15 ans devant l'incroyable empilement de chaises d'église, sorte de tour de Babel, installé dans la Chapelle de la Salpétrière en 1997. Je peux me balader par la pensée sur l'immense passerelle en bois construite en 2001 à Evreux et qui reliait les quelques bâtiments rescapés du bombardement de cette ville pendant la guerre. Et que dire de ma stupéfaction devant le torrent de cagettes déversées depuis les toits de Mansart à la Maréchalerie de Versailles en 2008. Enfin qui n'a pas été surpris l'année dernière de découvrir, accrochés à la façade de Beaubourg, d'étranges cabanes ou nids d'oiseaux géants.
Si vous aves vu ces oeuvres et qu'elles ont laissé en vous, comme en moi, un souvenir puissant, ou si vous ne les avez pas vues, il vous reste une dizaine de jours pour faire une expérience exceptionnelle à la Galerie Kamel Mennour.
En pénétrant au 47 rue de la rue Saint André des Arts, vous aurez la surprise de vous engouffrer sous un plafond qui recouvre entièrement la cour. Fait de planches de toutes formes, de toutes dimensions et de toutes provenances : planches, portes, plateaux de table, lattes de plancher, fonds de placard, têtes de lit, etc..., il semble dériver à la hauteur du 1er étage (photos 1 et 2)
. Le sensation d'engloutissement ne vous quittera pas durant le parcours des 3 salles de la galerie, elles aussi recouvertes à mi hauteur de cette étrange voûte (photo 3)
.
Cette installation modifie complètement l'espace de la cour et celui de la galerie tout en s'y intégrant parfaitement. L'agencement des morceaux de bois parait totalement aléatoire comme s'il avait été constitué par les forces de la nature(photo 4). Dans les interstices on aperçoit le ciel ou le plafond de la galerie comme si cette masse flottait au gré d'un courant. L'oeuvre s'intitule "Under the water" et on déambule un peu abasourdi dans cet univers qu'on ressent peu à peu comme aquatique.
Bouleversé par le malheur qui a frappé le Japon, l'artiste a construit cette énorme accumulation statique en référence aux débris arrachés par le tsunami aux villages côtiers de son pays et qui, fragments de vies brisées, sont charriés par l'océant dérivant lentement à travers le Pacifique.
Par l'ampleur de cette oeuvre Tadashi Kawamata nous fait physiquement prendre conscience de ce qu'ont perdu les habitants de ces régions et du désastre qui s'est abattu sur eux. On est donc face à un témoignage en hommage aux malheureux habitants des régions dévastées par le Tsunami de 2010, mais avant tout devant une magnifique oeuvre plastique proposant une expérience inattendue de l'espace.
Galerie Kamel Mennour, 47, rue St André des Arts, 75006-Paris (01 56 24 03 63) du mardi au samedi de 11 h à 19 h - TADASHI KAWAMATA, "Under the water", jusqu'au 18 janvier.
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13.12.2011
JUDITH SCOTT (par Sylvie)
Elle était sourde, muette et atteinte de trisomie. Personne n'aurait pu augurer que cette américaine, Judith Scott (1943-2005) serait un jour considérée comme l'une des grandes figures de l'Art Brut.
Car ce n'est que dans la seconde institution pour handicapés, le Creative Growth Art Center d'Oakland (Californie) où la conduite sa soeur jumelle en 1985 qu'elle a trouvé à s'épanouir à travers la manipulation de textiles. A 40 ans passés. Foin de tissages traditionnels mais une sorte d'embobinage autour d'objets choisis et assemblés, aussi hétéroclites qu'ils puissent être. Un parapluie ou un skateboard peuvent faire l'affaire. Elle en fait des cocons multicolores plus ou moins ventrus ou étoffés, dont il émane une vie presque animale par la puissance de suggestion. Oeuvres figuratives? pas vraiment, plutôt anthropomorphes ou organiques. Et telles des fétiches elles semblent détenir un secret.
Suspendus ou posés au sol, ces chrysalides laissent voir le minutieux, répétitif et pourtant très libre travail de confection. Chaque brin de laine, de ficelle, de cordelette ou de morceau d'étoffe trouve sa justification. La matière même des fibres et leur positionnement, l'enroulement serré ou lâche, avec des noeuds, des raccords, des effilochages, des ruptures sont, diront certains, eminemment féminins. Et de rapprocher ce travail aux frontières de l'art de celui de Louise Bourgeois ou d'Annette Messager.
Voilà trois "cailloux" qui reflètent les couleurs de la nature, son irrégularité pourtant harmonieuse, une densité de rochers, un plein lourd de sagesse. (photo 1) dont on ne sait pourtant pas de quoi il est fait.
Ce pourrait être un oiseau en vol, mais plutôt une carcasse d'oiseau (photo 2), un écorché blanc de chair, rouge de sang, presque gai de ces couleurs. Mais sans tête, sans plumage, avec un ventre qui, à la différence des rochers ci-dessus, semble anormalement gonflé, maladif, un plein de vide. Qui est à exorciser?

Le jaune et le noir griffés courent le long de cette tige qui transperce une coque violette et douillette (photo 3). Allusion sexuelle ou instrument à corde?
Cet art brut me dit que tout est possible, que la création est gouvernée par l'imaginaire, la richesse émotionnelle et une dextérité instinctive éblouissante.
A voir absolument, et vite.
Judith Scott "Objets secrets", au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75005, Paris. tel: 01 53 10 74 44. Jusqu'au 18 décembre.
09:52 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.11.2011
MARKUS RAETZ (par Régine)
Elégance, subtilité, magie, humour... sont les mots qui me viennent à l'esprit en pensant à l'exposition des estampes de Markus Raetz à la Bibliothèque Richelieu. C'est une exposition qui fait naître des étincelles dans la tête. Ce plaisir vient-il de l'espace de liberté que l'artiste laisse au spectateur ? Sans doute, car il n'assène aucune vérité, au contraire, il nous amène à voir la réalité de manière inédite, poétique et fait bouger nos représentations préétablies.
J'avais découvert Markus Raetz en 2009 à l'exposition "Une image peut en cacher une autre" au Grand Palais A la fin du parcours quelques-unes de ses sculptures, jouant sur l'anamorphose, m'avaient éblouie. L'une d'elle intitulée "Crossing" (photo 1) présente à la Bibliothèque Richelieu, résume bien sa démarche . Il a travaillé les lettres en bronze du mot YES de telle façon qu'elles se transforment en NO quand nous tournons autour ; étrange sentiment de voir un mot évoluer comme un être vivant.
Mais Markus Raetz n'est pas seulement sculpteur, c'est aussi un formidable dessinateur et graveur - il connait parfaitement toutes les techniques de la gravure et de la reproduction - et cette exposition en est une superbe illustration. Cet homme a la pensée au bout du crayon.
Dans "Shatten" (ombres) par exemple (photo 2), une série de formes se contorsionnent avec souplesse donnant naissance à ce qui pourrait être de la fumée, un nuage, un oiseau, ou tout autre chose et enfin une pipe (clin d'oeil à "Ceci n'est pas une pipe" de Magritte). La jubilation ressentie vient du sentiment d'assister à une idée qui prend forme sous nos yeux.
Avec l'aquatinte "Figure masculine contemplant son ombre" (photo 3), un homme debout constate avec étonnement que son ombre, prenant la forme du décrochement du mur sur laquelle elle se reflète, est assise. On en est soi-même stupéfait car cette constatation toute simple nous saisit comme une révélation. Oui, Markus Raetz nous apprend à regarder et la question de la vision est au coeur de son oeuvre. On ne voit que ce que l'on veut bien voir, chacun d'entre nous a sa propre vision du monde semblent signifier l'aquatinte "Sinne I"
(photo 4) et l'eau forte "Views"
(photo 5). Dans la première un ruban rouge figurant la vue, sort des yeux et forme une circonvolution fermée entre le cerveau, la bouche, le nez et les oreilles d'un visage dessiné de quelques traits comme le faisait Matisse. Dans la seconde, les rayons qui sortent d'un oeil se heurtent à un cercle noir et reviennent dans l'autre oeil situé en dessous du premier. Par contre "Kluge kugel III" ou Boule intelligente III
(photo 6) m'évoque autant l'échange entre deux intelligences que l'emprise d'un esprit sur un autre : le bras du personnage traversant le yeux de celui qui lui fait face, lui apporte en présent une boule qu'il place à la hauteur de son cerveau.
.
Pour ce passionné de la vision et donc des multiples aspects de la perspective, le phénomène optique de l'anamorphose est un terrain privilégié. Nous en avions déjà une belle illustration avec la sculpture Yes, mais plusieurs gravures nous en offre ici quelques exemples réjouissants. Il ne faut pas, comme avec les "Ambassadeurs" de Holbein chercher une figure dissimulée dans un coin de la représentation car Markus Raetz fait bouger l'image toute entière ; il nous invite à la faire vivre. Ainsi la trame du corps nu de la femme de "Akt" ou du visage d'Elvis Prestley dans "Nach Elvis", nous apparait tantôt en noir et blanc, tantôt en rouge et vert suivant notre propre position. "Silhouette on the promontory of nose" (photo 8) est à la fois un paysage et un profil.
Enfin, d'une simple pliure horizontale sur une tôle brute découpée en forme de longue vue, il fait surgir une infinité de champs visuels et nous invite à bouger et à créer pour notre plus grand plaisir une multitude d'univers différents
(photos 9 et 10).
Cet artiste joue avec les mots comme avec les pièges de la perception. En voici un bon exemple avec l'héliogravure "ME/WE" (photo 11) ; dans un miroir il fait se refléter en WE le mot ME. Une suite de 7 aquatintes s'intitule "NO W HERE" (now here/nowhere = maintenant ici/nulle part) ; c'est une série de paysages, de lieux indéterminés tirées dans des gammes de bleu, de gris, de noir et d'ocre et dont certaines m'ont fait penser à Friedrich ou à Victor Hugo.
Enfin, en nous montrant les différents états d'une même gravure au fil desquel un visage change, cet homme généreux nous fait participer au processus de création.
Comme dit joliment Didier Semin dans le bel article qu'il lui a consacré "Markus Raetz a su rester en permanence le pied dans la porte de la chambre aux images pour empêcher qu'elle se referme".
Markus Raetz, estampes/sculptures : exposition du 8 novembre 2011 au 12 février 2012 Bibliothèque Nationale Richelieu, 5 rue Vivienne, 75002-Paris. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 19 h, le dimanche de 13 à 19 h. Tél : 01 53 79 59 59.
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