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décrypt'art - Page 4

  • Paul KLEE au LAM de Villleuve d'Ascq (par Régine)

    N'hésitez pas à double cliquer sur les photos pour les agrandir.

    L'œuvre de Paul Klee est si riche que nombreux sont les thèmes possibles pour l'aborder. Le besoin de plonger aux racines profondes de la création infusant tout son travail, c'est ce questionnement que le LAM de Villeneuve d'Ascq, en collaboration avec le Zentrum Paul Klee de Berne (Référence absolue en ce qui concerne l'œuvre de Klee), a décidé de mettre en avant dans l'exposition actuellement en place et intitulée "Paul Klee, entre mondes". Quatre thèmes, qui ont joué un grand rôle dans l'élaboration de son travail, scandent donc le parcours : l'art asilaire, mis en lien avec l'art brut, l'art extra-occidental, la préhistoire, et les dessins d'enfants. L'exposition, très bien faite, n'est pas du tout chronologique. Au cœur de l'espace consacré à chacun de ces thèmes un ilot de documentation a été ménagé permettant de comprendre les influences qui ont orienté son travail. Ainsi, en plus des dessins et tableaux, le LAM une centaine de documents, souvent issus de la collection personnelle de l'artiste (livres, photos, correspondances...) sont consultables.

    Au début du siècle, comme nombre de ses contemporains (le groupe Blue Reiter avec Kandinsky, les artistes Dada et les surréalistes), P. Klee, qui fut professeur au Bauhaus à Weimar de 1921 à 1928, cherche à s'affranchir des canons figés de l'art académiques qui assèchent la créativité. Ainsi est-il en quête de nouvelles sources, et comme Dubuffet il cherche à dépasser les oppositions entre normal et pathologique pour tenter d'atteindre le point d'origine de la création artistique.IMG_5318_edited.jpg A la même époque des publications de spécialistes (psychiatre ou philosophe) le marquent beaucoup et confirment son intérêt pour l'art asilaire. En voici quelques exemples : Jeune fille possédée (1924) (photo 1) émergeant d'un fond noir comme la nuit, une jeune femme merveilleusement aquarellée, mais au regard chassieux et au sourire diabolique, semble hors d'elle-même. Un dessins à la plume de 1925 : Le visage d'une aliénée (1925) (photo 2)IMG_20211229_0001_edited.jpg pourrait être celui de l'apparence fantasmatique de la folie. IMG_5320_edited.jpgEn effet l'œil droit basculé à 90 °, ressemble à une chandelle et le gauche est énorme. Des volutes et des bourgeons surgissent des arrêtes de son nez. Deux aquarelles de 1933, peintes au moment de la montée du nazisme, Fantômes loqueteux (photo 3) et Juge secret sont des représentations de terreur primitive qui hantent aussi bien les enfants que les fous. Il exprime sans doute aussi la terreur qui commence à régner en Allemagne à cette époque là.

    IMG_20211228_0022_edited.jpgComme le montre l'ilot de documentation situé au centre de la salle consacré aux "Arts du monde", Klee possédait quelques objets d'art d'Afrique et d'Océanie et sa bibliothèque contenait de nombreux ouvrages sur l'art de ces parties du monde. Cet intérêt pour les arts non-européens correspond sans aucun doute à son désir de tendre vers un art délivré de la culture classique. Les écritures aléatoires de Réclame publicitaire des acteurs comiques (1938) (photo 4) par exemple furent sans doute inspirés par les motifs de certains tissus africains. Les signes qui envahissent Feuilles d'images (1937) (photo 5) pour former un tableau global où se multiplient les allusions au vocabulaire ornemental de l'art africain. IMG_5332_edited.jpgAu printemps 1914 l'artiste fait un voyage en Tunisie où il exécute plusieurs aquarelles dans lesquelles il transmet sa jubilation devant la couleur.IMG_20211228_0017_edited.jpg L'organisation de l'espace de quelques autres, exécutées postérieurement à ce voyage, rappellent celle des tapis berbères. En 1929 il découvre l'Egypte. Les hiéroglyphes et l'écriture arabe de vieux manuscrits aurait-ils suscité la création de certaines oeuvres dont l'espace est recouvert de cryptogrammes hautement symboliques tel que Grenze (1938) ? (photo 6) Un dessin aquarellé d'ocre (1926) (photo 7) échafaude un temple grandiose par un jeu complexe de lignes parallèles, courbes et brisées, réminiscence peut-être d'édifices vus dans le désert ou au bord du Nil.

    IMG_5350_edited.jpgDe passage en Bretagne en 1928 il découvre avec stupeur et enthousiasme le site de Carnac. Passionné de préhistoire, il connait les écrits d'Henri Breuil et ceux d'autres spécialistes ; plusieurs critiques de l"'époque avaient déjà rapproché son graphisme de celui de l'art préhistorique et de l'art rupestre. Regardons cet Animal qui prend le vent (1930) (photo 7) IMG_20211228_0023_edited.jpgau corps étiré à l'extrême qui se détache sur un fond de grisaille. N'est-il pas proche des fines silhouettes gravées il y a fort longtemps sur des rochers d'Afrique ? Les lignes tracées au pinceau sur Sazusagen (1933) IMG_20211229_0002_edited.jpget qui se coupent pour former des amorces d'étoiles ne serait-elles pas l'écho d'une très ancienne cosmogonie ? Dans Paysage avec oiseaux préhistoriques (1917) (photo 8) des empreintes d'oiseaux sont représentés parmi des formes végétales aux couleurs douces, mais dans un paysage balafré de lignes brisées qui évoquent de très anciens cataclysmes.

    IMG_5362_edited.jpgLorsqu'en 1911 Klee entreprend la rédaction de son propre catalogue raisonné il y inclut ses dessins d'enfant qu'il présenta d'ailleurs plusieurs reprises dans ses expositions personnelles. C'est dire l'importance qu'il accordait à la puissance créatrice de cette première période de la vie. Il garda précieusement les dessins de son fils Félix dont certains firent parti d'expositions au Bauhaus et qui figurent dans l'ilot de documentation de la salle "Enfance" de l'exposition. "Seul le tout jeune enfant au premier stade, devine, recherche, découvre des possibilités, il joue" dit-il. Si le sens de la peinture intitulée IMG_5369_edited.jpgDérangement (photo 9) de 1939, peinte à la fin de sa vie,  exprime la folie, pour la réaliser Klee a su retrouver les gestes de l'enfance : exécution hâtive, trace probables de doigts, couleurs apparemment simples...IMG_5364_edited.jpg Il en est de même pour Deux sortes de tortues (1938) plus gribouillé que dessiné et peint d'une seule couleur à la colle. Le Buste d'un enfant (1933) (photo 10) est plus sophistiqué mais il emprunte le vocabulaire des petits : tête faite d'un simple rond, yeux et bouches réduits au minimum. Sont également exposées une série de marionnettes drôles et effrayantes (photo 11) que l'artiste réalisa, avec les moyens du bord, pour son fils. Fabuleux jouets qui font partie intégrante de son oeuvre.

    Contrairement aux travaux de ses contemporains (Picasso, Kandinsky, etc...) le format de ses oeuvres est très réduit et celles-ci sont rarement des huiles sur toile. L'aquarelle, la couleur à la colle, le papier, le carton sont ses médiums favoris. Il montre aussi qu'avec des moyens très simples, un univers peut jaillir d'une très petite surface. Ses oeuvres sont polyphoniques et certaines ici reproduites mériteraient de figurer dans les différentes section de l'exposition. Elles ne se découpent pas en périodes ; elle forment un réseau dont les éléments ne se succèdent pas chronologiquement, mais se regroupent de loin en loin pour créer des brèches dans la réalité. L'intérêt de cette exposition réside aussi dans le fait qu'elle montre des oeuvres souvent peu connues. Avec cette passion pour atteindre le coeur de la création, Klee sait créer un univers qui transcende le temps et l'espace et ouvrir des chemins de traverse à la croisée des origines et de l'avant-garde.

    Musée d'Art Moderne (LAM) - 1, Allée du Musée - 59000-Villeneuve d'Ascq (03 20 19 68 68)  "Paul Klee - entre mondes" - jusqu'au 27 Février 2022.

  • Baselitz, la rétrospective (par Régine)

    Les deux tableaux qui introduisent l'exposition de Bazelitz à Beaubourg : G Antonin, allusion à Artaud et Auto-portrait, proche d'Otto Dix, provoquent un choc émotionnel fort. Ils résument ce que l'on voit et constate tout au long de son parcours. Cette peinture perturbante qui dérange et bouleverse à la fois est inséparable de ce que l'artiste à vécu dans sa jeunesse. Né en 1938 en Saxe, ayant vu la destruction de Dresde par les bombardements alliés et vécu sous deux régimes totalitaires : nazi puis soviétique, l'histoire allemande le préoccupera toute sa vie. Sa peinture, ni abstraite, ni vraiment réaliste est d'une grande puissance visuelle. Transgressant les interdis esthétiques elle est originale et personnelle mais se nourrit des courants passés et contemporains de l'histoire de l'art dont l'artiste est un fin connaisseur.

    Dès ses débuts Baselitz aime peindre par série et avec celle intitulée P.D. Füke (1962-63) (photo 1) il montre de façon brutale les horreurs de la guerreIMG_8600_edited.jpg. Ce sont des fragments d'anatomie : morceaux de pieds ou de jambes fraîchement amputées ou en début de décomposition, chairs sanguinolentes, boursouflées et atrocement douloureuses. IMG_8598_edited.jpgLe peintre connaît manifestement les peintures préparatoires de Géricault pour le Radeau de la méduse, les Désastres de la guerre de Goya et les a amplifiés.  Avec La grande nuit foutue (1962-63) (photo 2) peint à la même époque il enfreint tous les codes de la bienséance. Ce tableau, qui fit scandale lors de sa première exposition à Berlin, représente un jeune garçon sortant un sexe démesuré de son short ; il est sans nul doute une allusion à Hitler, au nazisme et à son infantilisme, mais c'est aussi la représentation d'un être humain avec toute la violence physique et sexuelle qu'il porte en lui. Il reviendra plus tard sur le désastre de Dresde avec d'immenses et saisissants tableaux abstraits, gris, éraflés de noir.

    Pour exprimer la rage qui l'habite l'artiste se fait aussi sculpteur. Il attaque les blocs de bois bruts à la tronçonneuse et les taille à la hache pour les transformer en personnages plus grands que nature. Il les peint ensuite en noir, rouge ou jaune.IMG_8638_edited.jpg En voici quelques exemples ici présentés : "Modèle pour une sculpture" (1979-80) (photo 3) figure un homme assis, mutilé du bras gauche, les jambes prises dans un bloc de bois, il lève le bras droit comme le salut nazi. Symbole de l'horreur de la guerre ou du courage des partisans ? Les femmes de Dresde (1990) : trois visages balafrés au traits creusés de couleur jaune soufre sont les portraits des femmes chargées du déblaiement de Dresde.

    IMG_8611_edited.jpgIl n'hésite pas à fragmenter les corps. Dans Bfür Larry (1967) (clin d'oeil à Larry River) (photo 4) les morceaux du corps d'un homme emmêlés avec ceux d'animaux volent en éclat. Dans "trois bandes - Le peintre en manteau" (1966) de la série Frakturbilder, l'artiste fracture son tableaux en trois parties, simulant un triptyque. Mais, tel un cadavre exquis, la partie médiane du corps du personnage, légèrement déplacée sur le côté, est remplacée par un tronc d'arbre. Les couleurs de ces tableaux sont harmonieuses, mais qu'on ne s'y trompe pas le sang gicle et des membres sont sectionnés. Ils évoquent le déracinement des personnages et la division récente de l'Allemagne, mais sans doute aussi l'animalité de l'être humain et sa proximité avec la nature.

    Il aime aussi parfois brosser des paysages dont la beauté et la vigueur sont alors proches de ceux de Joan Mitchell.

    Il expérimente, cherche, trace à la brosse ou écrase au doigt des couleurs éclatantes, puis renverse les figures, façon de faire qui va être son signe le plus reconnaissable et qui va lui permettre de se détacher de la réalité, d'affirmer la peinture en tant que telle. Peut-être aussi est ce une manière de bouleverser l'ordre établi, de dire que le monde est sans dessus dessous ou encor que le psychisme humain est profondément instable.

    IMG_8634_edited.jpgCe renversement du sujet donne lieu à une production intense de portraits ou de compositions immenses proches des oeuvres de Philippe Guston ou de William de Kooning. Il peint dans des couleurs saturées des visages renversés, hagards ou perdus (Buveur bossu, (1980), Mon père à la fenêtre, (1981), des personnages en noir qui semblent flotter dans l'espace. L'ironie est rarement absente, ainsi le grand tableau jaune intitulé Les fille d'Olmo II (1981) (photo 5) où deux femmes chevauchent la tête en bas des vélos aux roues bleues qu'on est tenté de rapprocher des Women de de Kooning.IMG_8657_edited.jpg

    Si Bazelitz crée des liens avec les oeuvres qu'il aime il n'hésitera pas, dans les années 2000, avec la série des Remix, à revisiter nombre de ses propres tableaux et à montrer de nouvelles versions de ses oeuvres de jeunesse. Parmi eux citons Les filles d'Olmo (2006) (photo 6) qu'il campe à nouveau avec humour d'un trait nerveux qui révèle son talent de dessinateur.

    IMG_8661_edited.jpgQuelques années plus tard, dans les années 2000, la problématique du vieillissement devenant plus pressante, l'artiste se consacre avec lucidité à la réalité de la déchéance physique et en fait des séries tragiques et bouleversantes. Il se peint sans complaisance seul ou avec sa femme. Dans Allongés dans le lit sans chemise sur le matelas (2014) (photo 7) deux vieillards blanchâtres se détachent sur un fond noir, nimbés de rose, exposant leurs chairs qui se délitent et s'affaissent. Dans Wagon lit en fer (2019) Bazelitz peint sa femme à l'hôpital, véritable chute aux enfers. Le tableau qui termine l'exposition est un magnifique morceau de peinture. Il est blanc, abstrait, image prémonitoire de leurs disparition (un tableau blanc avec le canapé d'Otto (2016).

    On ne sort pas indemnes de cette exposition. Cette peinture ne fait grâce d'aucune réalité. Elle dit avec puissance la difficulté d'être, de vivre et de mourir et souligne jusqu'à l'excès la brutalité et la cruauté que l'être humain porte en lui.

    Baselitz, la rétrospective - Beaubourg - Place Georges Pompidou, 75004-Paris. Jusqu'au 7 mars. Fermé mardi, de 11 à 21 tous les autres jours.

    Pour compléter votre visite, allez à 100 mètres de là, à la Galerie Catherine Putman, qui présente actuellement une série d'oeuvres sur papier de cet artiste. En effet Baselitz n'est pas seulement un grand peintre, mais il est aussi un très grand graveur. Aucune technique (eau-forte, aquatinte, pointe sèche, xylogravure) ne lui est étrangère. Ainsi 12 gravures représentant sa propre main de la belle série La main n'est pas le poing (2019) IMG_5294_edited.jpg(photo 1) sont autant de variations de techniques de positions et de couleurs. IMG_5296_edited.jpgLe dessin quasi-futuriste de l'eau forte Sing sang (2012) (photo 2) est d'une grande vivacité. Les lignes noires et jaunes se dédoublent et les nus à talons hauts avancent rapidement et joyeusement. C'est un Baselitz allègre que l'on découvre ici. Une merveilleuse aquarelle représentant un sous-bois sombre couronné de rose semble, lui aussi, avoir été exécuté avec jubilation.

    IMG_5300_edited.jpgLa xylogravure, ou gravure sur bois, procédé utilisé autrefois par les expressionnistes allemands, apporte un aspect plus tragique aux oeuvres. Un exemple : ces deux mains de personnes âgées, l'une brunâtre, l'autre bleuâtre qui se détachent et se délitent sur un fond noir, tels les corps des personnages des derniers travaux de Beaubourg (photo 3).

    "Je peins des tableaux et je fais de la gravure, parallèlement sans favoriser différemment ces activités qui sont tout simplement simultanées. Ce que je fais dans la peinture passe dans la gravure, en est dépendant" dit-il.

    Georg Baselitz "Word on paper", Galerie Catherine Putman  40, rue Quincampoix, 75004-Paris. Ouvert tous les jours sauf lundi de 14 h à 19 h. Jusqu'au 15 janvier 2022

     

  • L'âme primitive (par Sylvie).

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    Le musée Zadkine, à Paris, a gardé le charme d'atelier dans la nature qu'il avait lorsque le sculpteur   Ossip Zadkine y travaillait, au début du XXème siècle. C'est là, dans cette enclave végétale protégée qu'il a inventé un nouveau langage, célébrant la main de l'homme, le geste de l'artisan et le savoir ancestral. Ce néo-primitivisme russe, né dan les années 1910, privilégiait les formes naïves de l'imagerie populaire, des icônes religieuses et des objets de la culture paysanne évocatrices de pureté rurale. d'authenticité et d'expressivité. C'était aussi, dit-on, une façon de lutter contre l'influence de l'art français jugé trop raffiné et trop prépondérant.

    L'exposition qui se tient là à deux pas du jardin du Luxembourg, reflète cet engouement des artistes occidentaux de l'époque et de la nôtre aussi aujourd'hui pour les oeuvres d'Afrique, du Pacifique et de toutes les formes de primitivisme. Elle s'articule autour de trois thématiques : la perspective inversée, le corps, la demeure et réunit des oeuvres en rupture avec la cérébralité du modernisme. On chemine donc parmi des réalisations loin des codes académiques, à la recherche d'une vérité profonde.

    20211121_151950.jpgL'exposition s'ouvre sur une oeuvre double d'Abraham Poincheval, un performeur né en 1972. un  Eblouissant travail que cet Homme-lion de 2020 (84x64cm) qui fait se côtoyer un dessin sur feuille d'or et d'argent contrecollé sur carton, d'un extrême raffinement et un bronze (31x8,5x8cm) puissant d'expressivité : petite sculpture déchirante et déchirée dans le ventre de laquelle un homme se trouve niché. Poincheval, expert en enfermement, s'est maintes fois muré dans différents éléments, entre autres un ours, l'ours étant reconstitué, pour la sensation de proximité avec l'animal et/ou pour se rapprocher de la pratique méditative des ermites.

    Au Marc Chagall (1887-1985) dont les joyeux mariés s'envolent au plafond de l'Opéra  Garnier20211121_151917.jpg on opposera ce Nu en mouvement de 1912, une gouache sur papier d'emballage brun marouflé sur toile (34,7x23,9cm) où se lisent intensité du plaisir, gestuelle efficace, d'une époustouflante vérité.

    20211202_164844.jpg20211121_154241_2.jpgOssip Zadkine ( 1890-1967) lui-même, avec Les Vendanges de 1918 (Orme, 97x55x40cm) se joue de la perspective conventionnelle pour signifier, par des moyens de l'art populaire - le geste selon plusieurs points de vue à la fois - sa force expressive. Et le gigantesque et puissant Prométhée de 1955/56 (300x69x68cm) bien que prisonnier enroulé autour d'une colonne,  brandit le feu qu'il a volé aux dieux. il y a là une similitude de brutalité d'exécution avec les sculptures de l'artiste contemporain allemand Baselitz exposées actuellement  au Centre Pompidou.

    Les couleurs stridentes du corps féminin représenté par Miriam Cahan  (née en 49) sont20211121_153451.jpg difficiles à appréhender. Il ne s'agit pas de beauté mais d'intense présence. Voilà une guerrière, nue et chauve, (huile sur toile 165x100x1,5cm) avec seins et sexe exhibés, bras écartés prêts à cogner et des yeux qui nous traversent. Femme primitive et étendard féministe !

    20211121_152408_3.jpgAuguste Rodin (1840-1917) nous dit-on, était fasciné par la mécanique du corps humain et sa puissance expressive. Ses Mouvements de danse en terre cuite (vers 1911) dégagent énergie, charme et sensualité tels qu'il les a perçus dans les danses d'extrême orient et les arts populaires et folkloriques. " La nature se révèle dans la danse" dixit Nietzsche dans Naissance de la tragédie. Les supports métalliques participent de l'impression d'évolution en apesanteur.

    20211121_152500.jpgLe petit nu assis, tel que le montre Louis Fratino (USA 1993) est très parlant. Si le titre Tom's chair (2019), terre cuite et lavis d'oxyde de manganèse  (20x19x13cm) pointe le siège, c'est le corps masculin, tous poils apparents, un peu relâché, qui s'expose avec nonchalance. L'expression du visage est toute naturelle, comme en conversation avec d'autres. Il y a de la rondeur, de la tendresse dans ce corps dénudé qui se prélasse. éminemment sensuel, il traite d'homosexualité.

    20211121_152820.jpgL'humour vient de Laurent Le Deunff (1977), sculpteur et dessinateur, et de son micro Totem  de 2021, noix, bois, plume, coquillage, corde et métal (60x8x3cm). Autant de petits visages qui forment un bestiaire entre nature et animalité.

    20211121_153044.jpgElle fait l'affiche de l'exposition et accroche le regard. Etrange visage que cette oeuvre de Marisa Merz, une artiste italienne (1926- 2019) qui fut, avec son époux Mario, membre du mouvement très contestataire Arte Povera. Ce portrait Sans titre, sans date, est fait de matériaux mixtes sur papier de riz (45,5x32,5cm). Les composants : la feuille d'or, le fil de cuivre, des matériaux instables qui font des contours fragiles, esquissés, un peu brouillés ou frustres, comme créés maladroitement par un enfant ou quelque femme préhistorique. Ils participent d'une mystérieuse poésie.

    Toutes ces oeuvres témoignent d'un désir de retour à la nature, au vrai, dont la nécessité réapparait, aujourd'hui comme hier, dans les périodes d'incertitude.

    L'âme primitive, musée Zadkine, 100bis rue d'Assas, 75006 Paris. Jusqu'au 27 février 2022.

  • Calder et le second marché ( par Sylvie)

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    La FIAC a donné  l'occasion de voir, pour notre grand plaisir de parisiens, une oeuvre spectaculaire du peintre américain Alexandre Calder. 20211024_155910.jpgElle trônait au centre de la place Vendôme. Ce"Dragon volant" de 1975, sculpture monumentale en métal peint en rouge, de 9,6 x 17,1 x 6,6 m, semblait bien devoir s'envoler, à  condition toutefois d'en faire le tour et de se positionner à  l'arrière,  afin d'en mieux saisir la trajectoire ascendante (photo 1). Physiquement lourde, elle semble néanmoins légère du fait de sa dynamique et de ses points d'appui limités  au sol. Son échelle est plus importante que celle de la plupart des oeuvres les plus connues de cet artiste dont la renommée  repose trop souvent sur ses seuls "mobiles". Il est vrai que ses projets à  grande échelle datent plutôt de la fin de sa vie - il est mort en 1976 - mais lignes élégantes,  formes simples et couleurs vibrantes sont propres à son travail. L'actualité,  encore, permet de retrouver son style si particulier. Les galeristes Gagosian et Perrotin ont ouvert récemment de nouvelles salles d'exposition  dites du "second marché ", c'est à dire concernant la revente d'art, à  la différence des oeuvres inédites, apanage du" premier marché" qui se consacre à  celles d'artistes vivants ou décédés depuis peu.

    Je suis allée "traîner mes bottes" chez ces deux galeristes dont les sièges sont proches l'un de l'autre, non loin des Champs Élysées.20211026_172426.jpg Gagosian expose presque une quinzaine d'oeuvres de Calder, l'occasion de voir, ce qui est assez rare, de toutes petites sculptures en métal noir, des maquettes peut-être,  mêlant plaques de métal  de 10 à  20 cm portant en équilibre de plus petites encore (photo 2 ),20211102_155407.jpg ou un grand mobile de plafond, aux pièces  blanches, rouges et noires, dont le reflet mural figure un vol groupé d'oiseaux blancs ( photo 3). Au tour d'une sorte de montagne noire, escarpée,  l'oeuvre en porte le nom, 20211026_163857.jpgprennent vie une cascade bondissant, suggérée par l'arceau qui sous-tend les gouttes jaunes, éblouissantes de soleil, en bas le tapis de fleurs rouges, et plus haut à  gauche, les ailettes dans le vent ( photo 4). On aurait tort d'oublier que Calder fut aussi peintre. Quelques huiles sur toile de 1945 et 1949 rendent déjà  tangibles l'espace aérien et les éléments naturels auxquels il est sensible ( photos 5).

    L'exposition  "second marché " de la galerie Perrotin n'est pas consacrée  au seul Calder, mais la petite toile de sa main est bel et bien représentative de son travail, entre figuratif et abstrait : l'étoile, la lune, le rouge20211106_085608.jpg étincelant  du soleil et un signe qui dit le mouvement y ont leur place. Le reste de l'exposition offre un large aperçu de la peinture du XXème siecle : un Murakami de 1957, un surprenant Warhol de 1958, un Mathieu de 1960  et un Fontana de la même décennie,  deux Morellet de 1975 et 2006 , un Keith Haring de 1982,  un Lichtenstein  de 1990, et quelques autres grands artistes des années 2000 : Anselm Kiefer  George Baselitz, Hugo Rondinone, Lee Ufan... Autant d'oeuvres qui, déjà  achetées  par le passé puis vendues, sont aujourd'hui bonnes à  prendre. et qui, de ce fait, pourraient ne plus figurer dans cette exposition. d'autres prendront leur place...Ce second marché fonctionne très bien. En 2020 les ventes d'art de celui-ci ont atteint 64,1 milliards de dollars sur 2019.

    Gagosian,  4 rue de Ponthieu, 75008 , jusqu'au 18 décembre.

    Perrotin, 8 avenue Matignon, 75008

  • Balade autour de Beaubourg (par Sylvie et Régine)

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    Rien de vaut un tour, fut il rapide, dans les galeries autour de Beaubourg pour se remettre en phase avec l'actualité artistique automnale.

    Nous avons commencé par la galerie Templon, rue Beaubourg,  où sont exposés les derniers travaux de Prune Nourry, française née en 1985, qui nous avait régalée il y a quelques années par ses sculptures en terre cuite inspirées des guerriers de Xi'an. Cette fois, elle nous fait cheminer dans le noir et tâter des visages d'aveugles, inconnus d'elle, qu'elle a sculptés les yeux bandés. Etrange démarche qui démontre la puissance de la mémoire tactile. Ses huit modèles sont eux-mêmes mal voyants, mais ayant surmonté leur handicap.

    On sort de ce "tunnel", ébahis, troublés et un peu chancelantes : nous, bien-voyants avons toutes sortes d'autres repères pour comprendre les formes, et nous voilà perdus, il faut réapprendre.

    A tâter ces visages d'argiles, cuits selon la technique ancestrale, japonaise, dite du Raku, nos doigts deviennent intelligents et perçoivent de mieux en mieux les rondeurs d'un nez, les plis de la peau. Et de l'un à l'autre des visages, les personnalités s'en dégagent comme si nous avions acquis un gain de perception. Il en a fallu un, extrême, à Prune Nourry pour qu'elle parvienne à sculpter des visages sans les avoir vus. Le toucher fait voir.

    roxane_moule.jpgroxane_4l1a6586_vierge_lr_fondblanc.jpgAu milieu du parcours une pièce lumineuse interrompt celui-ci. Sur un écran en argile est projeté un court métrage relatant la rencontre de l'artiste avec ses modèles. Sans dévoiler les visages et les oeuvres, il met l'accent sur la matière, les mains et leur complicité. Sur le côté sont disposés les moulages des mains des non-voyants, en creux dans du métal, en relief dans du papier, selon la technique du gaufrage propre à l'impression en braille.

    Devant ce travail nous avons éprouvé le même sentiment d'effroi et de stupéfaction que celui ressenti devant l'ouvrage de Sophie Calle intitulé "Aveugles" qui comporte une série de photos d'aveugles de naissance et dessous la réponse à la question posée par l'artiste : Quel est pour vous l'image de la beauté ?

    Prune Nourry "Projet Phénix" - Galerie Templon, 30 rue Beaubourg,  75002-Paris. Jusqu'au 23 octobre.

     

    Après cette expérience extrêmement forte nous avons poursuivi notre chemin rue Beaubourg et un peu plus bas à la galerie Poggi, nous avons eu la bonne surprise d'y découvrir l'oeuvre de Georges Tony Stoll  (né à Marseille en 1955) que nous ne connaissions pas. Sur le fond aux belles couleurs très travaillées de ses grands formats surgissent des éléments hétérogènes dont on ne comprend guère l'assemblage.IMG_8492_edited_edited.jpg Il faut lire les explications de l'artiste : positionné devant sa toile il peint les images qui lui viennent spontanément à l'esprit et qui s'imposent à lui. On est proche ici de la technique de l'automatisme chère aux surréalistes. "Paris-Abysse", titre de l'exposition, serait donc une sorte de puzzle de formes imaginaires émanant du plus profond de lui-même, et souvent nées de souvenirs : personnages, bruits, paysages, oeuvres, surgis de ses propres "abysses" en quelque sorte.IMG_8493.JPG Ses tableaux sont souvent partagés par une ligne horizontale, les cieux, les sols, d'où s'élèvent des formes très colorées.  . "Il ne raconte rien, laisse surgir quelque chose comme la beauté" écrit Eric de Chassey. Comme Jean-Michel Alberola, Georges Tony Stoll nous mets face à son espace mental.

    Georges Tony Stoll "Incontournable" - Galerie Poggi, 2 rue Beaubourg, 75004-Paris. Jusqu'au 23 octobre

     

    Nathalie Obadia présente pour la première fois des oeuvres de l'américain Robert Kushner" (né en 1949). Renversant des valeurs lui aussi, mais cette fois s'opposant au Minimalisme et à l'art conceptuel de son époque, il défend un retour au motif qui donna naissance dans les années 70 au mouvement "Pattern and décoration".

    IMG_8498_edited.jpgSes multiples fleurs en grand format, à l'huile ou l'acrylique, à la feuille de palladium et l'or traduisent son intérêt pour l'ornementation, née de ses voyages en Turquie, Iran Afghanistan. IMG_8500.JPGS'y retrouve un peu de la joie de vivre de Matisse mais surtout la recherche du pur plaisir visuel. Dessins fluides, très colorés, qui s'éparpillent sur des formes géométriques abstraites, comme si le vieux débat figuration-abstraction ne pouvait être tranché. Rien à voir avec la sensualité de la série "Les amarilys" de Philippe Cognée qui sont de véritables vanités dans lesquelles  la mort est implicite (cf. decrypt-art du 28/01/2020). Ici on est dans le décoratif.

    Robert Kushner "Jardin sauvage" - Galerie Nathalie Obadia - 3, rue du Cloitre St Merri, 75004 - Paris - Jusqu'au 23 octobre.

     

    Retour chez Templon, mais dans l'espace de la rue du Grenier St Lazare. C'est encore un choc, à l'image des mauvaises nouvelles de la société qui nous submergent et que traduit l'américain Robin Kid. IMG_8490_edited.jpgImages très américaines qui mêlent, en superpositions hétéroclites et bousculantes,  celles des violences elles-mêmes et ses effets délétères sur la jeune génération. L'artiste s'explique : "...Besoin de créer mon propre monde... construit à coups de fragments du quotidien de ma génération et de ma mélancolie pour un hier sans souci". Image patchwork d'un XXIème siècle désenchanté et qui interroge la civilisation américaine et suscite la réflexion.

    Robin Kid "It's all your fault" - Galerie Templon, 28, rue du Grenier St Lazare, 75003-Paris. Jusqu'au 23 octobre.

     

    Dernier arrêt et autre belle découverte à la Galerie Catherine Putman, le japonais Keita Mori, dont le travail, d'une extrême délicatesse, nous a éblouies. Ce jeune artiste, né en 1981, vit et travaille à Paris. Il développe, depuis 2011, une technique très particulière : Faits de fils coton, de soie ou de métal tendus et collés à l'aide d'un petit pistolet à colle à même le mur, le papier ou la toile, ses dessins composent d'incroyables réseaux graphiques.

    IMG_8504.JPGAinsi naissent ce qui pourrait être des objets, ou des systèmes fascinants dans lesquels les coupures ou "bug" révèlent des espaces éclatés, en mouvement, provisoires, un monde en expansion où, comme dans les romans de Murakami, on se trouve projeté dans une autre dimension. Contrairement au crayon qui permet des nuances, le trait de fil est froid, uniforme, sans ombre comme dans les dessins industriels et informatiques. Son tracé tendu est droit, les formes sont simples mais les fils se chevauchent, s'accumulent, s'entrecroisent pour former des images en apparence bien construite, mais qui ouvrent sur des paysages inconnus et nous égarent.IMG_8501_edited.jpg

     Dans le beau dessin ici représenté, la ligne suggère la trajectoire d'un vaisseau spatial lancé à grande vitesse, passant outre de beaux obstacles dorés.

    Rien n'est pensé à l'avance, les dessins résultent, dit l'artiste, d'une élaboration progressive. C'est un "échafaudage d'hypothèses" qui se révèle au fur et à mesure de l'avancement du travail.

    Keita Mori "Kasetsu no kasetsu" - Galerie Catherine Putman, 40, rue Quincampoix - 75004-Paris. Jusqu'au 10 novembre.

     

     

     

  • Christo et Jeanne Claude : l'Arc de Triomphe emballé (par Régine)

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    20210919_112539.jpg

    Courrez voir la dernière oeuvre, hélas posthume, de Christo et Jeanne Claude : l'Arc de Triomphe emballé est une splendeur et ce serait bien dommage de vous priver de ce choc artistique.

    20210919_112357.jpgDès la sortie du métro il surgit devant vous tel un immense et magnifique dessin en 3 D. Immense car le fait d'avoir dissimulé les sculptures qui ornent habituellement l'arc l'amplifie et le grandit ; magnifique parce que couleur argent bleuté du tissus, obtenue en pulvérisant une fine couche d'aluminium sur le bleu du fond, varie avec la lumière et s'harmonise parfaitement avec la couleur des toits en zinc de Paris.

    Le jeu entre les lignes verticales formées par les plus du tissus et les horizontales du ficelage sont autant de traits de crayon qui forment ce magistral dessin dans l'espace.

    Plus on s'approche plus l'empaquetage se précise et la perfection de la réalisation devient fascinante. Le tissu épouse en effet exactement les formes de l'arc et on s'émerveille de la précision avec laquelle il suit20210919_113431.jpg l'arrondit de cette forme20210919_113951.jpg, de la minutie des coutures qui raccordent les lais de la tenture et de la beauté du drapé maintenu en place grâce à des cordages d'une couleur rouge inattendu et néanmoins parfaite. L'allusion aux couleurs du drapeau français est à la fois claire et discrète, tout en délicatesse.

    On ne se lasse pas non plus de regarder la lumière jouer sur la surface de l'oeuvre qui passe du gris au blanc ou au rose et de voir le vent l'agiter avec douceur. Le ciel et l'arc de triomphe n'ont jamais été aussi présents et vivants.

    20210919_113624.jpgLa foule se presse autour du monument et l'ambiance est à la fête. On ne peut s'empêcher en effet de partager avec les personnes qui nous entourent son ébahissement devant l'ampleur de cette réalisation. Quelle témérité et quelle ténacité a-t-il fallu avoir pour arriver à la réaliser ! En effet, si Christo n'était plus là pour la mise en place, il avait tout pensé au préalable et ce sont ses plans qui ont été suivis.

    Mise en place le 18 septembre cette réalisation ne sera visible que jusqu'au dimanche 3 octobre. Elle aura nécessité 25.000 m de tissus recyclable en polypropylène argent bleuté et 7000 m de cordon rouge. Son budget de 14 millions d'euros n'aura rien coûté à l'état, sa réalisation étant entièrement auto-financée par la vente d'oeuvres originales (dessins, maquettes). Formulé en 1962 par un dessin précis, ce projet se voit enfin concrétisé 60 ans plus tard.

    Tout ce travail pour ne durer que quelques jours, direz-vous... Mais tous ceux qui en 1985 ont vu le Pont neuf emballé s'en souviennent encore 36 ans après. Les choses les plus fugaces sont en effet celles dont l'impact est le plus durable, rappelant avec force la nature transitoire du monde que nous habitons.

    Né en Bulgarie en 1935 Christo est mort en 2020, sa compagne Jeanne Claude en 2009. S'ils ont pu contempler "leur" Pont neuf à Paris et "leur" Reichtag en Allemagne, hélas cette dernière spectaculaire réalisation leur aura échappée.  Ils laissent derrière eux une oeuvre qui, bien qu'éphémère, reste vivante dans l'esprit de ceux qui la connaissent.

    "L'art, comme disait Robert Filloux, est bien ce qui rend la vie plus intéressante que l'art".

     

     

  • "Elles font l'abstraction" (par Régine)

    N'hésitez pas à double cliquer sur les images pour les agrandir.

    Avant sa fermeture le 23 Août, je vous conseille vivement d'aller voir l'exposition "Elles font l'abstraction" à Beaubourg et ce pour plusieurs raisons. Non seulement on y voit des oeuvres magnifiques et on y découvre le travail passionnant de beaucoup d'inconnues, mais elle permet de constater le rôle essentiel joué par nombre de femmes artistes dans le développement de l'abstraction. La diversité des mediums qu'elles ont explorés a aussi contribué à décloisonner les genres et à ouvrir des portes à leurs contemporains. Cette histoire de l'abstraction au féminin est donc élargie à d'autres domaines que la peinture ou la sculpture : photographie, cinéma, textiles, art décoratif, danse. Afin aussi de dépasser le canons occidentaux, l'exposition inclut des artistes d'Amérique latine, du Moyen Orient, d'Asie et d'Afrique.

    L'invisibilité des artistes femmes dans l'histoire de l'abstraction est due au fait qu'elles furent très peu exposées. Avec "Elles font l'abstraction" c'est la première fois qu'une exposition propose une histoire de l'abstraction depuis ses origines jusqu'aux années 1980 montrant l'apport spécifique des artistes femmes à ce nouveau langage du XXème siècle.

    La richesse de cette exposition, qu'il est préférable de voir en deux fois tant elle est importante, rend son plan complexe mais approximativement chronologique. Parmi tant d'autres voici quelques très belles découvertes. C'est une artiste anglaise de la fin du XIXème siècle, Georgiana Houghton (1814-1884), qui ouvre l'exposition. En effet les petites gouaches ou aquarelles ici exposées sont fascinantes. A de multiples lignes sinueuses tracées dans des couleurs délicates se superposent, telle une dentelle, une multitude d'entrelacs et de fines volutes de gouache blanches IMG_5143.JPG(photo 1). Cette artiste spirite et medium tente d'exprimer, par ses oeuvres abstraites, la connexion entre le visible du monde et l'invisible des esprits de l'au-delà. La suite de l'exposition nous confirme en effet que les racines de l'abstraction sont largement spiritualistes. Ainsi en est-il avec des oeuvres très différentes les unes des autres telles que IMG_5146.JPGla belle série d'huiles sur toile très dépouillées et proches des tantras bouddhiques d'Hilma af Klint (1862-1944) (photo 2), ou l'oeuvre méditative et très épurée d'Olga Fröbe Kapteyn (1881-1962). Autant de révélations d'artistes totalement oubliées jusqu'à ce jour.

    On découvre avec intérêt que plusieurs femmes ont fait partie du mouvement artistique peu connu appelé Vorticisme. Fondé en 1914 par Ezra Pound, les artistes adhérents à ce mouvement tentent, par des formes géométriques complexes, d'évoquer l'énergie des villes et des machines. L'huile sur bois de Jessica Dismorr (1885-1939) interroge et renverse les notions d'espace et de gravité, la petite aquarelle et graphite sur papier de Dorothy Shakespear (1886-1973) avec ses diagonales et ses couleurs raffinées, suggère, malgré sa petite taille, la puissance du mouvement mécanique. AIMG_5149.JPGvec les oeuvres d'Helen Saunders (1885-1963), (photo 3) signataire du manifeste du vorticisme, c'est la force qui se dégage des formes, l'originalité du cadrage, sa façon de juxtaposer les couleurs qui retiennent l'attention.

    La grande salle réservée à l'avant-garde féminine russe permet de prendre la mesure de son extraordinaire créativité. La reconnaissance obtenue de leur vivant de la part de leurs pairs et du public a permis à ces femmes d'exposer à plusieurs reprises, de voyager, d'échanger et d'acquérir des connaissances sur les grands mouvements artistiques de leur époque. IMG_5151.JPGOn s'émerveille devant la façon élégante dont Olga Rosanova (1882-1918) structure ses oeuvres par la couleur, devant la vitalité et la beauté des gouaches sur toile de Natalia Gontcharova (1881-1962) (photo 4), IMG_5153.JPGdevant la puissance et la construction extrêmement élaborée des tableaux d'Alexandra Exter (1882-1949) (photo 5). On apprend aussi que toutes ces femmes et quelques autres ont fait des décors de théâtre, se sont intéressées à l'artisanat, aux textiles.....

    Cet intérêt pour d'autres mediums sera une des caractéristique de l'Ecole du Bauhaus où les femmes seront d'ailleurs systématiquement orientées vers l'atelier de tissage. IMG_5156.JPGQuelques chefs d'oeuvre exposés ici en sont de magnifiques exemples, tel le tapis noué de Gertrud Arndt (1903-2000) que Gropius avait pris soin de mettre dans son bureau ou la tenture de Benita Koch (1892-1976) (photo 6) dont la finesse des équilibres colorés évoquent un rythme musical tel certaines oeuvres de Paul Klee.

    IMG_5147.JPGLe talent plurivalent de femmes telles que Sonia Delaunay (1885-1979) ou Sophie Taeuber Arp (1889-1943) est mis à l'honneur car une salle entière leur a été réservée et c'est avec une grande jouissance qu'on contemple la couverture de berceau (photo 7), IMG_5154.JPGdiverses reliures ou boîtes peintes et la grande toile "Prisme électrique" de la première et la sublime composition dada (photo 8), les sculptures et même les vêtements de la seconde.

    Représentées par quelques unes de leurs très belles toiles, elles sont toutes là les grandes artistes, nées entre 1920 et 1930, qui ont marqué les différents courants de l'abstraction des années 1950/1970. Citons :IMG_5164.JPG Lee Krasner que l'oeuvre de son mari James Pollock a occultée, Shirley Jaffe, Aurelie Nemours, Joan Mitchell, Helen Frankentaler, Judith Reigl, Agnès Martin, Vera Molnar et bien d'autres moins connues telles la chinoise Irene Chou, la libanaise Huguette Caland, l'indienne Arpita Singh avec l'échafaudage si graphique de ses grilles, la japonaise Atsuko Tanaka qui fit partie du groupe Gutai et dont l'Electric dress nous fascine (photo 9).

    Nombreuses aussi sont les femmes qui, par leur talent et leur capacité à explorer de nouveaux medium, ont fortement marqué la sculpture abstraite. A part les plus célèbres d'entre elles comme Louis Bourgeois, Barbara Hepworth à laquelle une salle entière a été heureusement réservée, ou Eva Hesse, on redécouvre avec bonheur plusieurs 'entre elles qui, hélas, furent un peu oubliées. IMG_5160.JPGAinsi en fut-il pour la polonaise Katarzyna Kobro (1889-1951) dont le titre donné à la sculpture de tôle d'acier peint et ici exposée Sculpture spatiale (photo 10) indique que sa préoccupation première était bien d'intégrer ses constructions à l'espace environnant ; IMG_5183.JPGla française Parvine Curie (1936) dont la très belle et très massive oeuvre intitulée Mère Matmata, sculptée dans le bois d'Iroko évoque un abri, un refuge et peut-être la solidité du lien maternel (photo 11) ; l'argentine Alicia Penalba (1913-1982) dont l'Hommage à César Vallejo s'élance ici vers le ciel telle la flèche d'une cathédrale gothique ; enfin Martan Pan (1923-2008), dont la sculpture en forme de mandibule Le teck fut partie prenant du ballet éponyme de Maurice Béjart avec Michèle Seigneret. La vidéo de ce ballet est ici projetée. Le fil d'acier servit de medium aux sculptrices américaines Claire Frankenstein (1908-1997) etIMG_5186.JPG Ruth Asama (1926-2013), pour créer des formes en expansion chez la première (photo 12), pour évoquer son rapport à la nature pour la seconde. Enfin avec l'utilisation du textile, plusieurs artistes bousculèrent les hiérarchies qui séparent art et artisanat.IMG_5176.JPG Citons à titre d'exemple Magdalena Abakanowicz (1930-2017) avec sa série des Abakans, sorte de gros cocons suspendus au plafond, Jagoda Buic (1930) et son monumental Fragment of the night (photo 13), Sheila Hicks (1934) avec ses anneaux d'écheveaux.

    Mais l'exposition ne s'arrête pas là. En plus de la danse et du cinéma, elle montre que dans le domaine de la photographie les femmes, au début du siècle, exploraient aussi les chemins de l'abstraction et présente les travaux des pionnières en la matière. Nombre d'entre elles pratiquèrent le photogramme, technique qui se passant de l'appareil photographique permet d'utiliser la lumière comme medium. IMG_5179.JPGAinsi Lotte Jacobi (1896-1990) s'intéresse particulièrement au mouvement, ce qui la rapproche de l'abstraction gestuelle et de la danse contemporaine, Carlotta Corpron (1901-1988) multiplie les solarisations, les dessins lumineux, le superpositions de négatifs pour donner des oeuvres totalement abstraites, Ida Lansky (1910-1997), avec ses étonnantes compositions abstraites met en avant le jeu de la lumière et de l'ombre (photo 14).

    Comme vous pouvez le constater, cette exposition est d'une très grande richesse et fait sortir de l'ombre nombre d'artistes aujourd'hui largement oubliées. Elle suggère une question : combien sont-elles celles qui, tout aussi talentueuses, sont sans doute définitivement tombées dans l'oubli ?

    "Elles font l'abstraction" - Centre Georges Pompidou - Place Georges Pompidou, 75004-Paris. jusqu'au 23 août. Ouvert tout les jours sauf mardi de 12 h à 22 h. Entrée sur présentation du passe sanitaire.

     

     

  • L'art dans la rue (par Sylvie)

     ima-photo-numerique-paris-street-art-37093.jpgCochez les images pour les agrandir. 

      Comme beaucoup de parisiens je me suis précipitée au Trocadéro pour voir l'anamorphose réalisée par JR, street- artiste bien connu pour le film "Visages Village" créé avec Agnès Varda. Selon un procédé de collage photographique sur papier, il offre ici  à nos yeux une perspective nouvelle, éphémère,  allant du parvis des droits de l'homme à la tour Eiffel par delà le Champ de Mars. La fresque géante , installation sur laquelle on peut marcher, met le spectateur au bord d'une falaise abrupte comme le plus réel des précipices. La foule se presse pour s'y photographier sous le bon angle,  là où la perspective passe exactement sous  l'arche des piètements. Pour ne pas rater ça, vous avez jusqu'au 17 juin (photo1)

    Oui, la ville bouge. Avant de m'engouffrer dans les musées et les galeries enfin réouverts, l'envie m'a prise d'arpenter les rues de Paris où de multiples oeuvres d'art se sont déployées ces dernières années, parfois à l'occasion du développement de la ville comme on a pu le voir  pour le tram T3 en 2012. Il ne s'agit plus seulement de rendre hommage à des personnalités politiques, militaires, littéraires ou artistiques - Paris a déjà des statues de de Gaulle, Leclerc, Churchill, Balzac et Clémenceau, le buste de Chateaubriand ou encore un Victor Hugo assis et bien d'autres - Il s'agit de montrer des réalisations contemporaines, éphémères ou pérennes pour faire connaitre la création d'aujourd'hui : purement ornementales, ou porteuses de message, on trouve de tout et de toutes qualités, sans qu'il soit toujours possible de comprendre ce qui a motivé ce choix. Pourquoi, d'ailleurs, les citadins ne diraient ils pas leur mot à la Ville de Paris ?

    Sans vouloir être exhaustive, voilà une petite liste de mes repérages.

    20210502_160114.jpgLe bas des Champs Elysées, avec son allée Marcel Proust, porte à une certaine nostalgie. Le réveil a été en fanfare, les enfants ont adoré les 20 gigantesques chats en bronze de Geluck nés de ses bandes dessinées..! Après cette exposition temporaire maintenant terminée,  ces animaux "familiers" comme Tutu et Grominet, seront, semble-t- il vendus ou rejoindront le Musée du chat et du dessin d'humour de Bruxelles en 2024. Comme quoi les héros de bd font aujourd'hui partie de la culture (photo 2).

    Les street-artistes ont la cote; les lecteurs de decrypt-art retrouveront les images du travail de Jeff Aerosol, d'Obey et de Space invader dans la note du 21/12/2020 sur la place Stravinsky. J'en citerai 3 autres, rue Chevaleret dans le 13ème : une réinterprétation du THEREVOLUTIONWILLBETRIVIALIZED_PARIS4.jpg-T.Eaton.jpg9e3b33820e91b28933b34c9bd6c086d1.png6_ SpY..png"Napoléon franchissant le Grand St Bernard" de David par un peintre muraliste américain, Tristan Eaton. Ce cavalier dynamise les numéros 4, 6 de la rue (photo 3) Au 73, l'escalier peint par SpY, titre "I am not a real artist", peut-être mais il est très engageant (photo 4). Le troisième, "Lost in the city", descend sur le mur aveugle du 93,20210520_152001_2.jpg comme un rideau de macramé qui contraste avec la rigidité géométrique du bâtiment.(photo 5 ).

    Quelques sculptures abstraites semblent vouloir meubler des espaces un peu vides, la couleur domine.  A la porte de la Plaine (15ème) l'arbre devait manquer, Arne Quinze, artiste belge a créé, une forme organique en IMG_8111.JPGmétal20210613_121935_2.jpg multicolore à l'image qu'il se fait de la beauté époustouflante de la nature. Ce "beautiful dreamer" (2019) monumental veut rompre avec la monotonie du béton , donner l'idée de l'exubérance de la nature et inciter au dialogue entre les humains (photo 7).

    Point central en recherche d'une âme ou d'un élément fédérateur aux portes de Paris le gigantesque "twisted lampost star" rouge de l'américain Mark Handforth  de la porte de Bagnolet déploie ses lignes géométriques et ses antennes éclairantes. Installée en 2012, cette sculpture fait partie de la commande publique dans le cadre du prolongement du T3. (photo 6) A la porte de Clignancourt on 20210422_191027.jpg3P05544.jpg- Levêque.jpgest plus modeste même si le coeur d'un rouge saignant, rotatif et lumineux, fait deIMG_8123.JPG carreaux de faïence, domine de ses 9m de hauteur. Inauguré en février 2019 il est l'expression de l'amour de Paris selon l'artiste portugaise Joanna Vasconcelos (photo 10)... Modeste en volume certes mais très très onéreux, 650.00€, dit-on.

    Témoignages d'une modernité effective,, deux oeuvres m'ont parues symboliques de notre temps : Les Fourmis numériques  de Peter Kogler ( Autriche, 59) à  la Porte de Pantin galopent sur les parois du pont en un défilé ininterrompu, motif numérisé par ordinateur (photo 8).  Chapeautant l'aqueduc de la Vanne (14ème) l'oeuvre de Claude Lévêque  Tchaikovsky, en inox froissé miroitant, scintille des mille reflets de la lumière le jour et des phares des véhicules la nuit. Son positionnement, à l'exact aplomb du bâtiment inférieur, peut donner l'illusion d'un simple prolongement architectural mais, il faut le reconnaitre, elle  intrigue et anime le carrefour (photo 9).

    La liste des ouvrages implantés à Paris est longue. Pour terminer mon exploration, je m'arrêterai sur 2 réalisations, l'une utilitaire, la fontaine de Pascale Marthine Tayou (Cameroun 66) à la porte de Montreuil -  digne successeurIMG_8099.JPG 390px-Sculpture_au_Jardin_du_Luxembourg_-_Hommage_aux_esclaves.jpgde Richard Wallace pour palier la soif et participer à l'hygiène -   elle s'inspire de l'art de vivre africain.( photo11).L'autre est commémorative: ses 3 anneaux de bronze symbolisent la traite négrière. "Le cri" de Fabrice Hyber au jardin du Luxembourg (photo 12). .

    IMG_8112 (1).JPGEnfin, clin d'oeil au passé: le portrait de Brassens en mosaïque à la station de métro Porte des Lilas ( photo13). Clin d'oeil à un avenir possible, hélas, le bouquet de tulipes de Jeff Koons à deux pas des Champs Elysées .

    A chacun de faire preuve  de curiosité, le résultat est parfois enthousiasmant , parfois décevant mais on ne peut s'empêcher de penser: qui choisit, qui paye ? Encore un sujet à traiter, économique cette fois !

     

  • L'art dans la rue (par Sylvie)

         Comme beaucoup de parisiens je me suis précipitée au Trocadéro pour voir l'anamorphose réalisée par JR, artiste bien connu

  • Tony CRAGG (par Sylvie)

    d8dc1a55dea83a40e2b0e6049055d8e6.jpg-Tony Cragg.jpgSi vous avez quelques jours de liberté, et après vous être informés des règles liées au Covid, faites un saut en Angleterre, dans le Norfolk, au nord est de Londres, pour voir l'exposition du sculpteur britannique Tony Cragg  - né en 1949 - qu'il a lui-même organisée à la Houghton Arts Fondation, un organisme de bienfaisance. Cette information nous a été adressée par la galerie Marian Goodman (Paris et Londres). Dans ce très élégant château et son parc se déploient des oeuvres en acier, en fibre de verre, bronze, bois ou verre, éléments naturels ou industriels. Car Cragg ne cesse d'explorer les possibilités de nouveaux matériaux qui, en retour, l'aident à déterminer la forme de chaque pièce et son registre émotionnel. Ce sont des sculptures monochromes souvent monumentales, abstraites certes mais dont la masse, plissée et fluide,  organique, suffit à évoquer par exemple le bougé et le fugitif des cieux britanniques où elles s'inscrivent., comme sur cette photo. La circularité  leur confère une énergie exubérante. et une sensualité insoupçonnée, en particulier lorsqu'il s'agit de matériaux manufacturés. 

    Tony Cragg, qui vit à Wuppertal en Allemagne, a représenté la Grande Bretagne à la Biennale de Venise en 1988. Il fait partie de la New British Sculpture, groupe d'artistes, sculpteurs et auteurs d'installations qui ont commencé à exposer ensemble au début des années 80. Parmi eux citons Anish Kapoor, Richard Deacon, Barry Flannagan, Anthony Gormley, autant d'artistes dont nous avons souvent parlé ici même sur decrypt-art. 

    Faute de ciel britannique et de demeure du XVIII ème siècle, allez à Pantin à la galerie Thaddeus Ropac où trône en son jardin un marbre de Tony Cragg aussi tourmenté que tournoyant. L'occasion de voir, dans cet ancien  et superbe bâtiment industriel, l'exposition du peintre irlandais Sean Scully qui se tient jusqu'au 19 juin.

    Tony Cragg at Houghton, Houghton Hall, King's Lynn, Norfolk,PE 316UE, UK,  Tel: 44(0) 1485 528569, jusqu'au 26 septembre. 

    Galerie Thaddeus Ropac, 69 av. du Général Leclerc, 93500 Pantin. tel: 33 (1) 55 89 01 10