21.02.2009
La donation Cordier (par Régine)
"Vive les affinités formelles", c'est ce que l'on a envie de clamer après une visite à l'exposition "Les désordes du plaisir" au Centre Pompidou. Seconde donation du galeriste-collectionneur Daniel Cordier, elle rassemble 90 objets issus de sociétés non occidentales ou des objets dits de curiosité ainsi qu'une trentaine d'oeuvres d'art contemporain, résultat d'une recherche buissonnière, jouissive et tous azimuts, d'un esthète épris tout jeune de la beauté du monde.
L'accrochage rend manifeste ces correspondances qui ne sont probablement apparues qu'à posteriori mais qui révèlent la sensibilité de Cordier aux formes, aux matières, aux échos qu'elles font naître, à leur rapport au corps, à tout ce qui suinte du monde et dont l'art ne serait qu'une manifestation parmi d'autres. Les objets les plus humbles, souvent de culture lointaine, font vivre des oeuvres d'art d'aujourd'hui, faisant fi des hiérarchies. Ce nouveau contexte oblige à regarder celles-ci autrement. Elles apparaissent comme faisant partie du monde, plongeant elles aussi leurs racines dans l'histoire de la terre et de l'humanité : les béances du feutre découpé de Robert Morris jouxtant des margelles de puits peuls, creusées par les cordages (photo 1);
les rondeurs des coiffes zoulous au dessus de ballons de cuir patiné et des objets courbes (casques, têtes de poupées, rondelles de jouets brisés) figurant dans un tableau de Dado (photo 2). On découvre que ces connivences sautent les civilisations : des
visages émergent aussi bien d'un graffiti de Brassaï que de soufflets de forge dogons ou d'un "portrait au mur" de Jean Dubuffet (photo 3) ; que des similitudes existent entre production de la nature et oeuvre d'art : le même artiste a réalisé un tableau en écorces qui voisine fort bien les circonvolutions d'un champignon parasite; des cervicales de baleine égalent en beauté les volutes vigoureuses, tourmentées et colorées d'une oeuvre surréaliste de Simon Hantaï, des empilements d'anneaux ou une sculpture de Claude Viseux faite de mâchoires de chevaux ; aux dessins de Réquichot font écho de délicates chimères de coraux. On tisse des liens entre des oeuvres exposées ici et d'autres qui ne le sont pas, par exemple un emblème nigérien, fait de crânes d'animaux, de plumes, de brindilles disposés sur un fond en vannerie, destiné à éloigner le léopard fait penser aux assemblages de Louis Pons pour qui "la décharge publique est un musée qui a raté son coup" ou
les stalagmites de coraux et les cotonneuses éponges blanches aux sculptures immaculées d'Eric Cameron...(photo 4). Mais tout cela n'est-il pas trop beau, parfaitement gratuit ?
Déplacés et exposés dans un musée prestigieux ces objets, aux origines les plus diverses, perdent, bien sûr, leur sens initial qu'il soit religieux, social, ou utilitaire ; leur statut a changé. Il n'est plus question d'ethnographie. Leur but est mis au profit de leur seul potentiel plastique. Duchamp avait raison : les rapprochements purement arbitraires et esthétiques avec des oeuvres d'art dont la finalité est totalement différente n'en sont pas moin stimulants, ils mettent en marche la mécanique mentale et l'imaginaire. C'est une vraie délectation que reflète bien le titre de l'exposition, choisi par Daniel Cordier lui-même "Les désordre du plaisir".
"Les désordres du plaisir", MNAM, Centre Pompidou, place Beaubourg, Paris 3ème. Métro Rambuteau. Tél : 01 44 78 12 33. Du Du mercredi au lundi de 11 h à 21 h. jusqu'au 23 mars.
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01.02.2009
Picasso...encore (par Sylvie)
Les expositions "Picasso et les maitres" au Grand Palais et "Picasso/Manet" au Musée d'Orsay à Paris ferment leurs portes. Sacré farceur ce Picasso, on ne le dira jamais assez. J'en connais, hélas, qui, malgré le passage du temps, continuent à le trouver trop iconoclaste pour être respectable. Respect pour Le Greco, Velasquez, Poussin ou Manet... moue dédaigneuse pour ce sabordeur qui a osé se frotter aux plus grands, piquer
leurs sujets et les réinterpréter avec insolence. Ils oublient sans doute que la copie a toujours été une forme d'apprentis
sage et une source d'inspiration. Avant lui, Michel-Ange, Rubens, Delacroix par exemple, et bien d'autres encore ont dessiné, copié, interprété les oeuvres de leurs ainés. Près de nous, voyez Bacon et "Innocent X" de Velasquez; Buraglio et ses "dessins d'après" ou Alberola et ses emprunts au Tintoret, à Courbet ou Lenain.
Avec les variations sur "Le déjeuner sur l'herbe" de Manet, oeuvre manifeste et à scandale en son temps (1863), Picasso nous donne une leçon de savoir voir et de savoir faire, la preuve d'une connaissance de l'histoire de l'art et d'une virtuosité d'exécution hors du commun. Des multiples tableaux (27), dessins, gravures et maquettes , exécutés entre 1961 et 1962, inspirés par la toile et réunis temporairemet au Musée d'Orsay, mon emballement est allé droit aux dessins à la mine de plomb sur cartons découpés (août 1962).
Voilà un Picasso débarrassé du paysage, qui ne s'intéresse qu'au corps, à la chair, un Picasso antiquisant qui nous rappelle par la blancheur du carton la sculpure gréco-romaine, assez loin quand même de l'esprit"retour à l'ordre" bien vu dans les années 20/30. Affranchi des gracieusetés formelles et des vêtures idéalistes, il campe en quelques traits succincts les silhouettes du "déjeuner". Assis, debouts, couchés, ces nus ont une amplitude sereine qui contraste avec la dimension plus que modeste de leur support (entre 20 et 30 cm). Pliés, ils tiennent debout comme dans un théatre miniature. Et ces pliures, en disloquant les arabesques linéaires, laissent parler la gestuelle.Tout y est, juste ce qu'il faut là où il faut, et la vitalité , une impudeur naturelle et ce "nouage des forces contradictoires" selon l'expression de François Rouan, qui dit toute la vérité des corps. Ne restait plus à Picasso qu'à les remettre dans la nature, la vraie. Il les a fait réaliser en sculptures monumentales par Carl Nesjar et elles trônent depuis 1964 dans les jardins du Moderna Museet à Stockholm. En attendant une escapade au nord, on peut aller voir les maquettes au Musée Picasso, à Paris. Certes ce n'est pas contemporain, mais c'est tellement moderne. Un régal.
Musée Picasso, Hôtel Sallé, 5 rue de Thorigny, 75003. Paris. 01 42 71 25 21. Tous les jours sauf mardi de 9h30 à 17h30.
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12.01.2009
Le Futurisme (par Sylvie)
Retour sur l’exposition « Le Futurisme à Paris », cette avant-garde dite explosive, essentiellement italienne, dont le Centre Pompidou fête les 100 ans.
Bien sûr, l’enthousiasme pour le mouvement, la machine, la vie trépidante et le bruit, des villes et des foules, tout cela se lit clairement. Et, dans le dialogue avec le cubisme, se perçoit bien comment celui-ci, en appréhendant les formes sous leurs différents angles en même temps, a ébranlé avant le futurisme les certitudes anciennes et introduit cette accumulation de sensations visuelles qui nous paraissent aujourd’hui appartenir de façon évidente à la modernité.
Et puis l’exposition nous fait connaitre des futuristes moins connus que les italiens, des russes des britanniques (Christopher Richard Wynne Nevinson ) ; ou des français ( Félix del Marle).
Pourquoi ces œuvres m’ont-elles particulièrement poussée à des rapprochements ? Peut-être parce qu’elles se situent à une période charnière de l’histoire de l’art où l’on porte un regard vers le futur un peu comme nous aujourd’hui. Avec une différence radicale, leur optimisme.
A mes risques et périls, voici quelques unes de mes mises en parallèle.
Devant « les Funérailles de l’anarchiste Galli » (1910, photo 2) de Carlo Carrà s’est superposée « La Bataille de San Romano « de Paolo Uccello (1435, photo 1). Même dynamique progressive, même vitalité, même violence, même héroïsme, mais les vibrations des slogans ont remplacé celles des lances et des arbalètes, le mouvement ouvrier la gloire de Florence.
Le « Nu descendant l’escalier » de Duchamp, (1912 photo 3) m’a projetée devant un des « Violon brisé » d’Arman, (années 70), photo 4) toutes choses morcelées, déconstruites.
« Le Rire » un peu monstrueux d’Umberto Boccioni (1911) m’a rappelé la violence et l’urgence de certaines « Women » (années 50) de l’expressionniste abstrait ’américain Willem de Kooning.
Et devant la façon dont Nathalie Gontcharova traduit le mouvement dans » Le Cycliste »,(1913, photo 5))- des cercles concentriques suggèrent la mécanique des tours de roues et les soulignements celui du travail du corps – j’ai vu un très net rapport
avec les vues floutées de Carole Benzaken « By night III », (2003, photo 6) Celle-ci pointe le passage et la perception des spectateurs, l’autre l’effort individuel de l’acteur, toutes le deux le mouvement
inachevé. Deux rapidités de temps différentes.
Et comment ne pas être tenté de confronter« La rue entre dans la
maison » (1911, photo 7) de Boccioni à « Plug-in-city Vitry-sur-
Seine »(2001, photo 8) d’Alain Bublex ? Dans la perception de la ville en chantier anarchique, tout les oppose. Chez l’un l’espace grouillant d’activité humaine fait l’admiration du spectateur inclus dans l’image ; l’autre campe un espace anonyme, vide d’êtres humains et fait de cellules industrielles modulables : deux façons de vouloir changer le cadre de vie. A 90 ans de distance.
Il est un rapprochement qui n’a rien à voir avec l’histoire de l’art mais qui m’a remplie de joie, c’est la rencontre des gris cubistes, fragmentés, de Braque et de Picasso et, vus à travers la baie du musée, des toits gris, étagés, de Paris dans le brouillard hivernal...
« Le Futurisme à Paris », Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 26 janvier 2009.
23:02 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


