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05/06/2012

LA TRIENNALE (par Régine)

Baptisée "Intense proximité" la Triennale de Paris s'est installée jusqu'au 26 Août dans les locaux du Palais de Tokyo encore en travaux. Parmi la multitude d'oeuvres réparties sur trois étages on déambule dans une sorte de friche industrielle qui n'est pas sans rappeler l'Arsenal de Venise pendant la Biennale.

Difficile de trouver ses repères devant une telle abondance. On peut bien sûr tenter de suivre le fil conducteur proposé par l'organisateur de la manifestation, l'américano-nigérian Okwui Enwezor : l'influence de l'ethonographie sur le travail des artistes contemporains et les répercussions de la modialisation sur la création artistique. On peut aussi s'y promener, nez au vent, l'esprit en éveil, prêt à être surpris et à faire des découvertes - partis pris que j'ai adopté et qui m'a permis d'avoir les coups de coeur que voici :

Geta Bratescu - Vertigii, 1978 et La règle du jeu, 1982. Judicieusement accrochée en face des photos ethnographiques de Claude Levi Strauss voilà une série qui illustre parfaitement les propos du maître sur les rapports de l'art et du bricolage. Née en 1926 à Bucarest cette artiste roumaine a savamment réalisé de petits patchworks qui sont des merveilles de délicatesse et de subtilité (photo 1)GEDC0076.JPG ; elle a glané ici ou là des morceaux d'étoffe, souvent très petits et effilochés, les a assemblés avec minutie en fonction de leurs couleurs, de leurs motifs, du sens de leur tissage, de leurs textures, pour donner naissance à de précieuses et poétiques géographies.

On retrouve le même principe, mais traité de façon différente avec la série de 1982 "La règle du jeu" (photo 2)GEDC0005.JPG.Au centre d'une feuille quadrillée, Geta Bratescu a dessiné des cercles ; autant de planisphères sur les bords desquelles, et dérangeant leur quadrillage, elle a rapproché et fait se chevaucher des fragments de papiers de couleurs vives, de qualité et de motifs différents. Avec trois fois rien elle réussit à faire naître sous nos yeux des petits univers éclatés, tels ceux perçus à travers un Kaléidoscope (photo 3). Comme chez Schwiters les espaces ainsi créés participent à la fois de l'art et du quotidien (papiers peints, tissus), de la réalité et de l'imaginaire (j'ai cru y voir des continents s'entrechoquer).

Hellen Gallagher - Morphia, 2008-2012. Les oeuvres sur papier de cette américaine, née en 1965 d'un père capdeverdien et d'une mère irlandaise, sont captivantes. Les cadres verticaux et les tables qui les supportent constituent un ensemble autonome (photo 3)GEDC0049.JPG qui permet d'en faire le tour et de constater que ses dessins sont travaillés des deux côtés d'une feuille de papier très fin, presque transparent. Le plus souvent ce sont deux têtes d'africaines dont la coiffure tressée de façon extrêmement sophistiquée occulte tout ou partie du visage (photo 4 et 5)GEDC0042.JPGGEDC0043.JPG. Le double, la métamorphose, l'identité des noirs américains semblent être au coeur de la réflexion de l'artiste. Le mystère de la fabrication de ces dessins hybrides, exceptionnels sur le plan esthétiques, ajoute au plaisir de les contempler. Encre, crayon, aquarelle, vernis, huile, plâtre, tempera, papier découpé lit-on sur le cartel ; tout cela est bien sidérant. Le jeu sur le titre "Morphia" qui signifie à la fois Morphée, divinité grecque des rêves prophétiques, morphologie, forme des visages et morphine permet plusieurs niveaux de lecture.

"Stone with hair" (1998) (photo 7) du sculpteur afro-américain David Hammons est une oeuvre troublante (photo 6)GEDC0071.JPG. Mélant les règnes animal et humain, l'artiste a collé sur une pierre oblongue et lisse des cheveux ramassés chez un coifeur d'Harlem. Un accident dans la pierre crée une balafre qui peut être perçue comme une cicatrice rituelle. Ainsi coiffée, la pierre prend vie et devient une tête marquée par le signe physique d'une appartenance raciale.

La sculpture "Deflated" (2009) de Monica Bonvicini évoque l'idée d'affaiblissement (photo 7)GEDC0098.JPG. Un bloc de chaînes agglomérées en un cube parfait repose sur un socle en miroir. Mais un des angles est en train de s'écrouler mettant en cause le caractère implacable et froid des chaînes. Intéressante image de la perte du pouvoir qui fait penser à une actualité brûlante.

Parmi la multitude des videos d'intérêt inégal et dont la majorité se résume en un long et souvent ennuyeux reportage ethnographique il en est une, très élaborée, qui a retenu toute mon attention : "Headache" d'Aneta Grzeszykowska, jeune vidéaste née en 1974 à Varsovie. Un corps nu et blanc de femme évolue sur un fond noir (photo 8)GEDC0003.JPG. Séparé de ce corps chaque membre est doué d'une activité autonome. Exprimant une sorte de rage, indépendamment ou ensemble, ils martyrisent la tête et le buste de la femme. Cette déconnection physique représente sans doute le morcellement d'une personnalité mais aussi, et avec humour, l'ambivalence des relations de dépendance et d'autonomie.

Bien que les installations, la vidéo, les photos soient omniprésentes dans cette triennale, la peinture n'est pas totalement oubliée. Citons l'impressionnante série de 2010 "Jugement dernier" de Barthélemy Togo. Ce sont des aquarelles sur papier dont le motif est le crâne humain. Pour traiter ce sujet morbide, l'artiste a su jouer de plusieurs contradictions. En utilisant un lavis couleur rouge sang pour les peindre et en les transperçant de clous il a renforcé la cruauté du propos, mais la légèreté et la transparence de l'aquarelle s'opposent à cette violence. D'un des crânes des branches, dont la verdure est toute imbibée de sang, prennent racine (photo 9)GEDC0052.JPG; plusieurs autres, accrochés aux branches d'un baobab tiennent entre leurs dents des ramure verdoyantes (photo 10)GEDC0056.JPG. Ainsi de la mort naît la vie et toute vie est condamnée à disparaître en un cycle sans fin. Si l'ensemble de ces aquarelles se nomme "Jugement dernier" est-ce aussi pour signifier que les morts, les victimes de massacres sont les juges des vivants ? Cette oeuvre forte, aux multiples interprétations nous poursuit longtemps.

Je ne saurai conclure sans une mention spéciale pour les superbes dessins de Wilfredo Lam : 25 d'entre eux, extraits de ses très beaux "Carnets de Marseille" (1941) courent le long d'un mur (photo 11)GEDC0106.JPG. Réfugié dans cette ville au moment de l'Armistice, il y rencontre de nombreux surréalistes en partance pour les Etats Unis : A. Breton, B. Péret, V. Brauner, Max Ernst... Les échanges intellectuels et artistiques qu'il a avec eux l'incitèrent à développer un nouveau vocabulaire pictural. Il réalise alors de magnifiques dessins où la spontanéité et l'imagination guident son crayon. Michel Leiris les qualifiera de "tumultueuses proliférations de formes illustrées".

Bien sûr le parcours est colossal et plusieurs visites sont nécessaires pour tenter d'épuiser la richesse de cette triennale. L'aspect "éternel chantier" du Palais de Tokyo m'a paru en "intense proximité" avec un art constamment en mouvement, puisant ses racines dans la confrontation avec des civilisations inconnues au début du XXème siècle et dans le terreau actuel de la mondialisation. Confrontation qui semble s'imposer à tous, à preuve l'exposition qui vient de s'ouvrir à la Fondation Cartier "Histoire de voir, show and tell" (261, bd Raspail, 75006-Paris).

TRIENNALE "INTENSE PROXIMITE" - Palais de Tokyo, 13 avenue de Président Wilson, 75016-Paris (01 47 23 54 01) ouvert tous les jours sauf mardi de 12 à 24 h.

 

 

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19/05/2012

BEATRICE CASADESUS (par Sylvie)

Sous le titre d' "Ocellures", un mot au charme désuet qui signifie bigarrures, la galerie Gimpel et Müller présente des oeuvres récentes de Béatrice Casadesus. L'ocelle est le terme zoologique de tache. On ne s'étonnera pas de cet emploi sous la plume d'une artiste dont le travail repose sur le point, ce motif-espace par lequel apparait ou s'évanouit la lumière. Rappelons nous l'ile de la Jatte sous le pointillisme de Seurat.

L'exposition donne un aperçu du travail récent de l'artiste, bien que les grandes tarlatanes flottantes n'y figurent pas, ni les intissés, ni les oeuvres architecturales. La figure ne l'a jamais intéressée. "Peindre ?", résumait-elle en 2000, " Rien de plus que traverser la lumière". Quelle gageure !

 

4 - avec Giotto.jpgocellures-2010-2011-acrylique sur toile, 60x60- 001.JPGIMG_7023 (2) - Copie.jpgDés l'entrée de la galerie, le regard est absorbé par un grand diptyque d'une extrême gaité, qui rayonne de bleus percés d'or. "avec Giotto", (2009, acrylique sur toile de lin, 200x280 cm), photo 1, déploie un espace léger, infini - sans bord - tout en vibrations, un cliquetis visuel raffiné. Béatrice Casadesus y décline ce qui fait sa marque de fabrique, les empreintes, comme si elle avait volé aux rûchers leurs rayons de cire pour donner forme à la couleur. La netteté des pastilles hexagonales qui en sont issues n'est que ponctuelle, temporaire en quelque sorte, tellement leur effacement progressif vers le bas de la toile, leur dilution en trainées verticales sur le fond or ou blanc, s'inscrit dans le temps. Les coulées de bleu et de blanc brouillent le fond. Peu à peu les alvéoles repoussent leur plein de couleur, blanchissent et se dissolvent au profit de leur tracé linéaire dans un jeu d'apparition-disparition. Cette inversion module l'espace de la toile comme l'or, en paillettes, décuple sa dimension. Capture d'un instant chatoyant et évanescent qui inspire, comme dans les fresques de Giotto, une émouvante spiritualité.

Autour, figurent d'autres oeuvres carrées de petit format (60x60cm) aux nuances singulières et douces.  Dans l'une, photo 2, "ocellures" 2010-2011, Les trames de rose et de jaune en haut de la toile passent au blanc puis se teintent d'un bleu lavé. De près, vraiment de très près, j'ai constaté qu'elles étaient de gabarits différents: les plus grandes, en taches claires se disputent la surface - laquelle est dessus laquelle est dessous? - avec de toutes petites, grises, opaques, aux contours nets cette fois.  De cette combinaison nait l' impression visuelle de mouvement immateriel de la lumière, une sorte de blanc d'éblouissement. 

Deux autres "ocellures" côte à côte du même format, photo 3, combinent le jaune et l'or de leurs trouées accumulées en nébuleuses où se mêlent l'opaque et le transparent, pour offrir au regard la fulgurance d'une lumière filtrée.

IMG_6992-2 (2).jpgIMG_7008 (2)(1) - Copie.jpgIMG_7024 (2) - Copie.jpg "Colonne lumière", photo 4, (2012, plexi peint 200x30 cm de diam.), "Petit cylindre ocellé", photo 5, (2012, h 46x diam 25 cm) et "Etai", photo 6, (2012, 141 x 21 cm). Avec le plexi, B.C. a trouvé un allié qui occupe l'espace avec légèreté. Elle en a fait une installation,photo 4, qui cristallise sa double préoccupation, la sculpture et la lumière fugitive. Sur ce support tubulaire translucide, lisse et léger, la peinture acrylique - on dirait des encres - conserve sa transparence, les coulées s'y superposent, avant, arrière, on ne sait plus, suspendues comme en apesanteur. Le faisceau lumineux qui les traverse projette sur le mur leur reflet, mais brouillé jusqu'à l'abstraction, comme le font les vitraux d' églises qui répandent leurs couleurs sur la pierre et dans l'espace, cette réalité insaisissable née du mouvement aléatoire de la lumière.

005.jpg"En suspens",photo 7, (2011, bois et papier-bulle peint, 220x150 cm de diamètre), résume, selon Béatrice, son processus de travail. Le materiau, du papier-bulle, lui est tour à tour outil - il lui sert à appliquer la peinture par couches superposées ( elle a horreur du pinceau) et "pièce en soi", objet fini, concrètement et métaphoriquement suspendu( il est arrêté dans sa fonction). Léger et mobile, c'est une sorte de gigantesque lanterne magique ou de rideau de théatre, dont les lais, peints à la main, frissonnent et laissent passer à travers leur volumétrie irrégulière le halo lumineux.

 Avec les "ocellures" les couleurs cuivrées et vineuses des années passées, le sombre et l'or des temples d'Asie et leur impact sur la rétine semblent abandonnées. L' irradiance nouvelle, plus claire, plus apaisée peut-être ou plus aveuglante pour avoir trop fixé le soleil, implique que le regard s'y attarde durablement. C'est le propre du travail de Béatrice Casadesus, tout en subtilité.

Béatrice Casadesus "Ocellures", galerie Gimpel et Müller, 12 rue Guénégaud, 75006 Paris.  01 43 25 33 80. Jusqu'au 5 juin.

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07/05/2012

El ANATSUI (par Sylvie)

El Anatsui-triennale et beaubourg 005.JPGEl Anatsui-triennale et beaubourg 006.JPGL' oeuvre est pour moi époustouflante, un enchantement. "Sasa", 2004, (photos 1 et 2) domine l'entrée du MNAM à Beaubourg de ses 5 ou 6 m2. de  masse multicolore. Son auteur? El Anatsui, un artiste ghanéen né en 1944 et vivant au Nigeria. Assez peu connu du grand public français bien que de renommée internationale depuis la Biennale de Venise en 1990, il vient tout à coup de lui être révélé par l'habillage qu'il a réalisé du Musée Galliera, le musée de la Mode à Paris, et par une autre oeuvre, dans le cadre de la Triennale au Palais de Tokyo, en face.

GEDC0029.JPGGEDC0036.JPG"Sasa" comme "Tiled flower garden", 2012, (photos 2 et 3) à la Triennale sont spectaculaires.. Pas seulement par leur taille, leur épaisseur, leur aspect non fini mais par leurs couleurs somptueuses, l'étrangeté et la profusion de leur médium semi- rigide comme une cote de maille, et leur texture souple. Elles tiennent du tissage, de la tapisserie, du manteau royal ou de quelque pelage animal. Et rappellent aussi bien les patchwoks américains que les oeuvres du peintre autrichien Klimt ou... les pixels des images numériques. Et tout cela avec un caractère très artisanal et très richement sophistiqué.

Mais de quoi ces deux oeuvres sont-elles faites ? Il faut s'approcher pour s'en rendre compte. Il ne s'agit pas de peinture, pas d'étoffe. Il s'agit d'un assemblage d' innombrables capsules aplaties de bouteilles et de découpes de canettes en aluminium, de vieux restes en quelque sorte de la société de consommation et qui témoignent des échanges commerciaux entre l'Afrique et l'Occident et des effets de la colonisation (l'alcool contre les esclaves). Surprenant pour un sculpteur qui a beaucoup travaillé avec des matériaux naturels, moins pour un artiste desireux d'utiliser ce qu'il trouve dans son environnement, surtout s'il porte la trace d'usages passés. El Anatsui rappelle que le travail de mise à plat de ce métal est proche du placage de l'or sur les objets dans des mines du Ghana.

"Salsa" est suspendue à la verticale. Sa pesanteur ne cache pas l'irrégularité des contours et le bas traine au sol. Disons qu'elle pendouille comme si l'artiste avait voulu laisser aux installateurs la liberté de jouer avec elle et avec l'espace.  Les multiples pastilles dont elle est faite forment une composition abstraite très construite en bandes, en lignes ou en plages de couleurs chatoyantes. Toutes sortes de nuances apparaissent selon la lumière, les inscriptions sur les capsules, l'assemblage plus ou moins lâche et ses fils de cuivre, les pliages et les noeuds.

"Tiled flower garden" se présente comme un large tapis fluide, l'épiderme abandonné de quelque monstre marin ou un filet de pêche jeté au sol et couvrant un rocher.. Les plis multiples mettent en évidence la malléabilité du métal. Ce qui apparait d'abord comme une trouée centrale laissant voir le béton s'avère une trame plus légère où scintillent les capsules argentées comme des écailles de poissons. L'ensemble évoque le fleuve Niger, une large et majestueuse coulée poissonneuse pleine de poésie.

El Anatsui-triennale et beaubourg 001.JPGLe musée Galliera (photo 5), ancien palais du XIXème d'inspiration Renaissance, est lui aussi paré dans la magnificence. Ses larges baies sont occultées au profit d'un habillage un peu provocateur de miroir qui accroche la lumière jusqu'à éblouir et de vieilles plaques alvéolées mates toutes roussies d'usage. Le recyclage de matériaux de récupération reste là encore l'idée forte de l'artiste: l'oeuvre, dans sa monumentalité  30mx10m) et son aspect de tombeau hermétique, réussit à mixer le gai et le triste,le terne et le clinquant, le présent et le passé, l'artisanal et l'industriel, l'Europe et l'Afrique et à faire entrer le vent de la vie moderne et urbaine sur une architecture séculaire.  Cette approche ethnologique et universaliste est le propre de l'exposition "Intense Proximité" au Palais de Tokyo.

 

MNAM, Centre Pompidou, piazza Beaubourg, 75004 Paris. Tous les jours sauf le mardi;  

Intense Proximité, Palais de Tokyo, 13 av du Président Wilson, 75016, Paris. De midi à minuit tous les jours, sauf le mardi. Jusqu'au 26 août.

 

02/04/2012

Georges NOËL (par Régine)

La galerie Catherine Putman expose actuellement des oeuvres sur papier de Georges Noël. Cet artiste, disparu en 2010, appartient à la génération, un peu oubliée depuis, des artistes abstraits lyriques et expressionnistes surgie après la guerre. Il est surtout connu pour ses tableaux qualifiés de "Palimpsestes" où, d'un médium épais (comme chez Fautrier ou Dubuffet) émergent des traces, des signes, les traits les plus lisibles en recouvrant d'autres. Comme sur un vieux mur on peut y lire l'effacement ou comment le passé apparaît dans le présent, démarche proche de celle de Twombly.

Les deux ensembles d'oeuvres, l'une des années 1967/68, l'autre de 1983/84 m'ont fait découvrir avec bonheur un aspect de son oeuvre que j'ignorais.

Dans la première salle, les séries des cibles et des lettres témoignent de sa formation d'ingénieur et de son métier de dessinateur projeteur qu'il pratiqua dans une entreprise d'aéronautique avant de devenir peintre.

Dans celle des cibles (photo 1 et 2)GEDC0012.JPGGeorges Noël Sans titre 1967 dessin, technique mixte sur papier,75 x 75 cm.jpg, une série de cercles concentriques tracés au compas est traversée en son milieu par une bande colorée (jaune, verte, pourpre...). Des petits ronds, tels des impacts de balles noirs ou blancs criblent et dansent sur et autour de ces cercles les animant d'une rotation qui fait penser à celle des planètes. Les initiales GN, tracées à la règle en bas au centre ou à gauche sont prises dans ce mouvement. La puissance de la sensation naît de la tension exercée entre le mouvement et la stabilité, la précision et l'aléatoire, la maîtrise supposé du geste du tireur et l'incertitude de l'impact de sa balle. Cette démarche diffère de l'illusionnisme de l'art cinétique dont le but était d'explorer l'infinité des phénomènes visuels.

L'intérêt de l'artiste pour les lettres et les chiffres, la rigeur de leur tracé, leur beauté formelle est manifeste dans une autre série qu'il leur consacre.

Délicatement appliquées au pochoir sur un fond maculé de multiples traits à l'encre de Chine, des lettres et quelques chiffres occupent entièrement l'espace d'une petite oeuvre de 1968 (photo 3)parisart-14-CP-Noel-G-53022.jpg. Mises dans un sens ou dans un autre, le rythme naît de leur agencement ; la délicatesse des tons un peu passés, la fragilité de leur contour, le fond hachuré d'obliques, donne à l'ensemble une animation, une tonalité musicale, un charme proche de certaines oeuvres de P. Klee.

Dans un dessin de la même époque le fond est occupé par un quadrillage précis. Sur son tracé, des caractères colorés apparaissent et disparaissent comme s'ils jouaient à cache-cache en se dissimulant à demi sous des bandes de papier (photo 4)GEDC0014.JPG. Au centre d'un autre encore, lettre et chiffres défilent sur une bande sombre dans des couleurs qui se répondent tandis que d'autres, dessinés en négatif, les encadrent et semblent tourner dans le sens inverse (photo 5)Georges Noel Sans titre 1968, dessin, technique mixte sur papier, 61 x 48 cm.jpg. Enfin cibles et caractères sont réunis dans un dessin intitulé SCORE (photo 6)Georges Noël _Score_ 1968, dessin, technique mixte sur papier épais, 60,5 x 50,5 cm#021C.jpg. Ce mot dont les lettre RE sont à l'envers est inscrit au centre d'une bande colorée dessinée sur une cible elle-même traversée de lignes droites et d'impacts de projectiles. La cible tournoie, la bande avec son inscription défile, tout est à la fois stable et en mouvement. Comme dans les oeuvres précédentes la tension naît de ces contradictions.

La fascination de Georges Noël pour ces signes est communicative et c'est un vrai bonheur de le voir leur donner vie.

Un ensemble de collages des années 1983/1984 occupe la deuxième salle de la galerie. Georges Noël revient alors des Etats unis ou il a passé plus de dix ans. il a beaucoup voyagé, notamment au Mexique et au Pérou. Il revient à son langage gestuel à la fois spontané et maîtrisé et aux superpositions de matériaux, ici de papiers.

Dans le beau dessin intitulé "Cuzco" de 1984 (photo 7)Georges Noël _Cuzco_ 1984, dessin, technique mixte et collage sur papier, 68,5 x 75,5 cm#5CEF.jpg, les trois hautes marches d'escalier collées en surimpression sur un fond gris hâtivement gribouillé indique à la fois la sauvagerie du lieu, sa grandeur et le temps qui s'y est déposé. Dans "sans titre" de 1984 (photo 8)GEDC0005.JPG, deux formes rectangulaires nerveusement maculées se heurtent à un de leurs angles. Elles semblent dériver sur un fond où subsistent quelques traces. Le titre "Ephémère" donné à un grand dessin pourrait peut être résumer le sentiment que l'on ressent devant ces collages, celui du passage du temps qui transforme toute chose. L'idée du palimpseste n'est pas loin.

Georges Noël - Pochoirs et collages - Galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004-Paris. 01 45 55 23 06 - du mardi au samedi de 14 h à 19 h. jusqu'au 28 avril 2012.

 

 

18/03/2012

Le Néon béatifié. (par Sylvie)

A t'on encore peur du néon ? La réponse est evidemment non. Et l'exposition qui se tient à la Maison Rouge à Paris l'atteste. C'est la première fois, une première mondiale, que se trouve donnée à voir une synthèse des oeuvres d'art réalisées avec ce médium. Décidemment 2012 aura été propice à sa reconnaissance puisqu'on a pu voir une exposition de Dan Flavin chez Perrotin, une oeuvre de Goude aux Arts Décoratifs et l'an passé une rétrospective Morellet (voir la note de Régine en mars 2011).

 La Maison Rouge célèbre ainsi les 100 ans du premier tube au néon, mis au point par le chimiste Georges Claude, qui a permis l'avènement de l'éclairage industriel, de la publicité lumineuse et les détournements qu'en ont fait les artistes, en propos très divers.                                                

Ce sont des oeuvres datant du dernier demi-siècle ou des 20 dernières années, de 83 artistes de nationalités et de générations différentes. Les plus anciennes, celles du hongrois Gyula Kosice et de l'italien Lucio Fontana, remontent aux années 40.                                                                             

Mais que font'ils donc tous avec ces tubes, des tubes si fragiles et, a priori, si ingrats ?

Delphine Reist propose à la fin de l'exposition une video d'un humour noir, preuve que ce matériau ne décourage en rien les artistes (Averse, 2007): d'un plafond tombe, les uns après les autres, les tubes qui éclairent la pièce; on voit la culbute et, surtout, on entend le son très particulier du verre sur le sol. Absurdité totale.

Ne  cherchons pas de grands aplats de couleur. Le néon est tubulaire. Il éclaire, créé une ambiance colorée ou trace des lignes.                                                                                                                                            Avec Carlos Cruz Diez, c'est une immersion dans un espace entier coloré (chromosaturation, 1965-2011), annonçant les travaux de James Turrell. C'est magique. (photo 3).                                          

Le tube lui-même, rigide ou incurvé, est propre à l'écriture ou au dessin. Et les tenants de ces moyens d'expression semblent aussi à l'aise avec ces bâtons de verre qu'avec leurs crayons habituels. Et ils restent fidèles à eux-mêmesl.

Joseph Kosuth- five fives, 1965_ 028.jpgClairet et Jugnet, A contre courant- 2005- 021.jpgCarlos-Cruz-Diez_ chromosaturation-2011.jpgPour le minimaliste et conceptuel Joseph Kosuth, l'énoncé décrit la matérialité. Alors il aligne des chiffres en lettres rouges (Five fives, 1965). Qui veut voir l'oeuvre doit la lire. Une  raideur austère anime cette succession de majuscules monochromes ! (photo 1)

Quel charme, au contraire, dégage l'oeuvre poétique de Clairet et Jugnet (A contre-courant, 2005) où le mot, en écriture manuscrite toute en rondeurs, semble lutter contre le courant, poussée d'un côté, tirée de l'autre comme un voilier sur la vague, accompagnant le mouvement.( photo 2)

Sigalit Landau- go home, 2009- 022.jpgAlain-Sechas_ Maryline-2003.jpgLe langage et son support sont parfois contradictoires. Sigalit Landau a remplacé les resistances de vieux appareils de chauffage par des mots écrits en néon. Elles sont toujours rougeoyantes - et dangereuses? -  mais contredisent la chaleur physique attendue par des mots agressifs (Go home, 2009. photo 4)

Jean-Michel Alberola poursuit l'introduction de formes tronquées et de mots dans ses oeuvres. En néon comme à l'huile. Nous laissant toujours un peu dans le malaise. Les lettres de" Rien" ( 2011), bleues sur fond bleu hypnotique, dessinent un crâne, comme en 1995 " L'effondrement des enseignes lumineuses".  Le médium fluorescent  appelle une réflexion métaphysique.

L'humour burlesque d'Alain Séchas trouve à railler notre époque et ses  héroïnes de cinéma avec son chat dont les grands cils battent rythmiquement ... et artificiellement. (Maryline, 2003. photo 5).

Martial Raysse, about neon (obeliskII) 1964- 002.jpgPierre-Malphettes_la fumée blanche-2010_ 031.jpgmorellet_neon_Rene.jpgJason Rhoades (id)- 024.jpgTenant du Nouveau Réalisme Martial Raysse a fait entrer la société de consommation et le monde des objets dans ses peintures et ses tableaux-objets. Le néon n'y a pas échappé. La sculpture présentée ici (About Néon /Obelisk II, 1964) semble être une ode triomphante à ces "objets du désir" de l'époque. Signes clinquants des trente glorieuses.(photo 6).

A une société d'abondance répond un foisonnement de mots. L'installation de Jason Rhoades restitue la cacophonie et l'ambiance joyeuse des réunions qu'il organisait chez lui à Los Angeles. (Sans titre, 2004. photo 9).

Je terminerai par deux oeuvres qui m'ont particulièrement enchantée parmi les 108 qui composent l'exposition. Elles ont en commun de dessiner des trajectoires.

Phénomène naturel, les lignes ondulatoires lumineuses de Pierre Malphettes évoquent la fugacité des volutes de fumée blanche (La fumée blanche, 2010) malgré la rigidité tubulaire. (photo7)

Avec trois rectangles verticaux qui s'allument et s'éteignent en déphasage (Néon dans l'espace, 1969/96), François Morellet construit avec la rigueur de l' abstraction géométrique, un volume invisible et mouvant. Laissée dans l'oeil du spectateur par les flashs, l'image résiduelle créé un enchainement des images réelles en un mouvement rotatif. On est complètement désorienté. C'est vertigineux! (photo 8).

 Néon, who's afraid of red, yellow and blue? A la Maison Rouge, fondation Antoine de Galbert, 10  bd de la Bastille, 75012. Paris. Tel:01 40 01 08 81. Du mercredi au dimanche de 11h à 19h. Jusqu'au 20 mai 2012.

 

 

10/02/2012

James CASTLE (par Régine)

Y aurait-il une lassitude à l'égard de l'art contemporain essentiellement tourné vers l'extérieur ou vers lui-même et un regain d'intérêt pour l'intériorité et l'authenticité d'oeuvres d'artistes indemnes de toutes connaissance artistique, analphabètes, souvent handicapés, mais animés de l'impérieuse nécessité d'exprimer leur Moi le plus profond ? Des expositions récentes pourraient le laisser penser, ainsi Judith Scott et ses cocons au Couvent des Bernardins (cf. article de Sylvie dans ce blog), Marcel Storr et ses églises et villes imaginaires au Pavillon carré de Baudouin à Ménilmontant et maintenant James Castle chez Karsten Greeve.

Né en 1899, au fin fond de l'Idaho, dans une famille défavorisée, sourd-muet, totalement analphabète, James Castle, malgré ou à cause de tout cela a fait une oeuvre fascinante.

Ne disposant d'aucun matériel pour travailler il a fait siens les moyens du bord. Dans la boutique de ses parents il a glané des emballages, des bouts de cartons, des vieilles publicités qu'il a utilisés comme support ; à la poste où son père opérait il a récupéré des enveloppes usagées ; avec une baguette de bois ou un bout de carton roulé il s'est fabriqué des pinceaux ; avec un mélange de suie, de salive et de papier crépon, un médium. La pauvreté et le côté usagé de ces matériaux, le petit format, la couleur généralement charbonneuse comme du fusain ou du pastel gras, parfois brune, rose ou bleue, renforcent l'authenticité, le dénuement et la solitude des sujets traités. Ils concernent essentiellement le monde qui l'entoure passé par le filtre de son regard.

Les maisons ont la présence de visages fermés sur leur mystère. Isolées par un trait noir d'un environnement où la terre est sombre et le ciel bas et gris, leurs portes et leurs fenêtres sont toujours closes. L'une (photo 1)GEDC0022.JPG impose sa présence par un cadrage très serré et les horizontales qui la traversent. Une autre (photo 2)GEDC0017.JPG,
précédée d'un long chemin - vers un paradis ?- dénote un grand sens de la perspective. Sens inné bien sûr que l'on retrouve dans nombre d'oeuvres, notamment celles d'intérieurs ou de greniers avec charpentes.

Les personnages sont toujours frontaux (photo 3)GEDC0030.JPG
 même dans des espaces à trois dimensions, leurs corps souvent réduits à un rectangle, ils n'ont ni mains, ni pieds, ne sont jamais tournés les uns vers les autrse et leurs visages simplifiés à l'extrême regardent devant eux sans communication avec l'extérieur.  Solitaires et démunis ils se tiennent isolés ou groupés, dans des intérieurs minutieusement reproduits (photo 4)GEDC0040.JPG. Là, femmes, hommes, enfants, visages impassibles, sont debout côte à côte, spectateurs murés dans leur solitude et leur incapacité à communiquer.

Deux de ces personnages emmaillotés, enterrés jusqu'aux épaules dans une cavité rose creusée dans une terre brune est un miracle de sensibilité (photo 5)GEDC0032.JPG. Ils se tiennent de face, l'un près de l'autre, le vêtement de l'un, l'homme sans doute, à motif de chevrons, l'autre (la femme ?) de rayures. De leur crâne s'échappe une nuée qui part dans la même direction. Avec le minimum l'essentiel est dit : l'attachement à la terre, la tendresse, l'isolement et l'incapacité à dire et à se parler...

Le graphisme du chevron et de la ligne, probablement emprunté à celui des vêtements que portaient les hommes et les femmes de l'époque, devient parfois le motif principal, en couleurs, sur des enveloppes usagées (photos 6 et 7GEDC0033.JPG)GEDC0034.JPG. Chevrons à gauche, lignes au centre, croix à droite, sont organisés en trois bandes comme un drapeau. Leur signification nous échappe, mais leur beauté formelle est indéniable. Ils recouvrent également une adorable maison bleue (photo 8)  ; malgré le chemin qui mène à la porte et à ses volets clos (photo 8)GEDC0025.JPG, elle est rayonnante et le plaisir que J. Castle a dû avoir à la faire est communicatif. Un même attrait apparait encore dans le tracé des lettres sur du papier quadrillé  (photo 9)GEDC0039.JPG.

Tout ce travail frise parfois l'abstraction comme la petite gouache où seule une forme émerge d'une terre sombre, largement griffée (photo 10)GEDC0029.JPG ; elle se dresse seule sous un ciel à la fois lumineux et plombé et semble interroger la solitude de l'homme face à l'infini. On pense à Michaux bien sûr et même à Rembrandt, à l'atmosphère qui se dégage de certains de ses petits tableaux.

La simplicité formelle des oeuvres de J. Castle, la façon naïve dont il traite ses personnages, la matérialité du médium utilisé, obtenu sans doute par l'ajout du papier crépon, rappellent certains travaux de Dubuffet. Lui qui voulait faire table rase de tout savoir-faire et se passionnait pour le travail de non professionnels de l'art oeuvrant hors des normes artistiques, aurait probablement, s'il l'avait connu, retenu celui de J. Castel pour son Musée d'Art brut.

Malgré la difficulté à vivre, la solitude, l'impossible communcation entre les êtres exprimés ici, cette oeuvre n'est pas triste. Grâce à son talent, James Castle a su nous livrer sa propre lecture du monde, et la force de cette auto affirmation est réjouissante. Elle nous va droit au coeur.

James Castle exposition du 14 janvier au 17 mars - Galerie Karsten Greeve - 5, rue Debeylleme, 75003-Paris. 01 42 77 19 37. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 19 h.

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06/01/2012

TADASHI KAWAMATA (par Régine)

Une fois disparues les oeuvres de Tadashi Kawamata ne s'effacent pas facilement de la mémoire. Je me souviens encore du choc ressenti il y a 15 ans devant l'incroyable empilement de chaises d'église, sorte de tour de Babel, installé dans la Chapelle de la Salpétrière en 1997. Je peux me balader par la pensée sur l'immense passerelle en bois construite en 2001 à Evreux et qui reliait les quelques bâtiments rescapés du bombardement de cette ville pendant la guerre. Et que dire de ma stupéfaction devant le torrent de cagettes déversées depuis les toits de Mansart à la Maréchalerie de Versailles en 2008. Enfin qui n'a pas été surpris l'année dernière de découvrir, accrochés à la façade de Beaubourg, d'étranges cabanes ou nids d'oiseaux géants.

Si vous aves vu ces oeuvres et qu'elles ont laissé en vous, comme en moi, un souvenir puissant, ou si vous ne les avez pas vues, il vous reste une dizaine de jours pour faire une expérience exceptionnelle à la Galerie Kamel Mennour.

En pénétrant au 47 rue de la rue Saint André des Arts, vous aurez la surprise de vous engouffrer sous un plafond qui recouvre entièrement la cour
GEDC0001.JPG. Fait de planches de toutes formes, de toutes dimensions et de toutes provenances : planches, portes, plateaux de table, lattes de plancher, fonds de placard, têtes de lit, etc..., il semble dériver à la hauteur du 1er étage (photos 1 et 2)

GEDC0003.JPG. Le sensation d'engloutissement ne vous quittera pas durant le parcours des 3 salles de la galerie, elles aussi recouvertes à mi hauteur de cette étrange voûte (photo 3)GEDC0007.JPG.

Cette installation modifie complètement l'espace de la cour et celui de la galerie tout en s'y intégrant parfaitement. L'agencement des morceaux de bois parait totalement aléatoire comme s'il avait été constitué par les forces de la nature(photo 4). Dans les interstices on aperçoit le ciel ou le plafond de la galerie comme si cette masse flottait au gré d'un courantGEDC0010.JPG. L'oeuvre s'intitule "Under the water" et on déambule un peu abasourdi dans cet univers qu'on ressent peu à peu comme aquatique.

Bouleversé par le malheur qui a frappé le Japon, l'artiste a construit cette énorme accumulation statique en référence aux débris arrachés par le tsunami aux villages côtiers de son pays et qui, fragments de vies brisées, sont charriés par l'océant dérivant lentement à travers le Pacifique.

Par l'ampleur de cette oeuvre Tadashi Kawamata nous fait physiquement prendre conscience de ce qu'ont perdu les habitants de ces régions et du désastre qui s'est abattu sur eux. On est donc face à un témoignage en hommage aux malheureux habitants des régions dévastées par le Tsunami de 2010, mais avant tout devant une magnifique oeuvre plastique proposant une expérience inattendue de l'espace.

Galerie Kamel Mennour, 47, rue St André des Arts, 75006-Paris (01 56 24 03 63) du mardi au samedi de 11 h à 19 h - TADASHI KAWAMATA, "Under the water", jusqu'au 18 janvier.

13/12/2011

JUDITH SCOTT (par Sylvie)

Elle était sourde, muette et atteinte de trisomie. Personne n'aurait pu augurer que cette américaine, Judith Scott (1943-2005) serait un jour considérée comme l'une des grandes figures de l'Art Brut.

Car ce n'est que dans la seconde institution pour handicapés, le Creative Growth Art Center d'Oakland (Californie) où la conduite sa soeur jumelle en 1985 qu'elle a trouvé à s'épanouir à travers la manipulation de textiles. A 40 ans passés.                                                                                                              Foin de tissages traditionnels mais une sorte d'embobinage autour d'objets choisis et assemblés, aussi hétéroclites qu'ils puissent être. Un parapluie ou un skateboard peuvent faire l'affaire. Elle en fait des cocons multicolores plus ou moins ventrus ou étoffés, dont il émane une vie presque animale par la puissance de suggestion. Oeuvres figuratives? pas vraiment, plutôt anthropomorphes ou organiques. Et telles des fétiches elles semblent détenir un secret. 

Suspendus ou posés au sol, ces chrysalides laissent voir le minutieux, répétitif et pourtant très libre travail de confection. Chaque brin de laine, de ficelle, de cordelette ou de morceau d'étoffe trouve sa justification. La matière même des fibres et leur positionnement, l'enroulement serré ou lâche, avec des noeuds, des raccords, des effilochages, des ruptures sont, diront certains, eminemment féminins. Et de rapprocher ce travail aux frontières de l'art de celui de Louise Bourgeois ou d'Annette Messager. 

Judith Scott 400_diapositive20-2-19845.jpgVoilà trois "cailloux" qui reflètent les couleurs de la nature, son irrégularité pourtant harmonieuse, une densité de rochers, un plein lourd de sagesse. (photo 1) dont on ne sait pourtant pas de quoi il est fait.

 Ce pourrait être un oiseau en vol, mais plutôt une carcasse d'oiseau (photo 2), un écorché blanc de chair, rouge de sang, presque gai de ces couleurs. Mais sans tête, sans plumage, avec un ventre qui, à la différence des rochers ci-dessus, semble anormalement gonflé, maladif, un plein de vide. Qui est à exorciser?

 

 Judith Scott 002 (2).jpg Judith Scott 002 (1).jpgLe jaune et le noir griffés courent le long de cette tige qui transperce une coque violette et douillette (photo 3). Allusion sexuelle ou instrument à corde?

 Cet art brut me dit que tout est possible, que la création est gouvernée par l'imaginaire, la richesse émotionnelle et une dextérité instinctive éblouissante.

A voir absolument, et vite.

Judith Scott "Objets secrets", au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75005, Paris. tel: 01 53 10 74 44. Jusqu'au 18 décembre.

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30/11/2011

MARKUS RAETZ (par Régine)

Elégance, subtilité, magie, humour... sont les mots qui me viennent à l'esprit en pensant à l'exposition des estampes de Markus Raetz à la Bibliothèque Richelieu. C'est une exposition qui fait naître des étincelles dans la tête. Ce plaisir vient-il de l'espace de liberté que l'artiste laisse au spectateur ? Sans doute, car il n'assène aucune vérité, au contraire, il nous amène à voir la réalité de manière inédite, poétique et fait bouger nos représentations préétablies.

J'avais découvert Markus Raetz en 2009 à l'exposition "Une image peut en cacher une autre" au Grand Palais A la fin du parcours quelques-unes de ses sculptures, jouant sur l'anamorphose, m'avaient éblouie. L'une d'elle intitulée "Crossing"GEDC0002.JPG (photo 1) présente à la Bibliothèque Richelieu, résume bien sa démarche . Il a travaillé les lettres en bronze du mot YES de telle façon qu'elles se transforment en NO quand nous tournons autour ; étrange sentiment de voir un mot évoluer comme un être vivant.

Mais Markus Raetz n'est pas seulement sculpteur, c'est aussi un formidable dessinateur et graveur - il connait parfaitement toutes les techniques de la gravure et de la reproduction - et cette exposition en est une superbe illustration. Cet homme a la pensée au bout du crayon.

Dans "Shatten" (ombres) par exemple GEDC0009.JPG(photo 2), une série de formes se contorsionnent avec souplesse donnant naissance à ce qui pourrait être de la fumée, un nuage, un oiseau, ou tout autre chose et enfin une pipe (clin d'oeil à "Ceci n'est pas une pipe" de Magritte). La jubilation ressentie vient du sentiment d'assister à une idée qui prend forme sous nos yeux. 

Avec l'aquatinte "Figure masculine contemplant son ombre" GEDC0006.JPG(photo 3), un homme debout constate avec étonnement que son ombre, prenant la forme du décrochement du mur sur laquelle elle se reflète, est assise. On en est soi-même stupéfait car cette constatation toute simple nous saisit comme une révélation. Oui, Markus Raetz nous apprend à regarder et la question de la vision est au coeur de son oeuvre. On ne voit que ce que l'on veut bien voir, chacun d'entre nous a sa propre vision du monde semblent signifier l'aquatinte "Sinne I" GEDC0005.JPG(photo 4) et l'eau forte "Views" GEDC0004.JPG(photo 5). Dans la première un ruban rouge figurant la vue, sort des yeux et forme une circonvolution fermée entre le cerveau, la bouche, le nez et les oreilles d'un visage dessiné de quelques traits comme le faisait Matisse. Dans la seconde, les rayons qui sortent d'un oeil se heurtent à un cercle noir et reviennent dans l'autre oeil situé en dessous du premier. Par contre "Kluge kugel III" ou Boule intelligente III GEDC0017.JPG(photo 6) m'évoque autant l'échange entre deux intelligences que l'emprise d'un esprit sur un autre : le bras du personnage traversant le yeux de celui qui lui fait face, lui apporte en présent une boule qu'il place à la hauteur de son cerveau.
.

Pour ce passionné de la vision et donc des multiples aspects de la perspective, le phénomène optique de l'anamorphose est un terrain privilégié. Nous en avions déjà une belle illustration avec la sculpture Yes, mais plusieurs gravures nous en offre ici quelques exemples réjouissants. Il ne faut pas, comme avec les "Ambassadeurs" de Holbein chercher une figure dissimulée dans un coin de la représentation car Markus Raetz fait bouger l'image toute entière ; il nous invite à la faire vivre. Ainsi la trame du corps nu de la femme de "Akt" ou du visage d'Elvis Prestley dans "Nach Elvis", nous apparait tantôt en noir et blanc, tantôt en rouge et vert suivant notre propre position. "Silhouette on the promontory of nose" GEDC0013.JPG(photo 8) est à la fois un paysage et un profil.

Enfin, d'une simple pliure horizontale sur une tôle brute découpée en forme de longue vue, il fait surgir une infinité de champs visuels et nous invite à bouger et à créer pour notre plus grand plaisir une multitude d'univers différents

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(photos 9 et 10).

Cet artiste joue avec les mots comme avec les pièges de la perception. En voici un bon exemple avec l'héliogravure "ME/WE" GEDC0015.JPG(photo 11) ; dans un miroir il fait se refléter en WE le mot ME. Une suite de 7 aquatintes s'intitule "NO W HERE" (now here/nowhere = maintenant ici/nulle part) ; c'est une série de paysages, de lieux indéterminés tirées dans des gammes de bleu, de gris, de noir et d'ocre et dont certaines m'ont fait penser à Friedrich ou à Victor Hugo.

Enfin, en nous montrant les différents états d'une même gravure au fil desquel un visage change, cet homme généreux nous fait participer au processus de création.

Comme dit joliment Didier Semin dans le bel article qu'il lui a consacré "Markus Raetz a su rester en permanence le pied dans la porte de la chambre aux images pour empêcher qu'elle se referme".

 

Markus Raetz, estampes/sculptures : exposition du 8 novembre 2011 au 12 février 2012 Bibliothèque Nationale Richelieu, 5 rue Vivienne, 75002-Paris. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 19 h, le dimanche de 13 à 19 h. Tél : 01 53 79 59 59.

22/10/2011

La Biennale de Venise (par Régine)

GEDC0069.JPG

Venise est une fête ! Plus on connait cette ville magique plus on a de plaisir à la retrouver. Y démarrer son séjour par un grand tour sur le vaporetto n° 2 est pour moi incontournable. Partant de la Place St Marc il descend lentement le grand canal, vous permet d'admirer à loisir les magnifiques palais qui le borde, puis remonte la lagune entre le Zattere et la Giudecca, marque l'arrêt à St Giorgio et vous dépose à votre point de départ, la Place St Marc. En complétant cete prise de contact par un petit tour au Marché du Rialto, on se sentirait presque vénitien.

Cette fois-ci je n'étais pas venue pour Venise et ses peintres, Venise et ses églises, Venise et ses îles, mais pour Venise et sa Biennale d'art contemporain, étrangement appelée "Illuminations". Les commentaires dans la presse et les quelques interviews d'artistes m'ayant laissée sur ma faim, le besoin de m'en faire une idée personnelle m'obligea en quelque sorte à retourner dans cette ville mythique. Direction donc les Giardini et l'Arsenal.

Devant cette accumulation d'oeuvres venues du monde entier quelques constantes me sont apparues. Les installations, les vidéos sont omniprésentes et beaucoup d'objets sont détournés de leur usage ; les photos et la peinture sont quasiment absentes et lorsqu'il y en a elles sont intégrées dans une installation. L'art actuel n'est pas introspectif, c'est l'état de notre monde et les problèmes de sociétés qui sont les thèmes récurrents. Le sexe et le corps, omniprésents il y a quelques années, n'occupent plus le devant de la scène. Finies les oeuvres intimes, toutes ces installations nécessitent de grands espaces, mais à Venise et notamment à l'Arsenal, cela ne pose pas de problème. Les oeuvres sont ainsi beaucoup plus destinées aux musées et aux espaces publiques qu'aux particuliers. Les artistes sont bavards : de nombreuses oeuvres s'accompagnent de notices explicatives, d'archives, ou exposent et commentent dans des vitrines leur processus créatif. Le problème de la pérennité de leur travail ne parait pas être un souci majeur pour les artistes. En laisser le souvenir, éventuellement par quelques traces, ou par le biais d'un catalogue leur suffirait-il ? L'utilisation du miroir, de la vapeur d'eau, de la cire, de la résine, le recours aux nouvelles technologies sont récurrents. Enfin si la mondialisation se fait sentir dans les medium utilisés et les thèmes, chaque artiste l'exprime à sa façon en fonction de sa culture propre et de son histoire personnelle.

Entre Giardini et Arsenal, parmi l'abondance des oeuvres exposées, en voici quelques unes qui ont particulièrement retenu mon attention et qui illustrent les remarques précédentes.

Parmi les pavillons nationaux, aux Giardini, Mike Nelson a entièrement transformé celui de la Grande Bretagne en caravansérail abandonné (photo 1)GEDC0060.JPG ; on erre dans un dédale sombre où tout est rouillé, poussiéreux, misérable. Sur des tables ou des appentis traînent des travaux inachevés, des instruments cassés. (photo 2) GEDC0057.JPGDes matelas par terre suggèrent que ces espaces ont été squattés. Reflet tragique et poignant de la misère du monde, du temps qui passe, d'une époque révolue.

"Cristal et résistance" est le titre de l'oeuvre proliférante et délirante de Thomas Hirschhorn qui envahit le pavillon suisse. Le motif principal en est le cristal, qui, dit-il, grâce à ses multiple facettes, permet de voir les choses de différente façons. Avec cette oeuvre précaire, volontairement bricolée, faite de bric et de broc : GEDC0031.JPGbouts de verre, cristaux, papier d'argent, scotchGEDC0032.JPG, chaises tapissées de téléphones portables, vieilles télévisions, etc... (photos 3 et 4) Hirshhorn nous propose la vision d'un monde déglingué et une façon de l'interroger de manière totalement inattendue.

Avec "Hasard" ou "Chance" de  Boltanski, qui occupe le pavillon français, un long ruban de photographies de nouveaux nés parcourt rapidement un immense échafaudageGEDC0050.JPG (photo 5) ; parfois une sonnette retentit et le ruban s'arrête sur un des bébés et son visage apparait alors sur le moniteur d'un ordinateur. Il est choisi par le "hasard" pour le bien ou pour le mal, c'est le destin qui décide. C'est une oeuvre intéressante mais il est dommage qu'un artiste de la génération des années 1970, déjà mille fois consacré, ait été choisi pour représenter notre pays. N'y aurait-il donc aucun jeune artiste vivant actuellement en France ?

Jennifer et Guillermo Calzadilla sont les maîtres du détournement d'objet. Ils n'ont pas hésité à renverser un tank devant le pavillon américainGEDC0040.JPG (photo 6) et à installer un orgue à l'intérieur (photo 7)GEDC0042.JPG. A la place du siège de l'organiste est installé un guichet d'où on peut, avec sa carte de crédit, tirer de l'argent. Chaque fois que quelqu'un opère, l'orgue se déclence et joue un air religieux. Critique virulente, mais un peu primaire, d'un système basé sur la force et la sacralisation de l'argent.

Dans le pavillon coréen, le miroir est utilisé de façon fascinante par Lee Yongbaek. Votre image se reflète dans 5 ou 6 d'entre eux accrochés dans la même pièce ; soudain ils explosent avec fracas et vous disparaissez dans les éclats de verre (photo 8)GEDC0064.JPG. Rassurez-vous, ce n'est qu'une vidéo, mais très bien réalisée. Ailleurs, dans une grande glace votre propre reflet se superpose à l'image du Christ qui elle-même se transforme peu à peu en celle du Bouddha.

Peinture et video font bon ménage dans l'oeuvre du finlandais Vesa Pekka Rannikko. L'artiste s'active sur deux écrans géants ; sur l'un il tente de construire une perspective qui s'estompe rapidement, sur l'autre il recouvre inlassablement avec un rouleau enduit de blanc des dessins ou des gravures qui ne cessent de réapparaître. C'est beau, drôle et suggestif des rapports de l'un et l'autre medium.

Dans le pavillon belge aec "Feuilleton - les 7 péchés capitaux" Angel Veigara allie astucieusement images et peinture. Sur les 7 écrans de la grande frise qui constitue l'oeuvre défilent rapidement des images puisées dans l'actualité ; un pinceau les attaque et les barbouille rapidement de couleur. La peinture se fait dans le temps des images et fait surgir une nouvelle réalité de laquelle on a du mal à s'arracher.

Parmi les oeuvres qui prennent place dans l'immense pavillon central des Giardini, sous la surveillance d'une multitude de pigeons empaillés placés sur la charpente par Mauricio CatellanGEDC0013.JPG (photo 9) et du Tintoret dont quelques grandes toiles occupent la salle centrale, j'en citerai quelques unes qui échappent à l'air du temps. Les entrelacs infinis, faits au stylo bille de couleur sur de grandes feuilles de papier, de l'éthiopien Gedewon (photo 10) m'ont fait penser aux manuscrits irlandais du Moyen Age GEDC0011.JPGet la série des grandes tâches sérigraphiées de l'américain Christopher Wool à des planches agrandies du test du Rorschach. On découvre avec plaisir les beaux graphismes du français Guy de Cointet GEDC0026.JPG(photo 11) mort en 1983 et trop tôt oublié.

Des explications détaillées accompagnent la série de photos de David Godblatt, africain du sud. Les portraits qu'il a fait d'anciens détenus sont accompagnés de longs textes qui racontent leurs parcoursGEDC0018.JPG (photo 12). Ce type de travail pose la question de la limite entre reportage photographique et oeuvre d'art.

A l'arsenal, l'installation du zurichois Urs Fischer est sans doute l'une des plus spectaculaire de la Biennale. Elle représente une grande statue du XIXème, dans le style de celles qu'on trouve dans les squares. A ses pieds l'artiste, en costume cravate, se tient debout (photo 13)GEDC0101.JPG. Alentour plusieurs fauteuils de bureau sont dispersés. Tout est en cire à bougie P1010975.JPG(photo 14); ici ou là des mèches sont allumées, une grande partie de l'installation est donc fondue. Des bouts de statue ou d'objets gisent à terre. Dans la tête de l'artiste une flamme le consume de l'intérieur. Elle représente la fragilité de l'inspiration, la brillance des idées et la disparition. Le tout est une formidable métaphore du temps qui passe.


.Avec une multitude d'armoires à glace défraîchies à peintre différentes les unes des autres, le chinois Song Dong a construit un dédale de pièces d'habitation (photo 15)

GEDC0083.JPG. Elles entourent la structure laquée rouge d'une maison ancienne sur le toit de laquelle sont installés des casiers destinés aux pigeons (photo 16)GEDC0082.JPG. Ces oiseaux, qui occupaient des petits espaces tous semblables, ont-ils, dans un jeu infini de miroirs, étaient remplacés par des êtres humains ?

Quant à Yuan Gong, il tente de réveiller d'énormes et inquiétants containers rouillés en en faisant échapper, à intervalle réguliers, d'immense jets de vapeur (photo 17)GEDC0125.JPG.

De ce monde de désolation heureusement James Turell nous laisse entrevoir un petit coin de paradis. La beauté de son espace vaut bien l'heure d'attente pour y pénétrer. On y baigne dans une couleur impalpable et irréelle qu'on tente en vain de toucher. Bleue, rose, violette, elle évolue lentement et c'est un enchantementGEDC0109.JPG (photos 18 et 19).GEDC0112.JPG

"Illumi nations", ce titre à double entrée, choisi par Brice Cuniger, directrice artistique de cette 54ème Biennale de Venise, suggérerait-il à la fois que l'art est sensé éclairer notre regard sur le monde et que chaque nation le fait de façon différente en dépit de la mondialisation ?

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