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décrypt'art - Page 9

  • Tacita Dean et Julie Mehretu (par Sylvie)

    Deux plasticiennes amies de longue date ont travaillé de concert pour une exposition en l'honneur des 90 ans de Marian Goodman qui les accueille dans sa galerie parisienne et présente leurs créations personnelles et leurs oeuvres à 4 mains réalisées spécialement en 2018 pour cette occasion. Tacita Dean est née en Grande Bretagne en 1965, Julie Mehretu, américaine, est née en Ethiopie en 1970. Au premier abord leur point commun ne saute pas aux yeux mais une vraie poésie se dégage de leur travail et la mise en place comparative permet d'apprécier leurs différences.

    20180608_182420.jpgAu rez de chaussée, l'oeuvre de Julie Mehretu, A Love  Supreme, encre et acrylique sur toile (228,6x457,2cm) est si monumentale qu'elle polarise le regard. Dans cette superposition de transparences entre figuration et abstraction, s'enchevêtrent et tourbillonnent des traits énergiques, des formes et des couleurs sur un fond pâle. A scruter cet univers pour en chercher le sens, on devine, en haut au centre,  le tracé du seul élément figuratif, un buste plutôt masculin. Il n'explique rien, semble-t'il. L'oeil est charmé, happé par la légèreté de l'ensemble, le côté flottant des éléments purement graphiques et les couleurs douces qui rappellent les images virtuelles. Espace, mouvement suscitent le rêve.

    20180608_182323-1.jpg20180608_182233-1.jpgEn face sont accrochés 9 petits tableaux figurant des temps d'éclipse solaire, Suite of Nine, gouache, fusain et chaux vaporisée sur ardoise, un travail en noir et blanc, éblouissant comme l'est une éclipse dans sa réalité. Et d'une sublime tranquillité. Dans ce processus cyclique Tacita Dean met le doigt sur la fugacité du phénomène naturel, comme une  métaphore du changement et de la permanence. Cette artiste s'est toujours beaucoup intéressée au cinéma et à la photo pour montrer le mouvement ou les subtiles changements d'atmosphère et de lumière. Ici, deviennent presque tactiles les variations de valeurs du ciel et les infimes et mystérieux défauts inscrits sur le soleil noir.        

    Le rapprochement le plus évident entre ces deux artistes est leur pouvoir de mettre l'imaginaire en action.   

    20180608_183217.jpgDans la grande salle du bas sont exposés 90 monotypes Monotype Melody  (procédé d'impression sans gravure qui produit un tirage unique), 45 chacune, accrochés, dispersés tout autour, à la manière  des expositions d'autrefois. Pour Tacita Dean il s'agit de cartes postales anciennes, donc des petits formats, souvent humoristiques et légendées  qu'elle a retravaillées à la couleur, en taches ou en coulures d'encre d'imprimante. De près, elles rappellent certains travaux de Max Ernst ou les collages de Schwitters et transforment la réalité  en transcendance.

    20180608_183302-1.jpg20180608_183023-1.jpgDominant cet univers presque intime, les monotypes de Julie Mehretu en noir et blanc font ici presque figure de coup de poing. Avec leurs lignes écourtées, gigotantes, les taches à l'aérosol, au doigt et à l'encre d'imprimante, elles s'offrent en compositions ébouriffées. Tant de vigueur et de spontanéité tranche avec la méticulosité de Tacita Dean.

    Fulgurance chez l'une, lenteur réfléchie chez l'autre, l'idée de temps parcourt leurs oeuvres qui, toutes imprégnées des médiums de la modernité - couleurs d'imprimante, taches à l''aérosol et au doigt - invitent à l'évasion.

    Tacita Dean Julie Mehretu, galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris. Jusqu'au 20 juillet.

                 

  • Un détour par la rue Debelleyme (par Régine)

    Deux artistes dont l'oeuvre est exposée jusqu'à mi-juillet, l'un au 2ème étage de la galerie Thaddeus Ropac, l'autre à la galerie Karsten Greve, valent de faire un détour par la rue Debelleyme. Deux artistes aussi différents l'un que l'autre qu'il est possible : Pierrette Bloch, née en 1928 est morte en 2017 à l'âge de 91 ans, et Patrick Neu, né en 1963. Mais tous deux, chacun de façon très personnelle, expriment de façon obsédante leur fascination pour le Temps.

    Nous avons déjà parlé de ces deux artistes sur ce blog (cf : "decrypt-art Pierrette Bloch 19.01.2015" et "decrypt-art Patrick Neu 19.10.2015"), mais nous n'hésitons pas à revenir ici sur leur travail et à vous encourager à profiter de ces deux expositions voisines l'une de l'autre pour redécouvrir leur singularité;

    Pierrette Bloch

    Pour aborder cette oeuvre il est nécessaire de ne pas vouloir lui trouver un sens mais de se laisser aller au rythme obsédant qui s'en dégage. Car que fait Pierrette Bloch ? D'un geste répétitif, sur des supports variés (papiers ou baguettes de bois) elle trace des lignesIMG_6252.JPG, des bâtonnets, des pointsIMG_6259.JPG, des bouches et ces dessins, déclinés en séries, noirs sur fond blanc IMG_0072.JPGou blancs sur fond noir, suggèrent à qui sait le ressentir la présence d'un espace infini et d'un temps en expansion, écran invisible sur lequel se déroule notre existence.IMG_6253.JPG

    Ces graphies ne sont pas un écriture à la recherche d'une signification, mais, tels ses tissages avec du fil de crinIMG_6256.JPG, elles nous parlent de l'origine de l'art, de son essence. C'est du langage originaire de la création artistique dont il est ici question.

    Ce travail d'une grande austérité est proche de celui des artistes de l'art minimal qui lui sont contemporains. Comme eux elle pose la question des limites de l'art.

     

    Patrick Neu

    Chaque printemps, depuis des années, Patrick Neu peint les iris du jardin de sa mère pendant le court moment de leur floraison. Seule, sans feuillage, peinte sous différents angles au centre d'une feuille blanche, la fleur s'offre sans pudeur à notre regard. La façon dont l'artiste arrive à nous faire sentir le velouté des pétales, IMG_6231.JPGla densité de leur couleur violette IMG_6226.JPGou la fraîcheur de leur mauve délicatIMG_6228.JPG, à nous dévoiler le moindre de ses replis est emprunt d'une grande charge érotique. Cette suite d'aquarelles, d'une beauté et d'une délicatesse captivante, s'inscrit dans le temps long de l'artiste qui, chaque année répète le même geste s'accordant au temps de la nature.

    L'enchantement et la fascination devant la méticulosité de ce travail sont les mêmes devant les minuscules visages dessinés sur des ailes de papillon d'un bleu étincelant IMG_6235.JPGIMG_6234.JPGet les dessins faits dans le noir de fumée sur les parois d'une vitrine ; la stupéfaction est à son comble lorsqu'on prend conscience qu'il s'agit de la reproduction du "Jardin des délices" de Jérôme Bosch.

    L'éphémère est au coeur de ce travail et comme la vie de la nature, les oeuvres de Patrick Neu portent en elle le présage de leur propre disparition.

     

    Deux façons différentes mais complémentaires de nous faire ressentir le Temps : l'une son immuabilité, son flux incessant, l'autre son extrême fugacité.

     

    Pierrette Bloch "Quelques traits" Galerie Karsten Greve - 5, rue Debelleyme, 75003-Paris (01 42 77 19 37) jusqu'au 28 juillet.

    Patrick Neu "Iris, Jardin des délices" Galerie Thaddeus Ropac, 3ème étage - 7, rue Debelleyme, 75003 (01 42 72 99 00) jusqu'a 28 juillet.

  • Lee Bae (par Sylvie)

         Des souches brûlées assemblées en menhir ouvrent, à la galerie Perrotin à Paris, l'exposition consacrée à Lee Bae - prononcer Bé - un artiste sud coréen, né en 56, installé depuis lors en France. Sur la droite, le motif d'un tableau évoque la calligraphie. Voilà deux œuvres qui ont en commun la quête du noir, un noir couleur et un noir matière dans la plus pure tradition extrême orientale à laquelle est attaché l'artiste.

    20180428_153047.jpg"Issu du feu", 360x110x110cm. 2018. (1) a tout de la tour penchée dont les éléments , empilés et emprisonnés dans un réseau de fils élastiques, offrent au regard trois étages denses de bûches calcinées. Par sa taille, son volume et sa couleur elle s'impose avec une redoutable puissance. Pourtant il en émane une évidente légèreté à l'image du poids réel de ses constituants, un bois qui, sous l'action du feu a perdu sa matière vivante, son humidité, et n'est plus que l'ombre de lui-même tout en gardant sa forme qui réagit à la lumière: des miroitements s'inscrivent ça et là sur les surfaces polies. Loin d'être inconnu de Lee Bae, ce matériau appartient à la culture ancestrale de la Corée. Il est utilisé dans la construction pour protéger les fondations de l'humidité et des insectes et la première lune de janvier est traditionnellement saluée par des bûchers de troncs de pins. Bae l'a retrouvé lorsque, artiste avec peu de moyens à Paris en 1990, il tombe sur des briquettes pour barbecues. Pour lui le charbon de bois évoque l'encre de Chine et le lien avec la nature.  Comme  Lee Ufan dont il a été l'assistant, il pratique l'appropriation artistique d'éléments naturels.

    Sur la toile d'une extrême sobriété "Sans titre", 150x80cm, acrylique et charbon de bois, 2008, (1, à droite) la force du noir intense et la souplesse du motif abstrait sont d'autant plus présents que le medium de fond se compose de plusieurs couches d'acrylique laiteux et caressant de couleur coquille d’œuf. Toute l'énergie et la densité du charbon de bois s'en dégage.

    20180428_152817.jpg"Issu du feu", charbon de bois sur toile  210X120cm, 2001 (2) fait partie d'une série. L'approche en est à la fois austère et fascinante. Lee Bae, comme Soulages recherche la lumière changeante et vibrante. Soulages, avec panache, travaille sa pâte, racle la matière-peinture pour en tirer des motifs qui feront jaillir la lumière. Chez Lee Bae, les couches de charbon de bois friable, d'un noir profond, taillées, poncées, juxtaposées  et travaillées méticuleusement en surface comme une marquèterie cachent bien leur complexité. Leur propre matière les animent. Des touches argentées naissent selon l'environnement et la place du regardeur, et parfois le noir se montre blanc. La nature si chère aux coréens, est là dans ce charbon de bois aux propriétés plastiques et symboliques né de la main de l'homme.

    20180428_152728.jpg"Landscape", 162x130cm, 1999 et 2000. (3) Deux œuvres sur toiles côte à côte où de grands rectangles noirs épais semblent s'effilocher, prêts à partir en fumée. Derrière l'opacité des plaques de charbon de bois se dissimule un assemblage complexe mais invisible, unifié à l'eau. Collées au support, ces formes géométriques d'un aspect aride, se montrent fragiles: leur bord devient poudre, frange floue, irrégulière, vivante, à partir de la matière morte simplement frottée.

    "Sans titre", charbon de bois dimensions variables, 1997. (4 et 5) Des blocs, 20180428_153237.jpg20180428_153145.jpgplus ou moins sphériques  sont accrochés aux murs, sorte de paysage minimaliste, à la fois tangible et immatériel. Tellement noir sur un fond tellement blanc qu'on ne sait plus où se trouve le plein, où se trouve le vide. Si  un orifice creusé est visible, on pense à quelques nids d'oiseaux abandonnés, à quelques bouches d'ombre. Tout flotte, entre concentré d'énergie et de spiritualité.

    Lee Bae "Black mapping", galerie PERROTIN, 76 rue de Turenne, 75003 Paris. Jusqu'au 26 mai.

     Lee Bae , à voir aussi à la galerie RX, 16 rue des Quatre fils, 75003 Paris, jusqu'au 14 mai.

     

     

                                                                               

  • Bernard Moninot (par Régine)

    L'oeuvre de Bernard Moninot ne ressemble à aucune autre. C'est un dessinateur, mais non pas au sens traditionnel du terme ; son dessin n'est pas la représentation d'un objet, d'un paysage ou d'une idée, mais le résultat de son désir de capter avec des dispositifs, qu'il met lui-même au point, les forces agissantes de la nature, d'en faire le portrait en quelque sorte.

    Deux expositions lui sont actuellement consacrées, elles permettent de découvrir cet artiste hors du commun. L'une intitulée "Cadastre" a lieu à la Galerie Catherine Putman, l'autre "Chambre d'écho" a la Galerie Jean Fournier.

    L'exposition "Cadastre" chez Catherine Putman, présente différentes séries récentes : Cadastre, Ligne d'erre, Clinamen. Chez Bernard Moninot une oeuvre résulte toujours d'une autre qui lui est antérieure. Les deux première (Cadastre et Ligne d'Erre) sont donc issues d'une série plus ancienne "La mémoire du vent" dont quelques exemples sont aussi présents. Le dispositif mis en place pour la réaliser éclaire bien sa démarche ultérieure : après avoir attaché à un arbre une plaque de verre enduite de fumée, il équipe une branche avoisinante d'une tige de verre de façon à ce qu'elle vienne griffer la plaque lorsque le vent souffle et la remue. S'enregistre ainsi le mouvement du vent, son écriture dit-il.

    Ce travail a provoqué chez lui une libération du geste. En effet, laissant sa main guidée par le hasard, il a réalisé plusieurs séries comme la "Ligne d'erre" dont les dessins transcrivent le mouvement de son regard sur le paysage environnant IMG_6131.JPG(photo 1). L'oeil se balade et parallèlement la main, guidée par ce qui est scrutée, trace et déploie un entrelacs de lignes qui parcourent souvent une constellation de taches d'aquarelles légères comme des bulles. Dessins d'un vagabondage mental qui ouvre les portes de l'imaginaire. Pour la série "A la poursuite des nuages" l'artiste procède de la même façon. A l'aide d'un pinceau japonais il regarde le ciel et peint à l'aquarelle et en aveugle la course des nuages IMG_6135.JPG(photo 2). Ainsi nous fait-il sentir physiquement leur transparence, leur volume, leur moutonnement, leur mouvance et nous montre que temps et espace son indéfectiblement liés. La série "Cadastre" est née après un  séjour d'une semaine à l'observatoire de Haute Provence. En reliant par un trait très fin et aléatoire des petites taches blanches ou colorées projetées sur un papier noir il recrée sous nos yeux le scintillement des constellations de la voûte céleste IMG_6128.JPG(photo 3). La lumière fossile, celle dont on perçoit l'éclat des milliards d'année après l'extinction de l'astre qui l'a produite, le fascine. Elle l'a inspiré pour réaliser une oeuvre d'une grande beauté (photo 4)Lumiere_fossile_1_grande.jpg. Il a parsemé et collé sur un disque de plexiglass des pentacrines, fossiles en forme d'étoile datant de 200 millions d'années qu'il collecte dans le Jura, dans le vignoble de Château Chalon, et où il a un atelier. En tendant des fils entre elles il a dessiné la carte d'un ciel imaginaire rempli d'innombrables constellations. Ainsi a-t-il fait se toucher le sol et le ciel (photo 4). D'ailleurs le mot cadastre ne contient-il pas le mot astre ?

    Pour la série "Clinamen", (photo 5) IMG_6139.JPGB. Moninot a traduit visuellement ce concept de la physique épicurienne signifiant la déviation spontanée des atomes qui les fait s'entrechoquer. Il a superposé deux plans faits de soie fine et transparente constellés de taches rondes et légères qui semblent flotter. En bougeant le spectateur voit les tâches se heurter. Pour représenter la fusion optique des couleurs il procède de la même façon en superposant deux plaques de couleurs différentes et c'est le spectateur qui met en marche le processus. Bernard Moninot rend toujours le spectateur actif devant ses oeuvres.

    L'exposition "Chambre d'écho" chez Jean Fournier est le nom d'une installation autour de laquelle s'organise toute l'exposition (photo 6)IMG_6115.JPG. Devant ce dispositif, d'une infinie complexité et d'une grande élégance, on se sent aussi attiré, perplexe et interrogatif que devant le Grand verre de Duchamp ou le Modulateur de lumière de Moholy Nagy. Tout en transparence sa structure parallélépipédique contient une petite maison (la cabane) IMG_6118.JPG(photo 7) au toit de laquelle est suspendu un lustre dit sonore car un mécanisme permet d'en faire teinter les éléments. Lui fait face un rideau transparent dit "de patience" sur lequel est esquissé une montagne (photo 8)IMG_6117.JPG. Au théâtre ce terme désigne la toile tendue au fond de la scène pour cacher les éléments de décor en attente, ici il cache une série d'objets de mémoire que Moninot a accumulé avec le temps ainsi que les lettres d'une phrase de René Char "Les yeux seuls sont encore capable de pousser un cri" (photo 9)IMG_6116.JPG. Ce dispositif spatial, dont la fonction reste mystérieuse et dont la complexité et la délicatesse sont comparables à un mécanisme d'horlogerie, pourrait être la matérialisation de l'écho d'évènements anciens et oubliés qui, toute notre vie durant, se répercutent en nous et nous font tels que nous sommes. Cette longue expérience est pour lui comparable à celle de l'écho qui, en montagne, se répercute de vallée en vallée et finit par s'évanouir.

    Sur le mur qui lui fait face sont accrochés quelques aquarelles légères de montagnes bleues et enneigées sur lesquelles on devine le reflet de la chambre d'écho (photo 10)IMG_6121.JPG. Sous vitrine figurent les carnets dans lesquelles a été consigné, des années durant, le processus d'élaboration de cette machine qui semble inspirée par l'ouvrage passionnant de Frances Yates L'art de la mémoire. Les autres oeuvres de l'exposition complètent bien celles qu'on a pu voir à la Galerie Catherine Putman.

    Ainsi Bernard Moninot s'échappe-t-il de l'art traditionnel pour explorer des territoires inconnus et nous donner à voir des choses invisibles à l'oeil nu ou qui n'existe que le temps de la vision. Il ne représente pas le temps mais ces deux expositions nous montre comment il le met en action pour nous donner à voir le langage poétique et musical de la nature. L'extrême raffinement dans l'exécution de ces oeuvres ne serait-il pas l'écho de la subtilité des phénomènes qu'il perçoit de la nature. Ce travail fascinant, unique en son genre, interroge infiniment le spectateur.

    Galerie Catherine Putman - 40, rue Quincampoix, 75004-Paris. (01 45 55 23 06). Bernard Moninot "Cadastre" jusqu'au 4 Mai

    Galerie Jean Fournier - 22, rue du Bac, 75007-Paris (01 42 97 44 00) Bernard Moninot "Chambre d'écho). jusqu'au 4 Mai

     

  • Le Bal : Exposition "En suspens" (par Régine)

    Créé en 2010 par Raymond Dépardon et Diane Dufour, le Bal est un endroit unique en son genre. Niché dans une impasse de l'avenue de Clichy il occupe l'espace d'une ancienne salle de bal qui, dans les années folles, était un haut lieu de fête et de plaisir. Son but est de faire découvrir des artistes qui, par leurs travaux (photos, vidéos, installations) mettent en évidence les dysfonctionnements de notre temps.

    L'exposition actuelle, intitulée "En suspens" est saisissante et nous affecte profondément car, avec quelques oeuvres simples mais fortes, elle met en évidence la déshumanisation à l'oeuvre dans le monde actuel et pointe avec acuité ce que nous ressentons de notre époque sans pouvoir le formuler de façon claire. Pour reprendre les termes de Diane Dufour, la commissaire de cette exposition, être "en suspens" c'est "ne plus savoir où se diriger, ne pas trouver sa place, avec un statut indistinct, flou, précaire, répéter des gestes dénués de sens, de finalité". Ainsi d'oeuvre en oeuvre on observe des individus au statut indéterminé qui sont en attente d'un ailleurs, d'un changement qui se fait attendre indéfiniment.

    L'incarnation la plus criante de ces individus perdus est la figure tragique du migrant. Le long déroulé de photos de la jungle de Calais que le hollandais Henk Wildshut IMG_6013.JPGIMG_6016.JPGIMG_6012.JPGa prises à partir de 2006 (photos 1,2,3) donne à voir la lente et fatale transformation de quelques tentes de réfugiés en une véritable ville de 10.000 habitants avec restaurants, boutiques, églises, coiffeurs, etc... Elle sera entièrement démantelée en 2016 pour renaître ailleurs quelques mois plus tard, et ainsi de suite. Le "suspens" ici est celui de l'attente d'un rêve qui ne prend jamais forme celui d'une société condamnée à l'effacement.

    IMG_6003.JPGDans sa belle et provocatrice vidéo "PuddlesSebastien Stump, cet allemand né en 1980, se montre en pleine ville, allongé dans une flaque d'eau, face contre terre (photo 4) . Est-il mort, évanoui ?... Des passants déambulent sans le voir, des voitures roulent à proximité sans s'arrêter. Ce geste saisissant illustre à la fois un état de solitude et de désespérance infini, de résistance absurde à une société indifférente et trop préoccupée de ses propres problèmes.

    IMG_6024.JPGDebi Cornwall, avec "Beyond Gitmo", nous donne un exemple déchirant de cet état : se retrouver "en suspens". Cette avocate pour la défense des droits civiques nous montre le portrait de quelques détenus libérés de Guantanamo faute de preuve, qui ne peuvent rentrer dans leur propre pays, mais sont tenus de rester dans un pays tiers avec lesquels les Etats Unis ont conclu des accords secrets (Albanie, Salvador, Bermudes...) Privés de papiers, ne parlant pas la langue, morts socialement, ils errent ni libres ni enfermés, mais toujours "en suspens" d'une décision arbitraire.

    Le "suspens" est aussi celui des travailleurs palestiniens qui, pour aller travailler en Israël, sont obligés de passer par un terminal de contrôle mécanique. Pour réaliser "Eyal Checkpoint", Luc Delahaye a donc attaché une caméra au portique d'entrée du checkpoint qui enregistre chaque jour le passage de milliers de palestiniens. Ce que nous montre sa vidéo est ce flux incessant d'être humains, rythmé par le bruit que fait le portique à chaque passage, véritable armée de fantômes happée par la machinerie de contrôle et en suspens entre deux mondes.

    Dernier exemple de cette exposition parmi bien d'autres possibles, l'oeuvre de Jacques Henri Michot et son "ABC de la barbarie".IMG_6020.JPGIMG_6019.JPG Depuis 1998, cet artiste recense, avec un humour ravageur, les lieux communs du langage dominant qui conditionnent notre façon de penser, de dire, de bloquer toute discussion. Il en fait un abécédaire qui occupe tout un mur et ces multiples expressions toutes faites, dont nous berce le pouvoir, nous apparaissent subitement incroyablement creuses. "Une petite machine de guerre contre la fausse solidité bétonnée criarde calamiteuse sinistre de la parlerie à prétention consensuelle" dit l'auteur.

    Cette exposition est non seulement passionnante mais salutaire. D'oeuvre en oeuvre on se sent de plus en plus ébranlés par tous ces drames qui se jouent aux portes de chez nous et que nous avons tendance à ignorer. Des correspondances se tissent et des liens se nouent entre les différentes situations exposées ici mettant en évidence l'absurdité et la cruauté que sécrète l'instabilité politique de notre temps. Puisse Le Bal, lieu de résonance avec l'histoire en marche, continuer longtemps une programmation de cette qualité.

    Exposition "En suspens" : LE BAL - 6, impasse de la Défense, 75018-Paris. (01 44 70 75 50). Jusqu'au 13 mai .

  • Sheila HICKS (par Sylvie)

    Il fallait braver la foule du dernier jour des vacances scolaires pour aller à Beaubourg voir l'exposition Sheila Hicks, dont je connaissais déjà le travail pour l'avoir vu et apprécié maintes fois, la dernière, cet été, à Chaumont sur Loire.

    "Lignes de vie" est une sorte de rétrospective puisqu'elle va des années 50 à 2018 et montre la variété d'approche du textile conçu comme un matériau de sculpture. Un matériau de sculpture souple auquel Sheila Hicks, née en 1934 aux Etats Unis et installée à Paris depuis 1964, s'est "convertie" après des études de peinture, sculpture, photo, dessin...un choix qui se joue des catégories - entre art, design, décoration - des formats, minuscules comme des échantillons ou démesurés comme des architectures, des procédés - tissages, enroulements, suspensions, superpositions, alignement - des matériaux - lin, laine, soie, fil de nylon - et couleurs,  et quelles couleurs !

    IMG_5932.jpg20180305_122229.jpgL'exposition s'ouvre sur une gigantesque  réalisation multicolore, à dominante bleue, "Cordes sauvages" 2014/2015, suspendue à l'avant du mur.  Les tentacules presque animales de cette méduse de laine en disent déjà beaucoup sur l'art de Sheila Hicks, son savoir-faire, son imagination et son humour. Rien à voir avec ce qui était appelé autrefois, non sans  misogynie, un ouvrage de dames....(photos1 et2)

    Un pas de plus et on change de dimensions: cela ressemble fort à la palette d'un peintre ou aux multiples échantillons d'une styliste.  Il faut s'approcher pour examiner de très près ces petits 20180305_122309Muneca 1957.jpgtravaux de tissage, véritables oeuvres d'art à part entière qui sont autant 20180305_122343- En ménage avec Mongole 2015.jpgd'essais de couleurs ( on pense aux aquarelles de Klee ) ou de techniques de tissages, comme l'artiste a pu les voir lors de ses séjours en Inde, en Amérique latine, en Afrique du nord. Comment ne pas être sous le charme de ces "Minimes" où sont insérés parfois des coquillages, des bouts de bois, des plumes (photos 3 et 4).

    Dans leur dimension architecturale commune, les colonnes souples  dont certaines vont du sol au plafond, évoquent par leurs couleurs, leurs ondulations lisses ou 20180305_123505.jpg20180305_124321.jpg20180305_123050-Aterrissage.jpg20180305_124040.jpg20180303_152343-1.jpgnoueuses, une végétation tropicale sauvage(5), ou les très subtiles contrastes chromatiques des fuseaux ligaturés des tisserands (6), ou encore... les gaz d'échappement d'un avion, fussent ils en laine (7). Quant aux cordes de fibre synthétique aux couleurs chaudes et chatoyantes, assemblées bien serrées verticalement, elles forment une peinture monumentale, un all-over aléatoire, abstrait, où volume, couleurs, matière ne font qu'un, un univers vibrant où plonger le regard (8). Elle me rappelle une oeuvre  en non-tissé aux modulations semblables de Béatrice Casadesus vue  récemment à Rambouillet dans le cadre de son exposition "Particules de lumières" (9).

    20180305_124129-Remparts 2016.jpgIMG_5957 copie.jpg20180305_122736.jpgSheila Hicks n'est pas conventionnelle, on l'aura compris. Elle a horreur des formes définitives de la sculpture. Elle préfère les empilements, les amoncellements. Voyez ces strates d'écheveaux de laine aux tons bruns sourds (12), ou l'installation de multiples boules de tissus rouges de différentes tailles, des "Remparts" (10). Et sous vitrine, tels de précieux vestiges, "Palitos con Bolas", 2011 (11), évoque par ses galets ronds et ses "bâtons de paroles", la magie ancestrale.  Nous rappelant que l'artiste fut aussi peintre, elle a posé au sol, debout, des chassis de différentes tailles "colorés" en fils de laine , sciemment empilés- décalés pour faire oeuvre unique.

    Dépassant le modèle traditionnel de la tapisserie, c'est tout un univers poétique entre art, design et décoration, qui transforme notre perception des textiles, en exalte la matière, la couleur, la sensualité. Une vidéo projetée dans une enclave, hélas trop petite, de l'exposition permet de voir l'artiste à son travail.

    Sheila Hick "Lignes de vie", Centre Pompidou, jusqu'au 30 avril 2018.

     

  • Béatrice Casadesus (par Régine)

    Intitulée "Pluie d'or" l'exposition de Béatrice Casadesus qui se tient actuellement à la Galerie Dutko dans l'Ile Saint Louis est d'une beauté fascinante. Il est rare aujourd'hui, où le concept de beauté dans l'art n'est plus considéré comme un critère de qualité pertinent, de ressentir une telle émotion esthétique.

    A peine la porte franchie, un somptueux triptyque nommé "Flamboyant" situé sur le mur du fond à gauche happe notre regard (photo 1)_DSC6159.JPG. Peint sur une toile laissée libre, il semble tissé de lumière. La multitude de points or qui s'étagent et structurent sa surface crépitent à travers les roux, les fauves cuivrés, les jaunes qui en organisent la surface. Dans notre esprit se bousculent les références aux artistes qui, au cours des siècles, ont utilisé l'or pour traduire les vibrations et l'immatérialité de la lumière : les peintres d'icônes, ceux de la Renaissance italienne Giotto ou Fra Angelico, les réalisateurs de mosaïques byzantines, les bâtisseurs des temples bouddhistes, notamment ceux de Bagan en Birmanie dont les coupoles dorées flamboient au coucher du soleil. Sa légèreté, le mouvement qui semble l'animer l'apparente aussi à un luxueux et soyeux sari indien. Le support à perdu sa consistance.

    A l'autre extrémité de la galerie lui fait face un autre polyptyque monté sur châssis et intitulé "Plein été" (photo 2)_DSC6365.JPG. Ici la lumière est à son zénith et la fixité des panneaux accentue cette sensation d'un moment suspendu. Une ligne de points sombres occupe le haut de la toile. D'autres lignes et points roux et oranges lui succèdent. Leur flamboyance décroît peu à peu vers le bas pour finir par s'éteindre sous le ruissellement des coulures dont la verticalité stabilise l'ensemble.

    Enfin, difficile de s'arracher au plaisir de contempler le diptyque "Nymphéa zinzolin" qui a servi pour le carton d'invitation (photo 3)20170910_164216 (2).jpg. La lumière jaillit à la jointure des deux panneaux horizontaux qui le compose. Elle disparait en haut sous les rouges zinzolin et les violets qui se font de plus en plus sombres et s'éteint en bas sous de légères coulures et une infinité de petites taches d'une variété inouïe de couleurs.

    Il y a aussi les bleus dont la gamme chez Béatrice Casadesus est infinie. Plusieurs exemples sont ici présentés dont le triptyque "Larmes d'or" où la nuit le dispute au jour (photo 4)14976871_363701750638362_2556367258457647278_o.jpg. La bande noire située en haut du tableau est débordée par d'autres dont le bleu de plus en plus clair se transforme en jaune très pâle à l'extrémité inférieure. Une pluie de coulures bleues, noires ou jaunes en contredit l'horizontalité.

    Les trois panneaux qui composent le triptyques "Nox" sont posés à l'horizontal, ce qui en étire la surface (photo 5)20171108_131504.jpg. Ici les points ont presque disparu pour faire place à une pluie d'un noir velouté qui se transforme en bleu violet comme celui de la nuit. Elle se déverse depuis le haut de la toile pour s'amenuiser dans le deuxième panneau et disparaître dans le troisième en laissant place à un poudroiement de petites taches ou de giclures d'une immense diversité de couleurs, laissant apparaître le gris de la toile de lin. La matérialité des coulures s'oppose et accentue l'immatérialité de la lumière qui sourd de ce tableau.

    Résistons au plaisir de continuer à décrire les oeuvres ici présentées - il faut aller les voir - pour nous demander comment procède Béatrice Casadesus pour donner au spectateur une émotion qui soit à la fois si physique et si métaphysique.

    Comme on a pu le constater ces tableaux sont essentiellement constitués de points. Comme Seurat à son époque, l'entité "point" fascine Béatrice. N'est-ce pas lui qui est à l'origine de toute chose ? l'atome, les cellules qui composent le vivant, les pixels des images et bien sûr les particules de la lumière. Or ce sont bien ces dernières que Béatrice tente de piéger pour en retrouver l'immatérialité et la transcendance. Saisir la lumière et ses vibrations, en révéler les sortilèges qui transfigurent le réel ne sont-ils pas le but de son inlassable quête ?

    Pour rendre palpable cette lumière l'artiste a besoin d'un contact matériel avec son outil. C'est ainsi que, depuis les années 1980, elle utilise le Bull pack, ce matériau d'emballage transparent fait d'une multitude de bulles d'air de différentes grosseurs encapsulées dans des feuilles de plastique et qui sert à emballer les objets fragiles. Cette feuille, elle la plonge dans la peinture et l'applique sur la surface du tableau en impliquant tout son corps (on pense aux anthropométries d'Yves Klein). L'accident, l'aléatoire entrent évidemment en jeu suivant qu'elle applique le bull pack avec plus ou moins de force. C'est de la répétition du geste, effectué presque à l'aveugle et suivant un certain rythme, que va naître l'image. De superposition en superposition les traces se font de plus en plus évanescentes et diffusent cet aura qui nous fascine. Pour les coulures elle utilise un pinceau fortement imbibé de peinture et avec une maîtrise sans pareil, du haut du tableau, elle laisse filer la couleur tout en profitant des aléas du support. C'est aussi de ce pinceau qu'elle fait gicler des myriades de petits points colorés.

    Cet engagement du corps de l'artiste dans la réalisation de ses oeuvres retentit inévitablement sur celui du spectateur qui, dans une sorte de vertige, a le sentiment de se fondre dans l'espace de la toile et sent naître en lui le sentiment d'un face à face avec l'infini.

    Cette exposition exceptionnelle semble marquer une évolution dans l'oeuvre de Béatrice Casadesus. Cependant, malgré les différentes formes qu'a pu prendre sa peinture au long de sa carrière d'artiste on reconnaît au premier coup d'oeil un tableau de Béatrice, ce qui montre bien la permanence de sa recherche.

     Béatrice Casadesus "pluies d'or" - Galerie DUTKO Ile Saint Louis, 4, rue de Bretonvilliers, - 75004-Paris (01 56 24 04 20. Jusqu'au 27 janvier 2018.

    A signaler également :  Deux expositions du 16 décembre 2017 au 4 mars 2018 à RAMBOUILLET : Béatrice Casadesus, Particules de lumières :

    Palais du Roi de Rome - Musée d'art et d'histoire - 52-54 rue de Gaulle - 78420-Rambouillet (01 75 03 44 50)

    La Lanterne - Place André Thome et Jacqueline Thome-Patenôtre - 78120-Rambuillet (01 75 03 44 01)

  • L'art numérique de Claire Malrieux (par Sylvie).

    Après son exposition à la Biennale de Venise, le travail de Claire Malrieux est accueilli au Collège des Bernardins à Paris dans le cadre de sa chaire "L'humain au défi du numérique".

    Sous les ogives médiévales de l'ancienne sacristie se dresse un gigantesque écran blanc sur lequel s'inscrivent des signes légers et multicolores en mouvement. On tourne la tête à la recherche d'un facétieux projectionniste bien caché. Mais non, personne. On reste là, dans la pénombre, comme hypnotisés par la beauté des tracés plus ou moins fins, linéaires ou en aplats, qui apparaissent et disparaissent, la variété de leurs formes - ondulatoires, sismographiques ou brouillonnes - et leurs couleurs primaires. Quel spectacle éblouissant et mystérieux !  N'oubliez pas de cliquer sur l'image ci-dessous pour l'agrandir !                                               

    Claire Malrieux.jpg

    A suivre de part en part le cheminement des inscriptions, on a l'impression de tenir soi-même la plume. Ces motifs, qu'ils soient à caractère scientifique, des gribouillis ou des taches, toutes formes abstraites, s'enchainent ou se chevauchent en un flux continu et hétéroclite. Ils rappellent le jeu des cadavres exquis cher aux Surréalistes. S'ils étaient eux guidés par leur inconscient, qui, ici, mène la ronde ?

    L'espace de "Climat général" est un environnement numérique en perpétuelle mutation. Il repose sur une représentation graphique en temps réel,  une transmission sur ordinateur, par un technicien probablement, selon le vocabulaire très personnel de l'artiste, de données météorologiques précises comme l'ensoleillement ou les précipitations, ainsi que les activités humaines, toutes données habituellement invisibles.                                       

    S'il est clair aujourd'hui que l'accentuation des phénomènes climatiques, auxquels participe l'activité humaine, est un problème majeur, l'intérêt de la démarche de Claire Malrieux est qu'elle met à notre portée une vision simultanée des différents responsables.

    Il y a du flottement dans cette fragile imagerie devenue un écosystème où les plages tranquilles succèdent ou se mêlent à d'inquiétants hiéroglyphes, reflets des perturbations subies par notre univers.  Causes et effets ainsi montrés devraient induire chez l'homme, habitué à penser que tout va continuer comme avant, une remise en question de notre mode de vie.                                                                                                                        

    La bande-son qui accompagne l'oeuvre, mélodieuse ou grondante, se fait ainsi l'écho de l'impact environnemental de l'humanité. Par delà la beauté saisissante du "voyage", léger dans sa forme et grave dans sa signification, cette nouvelle syntaxe du dessin élaborée par des technologies et des algorithmes va-t'elle nous faire prendre conscience des hypothétiques catastrophes avant qu''il ne soit trop tard ? Aussi justifiée qu'elle soit, la question, en empruntant le chemin d'une modernité même esthétiquement réussie, ne nous en facilite pas l'accès. Allez comprendre ce langage!

    "Climat général " de Claire Malrieux au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy 75006 Paris. Tel: 0153107444. Jusqu'au 10 décembre.

  • L'Afrique partout (par Sylvie)

    L'année 2017 aura vu l'Afrique aux cimaises comme jamais.                                                                                20170827_143622.jpgpoings d'eau- P M tAYOU-f1f4275ee84dd84ba130a6fd48140667-.jpgPour mémoire je citerai la 16éme édition du" Parcours des mondes" dans les galeries de la rive gauche en septembre 2017 et l'exposition "Le Nouvel Atelier" à la Fondation Vuitton qui s'est tenue d'avril à septembre et qui regroupait "les Initiés"  c'est à dire la collection contemporaine de Jean Pigozzi consacrée à l'Afrique subsaharienne - ci-contre la ville fantôme, 1999,  en matériaux de récupération du congolais Bodys Izek Kingelez  (photo 1) -  et "Etre là",  des artistes d'Afrique du sud . Deux titres dont on peut trouver encore les catalogues.                                                  

    Mais pas seulement aux cimaises puisque la ville de Paris vient d'installer dans le métro, à la station Château rouge,dans le 18éme arrondissement, une fresque de Barthélémy Toguo, artiste camerounais, faisant suite aux 5 "poings d'eau" d'un autre camerounais Pascale Marthine Tayou (phot 2), placés en 2013 bd Davout dans le 20éme.  Il n'y a pas matière a s'en étonner si l'on considère la puissance évocatrice des oeuvres de ce continent dont Picasso avait déjà perçu la beauté des masques et des objets ethniques mais qui n'ont été longtemps appréciées que par une poignée d'amateurs. Depuis lors les collectionneurs se sont multipliés, toutes générations confondues - le musée du quai Branly, à l'initiative du Président Chirac, en est le témoin - et, de leur côté, les artistes africains ont pris conscience de leurs capacités à s'exprimer selon leur identité, leurs traditions, leur histoire,  leurs combats et leurs nouveaux rapports avec l'occident..A noter: le premier musée d'art contemporain  du continent africain, Zeitz Mocaa, vient d'ouvrir ses portes au Cap, en Afrique du sud.

    IMG_4868.JPG 20171025_163757.jpg Barthélémy Toguo, né en 1967, qui a reçu cette année le prix Marcel Duchamp, est exposé à la galerie Lelong. On y retrouve le motif à l'aquarelle de végétation envahissante, à la fois poétique et inquiétante (photo 3) mais surtout d'étranges fruits, c'est d'ailleurs le titre de l'exposition. Il se réfère à la chanson rendue célèbre par Billie Holiday évoquant les pendus lynchés dans les états ségrégationnistes du sud des Etats Unis (photo 4) Images saisissantes que ces têtes  qui se balancent aux branches des arbres sous le regard de chiens de bronze aux dents acérées et de corbeaux prêts à les déchiqueter. Virulente dénonciation de la violence raciste.                                                                            

    Barthélémy Toguo "Strange fruit", galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008, Paris.  Jusqu'au 25 novembre.

    La Fondation Cartier offre  une rétrospective du photographe malien Malick Sidibémalick-sibide-nuit-de-noel-happy-club-1963-malick-sibide-mali-twist-a-la-fondation-cartier-pour-lart-contemporain-150x150.jpg qui a su saisir l'euphorie d'une société en pleine mutation après l'indépendance du pays, partagée entre tradition et émergence d'une mode, d'une musique, d'un style de vie du monde occidental moderne. Une effervescence et une joie de vivre qui éclatent dans des portraits en noir et blanc. 260 oeuvres qui font revivre le Bamako des années 60. (photo 5)                                  

    Malick Sidibé, "Mali twist", fondation Cartier,   bd Raspail, 750  , Paris. Jusqu'au 25 février 2018.

    20171016_145900.jpg20171016_144414.jpg20171016_150728.jpgEn Avignon, la fondation Blachère,  dont le siège est à Apt, déploie sa formidable collection au Palais des Papes, au Musée Calvet, au Musée Lapidaire et au Musée du Petit Palais, de quoi pénétrer les grandes questions de l'Afrique d'aujourd'hui à travers des mediums souvent simples dans un dialogue entre lieux de création européenne des siècles passés - le Palais des Papes, symbole majeur de l'histoire de la chrétienté - et des pièces d'artistes du continent africain. Voici quelques exemples parmi les 76 sculptures présentes :  "Confluences"( 2008) éblouissante tapisserie en métal du ghanéen El Anatsui qui cliquette de ses innombrables capsules de bouteilles - persuasif recyclage - et renvoie aux habitudes de consommation d'alcool, au commerce avec  l'Europe  et son corollaire celui des esclaves. Multicolore, veloutée comme un manteau royal (photo 6).  Les silhouettes longilignes en fer à béton  (2002) du sénégalais Ndary Lo semblent exhorter l'Afrique à se dresser et avancer (photo 7). Les grandes ailes de polystyrène et de néon,"Solipsis" (2016) du sud africain Wim Botha,  s'élèvent en tourbillonnant (photo 8), tels des oiseaux migrateurs . Est-ce encore une injonction? marcheurs_0- Abdoulaye Konaté.jpeg860_ousmanesow-lanceur.jpg"Les marcheurs" (2006) du malien Abdoulaye Konaté, vêtus de découpes de cotons traditionnels multicolores, cheminent en procession sur une très longue tapisserie (photo 9). Vers quoi vont ils ? On ne saurait oublier "le lanceur zoulou" (1990-91) géant en résine et matériaux divers du regretté sénégalais Ousmane Sow, mort en 2016 :un hommage au combat et à la résistance contre le colonialisme et l'Apartheid. D'autres pourraient être cités. Par delà leur beauté, la simplicité de leur matériaux naturels (le bois, l'argile, la toile de jute...) leur étrangeté, sont une réflexion sur l' environnement et les grandes luttes contemporaines comme la désertification. 

    "Les Eclaireurs", sculpteurs d'Afrique, Avignon, jusqu'au 14 janvier 2018. 

    Berlinische-Galerie-Dada-Africa-2.jpgTémoins d'un engouement pour l'Afrique les artistes iconoclastes du mouvement dada - né en 1916 - et qui s'est déployé à  Zurich, Paris, Berlin, New-York, se sont penchés sur les formes culturelles et artistiques  de  l'art extra-occidental, l'Afrique, l'Océanie, l'Amérique, l'Asie. Le musée de l'Orangerie présente les oeuvres de Max Ernst, Picabia, Arp et bien d'autres en une joyeuse confrontation/inspiration ...à proximité des Nymphéas de Monet (photo 10).

    Dada Africa, musée de l'Orangerie, place de la Concorde, 75OO. Jusqu'au 2 février 2018.

     

     

  • Les vitraux de René Guiffrey au Beaucet (par Sylvie).

    20170914_111147.jpgI l faut toujours du temps pour que les belles choses se réalisent. J'avais signalé en 2013, dans le cadre d'une exposition de René Guiffrey à Pernes les Fontaines  (84), un projet de vitrail transparent qui nous avait enthousiasmés (voir Décrypt-art juillet 2013). Quatre ont été commandés par la mairie et le département du Vaucluse et installés  tout récemment  dans l'église romane Saint Etienne du Beaucet, un superbe village du Vaucluse perché sur ses rochers abrupts (1) autour duquel s'étagent sous les restes de l'ancien château, maisons troglodytiques ou en pierre sèche. L'édifice roman, d'une grande sobriété, temporairement un peu perturbée par des peintures murales d'étudiants en art, est un concentré de l'Histoire : clocher-arcade médiéval, clocher-tour octogonal surmonté d'un campanile-tour de guet, grande porte du XIXème siècle. A compter du XIéme siècle, Saint Gens, ermite mort en 1127, et Saint-Etienne, prédicateur juif du 1er siècle, se sont un peu disputé les lieux.. Depuis 1960, exit Saint Gens parti pour un sanctuaire à son nom, va pour CLICHE 10.jpgSaint-Etienne.

    Confronté à l'aura de ce martyr qui fut lapidé pour avoir prononcé le nom de Dieu, Guiffrey se devait de marquer les esprits de façon forte sans toutefois remettre en question son travail sur la transparence, porteuse de quiétude et de rigueur, et le verre, son cheval de bataille depuis de longues années, dont il connait les capacités, les effets, son poids- matière (2) et son poids-spiritualité sous une apparente innocence.

    Vitrail  -horizontale I-  (163x83cm).jpgDSC_0013.JPGUn premier de ces vitraux, face à l'entrée, ouvre l'espace un peu étroit de l'édifice et laisse sentir l'intense lumière du sud en la tamisant. A la différence ds vitraux traditionnels en couleur qui enferment et du verre translucide qui égalise, le mille-feuille des lames transparentes et  leur visible jonction modulent la surface en un léger frémissement semblable à la surface d'une mer frisée par le vent, mouchetée d'éclats lumineux comme des interstices de silence. La confondante simplicité d'une telle surface en non-couleur favorise réflexion et méditation. L'horizontalité des lignes y participe (3).

    Plus porteur encore de spiritualité cet autre vitrail (4) mêle les clartés prismatiques de la tranche et les épaisseurs vertes de la matière qui absorbe irrégulièrement les couleurs du réel extérieur. Pour peu que le visiteur se déplace, il en capte le crépitement des alternances. Pour Guiffrey ces brisures et cassures volontaires à l'intérieur de chaque vitrail sont "à lire comme les stigmates de la lapidation et les lignes centrales induisent les figures du debout et du gisant, du vivant et du mortel".

     Dans leur dépouillement, leur vibrante transparence, ces oeuvres, me semble t'il, donnent à percevoir un invisible dans ce qu'il a de plus mystérieux, poignant et transcendant.

    Eglise du Beaucet, Montée des Cendres (84210).