Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/08/2011

Nils Udo au musée de la Poste

Avant de plonger à nouveau dans la grisaille urbaine, profitons du plaisir offert par le Musée de la Poste: une rétrospective (1973-2010) des oeuvres de Nils Udo, un artiste allemand, souvent assimilé au Land Art. Habité par la nature, il la saisit, l'accompagne, la transforme et nous en rappelle la beauté et la fragilité. "A rendre visible l'invisible", tel est, selon lui, le sens de son travail.

L'exposition montre clairement cette quête et la variété des médiums d'approche: installations, photos, peintures visent à glorifier la nature, à aiguiser notre regard par des mises en scène végétales ou minérales aux dimensions variables dans lesquelles des juxtapositions contrastées, des couleurs fortes et des changements d'échelle offrent une surprenante instabilité. Il suffit de quelques fleurs, pétales, feuilles, boules de neige, branches, herbes de la pampa ou sable ayant trouvé leur place par les soins de l'artiste, et les micro (ou macro)cosmes ainsi obtenus créent une nouvelle réalité pleine de  poésie. Bien que fabriquée, elle s'impose à notre regard comme une évidence naturelle. Elle garde le caractère propre du lieu où elle se situe, et introduit du merveilleux. En voici quelques exemples: (photos extraites du catalogue).

1) Le Nid (1978) terre, pierres, bouleaux et herbe, lifochrome sur aluminium, noir et blanc, 124x124cm. 2) Le Palais des cendres, 2002, cendres volcaniques, feuilles de palmiers.Llfochrome sur aluminium, 100x145cm. 3) Radeau de fougères, 1974, plantation flottante de fougères sur radeau de bois, lac marécageux, photo noir et blanc sur papier baryté, 50x50cm. 4) Sculpture de soleil pour l'équinoxe, 1979, frêne, épicea, chène et osier, photo n.b. sur papier baryté.

Ete 2011 Nils Udo 008 le Nid.jpg

Ete 2011 Nils Udo 009 le Palais des cendres,2002..jpgEte 2011 Nils Udo 007 radeau de fougères.jpgNils Udo, photo Sculpture de soleil pour l'équinoxe, 1979.19-08-2011 14;10;01.jpg

 

 

 

 

 

 

 N'allez pas chercher ces lieux "manipulés". ce sont des installations ephémères que Nils Udo a détruit ou laissées se désagréger. Il n'en reste que les photographies qu'il a prises à des instants très précis et très calculés.Elles en ont la beauté et la fugacité. C'est la mémoire de l'instant, sa trace. Capter et inscrire un moment de soleil, lui réaliser un cadre qui le révèle avec autant de délicatesse ( photo 4)) m'a paru d'un savoir faire extrème pour un spectacle délectable.  

L'exposition présente également quelques dessins préparatoires, des encres de Chine et une série de Nils Udo, huile sur toile, 1078-06, (branches)2006.19-08-2011 13;57;09.jpgpeintures à l'huile qui semblent représenter la nature  mais  la schématisent par une linéarité appuyée qui souligne les formes, leur donnant un tour biomorphe comme chez Matta ou wilfredo Lam, et des couleurs peu vraisemblables, survoltées . Il y a là quelque chose de japonisant dans ces peintures, un Japon plus proche de Murakami que du Japon traditionnel.1978/06, 2006; huile sur toile 158x136cm (photo 5)

A ne pas manquer, le film relatant la construction d'un nid monumental qui figure, terminé, en photo (1). Rude travail, nécessitant toute une équipe, que le maniement au centimètre près de gigantesques troncs en ménageant leur équilibre, comme l'oiseau pose chaque brindille.

"Nature. Rétrospective photographies et peintures", Nils Udo. Musée de la Poste, 34 bd de Vaugirard, 75015. Paris tel: 01 42 79 24 24. Jusqu'au 1er octobre 2011.

19:02 Publié dans Peinture, photo | Lien permanent | Commentaires (0)

25/06/2011

Frédéric Benrath au Monastère Royal de Brou (par Régine)

Rien de tel qu'une rétrospective pour mesurer la force du propos et l'ampleur d'une oeuvre. L'exposition de Frédéric Benrath (décédé en 2007) au Monastère Royal de Brou en est une belle illustration. 

Elle met en effet à jour de façon frappante son incessante recherche d'un espace ouvert, infini et insaisissable. Façon de traduire sa quête d'une transcendance et le sentiment de permanence de l'impermanence si bien décrit par Nietszche dont la pensée l'avait profondément marqué.

Une présentation chronologique très bien pensée met en évidence les différentes étapes de son travail tout en soulignant sa cohérence. On saisit comment peu à peu l'artiste va se dégager de la représentation d'un univers tumultueux où s'affrontent des masses en mouvement parfois fortement griffées, comment plus tard les noeuds qui se débattent dans le bas de certaines toiles vont se dénouer pour laisser place au seul combat de l'ombre et de la lumière et aboutir à des tableaux d'un extrême dépouillement où la couleur atteint une lumineuse transcendance.

Des constantes, telles que l'horizontalité, un espace se prolongeant au delà de la toile, une lumière venant de nulle part, un chromatisme sensuel et raffiné, se retrouvent dans toute son oeuvre. Le titre de ses tableaux ou de ses séries fonctionne comme le révélateur de ses affinités et de son désir d'absolu.

Parmi la soixantaine d'oeuvres accrochées dans les belles salles voûtées du Monastère, en voici quelques unes, choisies dans les différentes époques, qui me semblent appuyer particulièrement mon propos.

Dès l'entrée, la diagonale qui traverse "L'hommage à Ruysbroek l'admirable" GEDC0002.JPG(photo 1), une grande toile de 1959 (130 x 195), vous entraîne avec force dans le tourbillon d'une nuée rose émergeant des ténèbres et qui tente de s'échapper dans un univers qu'on imagine sans limite. Tout au long de l'exposition cette puissance d'attraction ne quittera pas le spectateur.

La construction de la "Dédicace à C.D. Friedrich" (photo 2)BENRATH_PORTROYAL_CHARTES_0116.jpg, un petit tableau de 1964 (65 x (54) n'est pas loin de celle du "Moine au bord de la mer". Un horizon débordant le cadre partage l'espace en deux parties. Dans le bas très sombre une énergie lumineuse irradie de deux cocons pris dans des filaments bleux et jaunes, vie qui chercherait à percer alentour. Dans le haut une lumière émerge des profondeurs, unifie les ocres et les verts et les tient en équilibre sous un mince horizon noir.

Les noeuds qui palpitent dans le bas de la série "L'exporation de l'air" se défont peu à peu pour aboutir à des oeuvres comme "Capitale de la douleur" de 1969 (photo 3)BENRATH_PORTROYAL_CHARTES_0081.jpg où, dans un mouvement ascendant, de larges stries horizontales font se chevaucher le noir, le bleu, l'ocre et le blanc. Chaque éléments est infiltré par les autres et leur partage ne se fait pas sans tumulte. Le beauté des couleurs, leurs nuances, leur raffinement et leur puissance n'est pas exempte d'une grande sensualité. Le peinture de Benrath s'adresse directement aux sens ; comment ne pas ressentir physiquement la souffrance exprimée ici !

Puis les lignes vont se défaire pour se transformer en nuées de couleur. Dans le bas de "Sans titre" de 1978 (photo 4)BENRATH_PORTROYAL_CHARTES_0102.jpg un nuage mauve émerge d'un néant noir, se diffuse lentement, en rencontre un bleu, l'épouse et le repousse dans le noir qu'on devine dans le haut du tableau.

P0lus tard la ligne d'horizon, au delà de laquelle la couleur se transforme, est souvent placée très haut. Plusieurs exemple de la série "Mes Archipels" sont ici présents : "Diotima" (1987) "Si par delà la distance" (1989). L'espace s'y déploie sans fin et le spectateur, pris de vertige, se laisse emporter par ces lointains indéterminés. Dans "Inséparablement disparait le jour avec la nuit" (photo 5)GEDC0005.JPG, 1991 (120 x 120) un orange rompu sort de l'ombre pour devenir peu à peu lumineux. Il se dissout dans une bande horizontale jaune aux contours incertains dont le haut s'évanouit dans un horizon gris qui lui-même disparait dans une vapeur blanche semblable à une buée. Oui la nuit et le jour sont indissolublement liés et tout n'est qu'un "éternel retour". On retrouve encore ici ce combat de l'ombre et de la lumière, dualité présente tout au long de son oeuvre.

Puis cet horizon disparaît complètement. Il est parfois remplacé par une ligne estampée dans la couleur "Titre manquant" BENRATH_PORTROYAL_CHARTES_0096.jpg(photo 6)  1998 (120 x 120), "Saturation", 1999, (120 x 120). Tableaux qu'il voulait disait-il "libérés de toute accroche, de tout contraste, sans commencement ni fin, des flux de couleurs où circulent les sensations, où bat le coeur et où germe l'émotion". Dans le grand "diptyque" bleu et beige de 2002 (200 x 160) qui clôt l'exposition un rectangle est incisé dans le panneau de droite ; serait-ce une fenêtre ouverte vers l'invisible ?

Comme le Musée National de Port Royal des Champs où se tient parallèlement une expositions sur les 10 dernières années du travail de F. Benrath (voir ci-dessous l'article "Benrath à Port Royal" par Sylvie), le splendide Monastère Royal de Brou, avec son église gothique, sa succession de cloîtres, ses salles voûtées où se tient cette rétrospective, exalte l'intériorité et spiritualité de cette peinture.

Complétées par l'exposition parisienne qui se tient actuellement à la Galerie "L'Or du temps", 25 rue de l'Echaudé, 75006-Paris), espérons que cette série de manifestations de l'été 2011 autour de l'oeuvre de ce peintre exceptionnel permettra à un plus large public de le connaître et de prendre conscience de son importance.

Frédéricd Benrath Couleurs d'infini - Monastère Royal de Brou - 63 bd de Brou - 01000-Bourg en Bresse (04 74 22 83 83). Du 18 juin au 18 septembre 2011. Ouvert tous les jours de 9 h à 18 h

08/05/2011

Frédéric Benrath à Port Royal des Champs (par Sylvie)

 

BENRATH_PORTROYAL_CHARTES_0049 (rouge Ainsi la nuit).jpgEn préambule à l'exposition de Frédéric Benrath -de son vrai nom Philippe Gérard (1930-2007) à Port Royal des Champs, trois oeuvres (huiles sur toile de 80x80cm) s'inscrivent en solitaires, au premier étage, dans l'univers muséal du XVII ème siècle fait de portraits et de scènes de la vie abbatiale. La surprise est grande mais il y a tant de dépouillement dans ces monochromes ou pseudo-monochromes impalpables que leur présence apparait comme une évidence dans ce haut-lieu de spiritualité janséniste avec lequel Benrath se sentait tant d'affinités.Ainsi la nuit ,2004 (photo 1)) titre d'un quatuor du compositeur Henri Dutilleux dont il était un fervent admirateur,se déploie en rouge frémissant, Petite suite des Hespérides (2001) et Sans titre (1999), en face, nous emportent, loin du tangible, dans une abstraction transparente, aérienne, que le format carré humanise et dont la proximité révèle en douceur les nuances et les multiples directions de la brosse.                                                                                 

 Il n'en n'a pas toujours été ainsi. Classé à se débuts dans les années 50 comme nuagiste, mouvement qui regroupa entre autres René Duvillier, René Laubiès, Marcelle Loubchansky..., Frédéric Benrath s'est peu à peu libéré des gestes nerveux et des effets lumineux  du romantisme allemand dont il était imprégné, et d'une certaine sensualité propre à l'art occidental, pour aller vers un vide actif, un espace poétique.           

L'exposition de Port-Royal présente 23 oeuvres des dernières années (F.B. est mort accidentellement en2007),période d'épurement apaisé,tout en intériorité.                                                                                                                  P1020161 5 panneaux verticaux Benrath.JPG Au deuxième étage, dans la salle au plafond bas, au volume tassé par les poutres et le carrelage, les 5 grandes huiles sur toile verticales Sans titre,2002- 2003, 200x80cm (photo 2) aimantent le regard comme des meurtrières vers un improbable infini, sans fond, plein d'incertitude mais vibrant de couleurs et de modulations. Elles donnent une idée du constant travail de l'artiste sur la couleur et la lumière et son évolution vers le grand format. Quel jaune somptueux ! Benrath aurait'il trouvé chez le Pérugin ou Philippe de Champaigne des modèles de coloristes ?

Benrath, diptyque Sans Titre 2002 (2) 08-05-2011 15;23;13.jpg Cet accrochage en série prépare assez bien le néophyte aux diptyques et triptyques qui suivent. La jonction réelle ou simulée par un trait perpétue le principe de répétition qui peut tout aussi bien jouer sur les antagonismes chromatiques que sur leur fusion. Benrath s'est toujours refusé à une conception a priori de ses polyptyques, chaque élément se devant d'être valable en lui-même. Il ne s'agit pas d'histoires racontées en plusieurs éléments, c'est un fait plastique qui force le spectateur à combiner différentes lectures d'un seul coup, verticale, horizontale ou d'ensemble. En quelque sorte, à faire cohabiter des contradictions. Sans titre, 2002, 200x120cm (photo 3) est un carré sur un rectangle aux valeurs proches, qui n'est pas sans rappeler les espaces colorés de Rothko et son inspiration nietzchéenne. La terre disparait au profit de la nuit - un tiers de terre et deux tiers de ciel.  Il n'y a plus seulement les jeux de la lumière sur la surface, les nuances dans la peinture et les traces de la gestuelle pour que la charge émotionnelle opère. Il y a cette rupture qui créé contraste et dissonnance. Reprise de souffle qui, comme chez Dutilleux, orchestre la mélodie par la contiguité des sections.                 Benrath, Mes hautes solitudes 2003. 16-04-2011 11;43;44.jpg                                                                                                            

On retrouve cet élan, dans Mes hautes solitudes, 2002, huile sur toile, 200x160cm (photo 4), fusion de deux verticales grises à la recherche, semble-t-il, d'une sagesse, d'une élévation, proche de celle de Pascal et des Solitaires en ces lieux mêmes. La ligne de jonction, comme le zip de Barnett Newman, ne divise pas, elle unifie. Et les deux éléments, en ne s'opposant pas, nous procurent "un sentiment d'élargissement de l'espace et du temps". Pourquoi tant de gris chez Benrath, direz-vous? Ce sont des couleurs indéfinissables, nées de mélanges faits par le peintre, couleurs incertaines d'où émerge la lumière. " Ma quête du gris,disait-il , n'exclut nullement la sous-jacence des autres couleurs et leur effacement dans le gris originel...le gris pour nommer tout ce qui devient et tout ce qui meurt...lieu de toutes les germinations, de tous les possibles..."                                                                               

P1020111 tryptyque horiz gris-noir-gris Benrath.JPGDe l'ensemble d' oeuvres en présence j'en signalerai une autre qui m'a particulièrement  enthousiasmée. Le Noir de l'étoile, 2004, 320x120cm (photo 5) est un large triptyque horizontal  où le noir central éclate et diffuse sa lumière bleutée sur les panneaux adjacents, à peine plus clairs. Il ne nous absorbe pas dans sa profondeur, il rayonne comme une présence dans l'absence.Oeuvre imphotographiable,hélas, il faut aller la voir pour sentir et comprendre le dépassement de l'humain que Frédéric Benrath souhaitait atteindre par sa peinture, tendue vers le sublime. Et de fait, il émane de ses oeuvres un sentiment de méditation et de recueillement qui pousse au silence, à la contemplation de ce qui pourrait bien être la puissance des éléments, les mouvements de l'âme et l'expression esthétique du spirituel.

Frédéric Benrath et Port Royal, ses dernières oeuvres, Musée national de Port Royal des Champs - 78114 - Magny les Hameaux. 01 39 30 72 72.Tous les jours sauf le mardi, de 10h30 à 12h30 et de 14h à 18h en semaine et de 10h30 à 18h le week-end. Jusqu'au 21 août 2011.

15:43 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (3)

17/04/2011

DADO (par Régine)

Né en 1933 au Monténégro, Dado est mort il y a quelques mois. Si en France sa disparition est passée presque inaperçue, des funérailles nationales ont été célébrées dans son pays. La galerie Jeanne Bucher répare actuellement cet oubli par une exposition réunissant trois grands triptyques, des dessins et des collages.

Le lien qui unit la vie et la mort, le rêve (ou plutôt le cauchemar) et la réalité, la fusion des règnes minéral, végétal et animal ont rarement été représentés de façon plus saisissante. Il faut dépasser un premier état de stupéfaction et de choc pour oser regarder ces toiles en face ; en effet, avant de les voir, l'oeil les subit. Certes, le monde qu'on a sous les yeux est irréel, mais il renvoie à toutes les horreurs dont l'hisoitre humaine est jonchée et nous met au coeur d'une humanité tour à tour souffrante et torturante. Passée cette secousse, il ne faut plus cesser de regarder, regarder encore et encore pour ne rien perdre de ce fourmillement de détails, de cet engendrement de formes, de leur agencement, de la finesse des filaments qui enserrent souvent ce monde grouillant. Ces espaces insoutenabls sont paradoxalement exaltés par une palette de couleur raffinées qui, telles une buée, se seraient déposées sur eux.

Dans le triptyque intitulé Bowery et qui date de 1975 (195 x 450) les deux tiers supérieurs des trois toiles qui le composent sont occupés par un ciel bleu lavande, vide, lavé, tandis que dans le tiers inférieur, baignant dans la même atmosphère, des êtres sont voués à la dévoration, à la transformation et à la décomposition. Dans le panneau de gauche par exemple GEDC0001.JPG(photo 1) un animal, sorte de rat, bouche grande ouverte, accroupi, menace de ses crocs un personnage mi homme mi chien qui lève un bras à moitié rougé. Ce qui pourrait être une tête humaine roule dans le bas de la toile. Dans celui du centreGEDC0003.JPG (photo 2), de l'oreille du personnage plié en deux (vieillard ou singe) jaillit une antenne ou un membre dressé. Dans le panneau de droite, c'est la fuite, deux créatures, yeux écarquillés et terrifiés, bouches hurlantes, se ruent sur la droite laissant derrière eux des corps hybrides et mutilés GEDC0002.JPG(photo 3). Un grillage délabré et des restes de bâtiments servent de fond à cette scène apocalyptique. Son irréalité et le contraste entre la sérénité du ciel et l'horreur de la représentation nous permettent de maintenir une distance tout en renforçanht la force du propos.

Dans Le Boucher de St NicolasGEDC0009.JPG (photo 4), un immense collage sur toile (207 x 185), des morceaux de corps sont volatilisés dans un espace limité par un plancher orange et un mur gris foncé. Impossible d'échapper au regard à la fois féroce et narquois du pantin allongé au centre. Il nous rend à la fois spectateur et complice de cette scène.

Du panneau de gauche du triptyque intitulé Boukoko (162 x 454), baignant un univers bleuté, le visage d'un monstre appartenant encore à l'espèce humaine jaillit GEDC0007.JPG(photo 5). Il nous regarde, bouche ouverte ; son nez démesurément allongé, s'est transformé en sexe en érection. Une sexualité brutale et puissante hante la plupart de ces toiles. Mais ces scènes ne sont fragmentées qu'en apparence. Dans ces espaces complexes, unifiés par la couleur, où verticales et horizontales se répondent, chaque détail a son importance et fait partie de l'ensemble. Oui, Dado a une formidable maîtrise de son métier de peintre.

L'univers de ces toiles s'enracinent clairement dans l'histoire personnelle de Dado qui, enfant, a vécu les atrocités de la dernière guerre dans les Balkans, mais elles sont aussi de magnifiques morceaux de peinture. Nul mieux que Bernard Noël n'a su trouver les mots pour le dire : "Viande picturale tantôt charnue, tantôt aérienne, cette "viande" aux multiples avatars c'est la peinture. La peinture de Dado est viandeuse et non pas esthétique, l'imagze ne dépeint pas du massage du charnel, du pantelan, elle en contient."

Ce peintre est aussi un visionnaire de la trempe de Gérôme Bosch et sa peinture nous renvoie à tous les massacres contemporains.

Hommage à Miodrag Djuric, Dado. Galerie Jeanne Bucher, 53 rue de Seine, 75006-Paris (01 44 41 69 65) du mardi au vendredi de 10 h à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h jusqu'au 14 mai.

25/03/2011

François MORELLET (par Régine)

Dans le paysage de l'art contemporain, il est bien rare d'éprouver un plaisir aussi jubilatoire que celui que procure l'exposition de François Morellet au Centre Pompidou. A la fois sensible et concrète, fantaisiste et maîtrisée, rigoureuse et décalée, mentale et physique, elle stimule l'intellect et les sens.

François Morellet est un jeune homme de 85 ans qui n'a rien perdu de sa créativité et de son ironie. Pour cette exposition, plutôt qu'une grande rétrospective, il a préféré se focaliser sur ses installations et en "réinstaller" un certain nombre créées entre 1960 et aujourd'hui. Prolongeant son travail de peintre elles sont, dit-il "des mises en place éphémères d'éléments légers disposés différemment selon l'architecture de chaque lieu d'exposition". Réinstallées elles s'adaptent chaque fois à leur nouveau lieu et ne renaissent donc jamais de façon absolument identique. Les matériaux qu'utilise Morellet pour les réaliser sont très variés : tubes d'aluminium, poûtres de bois, ruban adhésif, avec une grande prédilection pour les tubes de néon.

En réaction contre l'Abstraction lyrique française et l'Expressionisme abstrait américain des années 1950/1960, François Morellet alors membres du G.R.A.V. (Groupe de Recherche d'Art Visuel) a éliminé de son oeuvre toute subjectivité. Fort de l'idée duchampienne décrétant "c'est le regardeur qui fait l'oeuvre", il a mis au point des dispositifs qui sollicitent notre participation. Certains mettent en cause nos habitudes de vision. Telle "Répartition aléatoire de 40.000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d'un annuaire de téléphone, 50% de bleu, 50% de rouge" qui nous plonge dans un univers où l'intensité égale des deux couleurs nous fait perdre tout repère et nous amène à confondre fond et forme, base de notre perception de l'art. "Reflets dans l'eau déformés par le spectateur" de 1964GEDC0125.JPG (photo n° 1) est une oeuvre à la fois toute simple et poétique. Une grille orthogonale faite de tubes de néon blanc suspendue au plafond se reflète dans l'eau noire d'un bac posé au sol. Quand l'eau bouge le reflet de la grille se déforme pour donner des figures mouvantes et toujours différentes. Cette instabilité déjoue la perception fixe que nous avons d'ordinaire des oeuvres d'art. Avec "Delacroix défiguré (La mort de Sardanapal)" (1989) GEDC0128.JPG(photo 2) et "Picasso défiguré (Les demoiselles d'Avignon)" (2011)(photo 3)GEDC0110.JPG, l'artiste revisite avec humour ces deux chefs d'oeuvre. En remplaçant les personnage par des toiles blanches qu'il a accrochées sur un mur blanc et en respectant scrupuleusement leur organisation d'origine, il nous offre le plaisir de reconstituer mentalement ces deux tableaux.

D'autres oeuvres font travailler l'imaginaire, telle celle, faite de rubans adhésifs noirs, installée dès l'entrée et intitulée "2 trames de parallèles inclinées à 30°et 40° sur 3 murs". (1977-2009) (photo 4) GEDC0124.JPGLeur faible différence d'inclination conduit ces lignes tantôt à se croiser, tantôt à être quasiment parallèles. On les suit du regard, on les prolonge mentalement en dehors des murs et on les imagine se croisant sous le plancher, sous le plafond et réapparaître indéfiniment. Varini n'et pas loin. Cet artiste suisse, né en 1952, dont le travail évolue aussi avec l'espace architectural, se différencie cependant de son aîné en définissant un point de vue à partir duquel son travail prend forme.

Les tubes de néon permettent à Morellet d'utiliser la source lumineuse elle-même comme matériau plastique. Avec eux il va réaliser des oeuvres qui, malgré un semblant de désordre révèle, à qui sait observer, un ordre logique.

Avec "No end neon" (1990) (photo 5)GEDC0111.JPG dont le titre est un palindrome (forme linguistique chère à Morellet), celui-ci a disposé en quinconce, du sol au plafond, des tubes de néon bleus sur des lignes parallèles dessinées par leurs fils électriques ; dans "Néons by accident" (2003),(photo 6)GEDC0109.JPG il a distribué de façon apparemment aléatoire 16 arcs de tubes de néon rouge sur les murs et le sol. L'impression n'aurait ni cette puissance ni cette beauté si une organisation précise n'orchestrait pas la magnifique et spectaculaire "Avalanche" de 1996 (photo 7)GEDC0112.JPG. 36 tubes de néon bleu de 2m de longueur, suspendus au quadrillage du plafond par leur propre cable électrique se retrouvent plus ou moins inclinés dans toutes les directions à mesure qu'il touchent le sol.

Les systèmes sous-jacent très élaborés, oébissant à des calculs précis, sont plus ressentis que compris. Ils donnent à ces installations un rythme, une vitalité joyeuse et une grande beauté.

Morellet adore créer un trouble dans la géométrie. Pour complémentaire"Geometree n° 5 Arc de cercle complémentaire" de 1983, (photo 8)GEDC0108.JPG  il a imaginé la continuité d'une ligne entre une branche d'arbre courbe posée sur le sol et un cercle sur le mur raccordant les deux extrémités de la branche. Hasard et détermination président à cette oeuvre pleine de poésie.

Il serait possible de continuer ainsi à parler d'autres installations, tout aussi stimulantes, mais il est préférable d'aller les voir sur place. L'exposition est à la fois une fête et une expérience visuelle et intellectuelle ; il serait dommage de se priver de ce plaisir.

 

François Morellet - "Réinstallation". Centre Pompidou, tous les jour sans mardi de 11 h à 21 h. Nocturne le jeudi jusqu'à 23 h. Jusqu'au 4 juillet.

01/03/2011

Du Zhenjun et la tour de Babel. (par Sylvie)

Quelles images cataclysmiques  nous jette à la figure Du Zhenjun, à la galerie RX!  Des photomontages sur le thème mythique de "La tour de Babel" revu et corrigé par un artiste chinois de la cinquantaine, bien de son temps. Un visionnaire pessimiste ?

Que nous dit la Bible à ce sujet ?  Babylone: première ville construite après le déluge. Dans cet âge d'or de la paix initiale, l'humanité entière louait Dieu en une seule et même langue. Mais Nemrod, descendant de Noé et ambitieux roi de Mésopotamie, voulut se faire un nom et bâtir une tour allant jusqu'au ciel. Pour le punir de sa présomption, Dieu dispersa les hommes sur la terre et leur donna des langages différents afin qu'ils ne se comprennent plus.

Il existe deux interprétations picturales fameuses, toutes deux flammandes, de ce mythe. L'une de Bruegel l'Ancien  et une autre de Lucas Van Valckenborgh, délicieux petit tableau qu'on aurait tort d'ignorer au Louvre. Elles datent du XVI ème siècle et inspirent plutôt de la sérénité, comme un hommage à la paix terrestre d'avant et au travail des hommes plus que la condamnation de la  folie de l'un d'entre eux dont la figuration  en bas des tableaux  souligne le dérisoire de l'entreprise autant que l'arrogance de l'initiateur.

 Du Zhenjun transpose le mythe à notre époque en photos de grands formats, dans une vision tragique du monde moderne où la surpopulation, l'urbanisation intensive et l'opacité de l'air ont remplacé les paysages pastoraux et limpides. Demeure, par delà le temps, l'image d'un projet jamais définitivement abouti. A moitié construit par les hommes ou à moitié détruit par Dieu ?     Après dessin préparatoire Du Zhenjun travaille en équipe, utilisant les bases de données planétaires de l'internet. Le résultat est un montage d'innombrables fragments d'images hétéroclites, coupées de leur contexte mais reconnaissables, où s'interfèrent les épisodes les plus ordinaires ou les plus dramatiques du monde contemporain offertes par les médias. 

Old_Europe Du Zhenjun.jpgOld Europe (c.print 160x120cm, 2010) montre une tour hexagonale (un ziggourat) aux arcades empilées comme autant de témoignages du passé et que surplombent un Parthénon et des colonnes antiques, toutes choses bien nostalgiques. Autour, la nature est absente, il n'y a que constructions, monuments, ponts ou immeubles. La tour Eiffel y a sa place, très loin, sous un ciel gris, nuageux. Dans le très vaste premier plan est massée une foule grouillante -elle rappelle les foules chinoises -, arborant toutes sortes de calicots revendicatifs en plusieurs langues, climat, retraites, droits des femmes immigrées...On remarque la police casquée, des fumées et des véhicules en flammes, seule note de couleur chaude par laquelle le regard est aimanté. Partout ailleurs le noir et un blanc fluorescent, le glacis photographique, font vibrer l'atmosphère. La violence de la scène, fait presque oublier l'absurdité de la tour. Comme si la colère des hommes - unis malgré leur différences de langues - avait remplacé la colère de Dieu.

 Du Zhenjun, the accident..jpgAutre image forte, The accident, ( c print,160x120, 2010). C'est tout un monde qui s'écroule sous la folie de l'humanité entière. Les hommes s'entassent  au dépens des uns et des autres. Entrechoc des individus, des véhicules, des constructions, des nuages. Seule reste étale la surface de l'eau. Stagnante, elle ne prédit rien de bon.  L'ambition démesurée d'un seul ou l'abération d'un système n' engendréraient-elles que le malheur de tous?                                                             L'artiste pose la question de l'avenir de notre société. Ses images, issues des technologies nouvelles aux limites encore inconnues, reflètent une peur de la mondialisation et de l'uniformisation des cultures. A reprendre les photos du crash du 11 septembre à New-York, fut-ce dans un rendu ludique, Du Zhenjun semble nous redire la nécessité de se parler, de se comprendre pour réaliser de grands projets.

 Du Zhenjun, "la tour de Babel", galerie RX, 6 avenue delcassé, 75008 Paris. 01 45 63 18 78. Jusqu'au 19 mars 2011.

13:00 Publié dans photo | Lien permanent | Commentaires (2)

14/02/2011

Antoni Tapiès (par Régine)

Pourquoi, sans en avoir cerné la raison, ai-je toujours été fascinée par les oeuvres de Tapiès ? Leur vitalité souffrante, leur impureté, leur liberté, leur vigueur, leur médium qui s'adresse autant à la main qu'à la vue, en sont les raisons qui me viennent spontanément à l'esprit ; mais encore ?

L'examen de quelques tableaux figurant dans l'exposition qui se tient actuellement à la Galerie Lelong me permettra peut-être de répondre de façon plus précise à cette interrogation. Tapiès a 87 ans et ne s'en cache pas. La première page du catalogue de l'exposition le montre devant une de ses toiles récentes. Il est assis sur un tabouret, tassé, appuyé sur une canne et nous regarde. Les oeuvres exposées datent des trois dernières années. Impossible donc de voir cette exposition sans avoir à l'esprit qu'elles sont le fait d'un homme âgé. 

Cos Lligat de 2010 est un collage sur bois de 170 x 200 cm (photo 1)GEDC0041.JPG. Sur un fond sombre dans sa partie inférieure, légèrement beige dans sa partie supérieure, est collé un corps de femme étendu horizontalement. Le matériau dont il est fait - sans doute un mélange de sable, de vernis, de poudre de marbre et de colle - est riche, épais, vivant ; sa couleur est belle et sa douceur invite au toucher. Mais ce corps est aplati et n'a ni tête, ni jambes ; à leur place la matière est labourée, griffée, profondément entaillée. De son cou s'échappe un flot de cheveux rapidement griffonnés, son bras droit est à peine esquissé. Ses seins sont des creux, son thorax est enserré de bandelettes qui s'enfoncent douloureusement dans sa chair et la ligote. Une touffe de cheveux figure le pubis. Deux signes bombés sur le fond la domine : une croix et une sorte de V.

Offert et interdit, torturé et sensuel, c'est la vision hallucinée d'un corps souffrant. L'artiste le creuse-t-il ainsi pour tenter d'en retrouver la vérité cachée ? "Tout tableau de Tapiès est une plaie : ouverture par laquelle se fait l'expérience du monde " nous dit Pierre Wat dans son introduction au catalogue. L'artiste détruit l'image idéalisée du corps de la femme si présent dans la peinture occidentale et la publicité ; c'est contre cette représentation, filtre qui s'interpose entre nous et la réalité, qu'il construit cette image non médiatisée d'un corps de femme, abîmé par la vie. Les liens qui la ligotent ne seraient-ils pas aussi pour Tapiès, le signe de l'impossibilité pour lui dorénavant d'avoir accès à un corps de femme ?

Capçal (2010) est une peinture sur toile de 130 x 162 cm (photo 2)GEDC0040.JPG. Directement sur la toile brute est peint frontalement un canapé. Y gisent quelques vestiges difficiles identifier : débris de corps ou vêtements ? Seul un pied qui dépasse à gauche est reconnaissable. Au centre, au dessus du dossier, une croix, signe polysémique cher à Tapiès ; enfin un glaive traverse le siège de part en part, épée de Damoclès prête à trancher la vie et la lumière ? Dans le bas du tableau, quelques signes mathématiques séparés par le signe + ont été hâtivement inscrits en blanc. Sur ce canapé d'un noir brun, sont peints ou plutôt bombés d'un blanc éclatant la croix, le siège et la lance du glaive. Son rayonnement donne une vibration et une grande énergie à l'ensemble.

L'intensité de la présence de ce "capçal" (canapé en catalan) me rappelle une réflexion de l'artiste qui disait à peu près ceci : lorsque je vois une chaise, je pense à l'arbre qu'il a fallu abatre pour la faire, à l'homme qui en a fait le dessin, à l'artisan qui l'a réalisée et au nombre de personnes qui s'y sont assises.

La réalité est beaucoup plus complexe que ce que nous voyons et il et impossible d'en rendre compte avec la seule représentation de l'objet. Ainsi, dans ce tableau des signes disparates voisinent : il y a le canapé, un pied, peut-être une jambe, une épée, une croix, des signes mathématiques, et une lumière phosphorescente qui agit comme une aura sur l'ensemble. Autant de rapprochements qui questionnent le spectateur, l'obligent à voir au delà de la réalité et élargissent sa perception. Peint frontalement et sans ombre ce canapé et à la fois reconnaissable et autre chose qu'une représentation.

Une troisième oeuvre, peut être la plus simple et la plus touchante, s'appelle A.T. C'est un collage qui date de 2010 aussi et mesure 97 x 130 cm. (photo 3)GEDC0046.JPG. Sur un fond figurant une plage dont le medium reprend la couleur et la texture, négligemment abandonnés deux morceaux de tissus bruns encadrent les initiales A T hâtivement tracées dans le sable humide et surmontant quelques signes illisibles. Antoni Tapiès nous parle donc ici de lui, de la fragilité de la vie, de sa fin prochaine ; mais en parlant de lui, il s'adresse à nous et nous interpelle sur notre propre fragilité et sur notre propre fin.

Peinture d'homme âgé ? Certainement. Mais non peinture d'homme affaibli. Sa peinture ne cherche pas à représenter ce que nous voyons qui n'est souvent que convention et habitude, mais à imposer une réalité bien plus authentique.

Galerie LELONG - 13, rue de Téhéran, 75008-Paris (01 45 63 13 19) : Antoni Tapiès - Nouvelles peintures. du 3 février au 2 avril. Ouvert du mardi au vendredi de 10 h 30 à 18 h ; le samedi de 14 h à 18 h 30.

 

20/01/2011

Ecritures illisibles (par Sylvie)

L' enclave est dans le pré-carré réservé aux artistes-femmes du Musée de l'Art Moderne, au Centre Pompidou à Paris. Y sont réunies quelques oeuvres de petit format sous le titre "Ecritures illisibles". Dans un premier temps, elles portent à croire qu'il s'agit d'exercices d'écriture ou de quelques codex inconnus. Roland Barthes, dans les années 60, avait eu le mot juste à leur sujet. ce sont effectivement des "écritures illisibles", des simulacres sans contenu linguistique et sémantique mais au fort pouvoir visuel.                  

Ces graphies minuscules occupent l'espace du papier avec une régularité presque géométrique semblable à la mise en page de journaux ou de livres. Elles font oeuvre de communication sans rien communiquer.  L'organisation propre à l'écriture alphabétique est respecté mais le texte est devenu image, une image abstraite, et le mot, matériau de l'oeuvre. Il y a du jeu dans ces textes à résonnances conceptuelles. Puisque la littérature a laissé la place aux arts plastiques, on ne lit pas , on regarde. C'est très beau, très intimiste et attachant jusqu'à faire oublier le côté parfois provocateur.

GEDC0022 Dermisache journal.JPG Diario n°1, 1972, de Mirtha Dermisache se présente comme la double page d'un journal en noir et blanc, avec de gros titres , des colonnes de texte, du lache et du serré. Tout est parfaitement organisé et graphiquement équilibré. Pourquoi copier la presse ?  Mirtha Dermisache est argentine (née en 1940) et pratique ce type de travail depuis les années 70. Elle prône la nécessité d'un art-action, art de résistance et d'insubordination mêlant corps et politique. Le pseudo journal renvoie probablement à la désinformation de la presse locale de l'époque. A copier la présentation, l'artiste marque  une volonté d'occulter un contenu et d'entrer elle même en écriture. Le résultat est plus construit que l'écriture automatique des Surréalistes qui donnaient libre cours à leur inconscient (voir Max Ernst ou Dotremont) et, derrière la maquette se profile l'idée de message, celui du refus. Une illisibilité de départ à rapprocher de celle à posteriori de Pierre Buraglio. Dans la page d'agenda de "Now the time" il parait avoir voulu effacer sa vie en rayant son emploi du temps.     

GEDC0013 Blank.JPGLes 9 pages des "Eigenschriften" (Ecritures pour soi), pastel sur papier, 1969, d'Irma Blank, argentine elle aussi (née en 1934), participent de la même autocensure et de la même volonté d'affirmer sa position." Ecriture du silence et du néant qui nie et accorde tout". Les signes, petits bâtons perçus comme roses bien qu'ils soient faits d'une juxtaposition de rouge et de bleu, sont disposés de façon conventionnelle propre à la temporalité. Serrés, ils s'alignent sans ponctuation, comme une intarrissable logorée ou, peut-être, avec la densité d'un exercice spirituel. Et couvrent 9 pages. On pense à la "Peinture, écriture rose" de Hantaï qui recopiait à l'encre colorée, les uns sur les autres, les textes sacrés  les rendant ainsi illisibles (l'horreur du vide) mais d'une grande beauté plastique. Aussi peu élaborés que des signes primordiaux, d'avant la langue, les écritures d'Irma Blank inscrivent, par le biais du geste, un texte- image, inutile certes mais chargé d'allusions.

Beaubourg, Ecrit illis 006 P. Bloch.jpgLes écritures de Pierrette Bloch (née à Paris en 1928) nous rappellent davantage celles d'Henri Michaux ou les calligraphies chinoises, on y sent la pression de la main et les signes y sont plus individualisés. Pierrette Bloch décline à l'infini le point ou le trait. Plus ou moins gros, plus ou moins espacés, ces formes simples, abstraites, alignées, débouchent sur une composition à la fois rigoureuse et fantaisiste, un travail sur l'espace, le temps et le mouvement infini, un mystérieux murmure extrèmement poétique. La Ligne de papier, encre sur papier, 2002, qui figure ici, témoigne, dans sa rigueur, d'un attachement aux matériaux pauvres, aux subtiles variations du noir et blanc que permet l'encre de Chine, et au déploiement répétitif du geste qui donne rythme fluidité et légèreté.                                                           GEDC0010 P. Bloch.JPGSi vous avez été comme moi infiniment GEDC0006 P. Block, Crin.JPGséduits par ce travail - et il y a là d'autres exemples -, courrez à la galerie Karsten Greve voir le parcours rétrospectif de l'artiste et, en particulier les lignes en crin de cheval (2002) légères comme des notes de musique sur une portée et un somptueux tissage en lacet de coton (1974). Comme quoi le latin dit vrai:  texte ou texture l'origine est la même.

Ecritures illisibles, MNAM Centre Pompidou, place Beaubourg,75004 Paris. 01 44 78 12 33. Pierrette Bloch, galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris.01 42 77 19 37, jusqu'au 12 fevrier 2011.

15:10 Publié dans Dessin | Lien permanent | Commentaires (2)

22/12/2010

Alexandre HOLLAN (par Régine)

En parcourant l'exposition d'Alexandre Hollan actuellement à la Galerie Vieille du Temple, et en observant ses oeuvres si "silencieuses" j'ai été surprise d'entendre le bruissement de la vie.

Le travail de cet artiste hongrois, installé en France depuis plus de 40 ans, comporte deux facettes bien différentes mais somme toute complémentaires : des natures mortes et des dessins ou peintures d'arbre. Elles le sont par la façon don il aborde les deux sujets : une attention patiente à la vie des objets et de la nature pour capter ce qui échappe au commun des mortels et pour faire sentir ce qui est à peine tangible, attention qu'accompagne une incessante méditation sur la nature, sur la lumière, sur la peinture.

Il ne parle pas de "Natures mortes" mais de "Vies silencieuses". Qu'essaye-t-il d'y saisir : les échanges imperceptibles qui passent entre quelques objets très simples rassemblés pour l'occasion - pot, cafetière, bouteille - et fruits posés auprès d'eux.

Les tons assourdis, veloutés, la façon dont ils se fondent les uns dans les autres, dont les contours des objets se dissipent laissent à penser qu'il s'agit de pastel. Or il n'en est rien car c'est bien avec l'aquarelle qu'Hollan parvient à donner une telle sensation tactile à la couleur. On pense alors que le papier lui-même à dû faire l'objet d'une lente préparation pour lui permettre d'absorber des couches et des couches de couleur et faire sourdre une lumière qui émane du coeur même des choses.

Oui, les objets qui composent ces "Vies silencieuses" communiquent entre eux par la couleur. Ils se fondent autant les uns avec les autres qu'avec le fond. Ils existent individuellement mais aussi comme faisant partie d'un tout. Si chaque objet garde sa couleur dominante (brun, pourpre, violet) un ton sous-jacent unifie l'ensemble, réveillé parfois par la clarté jaune d'un fruit (photo 1)GEDC0019.JPG. Les contours se défont pour laisser passer une seule sonorité. Ici ce sera le brun (photo 2)GEDC0020.JPG, là le bleu (photo 3GEDC0021.JPG) ou encore l'ocre (photo 4).

GEDC0022.JPG


Les dimensions de cette dernière (82 x 106) donnent aux choses une extraordinaire présence ; elle est comme un "zoom" des formats plus petits accrochés en face d'elle.

Dans cette répétition incessante du même motif on pense bien sûr à Morandi - ils ont d'ailleurs été exposés ensemble en 2001 à Vevey en Suisse - mais si on ressent chez ce dernier le sentiment d'anxiété de ne jamais pouvoir saisir véritablement ce qu'il cherche, la mélancolie dans l'oeuvre d'Hollan est d'un autre ordre. Les objets qu'il peint sont usagés ou rouillés, les fruits sont mûrs Il entre en résonance avec eux pour capter la lumière qui surgit de la beauté de leur usure, de leur mûrissement. En nommant "Vies silencieuses" ses natures mortes il nous invite à regarder le temps qui imperceptiblement passe et change toute chose.

Son attitude n'est pas différente devant les arbres, dont les dessins et les peintures forment la 2ème partie de cette exposition. Les dessins sont rarement isolés (photo 5)GEDC0028.JPG
, mais réunis par 2, 4 6 ou 8 GEDC0023.JPG
(photo 6 et 7)GEDC0030.JPG
. Il nous montre ainsi simultanément les multiples perceptions et sensations qui le traversent devant le même sujet. Cela donne lieu à un tracé qui ressemble à un fin réseau sanguin irriguant les ramures, à un brouillard qui se dissout et frémit dans l'air, ou à un simple signe. Suivre ainsi les étapes qui sont l'image d'une succession d'états intérieurs est extrêmement émouvant.

Sur le diptyque au mur se déploie avec majesté un grand arbre très noir peint à l'acrylique (photo 8)GEDC0024.JPG
. Ici, comme à l'accoutumée, Hollan ne peint qu'à partir du haut du tronc, là d'où part la ramure ; c'est le rapport de celle-ci avec l'air environnant qui l'intéresse. Celui-ci circule entre le blanc de la toile et le noir profond des branches imposant à leur déploiement une absolue présence. Pour Hollan "les arbres sont des êtres et il les appréhende comme tel" dit Yves Bonnefoy.

Une belle vidéo montrant l'artiste au travail permet de visualiser sa démarche et de mieux se rendre compte de ce que j'ai tenté d'expliquer ici.

Mais laissons lui le dernier mot qu'on trouve dans le joli catalogue réalisé par la Galerie Vieille du Temple et Pagina d'Arte : "Il y a une force franche, immédiate qui s'affirme dans chaque mouvement de feuillage et qui affirme une résistance dans le cosmos où tout le reste bouge. Cette affirmation forte, tendue, je la reconnais, je l'aime (en dessinant au pinceau noir par exemple, ou avec les traits fulgurants au fusain".

Alexandre Hollan - Arbres - Vies silencieuses - du 2 décembre 2010  au 29 janvier 2011

Galerie Vieille du Temple 23 rue Vieille du Temple, 75004-Paris (01 40 29 97 52). Du mardi au samedi du 14 h à 19 h.

 

09:48 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0)

10/12/2010

Georges Rousse (par Sylvie).

Dans les gigantesques volumes intérieurs vides photographiés par Georges Rousse le regard est happé et pris de vertige. Et mon impression a été la même cette fois encore devant les oeuvres exposées aux galeries RX et Putman.. Pourquoi ces espaces spectaculaires par leur taille, le déséquilibre qu'ils établissent et le tragique qui émane parfois de leur désolation sont-ils si  envoûtants?  Comment expliquer cette poétique de chantier ? .

GEDC0024 G. Rousse par Régine.JPGGEDC0025 Rousse par régine 2.JPGGEDC0018 Rousse par Ré 6.JPGLa galerie RX à Paris présente une dizaine d'oeuvres de grand format et quelques aquarelles préparatoires qui font mieux comprendre ce travail complexe sans en enlever le mystère.                                                                                                   Chasse sur Rhône de 2010 (tirage lambda, 125x160 cm, photo de droite) par exemple, montre l'intérieur d'un bâtiment en pierres apparentes, haut et vide. La diagonale de l'escalier indiquant l'accès à un probable ou ancien étage supérieur et le pilier central, partageant l'image en deux hémisphères, rejoignent les lignes des murs en un point focal au centre.  La lumière pénètre harmonieusement par les différentes ouvertures réparties en éventail. L'impression est, comme toujours chez Rousse, d'espace  et de silence. Le carré bleu, éblouissant et transparent, qui s'inscrit au centre de la pièce semble flotter dans l'espace. Il s'emboite dans le format de l'image, apporte une nouvelle profondeur de champ et revigore le lieu par sa forme géométrique et la dynamique de sa couleur pure.. On oublie la solitude sous-jacente initiale, on oublie le destin sans doute funeste du bâtiment pour se laisser pénétrer par le calme qui s'en dégage. Dans Alpilles de 2010 ( Tirage lambda, 125x160cm, au centre) un volume  rond est introduit dans un autre volume-cage construit dans un troisième. L'image de gauche représente l'aquarelle du projet Vitry 2007 (22x30cm).                                                                                                                                               

Georges Rousse fait oeuvre de photographe plasticien depuis les années 70 (il est né en 1947). En passionné de peinture, de graphisme et surtout d'architecture." L'architecture est la condition première et préalable à mon travail. Sans elle et sans cette mémoire ultime de l'architecture que je souhaite conserver, mon oeuvre n'existerait pas." C'est ainsi qu'il s'exprime. Ajoutons qu'il est, comme les artistes du land art, un grand marcheur aimant découvrir des lieux désafectés, et les donner à voir, transformés.

Comment donc les transforme t'il ? Quel est le trucage? Aucun. Photoshop est-il passé par là ? Non point. Il s'agit d'un long travail artisanal à partir de territoires insolites découverts : repérage dans l'espace du lieu d'introduction  de formes ou de volumes simples découpés à la scie en les situant préalablement à la craie après avoir peint le décor initial et projeté une diapo que l'objectif met à la dimension voulue. La technique de l'anamorphose sur la chambre photographique permet son positionnement et sa reproduction à des dimensions gigantesques qui déjoue la hiérarchie des plans, et donne une vision fictive des lieux.A l'inverse du kaléidoscope qui morcèle, Rousse rassemble les différents espaces peints en une seule image correspondant à son point de vue. Vient le moment le plus fort, selon lui, celui de la prise de vue. Lorsque la photo est faite, le décor est détruit. Reste pour le spectateur cette mystérieuse illusion d'optique d'un espace théatralisé, agrandi, spiritualisé, qui n'est pas sans faire songer à Malévitch.                                                                                                                                              D'autres oeuvres et plusieurs aquarelles préparatoires exposées chez Catherine Putman, spécialiste d'oeuvres sur papier, complètent cette exploration du travail de Georges Rousse.

Georges Rousse, "Architectures", galerie RX, 6 avenue Delcassé, 75008 Paris. 01 45 63 18 78. Jusqu'au 15  janvier 2011.                                                                                                                                                     Georges Rousse "Pérégrinations", galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004 Paris. 01 45 55 23 06. Jusqu'au 15 janvier 2011.

19:00 Publié dans photo | Lien permanent | Commentaires (2)