12.04.2008
Pierre Buraglio rive gauche, rive droite (par Régine)
Le cours de la Seine qui sépare les deux galeries exposant actuellement Pierre Buraglio pourrait figurer le changement et la continuité qui sous-tend tout le travail de cet artiste.
La Galerie Jean Fournier présente une vision rétrospective des oeuvres effectuées entre 1966 et 1997, essentiellement des travaux de manipulation de matériaux récupérés : agrafages, assemblages, masquages pleins ou vides, fenêtres... Peinture et dessin reprennent leurs droits dans la sélection de Marwan Hoss qui couvrent la période 1997-2007.
Dans la diversité de ce travail, on retrouve un même sens du rythme, de la couleur, de l'espace créé entre le monde extérieur et l'oeuvre, cette façon bien particulière de solliciter le regardeur et d'appréhender le temps.
En voici quelques exemples puisés d'abord chez Jean Fournier :
Pour réaliser "Masquages plein" de 1980 (64,5 x 49,5 cm) (photo 1), l'artiste a récupéré des bandes de masquage utilisées dans les ateliers de peinture automobile ; il les a contrecollées, en une pluie de diagonales sur une plaque d'altuglass dont la transprence élimine le fond et rend l'espace actif et mouvant. La scansion des bandes beiges maculées de jaune ou de noir (comme les dièses du clavier d'un piano) insuffle un rythme puissant à la composition et redonne à ces déchets promis à la poubelle une vitalité qui déborde le cadre.
"L'assemblage de paquets de gauloises" de 1982 (47,5 x 52 cm), (photo n° 2), est constitué d'emballages de cigarettes vides bleus et verts, de papier noir, de bandes de masquage et de signalisation. Ils ont été dépliés, défroissés et assemblés par des agraffes, de la colle ou d'autres moyens, morceaux d'une réalité déchue qui, sans cette intervention auraient disparu. De ce sujet qui aurait pu être nostalgique, Buraglio a fait un jeu graphique multicolore et trépidant.
Coexistent ainsi sur une même surface des temps différents : celui de l'action sur ce qui a été récupéré, celui de la mémoire et de l'inéluctable dégradation que le temps fait subir aux choses. En outre, l'organisation en horizontales et diagonales et l'agencement des couleurs, entraînent le spectateur dans une cadence et un temps qui n'ont rien à voir avec du vague à l'âme.
Pour les travaux plus récents présentés rue d'Alger, Buraglio a délaissé la glane pour reprendre crayons et pinceaux, sans toutefois abandonner le maniement de l'agrafeuse. Ses "Dessins d'après" attestent d'un attachement à la peinture de ses prédécesseurs et plusieurs oeuvres témoignent de son goût pour l'architecture, l'art du montage, le jazz et le cinéma. Un artiste complet !
Une constante : la liberté laissée au spectateur pour compléter, imaginer, rêver, se souvenir... "Mon bunker 5" de 2007/2008 (40 x 95 cm) (photo n° 3), enserre, dans l'angle droit d'un cadre de sérigraphie, une petite peinture sur contreplaqué qui, en quelques traits, figure le haut d'un immeuble. Vide, le reste du cadre devient, pour le spectateur, une possibilité en suspens. Ce manque donne au visible sa force et sa présence. Il devient ouverture sur un espace mental beaucoup plus vaste.
Le "16" , le yuka de 2007 (160 x 127 cm) qui clôture l'exposition pourrait résumer bien des aspects de son travail : exploitation d'un fond en contreplaqué usagé, réemploi de dessins détourés, forte présence de détails d'architecture, découpage, à la Matisse, dans la couleur, tout un ensemble construit par agrafages comme autant de flash de mémoire...
Quel talent que de faire coexister dans un espace à deux dimensions toutes sortes de références, d'en exploiter les possibilités plastiques, et de les organiser de telle façon que le résultat final serve de tremplin à l'imaginaire du spectateur.
Buraglio a conquis sa place et affirmé sa personnalité de peintre dans les années 60 au sein de Support-Surface qui s'attachait à redéfinir la peinture et ses constituants. Quarante ans après il poursuit ce même chemin qui n'a pas pris une ride et garde, au contraire toute sa fraîcheur. Le raffinement de la couleur et l'équilibre de la composition contribuent largement à cette réussite.
Galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 (01 42 97 44 00) Métro : Rue du Bac - Oeuvres de 1966 à 1997. Jusqu'au 30 Avril
Galerie Marwan Hoss, 12 rue d'Alger, 75001 (01 42 96 37 96) Métro : Tuileries - Oeuvres de 1998 à 2008. Jusqu'au 30 avril.
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03.04.2008
Les mains d'osier de Kasia Ozga (par Sylvie)
Elles sont rassemblées en clairière près des tennis de la Cité Universitaire, un petit ilôt comme en déterminent d'elles-mêmes certaines plantes ou quelques archaïques menhirs. Ce sont des mains, gigantesques, en osier tressé, qui sortent de terre aussi naturellement que les arbres qui les entourent.
A les voir ainsi, à des degrés divers d'émergence, elles ont l'air vivantes, prêtes à faire apparaître qui une paume, qui un troisième doigt, et, selon l'angle de vue ou les ombres portées, donnant l'illusion de jouer un rôle dans le cadre qui leur est alloué : là soutenir le feuillage comme un tronc multipare, ici servir de dossier au banc de pierre, ou simplement rappeler que l'homme et la nature ne font qu'un. Il y a là de l'enfance et du rêve, c'est extrèmement attachant.
Conçues dans une optique résolument écologiste, ces formes, faites de matériaux naturels éphémères, donc actifs et changeants, établissent un dialogue avec l'environnement et suscitent en chacun de nous une part créative, dynamique et réjouissante. Il y en aura toujours quelques uns pour penser à une noyade mais toutes ces verticales légères et gauches, pleines de vitalité, ont plus à faire avec un cri d'enthousiasme.
"Les mains d'oeuvre" ont été réalisées, dans le cadre des projets-étudiants, avec le soutien des Fonds FIE de Cité Culture. Elles sont signées d'une jeune artiste polonaise, Kasia Ozga, étudiante en philo de l'art à Paris VIII qui exposera cet été en Bretagne avec le collectif d'Etang-d'Art.
Parc de la Cité Universitaire , bd Jourdan, 74014. Jusqu'au 15 avril.
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26.03.2008
Max Wechsler (par Régine)

A la fois ascétiques et énigmatiques, délicates et puissantes les oeuvres de Max Wechsler actuellement exposées à la galerie Guislain - Etats d'art nécessitent de s'y arrêter longuement et de les examiner avec attention. A distance elles sont presque monochromes, de près elles révèlent un travail extraordinairement minutieux.
Grands formats, aux reflets de métal, et petits papiers marouflés, regroupés par deux, trois ou quatre, développent une gamme de noirs et de gris dont il est difficile de dire le véritable médium : pas d'huile, pas d'acrylique, pas de gouache. Les motifs sont des lettres, des fragments de mots indéchiffrables. Or, ces oeuvres ne sont pas peintes mais faites de morceaux de papier imprimé incroyablement travaillés.
Le matériel de base : des pages imprimées et déchirées, une photocopieuse noir et blanc, des ciseaux, de la colle et du liant. Pour les grandes toiles, souvent divisées en trois parties, Wechsler chiffonne le papier et le colle librement sur la surface préparée de la toile jusqu'à ce que celle-ci soit complètement et densément recouverte (photo de gauche). Le tout est revêtu d'une couche de colle qui devient un élément plastique de l'oeuvre par sa présence dure et transparente qui favorise l'éclosion d'infinies nuances.
La photocopie permet aussi toutes sortes de manipulations : reproduire les bribes déchirées, les agrandir ou les réduire, varier les contrastes, flouter le contour des lettres pour arriver à une sédimentation d'images, de mémoires diverses.
La texture fine et soyeuse des petits formats non recouverts de colle (photo de droite) , est d'une infinie douceur. Les gris impalpables se nuancent de jaune, de vert ou de rose. Deux, parfois trois bandes horizontales, à motif différent, se recouvrent légèrement et occultent sur quelques centimètres le papier sous-jacent, différent de celui du dessus, comme une liasse d'échantillons.
On n'est pas dans la peinture, mais dans l'écrit. Les caractères sont souvent méconnaissables. Le texte, impossible à déchiffrer, est plongé dans l'obscur. A l'inverse d'Opalka qui exprime l'anéantissement par un lent processus, Max Wechsler malaxe, enfouit lettres et mots, et en rend la signification inaccessible.
Veut-il communiquer ainsi son rapport au langage par l'effacement du sens ? Seul l'univers plastique peut en avoir un quand l'écrit n'en porte plus. Enfant d'une famille juive, né à Berlin en 1925, il est arrivé en France à l'âge de 13 ans dans un pays où parler allemand était une menace mortelle. Seule solution : se taire. Cette expérience traumatique façonne probablement son oeuvre.
La gamme des noirs calcinés et des gris cendrés évoque la disparition dans les flammes et on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'une référence à un monde englouti et aux évènements mortels qui ont marqué sa jeunesse.
Cette peinture de murmure et de retenu semble signifier que l'excès d'écrit tue le sens. Devant le déferlement actuel de publications Wechsler nous dit peut-être qu'il est temps de faire taire ce barvardage pour entendre ce qui est important.
Toujours présentées sans cadre, tissées d'innombrables lettres et mots ces oeuvres sont de bien énigmatiques messages qui laissent au bord du vertige.
Galerie Etats d'Art - 35, rue Guénégaud, 75006-Paris. Tél : 01 53 10 15 75, du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h à 19 h. Jusqu'au 15 avril. Galerie.guislain@wanadoo.fr
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