Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/04/2017

Karel Appel (par Régine)

L'exposition Karel Appel, honorant une donation de 21 peintures et sculptures de la Karel Appel Foundation et de la veuve de l'artiste, réveille le Musée d'Art Moderne de la ville de Paris de sa torpeur. En effet de nombreuses salles sont vides ou en travaux, la programmation éclectique des derniers mois et le flou de celle à venir permet de s'interroger sur son avenir.

L'exposition de Karel Appel qui n'occupe qu'une partie du rez-de-chaussée, n'est hélas pas à proprement parler une rétrospective. Elle met particulièrement l'accent sur les oeuvres des années 1945-1965 et mis à part l'ensemble de dix sept sculptures sur la thématique du cirque de 1978, le nombre des peintures des années 1970-2006, année de sa mort, est si restreint qu'il ne permet pas d'avoir une idée précise de l'ensemble de son travail.

Ces réserves étant faites, elle vaut le déplacement car les oeuvres puissantes de la première période sont passionnantes à plus d'un titre.

Né en 1921 à Amsterdam, Karel Appel y suit les cours de l'école des Beaux Arts puis vient à Paris en 1947. Il y découvre l'oeuvre de Dubuffet et un an plus tard y fonde le groupe COBRA, acronyme de l'origine de la plupart de ses membres (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam). Dissoud en 1951, ce groupe qui réunissait des artistes tels que Jorn, Constant, Corneille, Dotremont, ne durera que trois ans mais suffisamment longtemps pour avoir permis à ses membres de rompre avec les formes artistiques de l'époque, contaminées par les normes et les conventions. Il aura donné à ses adeptes la liberté de puiser aux sources de l'instinct, de découvrir la richesse des arts dits primitifs, la valeur de la spontanéité créatrice du dessin d'enfant ou des handicapés mentaux.

"La Promenade", un tableau de 1950, (photo 1)IMG_3914.JPG illustre parfaitement cet état d'esprit. Dans un festival de couleurs ou se disputent les rouges, les jaunes, les turquoises, les bleus et les bruns, deux créatures, peut-être des poissons, emmènent en promenade un drôle de petit individu juché sur le dos d'un animal extravagant. Le tout campé comme un dessin d'enfant où formes et couleurs se répondent, nous communique, à la manière de Miro, un sentiment de plénitude joyeuse.

Mais pour l'artiste, l'art est-il réellement une fête comme l'indique le titre de l'exposition ? En effet, avec d'autres oeuvres, un peu plus tardives, le visiteur se trouve bousculé par un climat beaucoup plus inquiétant, mélange de candeur, de tristesse et de violence.

Dans "Carnaval tragique" de 1954, (photo 2) IMG_3918.JPGau dessus du visage d'un homme aux yeux écarquillés, s'agglutinent plusieurs personnages terrifiés. Tous semblent figés d'effroi devant un spectacle tragique. L'ensemble, sommairement dessiné d'un trait nerveux, griffé, jaillit de la matière picturale aux couleurs vives, franches et peu travaillées.

Une grande solitude et un profond désarroi se dégage de "Danseurs du désert", (photo 3) IMG_3916.JPGpeint la même année. Sur un fond de couleur sable, deux êtres (homme ou animal ?) nerveusement griffonnés se tiennent debout de face. Leurs visages et leurs corps réduits au minimum sont balafrés de couleurs éteintes et de quelques taches de rouge.  Entourés d'un tourbillon de traits, pour quel public dansent-ils ces deux êtres si pathétiques ?IMG_3920.JPG et à quel évènement assiste le personnage de "Tête tragique" de 1956  (photo 4). Peint en noir et blanc avec quelques touches de bleu il semble jaillir de la matière en hurlant sa terreur.

Dans les années 1962, l'artiste peint une série de nus dont sa compagne "Mashteld" qui mourra en 1970 (photo 5)IMG_3924.JPG. Portant pour tout vêtement un grand chapeau noir, elle se tient de face et occupe toute la surface de la toile. La matière, le personnage sommairement esquissé évoquent irrésistiblement les femmes de de Kooning mais dont l'agressivité et la fougue auraient été évacuées pour laisser place à une tendresse emprunte de mélancolie.

Appel est également sculpteur.  Il construit d'étranges sculptures réalisées avec des objets trouvés, tel "L'homme hibou" (1962) (photo 6) IMG_3929.JPGfaites à partir d'une souche d'olivier. Dressé sur ses ergots l'individu observe le monde de ses yeux troués. Peint à la manière de Gaston Chaissac, le jaune, l'orange, le noir et le blanc se partagent sa surface rugueuse. Deux autres sculptures-installations monumentales, toutes deux exécutées en 2000, ouvrent et ferment l'exposition. L'une est faite de têtes d'ânes hilares coiffés de parasols, "Anes chanteurs", l'autre de chevaux de foire entremêlés de totems indonésiens "La chute du cheval dans l'espace silencieux". Ces assemblages baroques, à l'atmosphère assez grinçante, empruntant au monde de la foire sont beaucoup moins convaincants que la série des dix sept sculptures joyeuses qu'il réalise en 1978 (photo 6) IMG_3943.JPGsur le thème du cirque et qui sont toutes là. Faites de bouts de bois, vivement colorées, ce sont autant d'animaux IMG_3938.JPGen action (photo 7), de clowns acrobates (photo 8) IMG_3936.JPGou musiciens, saisis dans l'instantanéité de leur numéro. Affranchie de toute convention, Appel laisse ici libre cours à sa spontanéité, sa drôlerie, son imagination.

A partir des années 1980, Karel Appel partage sa vie entre Paris et New York. Cette période est très peu représentée dans l'exposition. Deux oeuvres, pour lesquelles l'artiste renonce à la couleur, ont retenu mon attention. Bien que figuratif le grand polyptyque en 4 panneaux intitulé "Les décapités" (1982) (photo 8) Les décapités.jpgest tragiquement énigmatique. Le sol flambe sous les pieds du personnage et sous les pattes des oiseaux peints en noir sur un fond blanc mouvementé. Tous les protagonistes se livrent à une lutte cruelle dont personne ne sort vainqueur. Nude figure"de 1989 (photo 9IMG_3945.JPG) est un tableau poignant. Sur un fond uniformément noir qui occupe les trois quart de la toile un personnage peint en blanc évite de tomber en s'appuyant sur un mur. Bien que puissamment bâti, son corps se défait, les maculations de peinture blanche qui s'en échappent et les crispations des traits de son visage sommairement dessiné traduisent son effort pour se maintenir debout.

En regardant les oeuvres d'Appel ici exposées, ce n'est pas vraiment la représentation qui compte mais son énergie communicative. Par la façon dont il travaille la matière, dont il utilise les couleurs, c'est le mouvement même de l'émotion qu'il nous communique. "Son anthropomorphisme sous-tendu par le grotesque et l'ironie est comme un rêve éclaté et halluciné par l'explosion créatrice à la fois tourmentée et heureuse", disait si bien le critique d'art G.C. Argan.

"Karel Appel, l'art est une fête" Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris - 11, avenue du Président Wilson, 75116-Paris, (01 53 67 40 00) ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Jusqu'au 20 Août 2017.

 

 

03/04/2017

Richard DEACON (par Sylvie)

                                                            

 

IMG_3895.JPGUn champ de tulipes ! Selon leur densité on peut les considérer comme une étendue colorée ou comme une multitude de points différents.                                                 Richard Deacon, sculpteur anglais né en 1949, membre, comme Tony Cragg, Barry Flanagan, Antony Gormley ou Anish Kapoor, de la New British Sculpture depuis les années 80, qui est exposé à la galerie Thaddeus Ropac, laisse au visiteur le même choix de perception. Ses 20 nouvelles sculptures  et quelques dessins occupent toute la surface de la galerie, imposant un coup d'oeil général puis une déambulation parmi elles. Un peu comme dans un atelier où les oeuvres dialoguent entre elles là où elles ont été conçues et qu'un dernier geste du créateur peut encore modifier. L'atelier de Brancusi, reproduit selon sa volonté au flanc du centre Pompidou, en est un bon exemple: chaque pièce se différencie des autres, un esprit se dégage de l'ensemble. Ici,en revanche, on n'entre pas dans un sanctuaire mais dans un show-room de façonnier.  (photo 1)

Les  oeuvres sont de format modeste, ce qui n'est pas la marque de fabrique particulière de Deacon - on lui en connait de monumentales -. Elles reposent sur de vraies tables carrées de hauteurs différentes dont le dessus est peint dans un ton orangé, très chaud. Basses, elles impliquent un regard plongeant, distancié. Leur bois est clair, comme celui des sculptures tant et si bien qu'on se pose la question: ces présentoirs feraient-ils partie des oeuvres ? Plutôt  abstraites, celles-ci ont néanmoins un caractère organique évident. Les courbures, la fluidité, les trouées et la douceur du poli leur donne une sensualité certaine malgré un traitement industriel que Deacon associe, comme nous allons le voir, à tout son travail...

IMG_3897.JPGPremière oeuvre qui combine le frêne, un bois assez dur, bien connu pour son élasticité et sa résistance à la pression et aux chocs, et une pierre dure et sombre, marbrée, posée là sur des pieds, comme un dolmen ou un navire.  Savamment assemblé, creusé en suivant ses lignes, le  bois ainsi torsadé, évoque une mer agitée. Fermement contenues  par des inclusions de bois plus clair, les extrémités semblent juguler le flot. Un travail délicat et subtil d'ébénisterie alliant tenons et mortaises. (photo 2)

20170317_161515.jpgD'un socle de pierre ou de béton s'élance une sorte de défense de licorne ou  botte de tiges, à la fois décidé dans son envol et souple comme la double hélice de l'ADN. Par soustraction virtuose, des entailles longues suivant les rainures du bois l'ont ajourée et rappellent le mouvement extensif d'un muscle en travail. Des petites chevilles incrustées çà et là sans nécessité apparente, donnent un caractère fragile à l'oeuvre, comme un besoin d'être soutenue. Deacon se veut fabricant plutôt que sculpteur. Mais sans brutalité. La violence du faire disparait dans la douceur de l'effet. (photo 3)

 

20170317_161644.jpg 20170317_161559.jpgD'une extrême sobriété  cette sculpture là (photo 4) résume, selon moi, à la fois la beauté du matériau choisi, clair mais nuancé, le talent de l'artiste à travailler le bois en l'écoutanIMG_38966 -R; Deacon- métal.JPGt, à réaliser des entrelacements rythmiques créateurs d' un déséquilibre visuel. Quant aux éléments d'ingeniérie, ces rivets blancs réparties tout autour de façon informelle, ils embarquent le regard dans une étourdissante spirale.

 Outre ces variations autour du bois Richard Deacon a un goût pour tous les matériaux de construction. Cette pièce au bord découpé est en concrétion de débris de béton et de pierre provenant de rebuts de démolition. Il en explore les potentialités. Moulé, découpé, peint, vernissé ou recouvert de céramique, sous sa main cela devient un réceptacle de forme biomorphique, cellulaire, vivante, proche des oeuvres de Henri Moore  (photo 5).

Rien de surprenant que le métal ait inspiré l'artiste puisqu'il revendique le processus de création industriel. En la découpant, la pliant, il anoblit cette tôle à relief souvent utilisée au sol comme antidérapante : tout le contraire des artistes conceptuels pour qui le matériau avait peu d'importance. On remarquera que le support, peint en gris comme l'oeuvre, participe de son tout (photo 6).

Richard Deacon "Thirty pieces", galerie Thaddeus Ropac,  rue Debelleyme, 75003 Paris. Jusqu'au 15 avril.

11:04 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0)

25/04/2016

Jannis KOUNELLIS (par Sylvie).

Il faut y courir. L'exposition Yannis Kounellis - artiste italien né en 1936 - à la Monnaie de Paris va bientôt fermer ses portes. Ce serait dommage de passer à côté du travail de cet artiste à l'origine de l'Arte Povera à la fin des années 60 qui a bouleversé le monde de la sculpture en introduisant des matériaux dits "pauvres". Il y ajoute des accessoires de la vie quotidienne se rérérant aux activités du réel: meubles, vêtements, éléments végétaux et animaux propres à faire naitre de multiples questions.

Dés l'entrée, dans la vaste salle à très haut plafond, aux colonnes de marbre et aux dorures propres au XVIII ème siècle de cet hôtel particulier du quai Conti, Kounellis bouscule la présentation habituelle de la sculpture et de la peinture en créant un ensemble surprenant qui résume assez bien les grands symboles qui lui sont chers et les contrastes qu'il entretient.                                                                                                                 20160418_161426.jpg20160418_161907.jpgS'y côtoient une dizaine de gigantesques chevalets noirs bloquant l'espace (photo1), porteurs d'austères tableaux dans leur noirceur d'acier brut, une noirceur naturellement nuancéé de rouille et de  bleuté qui ne sont pas sans rappeler les "Outrenoirs" de Soulages ou par leur bande verticale, le minimalisme de Barnett Newman.  A leur pieds,sur le sol à damier noir et blanc, Kounellis fait dialoguer les matières, les confrontent les unes aux autres: (photo2) un bac de charbon (  un bac à sable ?) mat avec des brillances, rappelle le travail d'extraction et le pouvoir de chaleur de ce matériau. A côté, sur un amoncellement de longs clous renvoyant sans aucun doute au travail de manutention, mais dont l'épaisseur de la couche contredit le danger, un premier lit de camp dégage par ses orifices des flammes.Oui, semble t'il dire, le charbon n' est pas seulement bienfaisant, il est aussi destructeur. Le second supporte une cage où, sur la paille, dorment ou gambadent des souris. Sont elles à notre image, inconscientes mais néanmoins partie prenante du monde ?  Autour de le pièce, dans un renfoncement, Kounellis a superposé bien à plat une série de couvertures grises, en référence à la mémoire, au passage du temps, aux plis obscurs de l'âme et à la peinture de la Renaissance. Comme en un trompe l'oeil de Masaccio. L'ensemble de cette présentation spectaculaire, véritable espace dramatique, nous parle de l'histoire du lieu, de la révolution industrielle, d'une certaine beauté dramatique et de notre petitesse humaine. Elle renvoie également au savoir faire de l'institution"Monnaie de PARIS", toujours en activité et pose la question du processus de fabrication d 'une oeuvre.

20160418_171336.jpgDans la pièce suivante de longs cylindres métalliques gisent, sous de mêmes couvertures de l'armée (photo 3). Comme des cercueils ils semblent en attente de départ. L'un d'entre eux s'appuie contre une double plaque métallique dont l'angle est ouvert. A ce sujet Kounellis raconte un souvenir d'enfance resté gravé dans son esprit: l'angle mur/porte de sa chambre lui est apparu comme une impossibilité de fuite...Sculptures, tableaux, l'échelle humaine reste la préoccupation principale dans l'élaboration d'une oeuvre. Les plaques d'acier en sont le symbole:elles mesurent 200x180cm, à peu près un lit double et les "cercueils" sont à la dimension d'individus.

20160418_165406.jpg20160418_163805.jpgPlus loin, sur un assemblages de toiles à sacs en jute noir, pauvre, manuellement fabriqué, faisant tapis (photo 4), une petite pyramide de graines de tournesol dont on connait la valeur nutritive....Le contraste entre ces éléments - le riche le pauvre - renvoie aux échanges commerciaux et humanitaires et à l'éternel renouvellement, aux capacités de l'être humain à faire, défaire, refaire et à créer des liens.

Dans une vitrine circulaire (photo 5), des couteaux sont très régulièrement suspendus comme des objets précieux. Et, de fait, ils peuvent être considérés comme tels: ils sont le résultat du savoir faire de la dernière manufacture de Paris et de l'industrie qui en anoblissent la simplicité de matière. Bois, métal, autant d'éléments dont la beauté et le danger méritent d'être glorifiés et tenus à distance.

20160418_162815.jpg20160418_164403.jpgUn grand tableau, aux mêmes dimensions matriarcales que les panneaux précédents, tranche par sa couleur jaune (photo 6), éclatante, hommage à l'artiste américain  Barnett Newman, le pape de l'Expressionisme abstrait  américain. Le partage vertical, qui divise en deux le champ uniforme est remplacé ici par une poutre métallique noire. Ce fameux zip reprend l'idée de présence même de la création, ce moment de perception aigüe où l'espace se divise et réunit.

Ces morceaux de charbon fixés sur trois grands panneaux debouts (photo 7) comme les papillons épinglés des collectionneurs, ne formeraient ils pas les lignes d'une écriture indéchiffrable? Comme les trois petits points d'une fin de phrase, ils laissent la place à un avenir incertain.

20160418_171223.jpgLa pièce qui suit est occupée à angle droit: de face est placé un tableau partiellement rose où une phrase de Pulcinella de Stravinsky  est inscrite. A droite, sur des panneaux noirs, accrochés à des crocs de boucher, des vêtements noirs, vieux semble t'il, suggérant absence ou disparition, une tragédie sans que l'on sache laquelle (photo 8). Pour que cette oeuvre de 1972, intitulée "Da inventare sul posto" fonctionne, il manque sur cette photo le violoniste et la danseuse qui invente sur place l'oeuvre et symbolise la force, le rythme et l'orchestration, tout un ensemble condensé dans le geste créateur. Encore une preuve du désir de l'artiste de faire passer l'énergie vivante dans l'oeuvre et de "chercher de façon dramatique l'unité"... dans le dépouillement.

Brut(e)Yannis Kounellis, à la Monnaie de Paris, 11 quai de Conti, 75006 Paris. Ouvert tous les jours de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à22h. Jusqu'au 30 avril 2016.

 

 

12:42 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (1)

08/11/2015

Parcours d'automne (par Sylvie).

Les couleurs de l'automne donnent au jardin du Palais royal, à Paris, une magnifiscence exceptionnelle. C'est une bonne occasion pour revisiter cet ensemble construit au XVII ème siècle selon la volonté de Richelieu, d'autant plus qu'une série de sculptures en pierre de Volvic s'y déploient pour quelques semaines encore, révélant à la fois la densité de cette matière grise et opaque plus connue comme matériau de construction que comme médium d'artiste et, par contraste, les fines arcades des galeries qui l'entourent et les rondeurs foisonnantes des alignements de tilleuls.                                                                                                      

Thierry Courtadon est un tailleur de pierre auvergnat, artisan-artiste choisi pour promouvoir cette roche volcanique et faire inscrire la chaine des Puys au patrimoine mondial de l'Unesco. Il a su tirer de cette matière aride une amabilité saisissante en multipliant les contrastes: l'opaque et le transparent, le rugueux et le lisse, le flexible et le rigide, le tranchant et le contondant, la fantaisie et compact...avec des titres évocateurs. Voilà quelques exemples. De gauche à droite:1) Agripper,2) Entrouvrir, 3)Onduler, 4)Gribouiller...

20151105_163824 Agripper.jpg20151105_163607_resized- Entrouvrir.jpg20151105_164002 Onduler.jpg20151105_163309- Gribouiller.jpg Deux artistes contemporains ont déjà laissé des empreintes durables dans la cour du Palais. Témoins d'une époque pas si lointaine, leurs oeuvres se revoient avec intérêt et plaisir: les 2  fontaines d'art cinétique de Pol Bury, (1985) avec leurs boules d'acier miroitantes qui reflètent l'environnement mais dont manque, hélas aujourd'hui le mouvement originel (5) ;  et, par delà les critiques qu'elles ont suscitées à l'époque de leur installation ( 1986), les  260 20151105_162403 Fontaine.jpg20151105_162122 colonnes Buren.jpgcolonnes noires et blanches de Daniel Buren (6), un travail in situ propre  à transformer le lieu et interroger les passants. Beaucoup s'interrogent encore, mais les enfants adorent.

A quelques pas de là, au sortir du jardin, place Colette, la station Palais royal a troqué, en 2000, à l'occasion du centenaire du métro de Paris, les volutes Art Nouveau de Guimard pour les guirlandes d'alu et de verre de Murano de Jean Michel Othoniel. (7). Ce "kiosque des noctambules" forme un dôme multicolore comme le bouquet final d'un feu d'artifice.

Un peu plus loin la pyramide du Louvre de Ming Pei vaut, à elle seule, contemplation. (8) A la nuit tombée, tel un éclair éblouissant, elle est traversée d'un trait de néon rouge incandescent comme de la foudre, oeuvre de Claude Lévèque, en place jusqu'au 25 janvier 2016.

20151105_162008- Metro Palais royal.jpg20150813_144847.jpgIl ne faudrait pas quitter "le ventre" de la ville sans aller voir l'avancement des travaux du Forum des Halles, le Paris de demain et sa canopée, ou revisiter l'église Saint Eustache, à ses côtés, contemporaine du Palais royal. On y découvre dans un renfoncement à droite, une "vie du Christ", petit triptyque gravé, en bronze et patine or, du peintre américain Keith Haring (1958-1990), proche de la figuration libre, des graffeurs, et connu pour son art pop. Campés d'un trait  sûr dans une composition fourmillante, les petites silhouettes anonymes toutes semblables, cernées d'une ligne souple et continue, caractéristiques de cet artiste, expriment avec fraicheur les grands thèmes de la foi chrétienne et, sans doute, les préoccupations spirituelles d'un homme mort prématurément du sida. (9). Les petits bonshommes évoquent la multitude humaine aussi bien que les participants de la vie du Christ; et le bébé, forme récurrente chez Haring, le petit Jésus.

N'oubliez pas de cliquer sur sur les images pour les voir en grand.

 

 

 

10:31 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0)

29/06/2015

Pablo REINOSO (par Sylvie)

 Entre oeuvre d'art et design, le travail de l'artiste argentin Pablo Reinoso est toujours déroutant. Les pieds dans le réel il nous entraine néanmoins dans un univers poétique et attachant qui fait sourire et réfléchir.  La Maison de l'Amérique latine à Paris en expose un aperçu.  L'utile et le beau, l'humour et le philosophique s'y mêlent pour créer avec des matériaux nobles, un plaisir visuel, sensuel et intellectuel extrêmement stimulant.

20150609_152007-REINOSO- Retour végétal.jpgIl y a d'abord ce banc, Retour végétal, 2015, bois sculpté et acier, de la série Spaghetti Benches, dont la photo s'affiche en grand à l'entrée, sur le boulevard, comme un pied de nez . A l'intérieur, il est là, en vrai, comme n'importe quel banc de jardin avec ses lattes de bois clair lisses et douces. Sauf qu'au lieu d'être parfaitement rectilignes, elles ondulent et se déploient tout autour en arabesques comme des rubans. Le meuble a perdu sa géométrie et sa fonction première- impossible de s'y asseoir-  mais il a gagné en vitalité par ses lianes indomptables, revenues, dirait-on, à l'état sauvage. L'idée que la matière échappe à ce que la main de l'homme lui a imposé pour son propre usage et retrouve sa liberté organique en proliférant est évidente. Elle induit la notion que le temps est à l'oeuvre. Né sans doute de l'exubérance de la nature locale, ce même type de déploiement immaitrisable se retrouve chez le sculpteur brésilien Henrique Oliveira.

20150609_150619-REINOSO-Two for tango.jpgAutres objets impraticables de Reinoso, les cadres, contenants prévus pour des contenus. Two for tango, 2014, en est un double en bois sculpté n'encadrant que du vide. 236,5x205x56,5cm. L'artiste renverse les valeurs et fait des contours l'oeuvre elle même. Hommage au double portrait fameux (Ecole de Fontainebleau, vers 1594) de Gabrielle d'Estrée et de sa soeur la duchesse de Villars, les cadres, dans un effet surréaliste, se délitent en entrelacs de bois, se rejoignent, oublieux de leur fonction. Les volumes se répondent délicatement et recréent le dialogue du tableau de référence.

IMG_0590.JPGReinoso a tant travaillé le bois, qu'il en est devenu allergique, il doit confier la réalisation de ses oeuvres à des ateliers. Mais son goût pour la couleur noire l'a mené vers d'autres réalisations, en particulier pour l'espace publique, tel le Throne beam stool, 2015, un banc auréolé de lianes, en acier peint, et une installation. Paysage d'eau, 1982, en marbre et charbon minéral, 600x90x10cm. Se trouve figé dans le marbre statique l'essence même du mouvement de l'eau et ses reflets que borde de sa fragilité mate le charbon brut. Magnifique paysage et pourtant si minimal.

IMG_0598- REINOSO- chaise au plafond.JPG20150609_152028-REINOSO- Ashes to Ashes.jpgLa chaise Thonet (1859), en bois tourné noir et cannage, est un symbole du passage à la modernité. Tous les designers le reconnaissent. Reinoso l'utilise avec tendresse et irrévérence dans une installation et une video. La tête en bas, cette pièce fétiche, pratique et élégante, est collée au mur puis au plafond qui finalement s'effondre pour se terminer dans la cheminée, une image de la vie sans doute, et de la métamorphose qui nous fait naitre, évoluer et finir déconstruits et brulés dans la cheminée. Ashes to Ashes, 2002.                      

Dans l20150628_232409- REINOSO-Bianca Li- bascules.jpga vidéo (2006) la chorégraphe et danseuse Bianca Li manipule la chaise, tenteIMG_0591- Bianca Li- REINOSO- Bianca Li-chaise percée.JPG, avec un sérieux imperturbable que ne renierait pas Buster Keaton, de dialoguer avec elle, de la faire sienne dans des positions les plus improbables comme si cet objet inanimé avait une âme.

Il est bien connu que les argentins sont friands de psychanalyse. Deux oeuvres en matériaux souples, toile et ventilateurs, s'y réfèrent: le Monochrome respirant, 1999, 300x260cm est constitué d'une série de coussins de toile noire qui gonflent et se dégonflent régulièrement. Ils respirent... comme des êtres humains. Un double de cette oeuvre figure à La Maison rouge dans le cadre de l'exposition Buenos Aires. Quant au huis-clos du Cabinet du Dr Lacan (1998), 200x400x250cm, il se voit à travers la toile-bulle comme si divan et fauteuil gonflables animés d'une respiration participaient du travail analytique.

Pablo Reinoso, "Un monde renversé", Maison de l'Amérique latine, 217 bd St Germain 75007. Paris. Tel: 01 49 54 75 00. Jusqu'au 31 juillet et du 17 au 22 août 2015.

                                                            

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10:27 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0)

12/04/2015

Antony GORMLEY ( par Sylvie )

La sculpture contemporaine anglaise est réputée pour sa vitalité. Depuis Henry Moore le pays n'a cessé de produire de grands artistes qui ont ouvert cette sphère à la modernité. L'exposition à la galerie Thaddeus Ropac de Pantin, en région parisienne, en fournit aujourd'hui un exemple. Dans cette ancienne chaudronnerie aux majestueux volumes, les oeuvres d'Antony Gormley ont trouvé un lieu à leur mesure. D'un coup d'oeil un peu rapide, elles pourraient toutes, dans leur noirceur, n'être perçues  que massives, géométriques, raides. Bien qu'elles soient de grandes dimensions, en des matériaux usinés et lourds dont les composants s'empilent de façon, semble t'il, sommaire, elles opèrent sur notre mental comme un  rappel de la forme humaine et de son inscription dans l'environnement. Semi-abstraites, elles ont le pouvoir de figurer, objectiver et d'activer une perception de l'intérieur; conceptuelles, leur sens est à trouver dans ce qu'elles révèlent.

IMG_0307.JPGDès l'entrée, bien en face, est campée en solitaire Hole, de quatre mètres de haut. Cubes, parallélépipèdes, toutes formes soudées, pleines ou évidées, imbriquées, la composent comme un univers compact perçu et vécu à la fois. Que sont ces cellules, des chambres, des fenêtres, des couloirs, des yeux, un nez ? Elles se confondent, interrogent, et donnent à cette "cabane" isolée dans l'espace qui l'entoure l'illusion d'un être vivant très protecteur par sa masse et très ouvert par ses orifices, un condensé habitacle/habitant.

IMG_0299.JPG Expansion Field est une installation de soixante sculptures volumineuses en acier Corten gris sombre et poli, réparties en quatre rangées. Elles composent dans la seconde salle un environnement total et minimaliste, sorte de grande armée d'attitudes du corps, silhouettes austères comme des coffre-forts et répétitives qui rappellent les alignements des mégalithes de Carnac ou les grandes silhouettes de l'ile de Pâques. Certaines pourraient faire penser à des architectures fascisantes. Dans leur côtoiement serré - qui occupe toute la pièce - ces troncs verticaux trapus étouffent de promiscuité, comme certaines allées de cimetières. Individuellement fermés sur eux-mêmes et circonscrits dans le cadre de la pièce, ils semblent dans l'incapacité d'avancer, barricadés dans l'étroitesse de leur espace et la défense de leur personne. Point d'esprit d'équipe dans ce rassemblement. Gormley serait-il fasciné par les foules aux individus si semblables et si différents ?

IMG_0290.JPGIMG_0294.JPG Une forêt totémique a investi la nef principale. Elle nous parle également du corps. Ces 15  Blockworks, composées de parallélépipèdes de fonte, comme des assemblages cubistes,  évoquent dans leur géométrie des attitudes familières qui sont autant de sentiments et de comportements, réflexion, chagrin, joie, fierté... Plus grandes que la taille humaine, espacées, toujours aussi géométriques, elles dégagent néanmoins, portées par leur socle qui les surélèvent et le délié de l'empilement, une impression de légèreté et de liberté. Le revêtement noir et charbonneux, à l'acide tannique, y contribue. Selon la position des blocs on comprend que là est la face, ici la cambrure... Peu d'amorces de mouvement de bras mais les jambes esquissent une avancée, les pieds s'élancent du sol sous la poussée des supports. Ce ne peut être qu'un dignitaire cette silhouette majestueuse et élégante, toute seule, un peu à l'écart.

IMG_0315.JPGMatrix II se déploie dans le hall suivant en un tricotage de matériau très ordinaire. Des tiges à béton métalliques s'entrecroisent et forment des volumes, architecture virtuelle que l'oeil traverse. Elle rappelle le "Pénétrable" de Soto, fait de filins de plastique - bien qu'ici toute pénétration corporelle soit impossible - et questionne les formes et les structures de l'habitat humain.

IMG_0308.JPGDernier plaisir, et pas des moindres, la série de petits travaux préparatoires sur papier, accrochés au mur. Dans ces emboitements de formes tout est dit, les volumes, les articulations, tout ce dont le corps et l'habitat sont faits. Gormley, au noir de sa peinture, ajoute du lait pour l'adoucir et lui donner cet aspect gris-brun  lavé, subtil, un enchantement.

Antony Gormley "Second Body", galerie Thaddeus Ropac, 69 av du Génaral Leclerc, 93500 Pantin. Du mardi au samedi de 10h à 19h, jusqu'au 18 juillet 2015.

10:12 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (1)

18/03/2015

TAKIS, TELEMAQUE, GEORGES NOËL (par Régine)

Trois expositions dans trois musées parisiens sont actuellement consacrées à trois artistes des années 1960: Takis au Palais de Tokyo, Georges Noël au M.N.A.M. et Hervé Télémaque à Beaubourg. Aucun de ces artistes discrets n'avait eu les honneurs d'un musée parisien depuis plus de vingt ans. Assisterait-on à un regain d'intérêt pour cette période longtemps éclipsée au profit d'autres formes d'art ?

A l'époque l'art cinétique, la figuration narrative, l'abstraction lyrique et expressionniste se partageaient les cimaises parisiennes et si par facilité les critiques essayaient de rattacher ces artistes à l'un ou à l'autre de ces mouvements, chacun d'entre eux y était difficilement assimilable. Ces trois expositions d'artistes marginaux quant aux catégories reconnues mettent ainsi et fort heureusement l'accent sur la diversité et la richesse de l'art en France à cette période.

Takis et Télémaque ont tous deux 24 ans lorsqu'ils arrivent à Paris, le premier d'Athènes en 1954, le second d'Haïti en 1961. Georges Noël, né en 1924 et mort en 2010, quittera Paris en 1968 pour New York où il passera près de quatorze ans. Or tous trois ont commencé à exposer à Paris à peu près en même temps, c'est-à-dire au début des années 1960 et chacun aura connu une éclipse de plusieurs années, Takis et Télémaque de la fin des années 1970 au début des années 1990. Quant à Georges Noël, absent de 1968 à 1982, il sera peu exposé en France, même s'il l'est beaucoup à l'étranger. Un regain d'intérêt pour son travail se fait sentir depuis peu.

TAKIS

Au sein de l'art cinétique où l'époque avait vainement tenté de le classer, Takis occupe une place tout à fait à part et il est bien difficile de comparer ses travaux avec ceux de Vasarely, Agam, Soto, Le Parc ou d'autres encore. Si les uns sont illusionnistes et font appel aux sens du spectateur, Takis quant à lui se passionne pour le magnétisme, pour sa force d'attraction naturelle invisible et mystérieuse.

La belle rétrospective du Palais de Tokyo restitue la magie de la plupart de ses oeuvres. Une grande quantité de ses SignauxIMG_0215.JPG (photo 1) y est rassemblée. Ce sont de longues, flexibles et élégantes tiges de métal complétées à leur extrémité par des éléments mécaniques récupérés (pièces électroniques, balanciers horizontaux, tête de hérisson de ramoneur) ou dotés de lumière colorée et clignotante. A la manière des éoliennes elles sont faites pour exploiter les énergies immatérielles tels que le vent, le son, la lumière. Leur beauté, leur fragilité dégage une grande force poétique. Ses sculptures musicalesIMG_0212.JPG (photo 2) fonctionnent grâce à une petite aiguille qui heurte une corde de métal dont les oscillations déclenchent un son strident, imprévisible, venu de nulle part si ce n'est des profondeurs de la terre ou du lointain cosmos. "Si je pouvais avec un instrument comme le radar capter la musique de l'au-delà" disait-il. Avec "Les murs magnétiques"IMG_0208.JPG (photo 3) des flèches s'agitent sur des toiles de couleur attirées par les aimants posés à leur revers. Avec ses "Télélumières"IMG_0227.JPG (photo 4) ou lampes à vapeur de mercure il provoque une clarté bleu azur, la couleur des sphères, et transforme ces grosses ampoules ventrues de forme anthropomorphe en divinités archaïques. De même en soudant et en soclant des boulons ou des écrous il fait revivre les idoles de ses ancêtres.

Dans sa quête insatiable de capter l'énergie cosmique Takis nous met à l'écoute des lois secrètes de la nature et nous fait entrevoir l'invisible.

Takis : champs magnétiques - Palais de Tokyo, 13, av. du Président Wilson, 75016-Paris. Jusqu'au 17 mai 2014. Fermé mardi.

 

GEORGES NOËL

Ce n'est pas une grande exposition mais la vingtaine de tableaux réunis dans une salle du Musée National d'Art Moderne permet de se rendre compte du parcours de cet artiste et de son originalité au sein de l'abstraction de son époque.

Comme Fautrier ou Dubuffet, dès le début il attache une grande importance à la matière picturale. Il fabrique lui-même son médium, broie ses couleurs et ne se servira jamais d'un pinceau mais d'instruments qu'il met lui-même au point. Seul compte pour lui la force, l'énergie, le désir puissant qui anime l'artiste ; l'acte de création se présente comme une expression existentielle, une affirmation de soi en mouvement. La notion de "palimpseste", nom donné à nombre de ses oeuvres, est emblématique de son travail. C'est dire aussi l'importance accordée aux signes et à l'écriture (voir mon article du 2 avril 2012 sur ce blog).

Si "Palimpsestes organique" de 1959 (photo 1)IMG_0191.JPG, le tableau qui ouvre l'exposition, est d'un expressionnisme proche des premiers Hantaï - la matière y est labourée de circonvolutions viscérales qui s'enchevêtrent pour former un monde proliférant, grouillant et inquiétant -, "Pluie Edo" (photo 2) 9_911601-3[1].jpgde 1990 qui la termine offre une surface d'un extrême raffinement à l'atmosphère pluvieuse et contemplative. Sur un fond beige une pluie de griffures fait affleurer toute une gamme de verts et de violines émergeant des couches sous-jacentes.

Entre ces deux oeuvres, dans les autres tableaux présentés ici les signes sont soit presque effacés, légers et ariensIMG_0187.JPG ("Ecritoire aux signes en blanc n° 2" de 1963) (photo 3), soit énergiquement raturés ("Palimpseste dessiné" de 1960) soit organisés en bande d'écriture dont le graphisme et la beauté des couleurs n'est pas sans rappeler Paul Klee ("Palimpseste le soir" de 1965) (photo 4)IMG_0198.JPG, soit parfaitement organisés en diagonales s'échappant de la surface de la toile et dont le graphisme évoque la trace fugace laissée sur le sol par des pattes d'oiseau ("The bird walker" de 1970) (photo 5)IMG_0182.JPG.

Cette exposition montre l'évolution de Georges Noël et permet de se rendre compte que sa matière somptueuse et son écriture de plus en plus maîtrisée sont restées une constante tout au long de sa carrière pour exprimer le passage du temps et la façon dont le passé modifie le présent.

Georges Noël : La traversée des signes - Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75016-Paris. Fermé lundi. Jusqu'au 3 Mai.

 

Hervé TELEMAQUE

Comme dans les peintures de Chirico qui réunissent sur une même toile des objets n'ayant en apparence aucun lien logique entre eux, les oeuvres de Télémaque sont bien énigmatiques. Elle ne sont pas "narratives" comme celle de ses contemporains qui, comme lui, ont été rassemblés sous le nom de "Figuration narrative"mais elles montrent des objets éclatés et hors contexte. C'est ainsi que canne d'aveugle, portrait de nègre, bouche dentée, sous-vêtements féminins, bandage herniaire, paire de ciseaux, chaise longue, slips d'homme ou trou de serrure, éparpillés et associés à des mots ou à des bribes de phrases, s'envolent ou gravitent dans la plupart de ses toiles des dix premières années ("Ciel de lit, n° 3" de 1962 (photo 1)IMG_0248.JPG, "Convergences" de 1966IMG_0259.JPG (photo 2) ou le très dépouillé "Passages" de 1970)IMG_0261.JPG (photo 3). Télémaque ne figure pas le monde des objets comme dans le pop'art mais porte un regard ironique et distancié sur la société de consommation et le vide qu'elle engendre. Grande liberté est laissée au spectateur pour associer selon sa sensibilité, ses propres références et sa biographie.

Dans les années 1980 il se renouvelle en faisant de magnifiques diptyques associant dans un même cadre un dessin sur calque et le collage du même motif obtenu par l'assemblage de papiers de couleur ("Utopie n° 4, "Selles comme montagne" de 1979 (photo 4) par exempleIMG_0273.JPG). L'histoire d'Haïti, et sa propre biographie traverse toute son oeuvre "Je fais de la peinture pour me raconter dit-il ; tout ce que je fais mon inconscient le traverse". Le beau tondo intitulé "Charette à bras, le visible" de 1989 (photo 5)IMG_0263.JPG, où sont peints en aplat de couleurs, un peu comme chez Adami à la même époque,  un amoncellement d'objets colorés est une allégorie du tiers monde et "Mère Afrique" l'illustration de la domination des blancs". L'exposition se termine par des oeuvres récentes où avec une grande virtuosité dans l'agencement des formes et un talent de coloriste exceptionnel, Télémaque évoque ses racines africaines et rend hommage aux artistes qui ont compté pour lui "Fond d'actualité n° 1" ou "Le moine comblé (amorces avec Arschile Gorky") de 2014IMG_0274.JPG (photo 6).

Télémaque regarde le monde avec distance, acuité, ironie et le sens aigu de ce qui se cache derrière les choses.

Hervé Télémaque - Centre Pompidou, 19, rue Beaubourg, 75004-Paris fermé mardi. Jusqu'au 18 mai.

 Oui, dans les années 1960 il se passait beaucoup de chose en France et bien que nombre d'artistes de cette période aient été occultés par la génération suivante, ces expositions nous rappellent qu'ils n'ont jamais cessé de créer et d'évoluer et que leur talent n'est pas mince.

 

 

 

 

 

24/11/2014

Mathieu PERNOT (par Régine)

Par sa beauté, son sujet, la démarche de l'artiste et l'usage qu'il fait de la photographie, l'exposition "Ligne de mire" de Mathieu Pernot à la Galerie Eric Dupont est une belle surprise.

Les teintes sombres et sourdes, la matité et le velouté des surfaces pourraient faire croire qu'il s'agit de peinture. Mais non, ce sont bien des photographies dont l'étrangeté force le regard tant elles mêlent réel et imaginaire et nous confrontent à un double sentiment d'enfermement et d'évasion.

Que représentent-elles ? Sur le mur du fond d'un lieu sombre, clos et vide, aux parois de béton brut, apparaissent, mais à l'envers, des paysages de ciel ou de mer, de côte rocheuses et de plages de sable blond.

Mathieu Pernod a réalisé cette série dans les bunkers que les allemands, craignant un débarquement, avaient installés sur les côtes de la Bretagne Nord. Reprenant le principe de la camera oscura, ancêtre de l'appareil photo, il transforme ces lieux ténébreux et mortifères en chambre noire. Dans l'épaisse muraille extérieure il fore un trou (une vidéo le montre à l'oeuvre) laissant ainsi pénétrer à l'intérieur du blockaus un rayon lumineux qui projette sur le mur du fond de la salle de gué l'image inversée du paysage environnant.

Sur l'une des photos (photo 1)GEDC0019.JPG on croit voir apparaître un ciel étoilé au fond de cet espace claustral, mais l'image ayant été inversée c'est celle de la mer toute proche sur laquelle vogue quelques voiliers que renvoie le rayon lumineux. Sur une autre photo (photo 2)017.JPG la plage de sable, celle du Palus toute proche, remplace le plafond du bunker tandis que le bleu de la mer envahit l'étroit poste de gué épousant ses formes inhospitalières. Sur une autre encore (photo 3) 013.JPGdes rochers ocres transforment l'étroite pièce en grotte tandis que le reflet de la mer teinte les murs d'un bleu délicat et que le sol garde son aspect noir et brut.

En superposant des espaces si différents que celui de l'intérieur d'une casemate et d'un paysage de bord de mer, la légèreté d'un reflet avec la lourdeur des matériaux de construction, en faisant se télescoper plusieurs époques, celle de la Renaissance avec l'utilisation de la Camera oscura et celle de l'art d'aujourd'hui avec la photographie, celle de la guerre avec celle de la paix, celle de la nature avec celle de la barbarie, l'artiste libère notre imaginaire et nous embarque ailleurs. C'est à une double lecture documentaire et poétique qu'il nous invite. Chacun peut imaginer en fonction de son expérience ce qu'il ne voit pas.

Une sculpture intitulée "Le mur" côtoie ces photos (photo 4)015.JPG. Pour la réaliser l'artiste à simplement réuni quelques fragment de mur d'une ancienne baraque du camp d'internement de Rivesaltes dans les Pyrénées. Ce camp servit de centre de transit pour les réfugiés espagnols, de centre de rassemblement des israélites avant leur déportation en Allemagne, de camp d'internement pour les prisonniers de guerre allemands et pour les collaborateurs, de camp de regroupement des harkis et de leur famille. C'est un lieu où le destin d'enfants, de femmes et d'hommes se sont croisés au gré des évènements tragiques entre 1938 et 1970 et dont il ne reste rien. Un projet de Mémorial, conçu par l'architecte Rudy Ricciotti, va y ouvrir ses portes en 2015.

L'enfermement, l'exploration de la mémoire, la solitude, les traces des oubliés de l'histoire sont les thèmes de prédilection de Mathieu Pernot. Ainsi, au printemps, avec l'historien Ph. Artières et à l'aide de différents médium (albums souvenir, films, cartes postales, photos d'idendité) il a reconstitué à la Maison Rouge l'histoire d'un hôpital psychiatrique du Cotentin aujourd'hui désaffecté.

Une grande exposition "La traversée" lui a aussi récemment été consacrée au Jeu de Paume. Elle montrait l'envers du décors de notre histoire contemporaine. Le monde des marges, celui des Roms, des déplacés, des migrants sans domicile, des lieux de détention et d'enfermement.

Son travail est une pensée à l'oeuvre rendue visible dont la qualité et l'inventivité contribuent à nous émouvoir profondément. Mathieu Pernot serait-il le photographe de l'inphotographiable ?

"Ligne de mire" de Mathieu Pernot - Galerie Eric Dupont - 138, rue du Temple, 75003-Paris (01 44 54 04 14) du mardi au samedi de 11 h à 19. Jusqu'au 23 décembre.

 

06/04/2014

Pascal Convert (par Régine)

A la fois écrivain, cinéaste, photographe et sculpteur Pascal Convert ne néglige aucune technique, aucun médium pour exprimer avec force ce qui l'intéresse intensément : la complexité de l'histoire (notamment celle de la dernière guerre mondiale et de la Shoah), les glissements qui s'opèrent entre elle et notre mémoire individuelle et collective, la figure de grands résistants qui, par le don de leur personne, ont permis de changer le cours de l'histoire, la puissance de l'oubli qui engloutit nombre d'innocents... "Je m'intéresse, dit-il, à ce qui est en creux, à l'absence, au silence".

Son exposition actuelle à la Galerie Eric Dupont, intitulée "Passion", montre plusieurs sculptures en verre, notamment deux Christ magnifiques. L'un (photo 1)GEDC0025.JPG est en croix, présenté horizontalement, un gros clou le maintenant avec violence face contre terre. Bras et jambes ont la transparence du verre opalin, comme des membres où le sang ne circule plus, la partie centrale du corps, noire sous le verre évoque une chair carbonisée GEDC0016.JPG(photo 2). Ce Christ, à la fois dématérialisé mais extrêmement présent nous apparaît criant sa souffrance mais aussi dans le don total de sa personne. L'autre

GEDC0019.JPG

(photo 3), plus apaisé, est dans la position du gisant ; tous deux sont posés sur tout ou partie du moule rose pâle qui a servi à la fabriquer.

Il faut revenir au processus de fabrication de ces oeuvres, véritable rituel, qui produit la transmutation du bois en cristal. La sculpture ancienne en bois qui a servi ce point de départ, Convert l'a d'abord assainie, réparée puis enfermée dans du plâtre réfractaire. L'ensemble est porté à très haute température pour permettre la combustion du bois. Celle-ci terminée l'alimentation en verre, pour laquelle des conduits ont été aménagés, peut commencer et le liquide transparent prendre la place de la statue. Après un lent refroidissement s'ensuit le démoulage, une consolidation éventuelle et un travail de patine. Ce sont les résidus de bois calcinés qui apparaissent dans le verre coulé ; les liens noirs qui maintenaient les statues attachées aux moules et qui bordent ces corps martyrisés accentuent l'impression d'horreur du sacrifice humain, et par delà celle de la cruauté des hommes.

On peut considérer ces oeuvres comme une réponse à la violence des quatre Christ d'Adel Abdessemed exposés récemment à Beaubourg. Faits de fil de fer barbelé et de lames de rasoir ils étaient plus proches de l'image de kamikazes bardés d'explosif que du sauveur de l'humanité. A la notion de sacrifice tel que le conçoivent les musulmans Pascal Convert a voulu opposer celle des chrétiens. Le martyr musulman est personnel, il se sacrifie pour lui, pour gagner son paradis, le martyr chrétien s'oublie pour sauver la communauté, il se donne par amour pour ses frères humains.

Une autre oeuvre illustre cette notion de mémoire et d'oubli. Il s'agit d'une souche d'arbre grandeur nature, en verre naturellement GEDC0008.JPG(photo 4). Massive mais transparente, elle renvoie à une existence passée et au souvenir semi effacé.

Au fond de la galerie sont présentés des pages de livre géantes en verre bleu où sont gravés en yiddish le récit d'un rescapé du camp de TreblinkaGEDC0010.JPG (photo 5) mais d'autres livres m'ont particulièrement émue GEDC0007.JPG(photo 6). Ils font partie d'une série intitulée "Reliques". Soigneusement rangés sur une étagère, la fusion d'un verre opalescent ou bleu profond a définitivement figé leur forme dans la matière ne laissant d'eux qu'une ombre noire, celle du souvenir. On pense à toutes les bibliothèques parties en fumée, celle d'Alexandrie, de Sarajevo et bien sûr aux autodafés nazis.

L'intensité de l'émotion suscitée par ces oeuvres est à la mesure des questions et pensées qu'elles provoquent sur la mémoire, la disparition, l'oubli, l'impact d'un individu sur le collectif... A l'heure où les oeuvres d'art paraissent souvent trop hermétiques, trop simples, ou fabriqués pour le marché, il est satisfaisant d'en voir une qui allie une conception et une réalisation très élaborées et dont la perception soit aussi claire et bouleversante. Une technique périlleuse pour révéler les ravages de l'humanité. Point n'est besoin d'être savant pour apprécier la force du message de Pascal Convert. Il sait se faire entendre et réveiller les consciences.

Pascal Convert, "Passion". Galerie Eric Dupont, 138 rue du Temple, 75003-Paris (Tél : 01 44 54 04 14). Jusqu'au 25 mai.

 

 

09:38 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (1)

13/12/2011

JUDITH SCOTT (par Sylvie)

Elle était sourde, muette et atteinte de trisomie. Personne n'aurait pu augurer que cette américaine, Judith Scott (1943-2005) serait un jour considérée comme l'une des grandes figures de l'Art Brut.

Car ce n'est que dans la seconde institution pour handicapés, le Creative Growth Art Center d'Oakland (Californie) où la conduite sa soeur jumelle en 1985 qu'elle a trouvé à s'épanouir à travers la manipulation de textiles. A 40 ans passés.                                                                                                              Foin de tissages traditionnels mais une sorte d'embobinage autour d'objets choisis et assemblés, aussi hétéroclites qu'ils puissent être. Un parapluie ou un skateboard peuvent faire l'affaire. Elle en fait des cocons multicolores plus ou moins ventrus ou étoffés, dont il émane une vie presque animale par la puissance de suggestion. Oeuvres figuratives? pas vraiment, plutôt anthropomorphes ou organiques. Et telles des fétiches elles semblent détenir un secret. 

Suspendus ou posés au sol, ces chrysalides laissent voir le minutieux, répétitif et pourtant très libre travail de confection. Chaque brin de laine, de ficelle, de cordelette ou de morceau d'étoffe trouve sa justification. La matière même des fibres et leur positionnement, l'enroulement serré ou lâche, avec des noeuds, des raccords, des effilochages, des ruptures sont, diront certains, eminemment féminins. Et de rapprocher ce travail aux frontières de l'art de celui de Louise Bourgeois ou d'Annette Messager. 

Judith Scott 400_diapositive20-2-19845.jpgVoilà trois "cailloux" qui reflètent les couleurs de la nature, son irrégularité pourtant harmonieuse, une densité de rochers, un plein lourd de sagesse. (photo 1) dont on ne sait pourtant pas de quoi il est fait.

 Ce pourrait être un oiseau en vol, mais plutôt une carcasse d'oiseau (photo 2), un écorché blanc de chair, rouge de sang, presque gai de ces couleurs. Mais sans tête, sans plumage, avec un ventre qui, à la différence des rochers ci-dessus, semble anormalement gonflé, maladif, un plein de vide. Qui est à exorciser?

 

 Judith Scott 002 (2).jpg Judith Scott 002 (1).jpgLe jaune et le noir griffés courent le long de cette tige qui transperce une coque violette et douillette (photo 3). Allusion sexuelle ou instrument à corde?

 Cet art brut me dit que tout est possible, que la création est gouvernée par l'imaginaire, la richesse émotionnelle et une dextérité instinctive éblouissante.

A voir absolument, et vite.

Judith Scott "Objets secrets", au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75005, Paris. tel: 01 53 10 74 44. Jusqu'au 18 décembre.

09:52 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0)