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27/01/2017

Minimalistes et enchanteurs (par Sylvie).

A l'opposé de la peinture d'aujourd'hui plutôt portée vers le vacarme, le mouvement, les couleurs, reste une lignée d'artistes à la sobriété presque monacale qui maintiennent le cap d'une abstraction rigoureuse, minimaliste et répétitive, d'une rare qualité. 

20170125_155913.jpg20170120_164524.jpg20170120_164506.jpg20170120_164752- Pierrette Bloch.jpgPierrette Bloch est de ceux là. La galerie Karsten Greve lui a ouvert une fois encore ses portes pour "Un certain nombre d'oeuvres", toutes sans titre, juste datées. C'est le titre de l'exposition et un témoignage de créativité et de poésie. Véritable rétrospective d'une artiste née en 1928 dont le travail fait de traits, lignes, points ou taches sur papier, s'exprime avec des matériaux élémentaires comme l'encre, la craie grasse, le pastel ou la plume, dans les nuances illimitées du noir. Que le noir s'inscrive dans le blanc (photo1) ou l'inverse, les signes, plus ou moins espacés et répétitifs, plus ou moins appuyés, se déploient en une progression aléatoire faite d'élans et de silences. L'espace y semble infini et le temps sans limite. Parfois les très légères et ludiques spirales jetées sur le papier deviennent un tissu de robustes mailles en ficelle de chanvre (photo2) ou des papiers découpés envahissent un épais isorel ambré(photo 4).. Comble d'élégance et de subtilité, des boucles en fil de crin noir et leur ombre forment une calligraphie, une sorte de mélodie délicate sur une portée en fil transparent (photo3).                                                                                                  

Pierrette Bloch, galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris, jusqu'au 25 mars.

 

20170114_174514.jpgClaude Chaussard, Hélène Durdilly, Lars Fredrikson  et Jean Degottex sont chez Jacques Lévy, rassemblés sur le thème du " Le Vide libéré".                                                                     Le travail de Chaussard, architecte français devenu plasticien, né en 1954 et vivant entre Montréal et Paris, est tout en retenue, à la limite du visible. Ses huiles dépigmentées évoquent par leur transparence et leur légèreté le mystère du Saint Suaire. Il a fait sien le bleu, celui de la craie de traçage, un bleu qui, dit-il, "n'est pas une couleur mais une aventure intérieure". Le trait de craie sur papier (2004. photo5) est à la fois une réalité - une cordelette bleue tendue et de la poussière bleue sur le papier - et l' évocation de la tension du geste: pincer le cordeau pour qu'il claque et projette la craie, comme se concentre l'archer pour libérer la flèche.                                                                                        Chez Hélène Durdilly (Lyon 1947) l'austérité règne. L'encre noire trace une ligne en creux dans la peinture épaisse et accidentée, et tente de contredire son unité en s'installant dans les angles.                                                                                Lars Fredrikson (1926-1987) approche l'espace par le son. Il en explore la dimension plastique et ses dessins sont des fréquences sonores, légères et emportées.                                                             20170114_174259.jpgJean Degottex (1918-1988) et ses Débris, 1980, (photo6): les matériaux exhibent leur propre nature et leurs phénomènes naturels de symétrie, leurs couleurs, leurs textures. Le plâtre, la brique, le bois, peints à l'acrylique, moins connues que ses grandes toiles gestuelles, sont la matière même de l'oeuvre. L'artiste parlait de l'intelligence des matériaux faisant siens les supports, aussi humbles soient-ils, et n'intervenant qu'avec respect. Gloire aux possibilités du minimum.                                                                   

Galerie Jacques Lévy, 62 rue Charlot, 75003 Paris. Jusqu'au 11 février.                                                                    

20170126_104724.jpg20160927_120123.jpgElle est à des kilomètres de Paris mais mérite qu'on s'y rende. L'exposition de René Guiffrey (né en1938) prend le relais d'une rétrospective cet été au centre d'art Campredon à l'Isle sur la Sorgue . Il s'agit toujours de carrés, de blanc, de lumière et de transparence comme le cube de verre Lola 2008 (photo 7 du dessin), un dépouillement radical mené de la peinture au carrelage, à la céramique, au verre, au miroir dans une sorte de quête de pureté et de sérénité. Cette géométrie intemporelle n'implique aucun repentir de la part de l'artiste mais le regardeur que nous sommes, en se déplaçant latéralement, ne peut que se laisser prendre par les nuances et les vibrations qu'offrent l'agencement de la matière, son lieu et ses rapports à la lumière. Pour preuve, ce projet de vitrail en tranches de verre cisaillé comme autant de stigmates de la lapidation de Saint Etienne (photo 8), et qui devrait bientôt prendre place en l' église qui lui est consacrée au Beaucet dans le Vaucluse.                                                                                    

René Guiffrey "Le blanc et sa notion", musée P.A.B. Rochebelle, Alès 30100. Jusqu'au 12 février.                                                                  

22/06/2016

APOLLINAIRE ( pa Sylvie).

20160619_164614.jpg20160619_174810.jpg20160620_181200.jpgL'exposition "Apollinaire, le regard du poète" qui se tient au musée de l'Orangerie depuis le 6 avril ne concerne pas, à proprement parler, notre créneau art contemporain mais l'artiste dont il s'agit a tant fait pour l' avènement de la modernité qu'il m'a paru important de la signaler. D'autant plus qu'elle est enthousiasmante. Parce qu'elle est riche d'oeuvres extrêmement diverses, parce qu'elle couvre la période précédent la Grande Guerre, années de bouleversements artistiques qui allaient ébranler tous les fondements de l'art, parce qu'enfin et surtout elle met en lumière le rôle de passeur de Guillaume Apollinaire, plus connu du grand public pour ses écrits poétiques (Alcools, Calligrammes) ,érotiques (Les onze mille verges) et ses dessins. Poète-critique, comme le furent Beaudelaire et Mallarmé en leur temps, il a permis de regarder autrement les oeuvres et d'initier l'art d'aujourd'hui. (photo 1= portrait-charge d'Apollinaire en académicien par Picasso, 1905 ; photo 2= un calligramme à Lou, 1915 ; photo 3= Apollinaire tête bandée, par Picasso, 1916 - il a reçu un éclat d'obus au Chemin des Dames).                                        

D'origine polonaise, de son vrai nom Guglielmo Alberto Wladimiro Alessandro Apollinare de Kostrowitzky, sa sensibilité au visuel l'a très tôt conduit à fréquenter les musées d'Allemagne et d'Europe centrale et, après une enfance ballotée, il est arrivé à Paris en 1900. S'intéressant à tout, il est introduit dans les milieux littéraires et artistiques, travaille comme journaliste,  publie contes et poèmes dans des revues, se lie avec de nombreux artistes. Son rôle de critique d'art, de 1902 à 1918 - sujet même de l'exposition - en a fait le témoin des révolutions stylistiques de son temps, un découvreur visionnaire - mort prématurément de la grippe espagnole - et l'acteur central qui donna naissance à l'art moderne. "Vous êtes un homme époque autant qu'un homme de l'époque" dira de lui Alberto Savinio. La multiplicité de ses centres d'intérêt, de ses rôles, de ses amitiés- en particulier avec Picasso - les débats menés avec les artistes, les galeristes et les marchands, ses écrits de journaliste nous font comprendre la vitalité de l'homme et de l'époque, les premiers pas du cubisme, de l'orphisme, du surréalisme, de la reconnaissance des arts premiers et des arts populaires. Peinture, sculpture mais aussi théâtre, cinéma, cirque, marionnettes, affiches, sans oublier la réhabilitation du monde médiéval et toutes les marges de l'art. Rien ne lui échappe. Cela donne un peu le tournis mais c'est passionnant. Quelle époque et quel bonhomme !

650-188-e85c7.jpg-Marie Laurencin-Apollinaire et ses amis.jpgSes amis: ils ont été immortalisés par Marie Laurencin qui fut un temps sa compagne (1909, photo 4). Touchant portrait où figurent entre autres, autour d'Apollinaire dans un fauteuil qui l'auréole, Gertrude Stein, Picasso, Marie Laurencin elle-même et sa chienne Fricka. Si le Douanier Rousseau n'en fait pas partie, il sera néanmoins célébré par Apollinaire : "je bois à mon Rousseau, je bois à sa santé..." écrira t'il sur son tombeau après en avoir tardivement reconnu l'originalité.                                                                                                                                   

La ren800px-Juan_Gris_-_Man_in_a_Café.jpgcontre avec Picasso en 1905 fut déterminante. Leur correspondance reflète leur goût commun pour des oeuvres littéraires, fussent-elles populaires, pour l'érotisme, le cinéma ou le cirque et tout porte à croire que la liberté d'Apollinaire a contribué à développer l'audace de Picasso. Comme un clin d'oeil à leur complicité, leurs initiales apparaissent dans le tableau cubiste de Juan Gris L'homme dans un café, 1912. (photo 5). En 1913 Apollinaire publie "Méditations esthétiques, les peintres cubistes", un recueil de divers textes sur le sujet rédigés entre 1905 et 1913 où il place Picasso et Braque en tête des peintres nouveaux.

Mais il ne soutient pas que le cubisme, il reconnait l'idée d'une peinture pure 20160619_164441.jpget d'une 20160619_173623.jpgexpressivité comme dépassement de l'impressionnisme, ce que prône les fauves, Matisse, Derain, Vlaminck, Marquet... Dès 1907 il publie un texte sur Matisse dans La Phalange et,à son propos il ajoute un peu plus tard: " Si l'on devait comparer l'oeuvre d'Henri Matisse à quelque chose, il faudrait choisir l'orange. Comme elle, l'oeuve de H.M. est un fruit de lumière éclatante" écrit-il en 1918 dans la préface du catalogue de l'exposition Matisse-Picasso.(Les citrons, 1914.photo 7). Il prend en compte aussi les cubo-futuristes, les rythmes colorés de Delaunay (Le bal Bullier, 1913, photo 6) tout un réseau d'idées partagées et de réalisations communes.

20160620_180918.jpgDans une même tentative de briser les critères du bon goût, de renverser l'ordre établi et les rapports de hiérarchie Apollinaire affirme que l'Europe aurait quelque chose à apprendre des contrées lointaines. Il met en avant les "arts sauvages", fait campagne dans le Journal du soir en faveur d'une reconnaissance institutionnelle des arts premiers, soulignant la "sublime beauté des sculptures...des artistes anonymes de l'Afrique" (photo 8) et apprécie le travail d'Archipenko et de Picasso.

Ses relations avec les galeristes et les marchands d'art ont été constantes, aussi bien en France qu'à l'étranger:  Stieglitz, Kahnweiler, Vollard,  Rosenberg... Apollinaire fut particulièrement proche de Paul Guillaume à partir de 1911, "un des premiers touchés par la révélation moderniste" selon André Breton. Longue histoire pleine de rebondissements et de coups de coeur.

Faute de pouvoir donner une image exhaustive de l'exposition - on pourra se rapporter à l'excellent catalogue édité par les musées d'Orsay et de l'Orangerie chez Gallimard - je voudrais juste rappeler les autres sujets pour lesquels Apollinaire s'est investi avec autant d'ardeur et d'efficacité :

- Le cinéma d'abord pour lequel il écrivit son premier texte en 1910 qui mena à l'ouverture de la Cinémathèque de Paris en 1926 .

- la scène: à la grande époque des ballets russes il signa un essai sur le spectacle "Parade" en 1917, saluant la collaboration Massine/Picasso. Il y employa pour la première fois l'expression sur-réalisme. Sa propre pièce "Les mamelles de Tiresias" montée la même année provoqua des troubles et des réactions passionnées. Le cirque et  les marionnettes convenaient à son goût de la dérision hérité de Jarry.

Dernier point qui n'est pas négligeable, l'abondance des oeuvres présentées: certaines viennent de grands musées étrangers comme le MoMA à New-York. "Le passage de la vierge à la mariée" de Duchamp (1912) participe de cette capacité  qu'avait d'Apollinaire à s'approprier son époque ,de regarder vers le passé, le Moyen Age par exemple mais aussi "l'esprit nouveau" de l'avenir.

Apollinaire, le regard du poète, Musée de l'Orangerie, place de la Concorde 75008 Paris. Du mercredi au lundi, jusqu'au 18 juillet.

 

 

 

 

 

 

13/10/2015

Biennale de Venise 2015 (par Régine)

Après avoir arpenté "Illumination" la Biennale de 2011 (mon article du 22/10/2011), si riche en oeuvres spectaculaires d'artistes connus, "Il palazzo enciclopedico", la Biennalle de 2013 (mon article du 16/10/2013), centrée sur le monde intérieur des artistes avec son lot de très belles découvertes d'oeuvres méconnues ou oubliées, me voici en 2015 de nouveau et pour mon plus grand bonheur à Venise, curieuse de découvrir "All the word's futures"

Sur ce titre ambigu le commissaire de la Biennale 2015, Okwul Enwesor, a souhaité apposer trois filtres : "Garden, disaster, liveness" ; "On epic duration" ; "Reading Capital" dont le sens, la cohérence et l'intérêt ne sont pas évidents et n'ont sans doute pas laissé aux artistes un champ bien balisé ; en effet, de l'énorme quantité d'oeuvres exposées qui évoquent plus les problèmes du monde actuel ou les conséquences des évènements passés que les possibles futurs du monde, il est difficile de dégager des lignes de force se rapportant au thème proprement dit. Seul un nombre restreints d'artistes, souvent déjà repérés ailleurs, émergent de la masse, les autres se dissolvent dans la mémoire.

Ici comme les fois précédentes les installations et les vidéos sont largement majoritaires. Certaines n'ont pas besoin d'être détaillées, au premier coup d'oeil on est saisi, ébranlé ou sous le charme alors que d'autres se résument à des discours, des archives ou des reportages. Comme les fois précédentes la peinture fait figure de parent pauvre. Il y a aussi beaucoup de séries de photos ou de dessins qui déclinent à l'infini un même thème ; rarement drôles, parfois émouvantes, elles sont souvent un peu ennuyeuses.

Aux Giardini comme à l'Arsenal, parmi l'abondance des oeuvres exposées, voici celles qui ont particulièrement retenu mon attention.

 

Aux Giardini, avant de pénétrer dans le pavillon central où les oeuvres nous présentent un avenir peu réjouissant, une halte s'impose au Pavillon hollandais où l'installation "To be all ways to be" d'Herman de Vries est une merveille de sensibilité et de poésie. En glanant ici ou là dans une ile abandonnée proche de Venise, plantes, cailloux, coquillages fragments divers et en les organisant en un vaste herbierIMG_1035.JPG (photo 1), en rangeant sur le sol une multitude de faucilles de toute taille et de toute forme IMG_1040.JPG(photo 2), en imprégnant des feuilles de papier des innombrables teintes de terre de toutes les régions du monde, il nous montre que l'expérience de l'infini passe par la réalité physique du monde qui nous entoure ; il nous dit l'importance de regarder le monde et nous fait toucher du doigt son incroyable variété.

Dès l'entrée dans le pavillon central la grande installation de Fabio Mauri "Il muro occidentale del Pianto" donne le ton IMG_1043.JPG(photo 3). Conçue en 1993 par un homme qui aurait aujourd'hui 90 ans elle est bouleversante. Sur 4 mêtres de haut un mur de vieilles valises de tailles et de couleurs différentes s'élève, chacune contient une histoire, une vie et exprime un voyage sans retour, celui des déportés d'Auschwitz ; traumatisme du XXème siècle dont les effets se font toujours sentir. Cette oeuvre résonne bien sûr avec l'actualité, celle des émigrés fuyant la guerre et sa destruction.

Lui fait écho l'installation "Roof off" de Thomas Hirschorn dont la puissance est comparable à celle de la déflagration d'une bombe. Du toit éventré d'une pièce du pavillon central s'échappe tout un fratras d'éléments de construction généralement dissimulés : tuyaux, gaines d'évacuation, fils électriques, bouts de carton, scotch ; ils envahissent l'espace du spectateur et tombent sur des monceaux de pages imprimées en Grec qui jonchent le sol IMG_1048.JPGIMG_1049.JPG(photos 4 et 5). L'étroitesse du lieu confronte physiquement le spectateur à cette destruction : celle des bases de notre civilisation (la Grèce), de notre technique, de notre environnement envahi de déchets. Comme à la Biennale de 2011 où il était déjà présent, Hirschorn nous propose la vision d'un monde déglingué et en voie de destruction.

Walker Evans et Chris Marker, ces deux figures tutélaires de la photo, nous confirment que le talent n'a pas d'âge et leurs oeuvres résonnent encore fortement avec l'époque actuelle ; l'un ici avec sa série documentaire de 1936 sur 3 familles de cultivateurs d'Alabama pris dans un cycle de dettes et de menaces d'éviction dues aux lois du marché et à la crise économique ; l'autre à l'Arsenal avec son beau et très humain reportate sur les passagers du métro. Dans un registre inverse leur fait écho le travail d'Andréas Gursky. Pas de série mais quelques grandes photos de foules besogneuses IMG_1062.JPGdans lesquelles l'individu se trouve dissous. Ainsi ces ouvriers chinois fabriquant des paniers d'osier à la chaine dans un immense atelier partagé en rangées identiques et parallèles ou cette salle de change à Chicago où une foule de traders spéculent en même temps (photo 6). En un cliché l'artiste a su saisir le vertige de la répétition uniformisée et la deshumanisation de notre société.

Enfin un moment de rêverie et de douceur nous est donné grâce aux trois toiles d'Hellen Gallagher qui nous entraînent dans un univers aquatique. Sur un fond tapissé de feuilles de papier millimétré de couleur vert d'eau évoquant l'immensité de l'océan elle a réalisé de magnifiques collages IMG_1055.JPGextrêmement complexes et raffinés évoquant d'étranges êtres mi animaux, mi végétaux, habitants d'une mythique Atlantide noire qui existerait au fond de l'Océan indien (photo 7) ; ils flottent et ondoient en s'éparpillant dans l'espace. De cet univers onirique nait une sensation de fluidité, de liberté, de beauté et de grande complexité du vivant.

Quoi qu'il en soit la mort nous guette tous au bout du chemin nous rappelle l'impressionnante et poignante série de crânes peints par Marlène Dumas. Du même format les 50 tableaux, qui sont tous de magnifiques morceaux de peinture, font le tour d'une salle.IMG_1065.JPG(photo 8) Aussi différents que des visages ces crânes vous encerclent et vous regardent avec leurs yeux vides. Impossible d'échapper à leur cri muet et désespéré.

Oui "Everything will be taken away" IMG_1067.JPGnous répète à l'envie Adrian Peper, lion d'or du festival. Cette phrase est écrite à la craie des centaines de fois sur de grands tableaux noirs et sur des photos dont les visages des personnes ont été effacés (photo 9).

Mais laissons nous emporter par la magie et la beauté de l'installation "The key in the hand" de Chiharu Shiota. IMG_1080.JPGEn suspendant des milliers de vieilles clefs à des fils rouge vermillon, elle a transformé le pavillon japonais en une immense grotte arachnéenne où gisent deux barques remplies de clefs usées, sorte de matérialisation d'une image mentale (photo 10). Que sommes nous sans la mémoire, celle qui nous relie à nos ancêtres, à notre présent et à notre futur ? semble-t-elle nous dire.

La belle et mystérieuse vidéo du pavillon coréen du duo Moon Kyungwon et Jeon Joonho nous fascine et nous glace en nous entraînant dans une bulle de survie quelque part dans un futur lointain où l'héroïne, vêtue d'une combinaison immaculée, mène une vie solitaire et parfaitement réglée.

IMG_1088.JPGEnfin amusons nous en regardant se déplacer les pins de Celeste Boursier Mougenot au pavillon français, allusion ironique aux traumatismes que l'homme inflige à la nature (photo 11) .

 

L'horizon ne s'éclaircit guère à l'arsenal où les sujets abordés sont essentiellement les conflits armés et les crises économiques ou politiques, écho à de nombreuses situations actuelles dans le monde, particulièrement au Moyen Orient et en Afrique et qui augurent d'un avenir bien sombre.

Deux oeuvres magistrales ouvrent et ferment le long parcours de la corderie. On commence dans l'obscurité d'une grande salle seulement éclairée par les néon colorés de Bruce Naumann IMG_1115.JPGqui font clignoter alternativement les mots de "life, pain, death, love, hate, plasure" (photo 12) ; ils éclairent les bouquets de machettes d'Adel Abdessemed qui s'épanouissent sur le sol avec magnificenceIMG_1117.JPG (photo 12), ironiquement nommés "Nymphéas". C'est superbe et terrifiant. On termine par les magnifiques et bouleversantes toiles de Georges Bazelitz : 8 nus masculins, tête en bas, de près de 5m de haut, et dont les corps se désagrègent, crient toute la misère et le désespoir du monde IMG_1141.JPG(photo 13). Entre les deux une multitude d'oeuvres où la violence de notre monde s'affiche sous différentes forme.

Les armes omniprésentes offrent aux artistes un inépuisable sujet. En voici quelques exemples avec le canon que Pino Pascali n'a pas hésité à pointer dans l'allée centrale entouré d'une longue suite de dessins énumérant les multiples formes que peuvent prendre les machines à détruire, les monceaux de tronçonneuses goudronnées que Monica Bonvicini a suspendues à des chaines ou les magnifiques trônes de chef de Gonzalo MabundaIMG_1160.JPG, réalisés uniquement avec de cartouches, obus, révolvers ou mitraillettes (The knowledge throne) (photo 14) .

Heureusement l'humour affleure parfois. Il apparait discrètement à plusieurs reprises, par exemple dans l'herbier confectionné par Tary Simon qui, après avoir reconstitué les bouquets accompagnant les cérémonies de signature d'une multitude d'accords politiques, en a séché quelques fleurs qu'il a collées en vis à vis de la photo du bouquet et du texte de l'accord IMG_1128.JPG(photo 15); ou dans la série de dessins d'Olga Chernysheva IMG_1138.JPGqui croque avec humour et subtilité la vie quotidienne des russes à l'époque actuelle (photo 16) ; ou encore dans l'installation de Boris Achour "Game whose rules I ignore" (le jeux dont j'ignore les règles), écho à bien des situations actuelles. On sourit et on est touché devant la série des délicats dessins faits au crayon de couleur de l'Algérienne Massinissa Selmani "A-t-on besoin des ombres pour se souvenir" qui représentent des situations quotidiennes absurdes et très humaines .

La géopolitique se dessine sur des cartes telles que celles de la vietnamienne Tiffany Chung IMG_1156.JPG(photo16). En 36 subtils dessins sur calque, à l'aide de statistiques joliment colorées, elle a redéfini l'histoire du conflit syrien. La géopolitique se filme avec l'installation de Chantal Akerman "A tragic space". Sur plusieurs écrans, installés en quinconce défilent des paysages immenses et désertiques tandis qu'une bande son diffuse le bruit assourdissant de bombardements, allusion sans doute aux guerres actuelles qui se déroulent dans les déserts syrien et irakien.

Comme dans cette dernière les vidéos, la plupart du temps, offrent des projections simultanées ; soit elles mettent en parallèle de façon parfois arbitraire des situations différentes et dont le sens n'est pas toujours évident, tel "The bell" du kurdistant Hiwa K où l'on assiste à la fois à la confection d'une tombe et à celle d'une cloche ; soit elles projettent sur plusieurs murs d'une pièce un reportage tel le très sympathique "Fara fara" de Carsten Holler qui offre un portrait dansant et ensorcelant de la capitale congolaise avec ses rythmes déchainés. Mais ne relève-t-elle pas plutôt du journalisme que de l'oeuvre d'art ?

Beaucoup d'autres travaux mériteraient sans doute notre attention, mais la lassitude finit par gagner devant tant d'oeuvres déprimantes. Pourtant avant de partir n'omettez pas d'arpenter le pavillon italien. Il est beau, bien fait et présente plusieurs artistes passionnants. Une balade dans Venise offre aussi quelques plaisirs, entre autres l'exposition de peintures de Sean Scully (photo 18) au Palais FalierIMG_1227.JPG sur le Grand Canal et l'installation de Jaume Plensa IMG_1242.JPGà San Giogio  (photo 19)

 

 

 

 

05/09/2015

Jean Paul MARCHESCHI à Bastia (par Sylvie)

Dans son dernier billet Régine vous a parlé du travail tout en finesse de Patrick NEU qu'elle a vu au Palais de Tokyo à Paris. Parmi les expositions de l'été figure celle d'un autre artiste, Jean Paul MARCHESCHI, inspiré lui aussi par le noir de fumée. Son registre est différent et se mêle à d'autres techniques plus classiques, mais il poursuit la même fascination pour ce médium à transparence brumeuse né de sa découverte du volcan Stromboli en 1984. Si Neu retire du noir au profit d'une image claire, Marcheschi crée une image avec ce noir.

Jean Paul Marcheschi est corse, de Bastia où il est né en 1951 et sa ville lui rend hommage au Palais des Gouverneurs, un lieu chargé d'histoire qui offre une déambulation mystérieuse à travers salles hautes, cachots et fortifications. Peintures et sculptures, réalisées spécialement pour cet endroit, se déploient en un parcours poétique et sombre, tout empreint du monde de la Divine comédie de Dante.

Pour aller ainsi des ténèbres vers la lumière, le visiteur est accueilli par une oeuvre photographique en noir et blanc de grand format, un mur de visages qui en appelle à la fois à la diversité des êtres humains ,  à leur uniformité dans la masse, et, comme dans les assemblages de Christian Boltanski, à la mémoire et à l'oubli. C'est une bonne introduction à l'univers hors du temps des oeuvres suivantes de l' artiste qui a, depuis le début des années 80, troqué le pinceau pour le flambeau et la couleur pour la suie, la cire et le noir de fumée. Voici quelques exemples où matière et lumière nous confrontent aux âmes errantes, aux gouffres et aux astres nés de son imaginaires.

L'homme clair, suie sur plexiglass, installe une figure debout impalpable, aux contours flous, née de la superposition des plaques transparentes irrégulièrement peintes à la suie. Un homme fantôme en quelque sorte. 20150716_104253.jpg(photo 1)

Le lac du sommeil et de l'oubli. Encre, pastels, cire, suie, sur papier marouflé sur toile. Marcheschi ne se suffit pas du noir de fumée. Il y introduit divers médiums qui en changent l'effet comme si une cuisine différente était nécessaire à chaque sujet.  Serait-ce la solitude humaine, fixée dans le déterminisme graphique que forment les multiples feuillets de cette composition onirique de lac où vont se perdre les âmes ? 20150716_104048.jpg(photo 2)

Sanglier II (Hommage à Fautrier). Encres, mèches, huile, gouache, fusain, cire, suie, sur papier marouflé sur toile. Rare exception, une introduction de la couleur propre à symboliser, peut-être, la chair, animale ou humaine, leurs souffrances jusqu'au martyr, et les tempêtes intérieures.(photo 3).20150716_103710.jpg D'une grande culture, l'artiste est autant bon connaisseur de la peinture que bon écrivain. Il a en particulier publié des ouvrages sur Piero della Francesca et sur Goya.

Sur un conte de la lune vague (hommage à Mizoguchi). Nombreuses sont donc les références culturelles de Marcheschi, littérature, peinture ou, comme ici, le cinéma. Cette Installation avec sculpture, vélum rétroacté, encre, cire, suie sur papier, drap noir est une évocation nocturne astrale, comme un espoir vers la lumière.20150716_102944.jpg (photo 4)

Oracle du bélier. Encre, pastels, cire, suie sur papier marouflé sur toile. Autre assemblage de feuilles calligraphiées - le journal de l'artiste -où écritures et dessins transparaissent sous les traits de pinceau de feu. 20150716_103828.jpg(photo 5)

Ceux qui n'auront pu se rendre à Bastia devront, à l'automne 2016, courir au musée Rodin à Paris : une exposition d'envergure de cet artiste y est programmée.

 

"Abîmes, Abysses" de Jean Paul Marcheschi, Palais des Gouverneurs à Bastia, Haute Corse, jusqu'au 4 octobre 2015.

16/10/2013

La Biennale de Venise (par Régine)

10 GEDC0321.JPG

Deux ans plus tard et pour mon plus grand bonheur me voici de nouveau à Venise, curieuse de découvrir cette nouvelle Biennale 2013 pour laquelle les avis divergent. Elle est en effet très différente de la brillante et spectaculaire Biennale 2011 qui, par des oeuvres phares d'artistes connus (Thomas Hirschorn, Christian Boltansky, Urs Fischer, Maurizio Catellan, etc...) montrait que l'art d'aujourd'hui loin d'être introspectif, était essentiellement tourné vers le problèmes de notre société (cf. mon article du 22/01/2011).

Le très personnel projet du commissaire 2013, Massimiliano Gioni, est tout autre. Empruntant son titre "Il Palazzo enciclopedico" au projet fou d'un artiste du début du XXème siècle, Marino Ariti, qui voulait construire à Washington une immense tour contenant toutes les réalisations humaines et dont la maquette trône à l'entrée de l'Arsenal, il ne met pas en évidence un état actuel de la création artistique mais se penche sur le monde intérieur des artistes.

Mélangeant des travaux du passé récent avec des oeuvres contemporaines, brouillant les lignes entre les artistes professionnels, les amateurs, les philosophes, les illuminés, il nous montre que pour faire de l'art il faut être habité par une force qui vous dépasse, que l'art est un moyen d'accès à la connaissance de soi et que les images extérieures retravaillées par l'imaginaire permettent à l'invisible qui vous habite d'accéder au visible. Beaucoup de dessins donc, peu de peinture aux Giardini et une invasion de vidéos et d'installation à l'Arsenal.

Ainsi tentant de réconcilier le Moi et l'univers, le personnel et l'universel, certains artistes dans leur quête d'une dimension spirituelle de l'univers, élaborent et mettent en image ou en scène une cosmogonie personnelle, d'autres en faisant des dessins extrêmement minutieux, en collectionnant des merveilles de la nature ou par tout autre moyen tentent de percer le secret du visible, d'autres en faisant des travaux répétitifs et inépuisables veulent capter l'infini et le temps, enfin d'autres encore laissent libre cours à leurs obsessions....

Dans le pavillon central des Giardini, d'entrée de jeu, le propos est introduit avec la présentation du "Red Book" de jungGEDC0004.JPG, (photo 1) manuscrit enluminé sur lequel le fameux psychologue travailla pendant 60 ans calligraphiant ses théories en lettres gothiques et peignant minutieusement différentes scènes fruit de sa relation avec son inconscient, tout un univers étrange et halluciné qui fait penser à celui des alchimistes ou à celui de William Blake. Les beaux diagrammes sur tableau noir qui servaient au philosophe Rudolf SteinerGEDC0005.JPG (photo 2) à expliquer fiévreusement à son auditoire sa vision de l'univers tapissent entièrement les murs d'une salle. Né en 1876 et mort en 1954, Augustin LesageGEDC0001.JPG (photo 3) fait partie de ces artistes d'art brut (très présents ici) qui conversent avec les esprits et travaillent sous leurs ordres. Son univers, tout imprégné de catholicisme, est kaléidoscopique. La symétrie de ses dessins, leur inventivité et leur extrême minutie fascinent. Avec ses dessins à l'encre, au crayon, au style à bille de couleur, tracés sur de longs rouleaux de Papier, Guo Fenguy (photo 4), guérie d'une arthrite aigue grâce au Qigong, exprime les énergies qui traversent le corps des humains et le relie au cosmos. On peut citer les innombrables graphiques abstraits figurant les concepts de mort, de paradis, de culture qui couvrent l'environnement labyrinthique de Matt Mullican (photo 5) à l'Arsenal, mais c'est dans la simplicité et la beauté de la série des Siva linga

52 Guo Fengyi.JPG136 Matt Mullican.JPG33 peinture tantriques.JPG(photo 6), peint par des artistes indiens anonymes, que s'exprime de façon la plus forte la transcendance. Une simple forme ovoïde flotte dans un milieu coloré qu'elle irradie. Ce linga n'est pas simple phallus mais la représentation la plus dépouillée et la plus convaincante de l'énergie vitale.

Modelant dans une terre grise près de 200 petites sculptures représentant une multitude d'événements, d'objets, d'idées, Fischli and Weiss202 Peter Fischli et Davgid Weiss (1).JPG 200 Peter Fischli et Davod Weiss.JPG(photos 7 et 8) 
avec leur installation "Suddenly huis overvieux (1981-2012), offrent un merveilleux antidote à ces excès romantiques. Ici ce sont les parents d'Einstein se reposant après avoir conçu leur fils, là un rocher dans un jardin zen, là-bas un boulanger enfournant son pain ou une petite souris sortant de son trou. Cette anthologie de situations cocasses, graves, quotidiennes célèbrent avec jubilation le monde dans son incroyable variété.

La collection, la notation, la photographie d'un minuscule fragment du grand tout de l'univers sont autant de façons d'accéder au secret bien gardé du visible. Ainsi les magnifiques pierres collectionnées par Roger Caillois54 R. Caillois.JPG (photo 9) dont la variété de couleurs enchante offrent une infinité d'étonnants paysages, d'écritures mystérieuses, de formes extravagantes, illustration disait-il de l'existence d'une syntaxe universelle puisée dans la réalité de la matière. Entre 1969 et 1976 Brehmer réalisa sa série des Himmerlfarben en notant au pinceau chaque jour à heure fixe, sur des feilles quadrillées la couleur et la texture du ciel. Avec son appareil de photos, Eliot Porter104 Eliot Porter.JPG, (photo 10) mort en 1990, traqua toute sa vie le vol des oiseaux pour tenter d'en percer le secret, nous révélant la grâce de ces mouvements impossibles à voir à l'oeil nu. Citons aussi les merveilles dessins de coquillage de Stefan Bertalan (photo 11)203 Stefan Bertalam (2).JPG.

D'autres artistes donnent corps au bestiaire imaginaire issu du fond des âges de l'humanité en s'inspirant d'écrits ou de légendes. Christiana Soulou dessine minutieusement celui décrit par Borges dans son livre "Les êtres imaginaires", Domenico Gnoli57 Domenico Gnoli.JPG (photo 12) puise son inspiration chez les surréalistes ou Jérôme Bosch pour composer des animaux extravagants et troublants de réalisme tel cet énorme escargot qui se prélasse dans un sofa. Citons encore les dragons, démons ou autres créatures fantastiques, hérissés de centaines de petites pointes, modelés dans la glaise par Shinichi Sawada128 Schinich Swada.JPG (photo 13).

Très présente à l'Arsenal, la vidéo est le médium idéal pour mettre en évidence les transformations incessantes du visible et montrer la façon dont le monde qui nous entoure est constamment modifié. Les 207 vidéos en batterie de Kan Xuan117 Kan Xuan (Chine).JPG (photo 14) en sont une parfaite illustration. Tournant simultanément en boucle à une vitesse difficile à soutenir, elles montrent que le passé de la Chine a rapidement été distancié par la frénésie de la course au développement. La belle vidéo "Grosse fatigue" de Camille Henrot qui a reçu le Lion d'argent de la Biennale, quant à elle, met en scène avec humour et à un rythme effréné les efforts désespérés des services d'archives des musées pour conserver l'ensemble des connaissances humaines.

Mon propos n'est pas d'embraser la totalité des oeuvres exposées, mais je voudrais encore citer les hiératiques figures de Marina Merz50 Marina Merz.JPG, (photo 15)les cartes mentales de Geta Bratescu (photo 16) 37 Greta Bratescu.JPGet surtout les amples, sauvages et magnifiques marines de Thierry de Cordier47 Thierry de Cordier.JPG (photo 17) ; les sombres océans démontés qu'il peint, à la fois attirant et terrifiant, atteignent au sublime.

Oui Massimiliano Gioni réussit sa démonstration : les artistes sont habités par une obsession qu'ils déclinent à l'infini sous de multiples formes.

Avant de quitter la Biennale, bien que l'on soit près de l'épuisement, un petit tour dans les pavillons nationaux, où ne s'exerce plus le choix de ce commissaire, s'impose. Citons par exemple, le pavillon russe avec une mise en scène grandiose et humoristique du mythe de Danaë64 idem.JPG,(photo 18) le pavillon américain avec la proliférante, fascinante et fragile installation de Sarah Sze82 Sarah Sze.JPG, (photo 19) le pavillon belge où l'arbre abattu de Berlinde de Bruyckere exhibe des blessures quasi humaines1 berlinde de Bruyckere deadwood.JPG (photo 20)....

10/07/2013

René GUIFFREY (par Sylvie)

La galerie R-du-Cormoran, donnant sur le canal et le clocher du Moyen Age, à Pernes-les-Fontaines, un joli village du Vaucluse, accueille jusqu'à la fin de juillet des oeuvres de René Guiffrey. Dans cet environnement serein et empreint d'histoire et de spiritualité, l'art de Guiffrey est à sa mesure. La couleur blanche, les matières papier ou verre demeurent ses médiums. Il n'en n'a pas changé depuis les années 70. Et la surprise est grande de constater que dans le cadre de ce choix exigeant il se renouvelle encore, avec subtilité, puisant sans arrêt dans le "vocabulaire personnel" qu'il s'est créé au fil des ans, à partir du carré, un carré intérieur redisant le carré du format. Référence à Malévitch peut-être ou à l'art concret." C'est souvent par la technique que je change les choses, dit-il, et l'usage  différent des matériaux: le verre en différentes épaisseurs, les papiers seuls ou assemblés. C'est comme ça que j'essaye de faire avancer les choses, sans rupture..." Avec pour préoccupation: questionner la lumière, guetter les réactions imprévues du verre, eviter toute trace d'une facture personnelle.

Mouche (claire et emaillee).jpgAccrochées côte à côte, deux " grandes Mouches",  titre emprunté à Samuel Beckett, 120x120cm chacune, deux carrés de verre, l'un trempé, l'autre émaillé où se superposent des plaques de format plus petit. Le centre est peint en blanc au verso, fixé sous verre. Les fixés sous verre sont une très ancienne technique de peinture populaire, la peinture étant appliquée au dos de la plaque et la vitre remplaçant le vernis. Reprenant ce faire, Guiffrey superpose plusieurs plaques. Les parties peintes révèlent une blancheur plus ou moins brillantes, les non peintes, du verre seul, offre au regard une très légère teinte, presque immatérielle, qui pourrait être celle de l'eau ou de l'air. Et l'image perçue semble bouger en fonction du déplacement du regardeur. (photo 1).

carre d'angle.jpgLe "Carré d'angle" (50x50cm), dans sa boite, superpose deux plaques séparées où le blanc peint et fixé sous verre offre à l'oeil une densité d'autant plus profonde que le tour est laissé transparent. Les lignes noires, à l'encre, sont des éléments purements graphiques qui viennent perturber la belle immobilité du carré. Le trait flêché créé une rupture, un  basculement et un effet de volumétrie. (photo 2).

Nineio (detail).jpg"Nineio" (détail) signifie en provençal marmaille. Au moins six strates de verre le composent. Elles sont  bien visibles sur la tranche. Ne soyez pas surpris par les mots : l'épaisseur d'une transparence, cela existe. La multiplicité des couches donne la fraiche couleur verte mais elle reflète aussi la lumière environnante. Malgré le poids de ses couches de verre, l'oeuvre a l'air de flotter. (photo 3).

27 juin 2013 100.jpg"Film-folie", (80x80cm, acrylique, blanc d'Espagne et film transparent). Ce priplak se teinte de jaune lorsqu'il est épais comme ici et modifie le blanc. La ligne festonnée des bords de la surface peinte fait vibrer le rectangle, comme un vent léger sur la crête d'une vague. (photo 4).

Magnifique, ce "Projet de vitrail "(49x25x4cm): les lames de verre, posées en biais, composent un graphisme qui s'accorde projet de vitrail.jpgparfaitement à cette oeuvre destinée - on l'espère - à un édifice religieux. Selon la qualité du verre, son épaisseur et les assemblages de chaque morceau, se créé un motif zébré et toute une gamme de tons transparents soulignés de vert ou de brun, qui évoluent et réagissent de façons imprévues dans la lumière. La fente verticale, comme une meurtrière, laisse percevoir dans son étroitesse, un autre monde tout à fait net cette fois, mais loin, très loin. (photo 5).

René Guiffrey n'en finit pas d'explorer toutes les possibilités du blanc en jouant sur le mat et le brillant, l'opaque et le transparent, les espaces dans l'espace. A ceux qui pourraient trouver son oeuvre un peu austère, je dirai qu'elle nécessite une mise à distance, un temps de regard, et que le plaisir réside dans son silence, son mystère et son raffinement.

René Guiffrey, verres et papiers, petits riens et autres, galerie R du Cormoran, 5 rue de la Halle, 84210 Pernes-Les-Fontaines. Tel: 06 14 13 84 27. Jusqu'au 27 juillet 2013.