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07/03/2017

GAO BO (par Régine)

Si l'oeuvre douloureuse de l'artiste chinois Gao Bo, actuellement exposée à la Maison Européenne de la Photographie nous émeut tant c'est parce que, puisant dans les épisodes tragiques de son existence, il interroge le mystère de la vie. Dès l'entrée, face au jardin zen, son installation formée d'un amoncellement de galets sur lesquels sont imprimés les visages de milliers de tibétains ou de chinois destinés à s'effacer avec le temps, illustre l'essentiel de ses thèmes : l'apparition, la disparition, la nature immanente de tout être humain et son lien avec les éléments (photo 1)

IMG_3825.JPG

Au commencement de son parcours artistique il y a le Tibet. Dès 1985, il a alors 20 ans, il y voyage et réalise une série de portraits. Entre 1989 et 1993 il y, retourne et photographie alors les habitants de Lhassa et les rites millénaires des moines. Des années plus tard il reprend ses tirages. Emu par ce qui s'en dégage, il les organise le plus souvent sous forme de diptyques ou de triptyques et exprime son attachement à ce pays en les entourant d'un filet de son propre sang utilisé comme de l'aquarelle et en leur ajoutant des commentaires à l'aide d'une écriture illisible, calligraphiée sous le coût de l'émotion. Très graphique, totalement inventée, celle-ci dépasse les limites du langages et ouvre la perception de l'oeuvre à d'autres univers tels que la poésie, la musique, l'imaginaire. Ainsi ce diptyque où la même image est reprise dans les deux parties mais dans un format différent (photo 2)IMG_3805.JPG. L'immobilité et la forme de l'unique personnage pris de dos au deuxième plan sont identiques à ceux de la grosse pierre noire dressée au premier plan. Quelques gouttes de sang et un commentaire illisible accentuent la solitude de cette forme humaine. Dans cet autre diptyque (photo 3)IMG_3809.JPG trois moines sont allongés face contre terre, vus dans un sens, puis dans l'autre. Bien qu'ensembles mais isolés les uns des autres, ils prient. Son sang et sa calligraphie relient les deux images. Ce triptyques enfin où une vieille femme et un enfant, réunis sur la même image regardent ailleurs et restent seuls avec eux-mêmes (photo 3) IMG_3804.JPG. De cette série magnifique (qui se poursuit à la Maison de la Chine, Place St Sulpice) se dégage une grande solitude, une quête d'un au-delà dans un univers minéral et totalement démuni.

L'âme de ce pays se retrouve encore sur chaque partie du triptyque figurant un groupe de pèlerins cheminant vers un temple. Sur chacune des parties est ficelée une pierre calligraphiée qui évoque à la fois l'omniprésence et le fardeau de la religion dans cette région du monde (photo 4)IMG_3857.JPG.

Si la photo est une composante importante du travail de Gao Bo, elle ne l'intéresse qu'en tant que médium qui lui permet d'exprimer sous différentes formes (dispositifs, installations, performances) son monde intérieur. Toute son oeuvre est liée à l'histoire de son enfance et sa création est un acte cathartique qui lui permet d'exorciser sa difficile histoire personnelle : le souvenir de la révolution culturelle, des exécutions publiques auxquelles il a assisté, et surtout le suicide de sa mère qui s'est jetée sous un train devant ses yeux alors qu'il n'avait que huit ans.

Ce pathétique épisode est évoqué dans une série intitulée "Requiem". Sur d'immenses photos recouvertes de peinture brune ou noire, qui rappellent l'univers d'Anselm Kiefer, il a attaché des branches d'arbres morts dans le creux desquels il a glissé des ossements. Elles sont solidement ligotées entre elles par des bandelettes tachées de sang (photos 5 et 6)IMG_3813.JPGIMG_3816.JPG. Tentative de réunifier le corps sanglant et démantelé de sa mère, et aussi hommage rendu à tous ces suppliciés victimes innocentes d'un régime totalitaire. Ces arbres traités comme des êtres humains, comme le fait aussi le sculptrice belge Berlinde de Bruyckere, suscitent une intense émotion qui touche au corps.

Plus loin ce sont des portraits monumentaux, organisés en diptyque et barrés de néon rouge. Certains ont été recouverts de peinture noire ou blanche destinée à s'effacer peu à peu pour laisser réapparaître la figure ; d'autres font se côtoyer le portrait d'un homme et un crâne. Questionnement sur la trace laissée par la disparition et le temps qui passe (photo 7)IMG_3848.JPG.

Pour lui la destruction et ses vestiges peuvent être transformées en un processus créatif. Cette installation par exemple, proche de celles de Boltanski, qui réunit une douzaine de tragiques portraits, probablement de condamnés à mort, dont le bas du visage a été bâillonné et la tête recouverte d'un linge banc. Des écriture illisibles en néon, placés au dessus de leurs têtes, IMG_3822.JPGévoquent le sort incompréhensible qui leur fut réservé (photo 8).  Il n'a pas hésité à brûler une série de portraits de condamnés à mort et d'en conserver les cendres dans des boîtes en fer qui donne lieu ici à une installation (photo 9). Ces êtres sont morts, probablement pour rien, mais leur lumière nous habiteIMG_3851.JPG.

Ces quelques exemples puisés parmi les oeuvres exposées montre l'univers torturé de cet artiste dont l'oeuvre est bien différente de celle des peintres chinois à la mode qui envahissent actuellement nos cimaises. Elle nous bouleverse et nous touche profondément par la portée universelle des thèmes abordés. A la fois matérielle et spirituelle, physique et mentale, elle nous conduit de l'élémentaire au métaphysique.

Gao Bo "Les offrandes", jusqu'au 9 avril. Maison Européenne de la photographie - 5/7, rue de Fourcy - 75004-Paris. 01 44 78 75 00. Fermé le lundi.

Voir aussi : "Offrande au Tibet" à La Maison de la Chine 75, rue Bonaparte, 75006. Entrée libre du lundi au samedi de 10 à 19 h.

 

15/05/2016

Stéphane THIDET (par Sylvie).

Si le Collège des Bernardins, fondé par Michel de Certaux  pour les moines cisterciens, a contribué pendant des siècles, par son pouvoir spirituel et temporel, au rayonnement intellectuel de Paris et de son université, il renait depuis 2001 grâce à son rachat par le Diocèse de Paris et le travail de Rubis Mécénat en faveur de la création contemporaine qui a trouvé là un lieu atypique pour sa mise en valeur.

Passée l'ancienne nef et sa splendide perspective d'édifice du XIII ème siècle dans le quartier Saint Germain de Paris, on pénètre dans l'ancienne sacristie en léger contrebas comme on descendrait sur une rive. C'est là que se tient l'installation "Solitaire" de Stéphane Thidet ( né en 1974). On croit entrer dans une grotte, l'oeil doit prendre le temps de s'habituer au noir pour comprendre la matière du spectacle, son décor "naturel" de très hautes croisées d'ogives médiévales et mettre un nom sur les formes blanches, presque éblouissantes, qui évoluent dans l'espace, lentement, silencieusement avec une saisissante poésie.

20160430_145059.jpg20160430_145046.jpgDe la rambarde formant balcon on découvre, sans pouvoir les toucher, que ce sont deux troncs d'arbres centenaires suspendus. D'un blanc laiteux, ils tournent sur eux-mêmes au dessus d'un plan d'eau noire. Celui de gauche, à l'horizontale, semble s'étirer comme le corps tendu d'un danseur en une arabesque parfaite et suggère à son autre extrémité, bosselée,complexe, quelque tête animale fantastique. L'alternance de ces deux visions, dues au mouvement, donne au bois mort un aspect étonnamment vivant qui stimule l'imaginaire (photos 1 et 2).

20160430_145246.jpgA droite, l'autre tronc, pendu verticalement et maintenu par une poutre métallique volontairement laissée apparente, plonge sa pointe dans l'eau comme une plume dans un encrier. Les deux arbres, en effleurant la surface liquide, surface "dessinable" par excellence, la troublent en de multiples cercles concentriques et éphémères qui disparaissent pour réapparaitre à nouveau au prochain passage. Stéphane Thidet est attaché à l'idée que les situations ne se terminent jamais ou, comme en musique, elles se répètent, fussent elles déformées ou transformées. Les troncs et l'architecture projettent leur ombre sur l'eau et sur les murs. " L'eau est un élément particulièrement intéressant pour ce que je tente de mettre en jeu: il contient tous les paradoxes qui m'intéressent, notamment cette articulation de douceur et de violence, mais aussi ce caractère insaisissable" (photo 3).

La majesté de l'oeuvre n'empêche pas une légèreté qui invite au rêve et à la contemplation. Le bois, l'eau, la pierre, le mouvant et l'inerte, dialoguent, se traversent, se confrontent en des rapports fugaces, sorte de voyage immobile, magique, vers un ailleurs fantasmé.

"Solitaire" de Stéphane Thidet, Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75005 Paris, tel:01 53 10 74 44. Du lundi au samedi de 10h à 18h, le dimanche et les jours fériés de 14h à 18h.

 

30/09/2014

Dessin, sculpture, peinture.... (par Régine et Sylvie)

Après de longues vacances nous éprouvions le besoin de reprendre contact avec Paris. Nous avons donc fait le tour de quelques galeries du Marais et vu le travail d'artistes que nous connaissions peu, mal ou pas du tout. Voici nos impressions.

Les oeuvres de Hanns Schimansky, présentés à la Galerie Jaeger Bucher pourraient évoquer une sonate au phrasé léger et sautillant. Elles sont simples par leur technique, l'encre, extrêmement élaborées par la graphieGEDC0222.JPG. Cet autodidacte allemand, ingénieur agronome de formation né en 1949, trace sur le papier une multitude de lignes fines et rythmées, à l'allure spontanée, très distinctes malgré leur nombre, et qui s'entrecroisent, se superposent, formant un treillis, une écriture sismographique oublieuse des bords de l'oeuvre et de sa structure, un papier plié dont la trame se laisse deviner.

On se prend à suivre du regard avec attention les lignes comme si nous étions pris au piège de ce maillage infini GEDC0223.JPG: images abstraites, certes, mais fortes qui disent par leur sobriété fourmillante aussi bien notre univers de trépidations urbaines que des énergies chorégraphiques avec des ponctuations, des lignes appuyées ou effleurées comme des pulsations de coeur ou des rétentions de souffle.

GEDC0229.JPGDes aplats de couleurs primaires - jaune, rouge, bleu ou noir - géométrisent les surfaces d'autres oeuvres sans toutefois les rendre ascétiques car ils s'inscrivent à certains endroits en coulées ou en taches concentrées dans les interstices des pliures. Loin de déranger, ces imperfections humanisent.

Galerie Jaeger Bucher - 5-7, rue de Saintonge, 75003-Paris (o1 42 72 60 42), jusqu'au 15 novembre.

 

Avec des expositions inédites ou spectaculaire la Galerie Karsten Greve a l'art de surprendre. Celle du sculpteur et peintre allemand Norbert Pragenberg en est l'illustration. Sur le sol de la galerie gisent ou se dressent d'énormes jarres GEDC0241.JPGdont la présence physique et la beauté son saisissantes. Montées avec des colombins d'argile superposés qui portent encore l'empreinte des doigts de l'artiste, leur aspect rudimentaire est contredit par leur taille, la gaité de leurs couleurs et les nombreuses excroissances dont elles sont ornées.GEDC0248.JPG Des fleurs par exemple s'y épanouissent ; le trou qui leur tient lieu de coeur transperce la paroi de la jarre la rendant inutilisable. Ainsi transformées en tonneaux des Danaïdes ces jarres perdent leur fonction utilitaire pour s'imposer comme sculpture qui occupent avec force l'espace environnant.

C'est le rapport physique de l'artiste avec la matière terre qui s'exprime ici. Sa façon de la soumettre, de la façonner, de la magnifier et de l'imposer dans l'espace. Son agilité à modeler l'argile se manifeste différemment dans une troublante petite oeuvre isolée accrochée sur un murGEDC0242.JPG. S'agit-il d'un plat ? Mais non il s'agit bien d'une sculpture car elle est remplie de volutes bleues. Sous ses doigts la céramique devient légère, vaporeuse comme de l'organdi, contrepoint à la lourdeur des oeuvres précédentes.

Mort en 2012, Norbert Pragenberg était aussi peintre. Deux très belles toiles de lui accompagnent ces sculptures. Quelques bulles de couleur percent un fond d'un noir épais comme les ténèbresGEDC0247.JPG. Telles des planètes elles semblent migrer. Sensation à la fois légère, dense et puissante qui n'est pas étrangère à celle éprouvée devant ses sculptures.

Galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003-Paris (01 42 77 19 37), jusqu'au 11 octobre.

 

 Laurent Grasso

Voilà un jeune artiste, né en 72, qui ne craint pas les retours en arrière. Il faut voir, à la galerie Perrotin, les petits tableaux sur bois inspirés de Giotto ou d'Uccello ( XIV et XVème siècles) qu'il a fait peindre. Reconnaissons qu'ils sont très beaux, pleins de charme avec leurs couleurs un peu passées, les petits personnages spectateurs ébahis/impuissants devant une nature en révolteGEDC0258.JPG: éboulements, irruptions volcaniques, tremblements de terre sont là pour rappeler Ephèse,Pompeï et bien d'autres cataclysmes.                                           

Le primitivisme de la facture en accentue le distance dans le temps mais l'introduction de deux disques solairesGEDC0259.JPG, par ailleurs réalisés en laiton et exposés tout près, donne réalité à une très ancienne et inquiétante prophétie de  catastrophe inéluctable lié au pouvoir créateur et destructeur de cet astre. Il engendre un sentiment d'étrangeté et donne à s'interroger sur le visible et l'invérifiable.

Dans des cadres de bois sombre, certains de ces petits paysages sont accompagnés d'une figurine, par exemple une tête romaine de Bacchus en marbre blanc du IIème siècle, et d'un chiffre en relief de néon, ici 79, date de l'éruption du Vésuve suivie de la destruction de PompeïGEDC0263.JPG. Le tableau montre évidemment les fumées sortant du volcan et envahissant la plaine. Vrai travail d'ethnologue que la réunion de ces trois pièces.

D'anciennes photos en noir et blanc de foules scrutant le ciel rappellent le "miracle" de Fatima en 1917,GEDC0262.JPG miracle probablement faux basé sur une projection lumineuse réalisée par l'armée.                              

Grasso questionne la vérité des phénomènes et tend à nous montrer que la perception que nous en avons est un mélange d''histoire, de  science et de croyances, toutes choses étant elles-mêmes sujettes à nouveau regard selon les époques. Alors, pourquoi ne pas s'amuser à faire un peu de science- fiction, détourner les sources, introduire des outils de notre temps (le néon), télescoper les temporalités ? A l'heure des bouleversements météorologiques et des tensions mondiales, l'imagination n'est pas de trop. Laissons nous entrainer par l'artiste dans son désir de figurer l'instant catastrophique sans envisager la répétition des phénomènes.

Laurent Grasso "Soleil double", galerie Perrotin, 76 rue de Turenne, 75003. Jusqu'au 31 octobre 2014.

 

 Wim Delvoye est un démiurge.  Pour lui rien n'est impossible et sa volonté de soumettre le monde à son désir se manifeste à nouveau dans les oeuvres qu'il expose actuellement dans l'annexe de la Galerie Perrotin, Passage St Claude. Avec sa détermination habituelle de mêler le savoir faire à la plus grande banalité, de détourner des objets usuels en oeuvres d'art spectaculaires, il sculpte sur des valises en métal de fins motifs persansGEDC0268.JPG, découpe des pneus de voiture en dentelle ouvragéesGEDC0270.JPG et tord des roues de bicyclette pour en faire des sortes d'anneaux de MoebiusGEDC0275.JPG. Rien n'est impossible à cet homme qui reconstitua la digestion  humaine avec sa fameuse machine Cloaca et n'hésita pas à tatouer des cochons. Le monde lui appartient et il le modèle au grès de son imagination.

GEDC0267.JPGOn ne peut cependant réfreiner son admiration devant la sculpture en marbre d'un blanc immaculé qui aimante le regard dès l'entrée dans la galerie. Sa base est celle d'un arbre dont le tronc s'élève en vrillant sur lui-même se transformant en une tour de style gothique flamboyant dont les détails sont, comme à l'accoutumée, poussés à l'extrême. Nature, culture et sacré sont ici intimement liés.

Galerie Perrotin, 10 Impasse Saint Claude, 75003-Paris, jusqu'au 31 octobre

 

 

22/04/2013

Julio Le Parc (par Sylvie).

Si vous avez la chance d'avoir des enfants autour de vous, emmenez les voir l'exposition de l'artiste argentin, né en 1928, Julio Le Parc, au Palais de Tokyo à Paris. Vous serez un peu désorientés dans cette demi obscurité où les lumières vrillent, éblouissent, les structures dansent et font chavirer, les miroirs transforment et perturbent la vision. Touchés par l'ingénuosité, la poésie, la fantaisie et la perfection du travail de cet artiste, votre curiosité cherchera le comment sont faites ces illusions d'optique qui tiennent de la magie. Les enfants, eux, vont instinctivement dialoguer avec les oeuvres, y mettre la main, actionner, pénétrer et s'en amuser follement. Le comble est atteint à la fin du parcours lorsqu'ils se faufilent dans la forêt dense et mobile de punching-balls suspendus au plafond. iIs s'y poursuivent, se bousculent, cognent ou prennent à bras le corps ces gigantesques  troncs blancs, mous et rassurants, qui figurent des personnages de la vie publique.                                                                                                      Quoi de surprenant ? Ils mettent en oeuvre le manifeste du GRAV (Groupe de recherche d'art visuel, fondé en 1960 par Le Parc et ses amis, Morellet et Soto entre autres, et qu'a largement fait connaître et soutenu feu la galeriste Denise René) : "Défense de ne pas participer, défense de ne pas toucher, défense de ne pas casser".

Tout ici bouge et fait bouger.  Peintures, sculptures, installations, d'une grande économie de moyens, sont une expérience sensorielle et ludique qui nous fait participer. De l'élément impalpable qu'est la lumière Le Parc tire toutes sortes d'effets volatils qui émerveillent, et, malgré soi, on se prend au jeu du pouvoir d'animation de notre va et vient: notre mouvement participe de l'oeuvre.  

Parmi bien d'autres voici quelques pièces réjouissantes qui en disent long sur les outils, les techniques et les effets avec lesquels l'artiste a joué pour nous offrir des oeuvres ouvertes qu'un rien métamorphose et qu'il ne tient qu'à nous de faire vivre.

julio-le-parc-cellule à pénétrer.jpgGEDC0016.JPGLe blanc et le noir sont très présents, blanc de la lumière, noir de l'ombre née du contrate. Deux exemples: La cellule à pénétrer adaptée, 2005 (à partir du Labyrinthe GRAV de 1963), est faite de lamelles de miroir suspendues. Les reflets créent une multitude de taches mobiles que fractionne l'entrelacs mouvant et imprévisible des bandes.(photo1)                                                 A travers les orifices de Continuel-lumière-mobile, la lumière passante dessine une sorte de voie lactée féérique où les constellations en mouvement tournoient en confettis, comme un envol de duvet (2).

GEDC0023.JPGGEDC0038.JPGSur le Continuel-lumière cylindre (1962-2005) l 'alternance des rayons lumineux qui se croisent donnent à la lune noire l'illusion d'un mouvement rotatif et cyclique. Le mécanisme déploie sur la surface un drapé savant et changeant, presque tactile.(3)                                         Lames réfléchissantes(2005). Pour peu que l'on se déplace devant ces entailles verticales dans le rouge, nait une autre forme en losange qui suit le regard du promeneur.(4).   

julio_le_parc___s__rie_15_1863_north_576x-Modulation 1125.jpgGEDC0028.JPGC'est une pure illusion d'optique, mais la cible, faite de cercles concentriques de couleurs pures, série 15n°18 -1971/2012, vibre et palpite.(5)                                 A travers les pièces de rhodoïd transparent qui composent  la sphère rouge (2001/2012), les faisceaux lumineux  modulent la couleur en différentes intensités et y tracernt une grille de lignes variables selon la place du spectateur(6).

GEDC0034(1).JPGLe souffle de quelque zéphir mécanique anime avec humour, de sa présence immaterielle, des objets quotidiens: là une balle de ping-pong en devient sautillante, ici une botte de rouleaux de papier de toilette souple s'érige en gerbe ondulante. La traine d'une robe de mariée? (7).

Je rappellerai que l'exposition s'ouvre sur un dispositif simple que les enfants adorent, les lames de rhodoïd souples: elles réfléchissent et déforment les silhouettes... qui se contorsionnent d'autant plus : il y a du rire dans l'air !

Julio Le Parc, Palais de Tokyo, av du Président Wilson,75016, Paris. Jusqu'au 13 mai 2013

12/10/2012

Claire MORGAN "QUIETUS" (par Régine)

Les récentes sculptures installations de l'Irlandaise Claire Morgan exposées actuellement à la Galerie Karsten Greeve m'ont laissée bouche bée. Elles sont sidérantes à plus d'un titre : par leur fragile beauté, par leur rigueur, par leur étrangeté mais aussi par le malaise qu'elles suscitent. Sylvie a déjà parlé de cette artiste sur ce blog il y a deux ans (voir p 13) mais je ne résiste pas à la tentation de le faire à nouveau tant cette oeuvre m'a remuée.

Chacune d'elle est composée d'une structure faite de réglettes en plexiglass suspendues à l'horizontal au plafond sur lesquelles sont attachés, et pendent à intervalles réguliers, des fils de nylon invisibles, maintenus tendus par un petit plomb attaché à leur extrémité. Sur ces fils sont répartis, de façon plus ou moins espacée, afin de réaliser une forme géométrique parfaite (cube, sphère, cylindre), des lambeaux de plastique colorés ou transparents, des insectes (mouches, moucherons, abeilles...), des étamines de chardons ou de pissenlit. Dans ces cages immatérielles, la présence d'un oiseau immobile nous stupéfie.

La minutie et le perfectionnisme de Claire Morgan laisse pantois. Son art révèle une connaissance parfaite de la géométrie et de la taxidermie ; elle calcule et réalise tout elle-même, aussi bien le nombre de fils nécessaire pour le volume désiré que la naturalisation des animaux utilisés.

La splendeur de "The colossus",GEDC0047.JPG (photo 1),  sphère faite d'une multitude de morceaux colorés de polyéthylène déchirés nous saisit dès l'entrée. La couleur bleu des petits plombs qui assurent la tenue des fils de nylon en accuse non sans contradiction la légèreté ; mais l'enchantement fait place à la surprise en apercevant un immense cygne, aile grandes ouvertes, pris dans ses rets.        Ce ballon, qui semble prêt à se détacher du sol au moindre souffle a piégé un oiseau lui-même en apesanteur. La beauté est aveuglante mais quel piège    recèle-t-elle ?

Durant toute la visite, oscillant entre admiration et répulsion des sentiments contradictoires ne cesseront de vous assaillir.

Transfigurés, les copeaux de cellophane de "Under arrest"GEDC0007.JPG (photo 2) scintillent dans la lumière. Leur aspect vaporeux s'oppose à la rigueur du cube parfait qu'ils dessinent et des rangées de petits plombs noirs proche du sol. On s'y engouffrerait volontiers comme dans un pénétrable de Soto, mais cet élan est vite brisé par la vue d'un oiseau qui git en bas à droite. Il ne faut pas se fier aux apparences : la nature est cruelle et ses dérèglements, occasionnés ou non par l'activité humaine peuvent se révéler mortels.

Il faut deviner la présence d'"Apocalypse now" tant sont minuscules les milliers de drosophiles qui le composent. Cet environnement quasi invisible nous fait frémir, mais on  découvre aussi que malgré leurs efforts les mouches n'échapperont pas au magnifique guet appens bleuté tendu par "Try again, fail again, fail better" (photo 3) GEDC0005.JPGdans lequel toutes finiront par s'écraser en paquets serrés.

L'organisation inflexible et la beauté féérique de l'oeuvre "The birds and the bees" GEDC0017.JPG(photo 4) pour laquelle l'artiste a attrapé, desséché et trempé dans un bain de peinture dorée des millieurs de guêpes, la rendent à la fois fascinante et terrifiante. En effet, deux merles, deux troublions, rebelles à cet ordre impitoyable, y ont été précipités tête la première, victime de leur désir de liberté.

On cèderait volontiers à l'attrait qu'exerce la douceur ouatée de "Nippel" GEDC0015.JPG(photo 5) - fait d'étamines il invite à la caresse - mais méfiez-vous de l'apparent moelleux de ce "sein" qui lui aussi recèle bien des surprises...

"Terminal", GEDC0021.JPG(photo 6)  un immense cylindre d'une blancheur immaculée, d'une beauté à couper le souffle est le point d'orgue de cette exposition. Les milliers de morceaux de polyéthylène blancs qui le composent, légers comme des flocons ou des pétales se répandent sur le sol en un tapis neigeux. Un goéland argenté, à peinte visible, en est prisonnier.

L'exposition est complétée par une série de très beaux dessins préparatoires dont la feuille de papier a servi à la taxidermie des animaux.

Belles, aériennes, vulnérables, d'une précision inouïe, les oeuvres de Claire Morgan nous fascinent. Quoique faisant appel à des animaux ou à des produits industriels, le propos de l'artiste ne me semble pas être d'abord celui de l'écologie. Elle met en évidence le caractère éphémère et souvent contradictoire de l'existence, l'arrêt brutal du temps lorsque la mort survient. Elle souligne la perfection et la beauté de la nature mais aussi la cruauté de ses lois implacables. Elle insiste sur la dangerosité mortifère d'une organisation parfaite et totalitaire.

L'artiste a intitulé son exposition "Quietus" qui veut dire "tranquille". Le moins que l'on puisse dire est qu'elle a le sens du paradoxe.

 Claire MORGAN "Quiétus" - du 8 septembre au 3 novembre 2012 : Galerie Karsten Greeve, 5 rue Debelleyme, 75003-Paris. Tél : 01 42 77 19 37. Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

 

 

 

 

03/10/2012

Orozco, Broyer, Henrot, à propos de nature.( par Sylvie).

La nature a toujours inspiré les poètes et les plasticiens. Pour la copier, l'utiliser, la transformer ou s'en inspirer.

Après la visite à l'exposition de Claire Morgan à la galerie Karsten Greve, un délice de spectacle, de finesse de travail et de perversité imaginative dont vous parlera très bientôt Régine, un tour dans quelques autres galeries du Marais à Paris n'a fait que nous conforter dans l'idée que décidément aujourd'hui encore cette nature reste un sujet de choix et qu'elle est à l'affiche.

Sainte Victoire d'Anne-Lise Broyer.jpgNous avions vu à la Galerie Particulière, 16 rue du Perche, 75003, les "Leçons de Sainte Victoire" d'Anne-Lise Broyer, un travail photographique sur la montagne du même nom: tantôt un blanc éblouissant à la mine graphite vient enneiger les crêtes et les déclinaisons du relief, tantôt c'est un noir qui se dépose en sombres premiers plans. De quoi magnifier encore ce site sublime qui a fasciné Cézanne et Picasso. L'exposition s'est terminée le 26 septembre mais le travail est à suivre.

GEDC0033.JPGChantal Crousel présente des oeuvres de l'artiste mexicain, né en 1962, Gabriel Orozco: ce sont des mobiles faits de tiges de bambou et de plumes d'oiseaux. La souplesse des branches incurvées se hérisse de plumes rigides et longues invisiblement fixées.Mais ces nombreux "Roiseaux" suspendus envahissent l'espace de la galerie, ce qui nuit plutôt qu'il ne met en valeur la beauté de chacun d'eux. Pourtant, une force vivante semble animer ce qui apparait comme un déploiement ou un envol. Ils n'ont cependant ni le charme solitaire des mobiles de Calder ni le désordre naturel de volatiles ébouriffés. Bien sûr, on l'aura compris, il s'agit d'une réflexion sur la circularité, la nature et l'artifice, le mouvement et le temps.                                                                                                                                            Galerie Chantal Crousel, 1O rue Charlot, 75003. Tel: 01 42 77 38 87. Jusqu'au 20 octobre.

GEDC0029.JPGDu même artiste Marian Goodman montre des terres cuites de petite taille, charnues, de forme plus ou moins triangulaire, façonnées  manuellement dans un mouvement rotatif. Elles en portent, de façon tangible, les rondeurs et l'échelle. Orozco s'est intéressé aux transformations de la masse de terre au creux de sa main. Série"Orthocenters".                                                               Galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003. Tel: 01 48 04 70 52. jusqu'au 20 octobre.

Changeant de rive, nous avons trouvé chez Kamel Mennour les compositions florales de Camille Henrot, inspirées d'oeuvres littéraires et présentées Camille Henrot- 02-10-2012 15;31;48.jpgcomme des ikebana, ces bouquets qui au Japon reflètent le rapport culturel et poétique de l'homme avec la nature. Je ne suis pas sûre d'avoir perçu une quelconque sérénité ou une symbolique savante mais plutôt un appel désespéré à la tendresse par les couleurs des fleurs fraiches ou fanées, et une forme d'humour noir ou de critique de la société par la présence conjointe de végétaux et de matériaux en plastique de notre quotidien le plus ordinaire.                                                                                                  "Est-il possible d'être révolutionnaire et d'aimer les fleurs?", galerie Kamel Mennour, 47 rue Saint André des Arts, 75006. Tel: 01 56 24 03 63. Jusqu'au 6 octobre.

07/05/2012

El ANATSUI (par Sylvie)

El Anatsui-triennale et beaubourg 005.JPGEl Anatsui-triennale et beaubourg 006.JPGL' oeuvre est pour moi époustouflante, un enchantement. "Sasa", 2004, (photos 1 et 2) domine l'entrée du MNAM à Beaubourg de ses 5 ou 6 m2. de  masse multicolore. Son auteur? El Anatsui, un artiste ghanéen né en 1944 et vivant au Nigeria. Assez peu connu du grand public français bien que de renommée internationale depuis la Biennale de Venise en 1990, il vient tout à coup de lui être révélé par l'habillage qu'il a réalisé du Musée Galliera, le musée de la Mode à Paris, et par une autre oeuvre, dans le cadre de la Triennale au Palais de Tokyo, en face.

GEDC0029.JPGGEDC0036.JPG"Sasa" comme "Tiled flower garden", 2012, (photos 2 et 3) à la Triennale sont spectaculaires.. Pas seulement par leur taille, leur épaisseur, leur aspect non fini mais par leurs couleurs somptueuses, l'étrangeté et la profusion de leur médium semi- rigide comme une cote de maille, et leur texture souple. Elles tiennent du tissage, de la tapisserie, du manteau royal ou de quelque pelage animal. Et rappellent aussi bien les patchwoks américains que les oeuvres du peintre autrichien Klimt ou... les pixels des images numériques. Et tout cela avec un caractère très artisanal et très richement sophistiqué.

Mais de quoi ces deux oeuvres sont-elles faites ? Il faut s'approcher pour s'en rendre compte. Il ne s'agit pas de peinture, pas d'étoffe. Il s'agit d'un assemblage d' innombrables capsules aplaties de bouteilles et de découpes de canettes en aluminium, de vieux restes en quelque sorte de la société de consommation et qui témoignent des échanges commerciaux entre l'Afrique et l'Occident et des effets de la colonisation (l'alcool contre les esclaves). Surprenant pour un sculpteur qui a beaucoup travaillé avec des matériaux naturels, moins pour un artiste desireux d'utiliser ce qu'il trouve dans son environnement, surtout s'il porte la trace d'usages passés. El Anatsui rappelle que le travail de mise à plat de ce métal est proche du placage de l'or sur les objets dans des mines du Ghana.

"Salsa" est suspendue à la verticale. Sa pesanteur ne cache pas l'irrégularité des contours et le bas traine au sol. Disons qu'elle pendouille comme si l'artiste avait voulu laisser aux installateurs la liberté de jouer avec elle et avec l'espace.  Les multiples pastilles dont elle est faite forment une composition abstraite très construite en bandes, en lignes ou en plages de couleurs chatoyantes. Toutes sortes de nuances apparaissent selon la lumière, les inscriptions sur les capsules, l'assemblage plus ou moins lâche et ses fils de cuivre, les pliages et les noeuds.

"Tiled flower garden" se présente comme un large tapis fluide, l'épiderme abandonné de quelque monstre marin ou un filet de pêche jeté au sol et couvrant un rocher.. Les plis multiples mettent en évidence la malléabilité du métal. Ce qui apparait d'abord comme une trouée centrale laissant voir le béton s'avère une trame plus légère où scintillent les capsules argentées comme des écailles de poissons. L'ensemble évoque le fleuve Niger, une large et majestueuse coulée poissonneuse pleine de poésie.

El Anatsui-triennale et beaubourg 001.JPGLe musée Galliera (photo 5), ancien palais du XIXème d'inspiration Renaissance, est lui aussi paré dans la magnificence. Ses larges baies sont occultées au profit d'un habillage un peu provocateur de miroir qui accroche la lumière jusqu'à éblouir et de vieilles plaques alvéolées mates toutes roussies d'usage. Le recyclage de matériaux de récupération reste là encore l'idée forte de l'artiste: l'oeuvre, dans sa monumentalité  30mx10m) et son aspect de tombeau hermétique, réussit à mixer le gai et le triste,le terne et le clinquant, le présent et le passé, l'artisanal et l'industriel, l'Europe et l'Afrique et à faire entrer le vent de la vie moderne et urbaine sur une architecture séculaire.  Cette approche ethnologique et universaliste est le propre de l'exposition "Intense Proximité" au Palais de Tokyo.

 

MNAM, Centre Pompidou, piazza Beaubourg, 75004 Paris. Tous les jours sauf le mardi;  

Intense Proximité, Palais de Tokyo, 13 av du Président Wilson, 75016, Paris. De midi à minuit tous les jours, sauf le mardi. Jusqu'au 26 août.

 

06/01/2012

TADASHI KAWAMATA (par Régine)

Une fois disparues les oeuvres de Tadashi Kawamata ne s'effacent pas facilement de la mémoire. Je me souviens encore du choc ressenti il y a 15 ans devant l'incroyable empilement de chaises d'église, sorte de tour de Babel, installé dans la Chapelle de la Salpétrière en 1997. Je peux me balader par la pensée sur l'immense passerelle en bois construite en 2001 à Evreux et qui reliait les quelques bâtiments rescapés du bombardement de cette ville pendant la guerre. Et que dire de ma stupéfaction devant le torrent de cagettes déversées depuis les toits de Mansart à la Maréchalerie de Versailles en 2008. Enfin qui n'a pas été surpris l'année dernière de découvrir, accrochés à la façade de Beaubourg, d'étranges cabanes ou nids d'oiseaux géants.

Si vous aves vu ces oeuvres et qu'elles ont laissé en vous, comme en moi, un souvenir puissant, ou si vous ne les avez pas vues, il vous reste une dizaine de jours pour faire une expérience exceptionnelle à la Galerie Kamel Mennour.

En pénétrant au 47 rue de la rue Saint André des Arts, vous aurez la surprise de vous engouffrer sous un plafond qui recouvre entièrement la cour
GEDC0001.JPG. Fait de planches de toutes formes, de toutes dimensions et de toutes provenances : planches, portes, plateaux de table, lattes de plancher, fonds de placard, têtes de lit, etc..., il semble dériver à la hauteur du 1er étage (photos 1 et 2)

GEDC0003.JPG. Le sensation d'engloutissement ne vous quittera pas durant le parcours des 3 salles de la galerie, elles aussi recouvertes à mi hauteur de cette étrange voûte (photo 3)GEDC0007.JPG.

Cette installation modifie complètement l'espace de la cour et celui de la galerie tout en s'y intégrant parfaitement. L'agencement des morceaux de bois parait totalement aléatoire comme s'il avait été constitué par les forces de la nature(photo 4). Dans les interstices on aperçoit le ciel ou le plafond de la galerie comme si cette masse flottait au gré d'un courantGEDC0010.JPG. L'oeuvre s'intitule "Under the water" et on déambule un peu abasourdi dans cet univers qu'on ressent peu à peu comme aquatique.

Bouleversé par le malheur qui a frappé le Japon, l'artiste a construit cette énorme accumulation statique en référence aux débris arrachés par le tsunami aux villages côtiers de son pays et qui, fragments de vies brisées, sont charriés par l'océant dérivant lentement à travers le Pacifique.

Par l'ampleur de cette oeuvre Tadashi Kawamata nous fait physiquement prendre conscience de ce qu'ont perdu les habitants de ces régions et du désastre qui s'est abattu sur eux. On est donc face à un témoignage en hommage aux malheureux habitants des régions dévastées par le Tsunami de 2010, mais avant tout devant une magnifique oeuvre plastique proposant une expérience inattendue de l'espace.

Galerie Kamel Mennour, 47, rue St André des Arts, 75006-Paris (01 56 24 03 63) du mardi au samedi de 11 h à 19 h - TADASHI KAWAMATA, "Under the water", jusqu'au 18 janvier.

25/03/2011

François MORELLET (par Régine)

Dans le paysage de l'art contemporain, il est bien rare d'éprouver un plaisir aussi jubilatoire que celui que procure l'exposition de François Morellet au Centre Pompidou. A la fois sensible et concrète, fantaisiste et maîtrisée, rigoureuse et décalée, mentale et physique, elle stimule l'intellect et les sens.

François Morellet est un jeune homme de 85 ans qui n'a rien perdu de sa créativité et de son ironie. Pour cette exposition, plutôt qu'une grande rétrospective, il a préféré se focaliser sur ses installations et en "réinstaller" un certain nombre créées entre 1960 et aujourd'hui. Prolongeant son travail de peintre elles sont, dit-il "des mises en place éphémères d'éléments légers disposés différemment selon l'architecture de chaque lieu d'exposition". Réinstallées elles s'adaptent chaque fois à leur nouveau lieu et ne renaissent donc jamais de façon absolument identique. Les matériaux qu'utilise Morellet pour les réaliser sont très variés : tubes d'aluminium, poûtres de bois, ruban adhésif, avec une grande prédilection pour les tubes de néon.

En réaction contre l'Abstraction lyrique française et l'Expressionisme abstrait américain des années 1950/1960, François Morellet alors membres du G.R.A.V. (Groupe de Recherche d'Art Visuel) a éliminé de son oeuvre toute subjectivité. Fort de l'idée duchampienne décrétant "c'est le regardeur qui fait l'oeuvre", il a mis au point des dispositifs qui sollicitent notre participation. Certains mettent en cause nos habitudes de vision. Telle "Répartition aléatoire de 40.000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d'un annuaire de téléphone, 50% de bleu, 50% de rouge" qui nous plonge dans un univers où l'intensité égale des deux couleurs nous fait perdre tout repère et nous amène à confondre fond et forme, base de notre perception de l'art. "Reflets dans l'eau déformés par le spectateur" de 1964GEDC0125.JPG (photo n° 1) est une oeuvre à la fois toute simple et poétique. Une grille orthogonale faite de tubes de néon blanc suspendue au plafond se reflète dans l'eau noire d'un bac posé au sol. Quand l'eau bouge le reflet de la grille se déforme pour donner des figures mouvantes et toujours différentes. Cette instabilité déjoue la perception fixe que nous avons d'ordinaire des oeuvres d'art. Avec "Delacroix défiguré (La mort de Sardanapal)" (1989) GEDC0128.JPG(photo 2) et "Picasso défiguré (Les demoiselles d'Avignon)" (2011)(photo 3)GEDC0110.JPG, l'artiste revisite avec humour ces deux chefs d'oeuvre. En remplaçant les personnage par des toiles blanches qu'il a accrochées sur un mur blanc et en respectant scrupuleusement leur organisation d'origine, il nous offre le plaisir de reconstituer mentalement ces deux tableaux.

D'autres oeuvres font travailler l'imaginaire, telle celle, faite de rubans adhésifs noirs, installée dès l'entrée et intitulée "2 trames de parallèles inclinées à 30°et 40° sur 3 murs". (1977-2009) (photo 4) GEDC0124.JPGLeur faible différence d'inclination conduit ces lignes tantôt à se croiser, tantôt à être quasiment parallèles. On les suit du regard, on les prolonge mentalement en dehors des murs et on les imagine se croisant sous le plancher, sous le plafond et réapparaître indéfiniment. Varini n'et pas loin. Cet artiste suisse, né en 1952, dont le travail évolue aussi avec l'espace architectural, se différencie cependant de son aîné en définissant un point de vue à partir duquel son travail prend forme.

Les tubes de néon permettent à Morellet d'utiliser la source lumineuse elle-même comme matériau plastique. Avec eux il va réaliser des oeuvres qui, malgré un semblant de désordre révèle, à qui sait observer, un ordre logique.

Avec "No end neon" (1990) (photo 5)GEDC0111.JPG dont le titre est un palindrome (forme linguistique chère à Morellet), celui-ci a disposé en quinconce, du sol au plafond, des tubes de néon bleus sur des lignes parallèles dessinées par leurs fils électriques ; dans "Néons by accident" (2003),(photo 6)GEDC0109.JPG il a distribué de façon apparemment aléatoire 16 arcs de tubes de néon rouge sur les murs et le sol. L'impression n'aurait ni cette puissance ni cette beauté si une organisation précise n'orchestrait pas la magnifique et spectaculaire "Avalanche" de 1996 (photo 7)GEDC0112.JPG. 36 tubes de néon bleu de 2m de longueur, suspendus au quadrillage du plafond par leur propre cable électrique se retrouvent plus ou moins inclinés dans toutes les directions à mesure qu'il touchent le sol.

Les systèmes sous-jacent très élaborés, oébissant à des calculs précis, sont plus ressentis que compris. Ils donnent à ces installations un rythme, une vitalité joyeuse et une grande beauté.

Morellet adore créer un trouble dans la géométrie. Pour complémentaire"Geometree n° 5 Arc de cercle complémentaire" de 1983, (photo 8)GEDC0108.JPG  il a imaginé la continuité d'une ligne entre une branche d'arbre courbe posée sur le sol et un cercle sur le mur raccordant les deux extrémités de la branche. Hasard et détermination président à cette oeuvre pleine de poésie.

Il serait possible de continuer ainsi à parler d'autres installations, tout aussi stimulantes, mais il est préférable d'aller les voir sur place. L'exposition est à la fois une fête et une expérience visuelle et intellectuelle ; il serait dommage de se priver de ce plaisir.

 

François Morellet - "Réinstallation". Centre Pompidou, tous les jour sans mardi de 11 h à 21 h. Nocturne le jeudi jusqu'à 23 h. Jusqu'au 4 juillet.

16/11/2010

Une oeuvre exceptionnelle de Béatrice Casadesus (par Régine)

Pour suppléer à l'absence du portrait de Marguerite d'Autriche peint par Bernard Von Orley, conservé dans le Monastère royal de Brou (Bourg en Bresse) et prêté pour l'exposition "France 1500" au Grand Palais, la conservatrice du Musée a eu l'heureuse idée de demander à plusieurs artistes contemporains de marquer à leur façon la présence de Marguerite dans les lieux.

Béatrice Casadesus prend à bras le corps cet immense espace avec une vision d'architecte et de sculpteur qu'elle fut. En incitant le regardeur à se déplacer pour contempler son oeuvre, elle l'invite à voyager parmi les flots et les nuages d'un paradis de la couleur.

Fille de l'Empereur Maximilien, petite fille de Charles le Téméraire et tante de Charles Quint, Marguerite d'Autriche faillit être reine de France - elle fut fiancée à 3 ans à Charles VIII qui en avait 13 -. Deux fois veuve, d'abord du roi d'Espagne, puis de Philibert de Savoie, elle décida à 25 ans de se retirer du monde et fit construire le Monastère de Brou afin d'y finir ses jours. L'église, de style gothique flamboyant, est une merveille architecturale, d'une très grande pureté : pas de vitraux, pas de chapelles latérales, pas de décoration, elle s'élance vers le ciel et par beau temps la lumière y entre à flots. C'est dans la nef que Béatrice Casadesus a installé une oeuvre somptueuse.

GEDC0009.JPGUn flot de voiles vaporeux peints à la main sur un support appelé "intissé", où se mêle toute une palette de couleurs subtiles - on pense à celles des fresques de Fra Angelico, Piero de la Francesca ou Giotto - tombe en cascade de plus de 16 m de haut du balcon adossé à la façade. Béatrice Casadesus qualifie ces voiles de "mues", terme qui lui est cher et qui sont, dit-elle, comme un passage qui s'opère entre l'espace plan du tableau à l'espace de l'architecture. Sur le sol de la nef elle a installé un immense bouillonnement de ces mêmes "mues"GEDC0011.JPG où, comme dans les ciels peints par Le Corrège, se perdent toutes les nuances du bleu. Ce dispositif est encadré de 4 diptyques. Un lien impalpable se tisse entre ces peintures abstraites à dominante bleue rehaussée d'or, le sol, le mur du fond animé par les mues et les enluminures des livres d'heures, les tapisseries dont on ornait les murs de pierre, la richesse des vitraux de l'époque de Marguerite.GEDC0015.JPG

En rendant proche un temps éloigné ce dispositif totalement contemporain est en parfaite adéquation avec la spiritualité et le raffinement de Marguerite ainsi qu'avec le rayonnement de l'église à son époque.

D'une ampleur exceptionnelle, cette oeuvre de lumière, à la fois forte et fragile, toute tendue vers l'élévation, l'immatériel a occulté pour moi celles des autres artistes invités à participer à cette aventure : Rahymond Hains, Marie Morel, Jean Xavier Renaud et Gaëlle Foray.

Visions contemporaines de Marguerite d'Autriche - Monastère royal de Brou à Bourg en Bresse, jusqu'au 24 janvier 2011.