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décrypt'art - Page 5

  • Pascal CONVERT et Bamiyan (par Régine)

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    Ne ratez pas l'exposition du Musée Guimet consacrée au site de Bamiyan en Afghanistan. Ce site millénaire, ancien carrefour des civilisations bouddhiste, grecque et indienne, fut sauvagement mutilé par les talibans en mars 2001. Quelques années plus tard, en 2017, l'artiste Pascal Convert réalisa, grâce à des moyens techniques très sophistiqués, un montage photographique de plus de 16 m de longueur de l'immense falaise qui domine Bamiyan et de ce qu'il en reste (photo 1). D'une précision inouïe et d'une grande beauté, cette oeuvre ne fut malheureusement pas retenue pour représenter la France à la Biennale de Venise 2019 mais elle accompagnera la galerie du temps au Louvre Lens jusqu'à l'été 2022. Au Musée Guimet elle encadre l'exposition Des images et des hommes, Bamiyan 20 ans après qui, inaugurée en février, la veille du confinement, ouvre de nouveau ses portes le 19 mai et dure jusqu'à mi-octobre. Vous pouvez d'ores et déjà, en allant sur le site du Musée, suivre la visite guidée très complète de la commissaire de l'exposition, Sophie Makariou et la voir en 3D.

    Extrait panoramique de la falaise de Bâmiyân 1. © Courtesy Pascal Convert, Galerie Eric Dupont.jpg

    Au centre de l'Afghanistan, sur la route de la soie, à près de 3000 m d'altitude, dans une sublime vallée nichée entre deux chaines de montagne et au pied d'une immense et splendide falaise d'environ 1,5 km de longueur, du IIème siècle av. J.C au Xème siècle de notre ère, s'est développée une petite ville. De simple relai de caravanes, elle devint au cours des siècles un haut lieu du bouddhisme et un centre d'échanges culturels. 2 - Le Grand Bouddha de Bamiyan, © Archives photographiques du MNAAG.jpgDes milliers de moines y séjournèrent, bâtissant dans deux alvéoles monumentales, deux bouddhas colossaux l'un de 53 m à l'ouest et l'autre de 35 m à l'Est qui furent à l'époque recouvert de feuilles d'or (photo 2). Entre les deux la multitude de bouches sombres que l'on voit sur la photographie ne sont autres que les ouvertures de plus de 1000 grottes sanctuaires creusées dans le grès, souvent ornées de décors modelés et peints.

    Dans ces montagnes isolées du monde, dans ce paysage d'une beauté à couper le souffle, de la splendeur passée de Bamiyan il ne restait plus qu'un petit village et ses incroyables vestiges lorsque le 11 mars 2001, cinq mois exactement avant l'attentat contre les tours jumelles du World Trade center, les talibans détruisirent avec rage les deux bouddhas géants sculptés dans la falaise,IMG_4861.JPGIMG_4863.JPG saccageant également les décorations des grottes alentour(photos 3 et 4). Ce vandalisme visant à nier toute représentation humaine et à faire table rase du passé, émut le monde entier. L'importante exposition du Musée Guimet est à la fois un hommage au travail de Pascal Convert et à celui du couple d'archéologues Joseph et Aria Hackin qui fouillèrent le site dès 1923. Résistants de la première heure au cours de la 2ème guerre mondiale, ils moururent ensemble en 1941 dans le torpillage du bateau qui les transportait. Ils avaient auparavant fait don au Musée Guimet des nombreux documents, photos et objets ramenés de leurs fouilles en Afghanistan où ils avaient longuement séjourné.

    Pascal Convert, depuis toujours, est fasciné par la complexité de l'histoire. Les questions de la mémoire et de l'oubli sont au coeur de son travail. Pas étonnant qu'il fut ému et subjugué par le site de Bamiyan et sa douloureuse histoire.

    Extrait panoramique de la falaise de Bâmiyân 2. © Courtesy Pascal Convert, Galerie Eric Dupont.jpg

    Pour réaliser ses oeuvres, il choisit toujours la technique la plus à même d'exprimer ce qu'il veut dire. Ici c'est à la photographie qu'il a recours, mais pas n'importe laquelle. Outre un scan 3 D du site au moyen de drones, il prit des milliers de photos. Parmi celles-ci il en choisit 4000 et les réunit entre elles par un système de tuilage pour former une image de la falaise. Pour le tirage de l'ensemble il utilisa le procédé, inventé au début du siècle, du platinotype avec lequel l'image se révèle par contact direct de la pellicule sur un papier enduit d'une émulsion contenant des sels de platine (photo 5). Ce procédé permet à l'image de pénétrer dans le papier. Ainsi les moindres détails des blessures et des failles de l'érosion de la falaise nous apparaissent.IMG_4860.JPG Le panorama photographique de ces 16 panneaux de 16 m de long qui restitue en noir et blanc le site de Bamiyan, fait le tour de la salle d'exposition (photo 6). Devant cette oeuvre d'une douloureuse mélancolie, le spectateur, pris de vertige, a le sentiment d'être devant l'empreinte directe de la falaise. L'émotion la plus forte est paradoxalement provoquée par le vide qui occupe les niches des deux colosses dont le manque acquiert une spectaculaire visibilité. Ce vaste panorama, qui exalte la beauté inouïe du lieu montre avec force la puissance de l'image face à la destruction. Comme Joseph et Aria Hackin résistants au nazisme elle fait acte de résistance face à la barbarie et à l'inhumanité car la destruction n'a pas fait disparaître les bouddhas, ils dominent toujours la vallée de leur majestueuse absence.

    Grotte sanctuaire de Bâmiyân détruite par les Talibans. Tirage Palladium. ©Collections MNAAG.jpgSignalons également la poignante photo que Pascal Convert a prise du plafond d'une grotte sanctuaire dont le décor entièrement modelé et peint fut détruit à coup de chaussures lancées en l'air par les talibans (photo 7). Les Enfants de Bâmiyân 2. ©Courtesy Pascal Convert, Galerie Eric Dupont, Paris.jpgLe joli film Les enfants de Bamiyan (photo 8) tourné pendant les travaux est projeté en continu. Il montre des enfants jouant joyeusement au pied de la falaise. A la fois hommage à la population Hazara qui occupe la région et preuve que c'est toujours la vie qui prend le dessus.

    L'exposition présente aussi une série d'oeuvres archéologiques retrouvées dans cette falaise et ses environs. A voir aussi la reconstitution par Jean Carl, l'assistant fidèle de J. Hackin, des vestiges de la grande fresque de style indien qui couvrait la voûte surplombant le petit bouddha représentant Surya, le dieu indouiste du soleil et ses chevaux blancs. Main d’un bouddha colossal, 5ème-6ème siècle, céramique, Afghanistan, Bamiyan, MG 18549, MNAAG, © photographie RMN-GP.jpgdeux mains des bouddhas monumentaux ayant conservé des restes de feuilles d'or. D'autres objets gardent la trace de destructions anciennes montrant que l'épisode des talibans n'est pas isolé dans le temps, par exemple ce visage de bouddha vandalisé ou ce morceau de tête d'homme avec sa superbe moustache. Les documents photographiques sont nombreux, tout un travail de sélection du fond du musée a été fait pour nous présenter l'histoire de cette falaise et rendre hommage aux Hackin et à la population locale.

    A travers les créations de Pascal Convert, les vestiges de sculptures et de peintures, les photographiques d'époque, l'exposition raconte l'histoire de Bamiyan et de sa vitalité culturelle. Il font écho à l'oeuvre créée à New York en souvenir du 11 septembre 2001 et qui consiste en deux trous noirs dont les bords ruissellent d'eau de façon ininterrompue. Les niches vides de la falaise et cette sculpture en creux de New York expriment par le vide la résilience des images face à la vie.

    Musée Guimet "Des images et des hommes, Bamyan 20 ans après" - 6, place d'Iéna, 750146-Paris (01 42 65 25 44), du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Jusqu'au 18 octobre.

     

  • René GUIFFREY (Par Sylvie et Régine)

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    Impossible de se fier à la photographie pour appréhender l'oeuvre de René Guiffrey. En effet comment reproduire le blanc et la transparence, notions qui sont au coeur de son travail ?

    Né à Carpentras en 1938, René Guiffrey n'a jamais vraiment quitté sa région puisque, depuis de longues années, il vit et travaille à Bédoin, petite ville du Vaucluse où il poursuit un but tout à fait original et sans concession.

    Profitez dès la réouverture de la Galerie ETC à Paris, prévue dans le courant du mois de Mai, pour découvrir ce travail si personnel, si beau, si dépouillé. Faisant appel plus aux sensations qu'aux émotions, n'hésitez pas à regarder longtemps ce qui est exposé, à vous déplacer devant pour tenter d'en saisir toutes les subtilités.

    Ni vraiment peintures, ni vraiment sculptures, les oeuvres de René Guiffrey appartiennent aux deux genres. Certaines sont faites pour être accrochées au mur, d'autres pour être présentées sur un socle ou installées dans l'espace public. Elles sont constituées d'un assemblage de matériaux transparents ou blancs tels que le verre, le carrelage, la porcelaine, le miroir, le film Priplax et bien sûr le papier, la peinture acrylique ou le pastel blanc.

    De l'ensemble présenté se dégage une sérénité presque monacale, un dépouillement voulu pour se consacrer à l'essentiel. René Guiffrey ne peint pas le visible, ne montre aucun objet mais donne à voir ce qui fait que le monde peut être vu, à savoir la lumière. "Je ne m'intéresserais pas à une oeuvre (de moi j'entends), si avant tout, je n'envisageais pas comment elle se situera, comment elle évoluera dans la lumière... C'est ma préoccupation principale et permanente.... C'est de ce questionnement que sont apparus les différents matériaux que j'utilise" dit-il.

    Rien de tel que d'examiner quelques pièces pour tenter de saisir sa démarche.

    8 - MENERBES red. (page 22).jpgPosé sur un socle  "Lola" est une sculpture constituée d'un grand nombre de plaques de verre, d'environ 30 cm de côté, de format carré, superposées les unes sur les autres de façon à former un cube. Sur chacune d'elles l'artiste a posé, parallèlement aux bords, une petite feuille adhésive blanche, carrée également, le tout coïncidant exactement. L'accumulation des plaques de verre produit une sorte de couleur verte transparente et immatérielle tandis qu'une forme blanche approximativement cubique, créée par les papiers installés au coeur de la sculpture, s'avère être à la fois présente et absente, réelle et irréelle, sans existence et sans poids, insaisissable comme un fantôme. Au gré des déplacements du regardeur cette forme devient mouvante tandis que la lumière, jouant avec la transparence des plaques de verre mais aussi avec l'opacité due à leur superposition, anime et fait briller l'ensemble à sa guise. L'épaisseur de la transparence anime et coordonne tous les éléments de cette très belle sculpture.

    Sur ce principe Guiffrey a réalisé pour les églises de Bédoin et du Beaucet (Vaucluse) des vitraux singuliers, en parfait accord avec la simplissime romanité des lieux. La lumière est filtrée à travers de délicates strates parallèles de verre concassé dont les éclats irréguliers scintillent et changent du bleu au vert avec la lumière. Des inclusions verticales au centre en accentuent la spiritualité. Vous en trouverez une photo dans le catalogue de l'exposition.

    9 - Série J-FL (PAGE 31).jpgTrès différente par la forme est la série "J-FL" puisqu'il s'agit de peinture ; elle appartient cependant à la même famille d'esprit. Elle est constituée de 16 modules sur toile de format 25 x 25 cm, regroupés quatre par quatre  pour former un carré et offrent tous le même motif, sorte de faux carré, les lignes du haut et du bas comportant un léger décrochement. Certaines parties de chacun d'eux sont peintes en blanc, d'autres ne le sont pas. L'orientation des tableaux, et donc du décrochement changeant à chaque ligne, ils sont ainsi à la fois semblables et différents. Tout ici semble rigueur et calcul mais la vue n'a pas de prise tant ces peintures se renvoient les unes aux autres. Allez trouver une logique dans l'agencement de ces 16 toiles ! Comme devant certaines oeuvres de Morellet l'esprit se perd à tenter de saisir l'insaisissable. Mais c'est surtout par la différence du dépôt de blanc d'une peinture à l'autre qu'est obtenu cet effet d'effacement et de destruction de la forme par la lumière, qui brouille les limites de la réalité et empêche le regardeur de trouver un fil de lecture.

    IMG_8056.JPGBien difficile de saisir les secrets de fabrication d'un travail aussi méticuleux que celui des deux tableaux suivants, installées côte à côte. Intitulés "La mouche", mesurant 120 x 120 cm, le fond de l'un est transparent tandis que celui de l'autre diffuse une couleur d'opale. Guiffrey a joué ici sur l'inattendu du matériau : l'un de ces grands verres émaillés est très légèrement convexe et l'autre concave, conséquence due à la cuisson du matériau. Les défauts invisibles du verre font vivre la lumière bousculant la frontière entre réel et irréel. Les multiples plaques méticuleusement placées au centre créent un double effet, les plus grandes, transparentes, semblent fuir, s'enfoncer, tandis que, cernées par un trait d'émail, les blanches s'avancent vers le spectateur. L'instabilité règne.

    Carrés, blancs et se côtoyant encore pour former temporairement diptyque, les deux "Pastels secs sur papier vélin" estampés, marouflés sur bois (100 x 100 cm, 1998) sont troublants. Difficile d'échapper au désir de les rapprocher du mystique (et mythique) "Carré blanc sur fond blanc" de Malévitch (1918). IMG_8065.JPGGuiffrey, avec ce travail digne d'un bénédictin, ne tente-t-il pas ici d'accéder lui aussi à l'insaisissable ? Présentés chacun dans une boîte en plexiglas qui reflète l'environnement, il faut les contempler longuement pour apprécier les subtiles différences de valeur du pastel et percevoir les infimes décrochements qui propulsent ou enfoncent le carré pastellé. L'artiste reprend à son compte les mots de Beckett "non pas le blanc mais la notion de blanc" et cela ouvre le champ des possibles : le blanc crayeux du pastel sec (plus fragile que  le pastel à l'huile) et celui plus froid du papier vélin, des contraires en quelque sorte, le peint et le non-peint ; la lumière et ses jeux toujours différents sur les surfaces, selon les pas du spectateur et le voisinage. Tout cela crée un mouvement, un flottement qui déroute et contredit la géométrie statique du carré, forme impersonnelle, minimaliste, sans volonté de séduction, délibérément choisie par Guiffrey, "parce que ce format s'ancre mieux sur les murs, qu'il est moins flottant, plus statique et ramène toujours le regard des bords vers le centre, et inversement". Comme Ryman en son temps pour ses monochromes blancs à la matière picturale sensuelle, l'artiste a choisi la même pauvreté formelle du support pour faire mieux apparaître le frémissement de la vie.

    Si le blanc a son mystère, le miroir et la porcelaine aussi, Guiffrey en a senti la richesse. Avec "Ah Léa !" 6 - Ah!Léa! RET BIS. (page 17).jpg(acrylique sous verre, miroir brisé, porcelaine, 25 x 25, 2020), il les utilise avec parcimonie et les conjugue l'un dans le plein et la densité - la porcelaine - l'autre - le miroir - dans son rayonnement. Ces deux là s'équilibrent ici en une joyeuse légèreté. L'instabilité du miroir biseauté, avec ses reflets multicolores du monde qui l'entoure et du spectre de la lumière, livre un bougé continu où rien n'est saisissable, réveille le blanc de la porcelaine si raisonnable et rassurante dans sa forme et sa parfaite platitude. La vigoureuse fente centrale conduit le regard vers un ailleurs, un mystérieux hors limite.

    Chez Guiffrey, tout décidément est attente et mouvement, présence et absence, vide et fermentation. Son oeuvre est  déconcertante, toute en retenue et questionnement, et sa part d'imprévisible sous la lumière implique concentration pour en découvrir la multiplicité d'aspects et de signifiance.

    René Guiffrey "Blancs" - Réouverture probable mi Mai Galerie ETC, 28, rue Saint Claude, 75003-Paris (Tél : 09 24 24 35 43). Jusqu'à fin Mai 2021. Le très beau catalogue est visible sur internet.

  • Anselm Kiefer (par Sylvie).

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               C'est un éblouissement que réserve l'exposition d'Anselm Kiefer à la galerie Gagosian du Bourget. L'accès un peu difficile ne doit pas décourager les visiteurs, ils seront récompensés, même s'ils ont déjà pu apprécier son travail à travers des expositions antérieures. C'est grandiose. Kiefer, né en 45, travaille en France depuis les années 90. Elève de Beuys, il est l'un des plus importants artistes allemands de la génération de l'après guerre et témoigne de l'histoire tragique de son pays, sa poésie, son romantisme, des grands mythes de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la Kabbale et de l'Histoire en général.  A la différence d'un important courant de la peinture actuelle, il est un matieriste prodigieux qui utilise les matériaux les plus divers, du sable à la paille, du goudron aux cendres, des branches d'arbre au plomb en couches superposées comme des sédiments. et nous ébranle entre beauté et effroi.

    Quatre peintures monumentales, récentes, occupent le vaste bâtiment. Leur sujet ? Le Camp du drap d'or, rappelez vous 1520 dans le Pas de Calais et la tentative - échouée -d'alliance entre la France et l'Angleterre pour proscrire la guerre  avec Charles Quint, autant dire entre les nations européennes. Kiefer en fait une allusion à la violence et l'imprévisibilité des relations humaines. Hasard du temps, la pandémie du Covid 19, apparue pourtant après exécution des toiles, présente une étrange similitude. La base des multiples mediums utilisés sont à peu près les mêmes : huile, acrylique, shellac, paille, feuille d'or, bois et métal sur toile, les formats semblables: 470 x 840 cm. et les dates de réalisations 2019-2020.

    20210306_155904.jpg

    En référence au poème de Paul Celan"Les plants de la nuit naissent de l'âme et de l'esprit" est le titre - ma traduction du moins - de cette première oeuvre  (1). L'or du ciel est à l'image des fastes somptueux du Camp du drap d'or. Un ciel éclatant et chaud comme on le voit chez les primitifs italiens, sans le lissé de la peinture sur bois mais chiffonné par les feuilles d'or et parsemé de délicates touches vert amande qui ont tant de douceur chez Giotto. S'y détachent comme des hallebardes les faux et leurs lames qui couperont le blé riche de pailles touffues du premier plan, traversé en sa mitan par un sentier en lacets qui disparait dans l'infini, là haut, au dessus de l'horizon, obligeant le regard à pénétrer dans l'oeuvre.

    20210306_155931.jpg"L'âge du loup" (2) : ciel et terre d'orage comme si les dieux se fâchaient. Les haches ont remplacé les faux au bout des branches déracinées, fruits précaires mais toujours menaçants. Terre dévastée où rien d'autre ne pousse. Le tragique est bien là sous nos yeux, sombre, violent à l'image probable de l'inconscient tourmenté de l'artiste. Le gigantisme y participe autant que les contrastes colorés du bleu, du brun et du noir d'un ciel bas, oppressant et d'une lune d'une blancheur...glaçante. On ne pressent rien de bon dans le chemin tortueux bordé de tranchants. Les mots écrits participent de l'oeuvre plastique : "Voluspa" en haut à droite est issu d'un autre poème de Paul Celan, "Les prédictions de la voyante" : "les brillantes étoiles vacillent dans le ciel,.. les fumées tourbillonnent.."

    20210306_160132.jpg" Les sept boules de la colère" (3) : dans ce champ de blé dont on pourrait toucher la paille sèche  se fraient deux chemins qui se rejoignent en un point central du sombre horizon, comme les rails des trains de la mort. Kiefer se souviendrait il des mots de Goethe dans Faust : "En montant, en montant  vers les hauteurs, enfonce toi dans l'abîme". Un retour vers le passé vaut un pas vers le futur en une dialectique destruction-création positive. Le triangle, figure récurrente chez Kiefer, pointe ici un lieu où s'échangent des colonnes de nuées, émanations des drames passés et surgissement du processus créateur.

    "La coupure/blessure de la faucille" (4). Deux grandes faux s'entrecroisent, un peu comme les 20210306_160918.jpgbranches d'une croix gammée, les lames figurant les crochets. Référence historique à ce qui s'est appelé le "plan jaune" de l'armée allemande en 1940. Les blés coupés jonchent le sol en un épais désordre donnant force à la matérialité de la toile. Les lames sanglantes mais fières semblent, en même temps, vouloir rassembler, contenir, les colonnes de nuées.

    20210306_162904.jpgDans les galeries en surplomb sont exposées des oeuvres de moindre taille comme ce "Champ" (280 x 380 cm, émulsion,huile et acrylique comme  sur toile) (5). Aucun fer agressif n'y figure. C'est un pré fleuri dense et bruissant. La perspective n'est pas centrée mais dirigée, soufflée énergiquement vers la gauche, comme un passé que l'on voudrait faire disparaitre malgré la force de résistance de ces fleurs charnues déjà flétries qui désespérément s'accrochent. Tonalité rédemptrice du cosmos.

    20210306_161901.jpg20210306_161525.jpg"Ernest Theodor Hoffman : le bloc doré"  (6) Ce pourrait être un blockhaus ou une maison abandonnée sur lequel, resté accroché , pend un vieux vêtement. Tout rappelle la Shoah et ce n'est pas surprenant de la part d'un artiste qui ne veut en rien renier l'histoire de son pays. "L'histoire, pour moi, est un matériau, comme le paysage ou la couleur" dit il. Sur le bloc  emporté dans un courant violent - le courant de l'histoire ? -,  grimpe un serpent d'or, symbole de l'énergie vitale. Selon l'artiste " les ruines sont des moments où les choses se montrent telles qu'elles sont. C'est le moment où les choses peuvent recommencer".

    Un regard s'impose sur quelques oeuvres  sous vitrine comme ce dessin (7) dont l'abstraction première, trompeuse, évoque dans sa mélancolie et sa noirceur, les horreurs des camps d'extermination. Piquets alignés comme autant de sillons, de barrières s'étirant vers un infini incertain, blanc verdâtre d'un sol enneigé, éparpillement de taches sombres au milieu desquelles des flammes se consument.. Pas d'allégories, simple constat qui nous laisse pétrifiés.

    Derrière la puissance évocatrice de ces tableaux mélancoliques, leur échelle, leur épaisseur presque géologique, et leur richesse colorée, Kiefer nous fait percevoir un sens qui nous dépasse. Il fait appel à la mémoire individuelle et collective et sublime le tragique.

    Anselm Kiefer: Field of the Cloth of Gold, galerie Gagosian, 26 av. de l'Europe, Le Bourget 93350. Jusqu'au 28 mars 2021. tel 01 47 16 16 48. De Paris - sans voiture - RER B jusqu'au Bourget puis bus 152 jusqu'à ...

     

     

     

     

  • "Le paradigme de l'art contemporain" de Nathalie Heinich : Critique de cet ouvrage par Régine

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    Le propos de l'auteur de ce passionnant ouvrage est de transposer la notion de paradigme du domaine scientifique au domaine artistique, et de l'appliquer à l'art contemporain.

    Mais qu'est-ce qu'un paradigme : selon le Petit Robert c'est "un modèle de pensée qui suppose un système de valeurs, de normes qui influent sur la représentation du monde". Dans le domaine scientifique, par exemple, les découvertes d'Einstein, ont obligé les chercheurs à se positionner différemment face au monde et, pour résoudre certains problèmes, à passer du paradigme newtonien au paradigme einsteinien. Autre exemple dans le domaine artistique, en mettant à mal les canons académiques de la figuration et en permettant à l'artiste d'exprimer sa propre vision du monde, les impressionnistes ont imposé à un public hostile ne façon différente de regarder la peinture.

    Nathaline Heinich met en oeuvre cette notion en différenciant nettement l'art moderne de l'art contemporain. En effet, si jusqu'aux années 1960/1970 le public s'était peu à peu familiarisé avec les différents courants novateurs du XXème siècle (fauvisme, cubisme, abstraction) les deux grandes formes de l'art, peinture et sculpture, ainsi que leurs matériaux étaient restés les mêmes, et bien qu'adaptant des formes nouvelles, se disputaient toujours l'espace des musées et des galeries. C'est à partir des années 1960 qu'une nouvelle forme d'art se met en place dont les caractéristiques perturbent profondément le public. Cet art, nous dit-elle, on ne peut le saisir qu'en abandonnant notre façon habituelle de voir et en acceptant de s'ouvrir à un nouveau paradigme qui sert de base à un univers artistique régie par d'autres lois.

    Pour accéder à la compréhension de cet art si perturbant, encore faut-il connaître ce qui le sous-rend. Les différents chapitres de l'ouvrage sont donc, en s'appuyant sur de nombreux exemples, l'étude et le décryptage de ce nouveau paradigme. En voici quelques trait parmi les plus frappants :

    . L'art contemporain repose sur la transgression des frontières de l'art telles que les perçoit le sens commun. Ainsi la notion de "frontière" entre art et non art ne correspond plus à la nature des propositions faites par certains artistes tels Damien Hirst ou Wim Delvoye.

    . L'oeuvre d'art ne réside plus dans l'objet proposé par l'artiste. Celui-ci peut être réduit à une simple feuille de papier ou n'avoir aucune valeur en soi (exemple mythique : l'urinoir de Marcel Duchamp redécouvert dans les années 1970). Ce qui compte c'est le récit dont il va être le point de départ ou le discours qui va l'accompagner. L'art contemporain est un art du commentaire. L'art conceptuel poussera l'idée à l'extrême car pou lui c'est l'idée elle-même qui devient oeuvre d'art.

    . De plus en plus souvent l'oeuvre d'art prend la forme d'installations dont le propre est de n'avoir ni socle ni cadre. Les objets qui les composent peuvent être pris dans le monde ordinaire et leurs formes doivent s'adapter au lieu où elle sont exposées.

    . On assiste à la diversification à l'infini des matériaux utilisés qui peuvent éventuellement être périssables.

    . L'oeuvre s'étend au delà de l'objet, rendant poreuse la frontière entre lui et le contexte de sa mise en oeuvre. Elle sollicite souvent la participation effective du public.

    . Les évènements, d'abord appelés happening dans les années 1960, puis performances dans les années 1970 sont constitués d'actions et non pas d'objets.

    L'auteure s'attache aussi à cerner les conséquences pratiques, sociales et financières de cette transformation de l'art, à savoir : les problèmes posés par la conservation et la reproduction des oeuvres, la nécessité de la présence de l'artiste non pour la fabrication de l'oeuvre mais pour sa mise en circulation, l'importance de plus en plus prégnantes des médiations, la professionnalisation des commissaires d'exposition, la diversification exponentielle des institutions artistiques, des foires, les nouveaux rapports crées entre galeristes, conservateurs et collectionneurs, etc...

    Nathalie Heinich est sociologue et non critique d'art, elle analyse avec brio la structure de cette révolution artistique, mais ne porte aucun jugement de valeur sur les oeuvres qu'elle cite. Nourri d'exemples précis, d'une écriture très claire, ce livre se lit non seulement avec intérêt mais avec un grand plaisir.

    Le paradigme de l'art contemplorain - Structure d'une révolution artistique - par Nathalie Heinich. Editions Gallimard. Bibliothèque des Sciences Humaines.

     

  • Exposition des Editions Ecarts : Oeuvres et livres d'exception (par Régine)

    Une très originale et intéressante exposition se cache actuellement ans un recoin du VIème arrondissement. Depuis le numéro 35 de la rue Jacob on y accède par un petit chemin pavé bordé de cyclamens et de camélias en fleurs. Jouxtant la librairie des Editions des Femmes ce bel endroit plein de charme est leur galerie d'exposition où ne sont montrées que des oeuvres d'artistes femmes.

    L'exposition, organisée par les Editions ECARTS, présente cinq femmes artistes avec lesquelles elles ont réalisé un ou plusieurs livres dit "d'exception", c'est-à-dire ne se conformant pas aux normes éditoriales habituelles. En effet, tirés en peu d'exemplaires, ce sont des livres de rencontre entre un artiste, un écrivain et un éditeur dont l'objectif commun est de réaliser une oeuvre d'art à part entière. Pour chaque ouvrage les papiers utilisés sont choisis avec soin, les techniques de reproduction varient selon le souhait de l'artiste, mais les illustrations peuvent aussi être des originaux. Enfin le format et la construction du livres sont élaborés en fonction du contenu.

    Pour chacune des artistes présentes, sont disposés dans des vitrines le ou les livres qu'elle a réalisés avec les Editions ECARTS ; en regard sont accrochées au mur des peintures ou des gravures. Le rapprochement des deux permet de percevoir leur complémentarité et aussi parfois la façon dont le livre a permis à l'artiste d'explorer de nouvelles pistes. L'organisation de l'espace de la galerie, scandé par de belles poutres anciennes, permet de donner à chacune d'entre elles un lieu propre. Faisons-en le tour.

    Dès l'entrée la beauté des tableaux de Béatrice Casadesus attire le regard. Tous sont de même format (80 x 80 cm). Deux d'entre eux sont disposés au dessus de la vitrine dans laquelle sont déployés les somptueux volets de l'un des trois triptyques formant le livre réalisé aux Editions ECARTS. Le texte du poète Michel Deguy Danaé dans le lit s'y trouve enchâssé. Le regard circule entre l'ouvrage si bien nommé où ruisselle l'or et le bleu azur et les tableaux où s'évanouissent l'empreinte d'une infinité de poins ocre et bleutés8 - Béatrice Casadesus 2.JPG. 9 - Vitrine 2 Béatrice Casadesus.JPGDans la vitrine se trouve aussi un ravissant ouvrage, un poème de Louis Dire dont le titre Si peu assuré est en parfait accord avec l'illustration. Dans les livres, comme dans la peinture mais orchestrée de façon différente c'est d'une quête de la lumière aussi discrète qu'éblouissante et de sa vibration dans l'espace qu'il s'agit.

    Il faut regarder longuement les gravures de Geneviève Asse et les monotypes d'Annie Warnier qui se cotoient avec bonheur. 11 - Geneviève Asse.JPG12 - Annie Warnier - 1.JPGEn effet, bien que très différentes leurs oeuvres appartiennent à la même communauté d'esprit. Pour la première la simplicité des formes géométriques utilisées, la finesse du trait et surtout cette couleur bleue qui n'appartient qu'à elle diffusent une atmosphère de rigueur et de paix. Pour la seconde la vivacité du trait de certains monotypes vous emporte dans son élan.  Dans d'autres la discrétion et la subtilité de la ligne font vibrer l'espace. De format réduits, ces oeuvres délicates et très sensibles fascinent. L'esprit qui se dégage de ces deux oeuvres se retrouvent dans la construction et les gravures de leurs livres présentés dans la même vitrine.13 - Vitrine G. Asse - A. Warnier.JPG Les gravures épurées de Geneviève Asse instaurent de vastes espaces et accompagnent sans grandiloquence le beau poème d'Anne de Staël intitulé Le cahier océanique. Pour les deux livres de format identique qu'Annie Warnier a réalisé aux Editions Ecarts, avec le poète Jacques Guimet, même travail méticuleux de la mise en espace du poème. Pour l'un, intitulé Limbes ce sont des gravures presque des miniatures qui accompagnent le poème et pour l'autre Alcôve en forêt ce sont de délicats dessins au crayon de couleur. Travail unique dans le parcours de cette artiste et qui lui ouvriront sans doute de nouveaux horizons. Voilà trois livres intimes et musicaux.

    Avec Colette Deblé, cette grande artiste du livre, on entre dans un tout autre univers, celui de la vie, de la couleur, de la profusion, de l'infinité des formes et de l'imaginaire. Les silhouettes de la multitude des femmes découpées à même la toile et qui ornent les murs telle cette grande statue noire qui domine la salle, sont puisées dans les oeuvres des différentes époques de l'histoire de l'art. 14 - Colette Deblé - 1.JPGElles sont entourées de boîtes renfermant des reliques colorées, souvent pleines d'humour. Cet ensemble amène vitalité et joie de vivre à l'ensemble de l'exposition. Sur le grand miroir à droite de l'entrée c'est une farandole chatoyante de femmes de formats réduits qui entoure la vitrine dans laquelle figurent deux des livres réalisés aux Editions Ecarts, avec le poète Louis Dire.4 - Vitrine 1 Colette Deblé.JPG Le spectaculaire et savant pliage de Quand bien même, faisant rayonner la couleur des images, enchante. L'intelligence du montage des silhouettes découpées de Au bonheur des nains, séduit. Ces deux ouvrages, qui ne se ressemblent pas du tout, prolongent le travail de Colette Deblé et le magnifie. Le plaisir pris par l'éditeur et l'artiste dans la réalisation de ces deux ouvrages est communicatif.

    On achève le parcours avec Marie-Claude Bugeaud. Celle-ci a réalisé avec Tita Reut le livre Le pied de la lettre, un long dépliement de collages, de taches et d'empreintes qui ponctuent le poème. 19 - M.-C. Bugeaud Vitrine.JPGSur six toiles de grand format lui répondent. Ce sont des formes simples, anodines semble-t-il, des couleurs fortes, des oeuvres dont l'évidence dissimule en fait sensibilité et subtilité22 - M.-C. Bugeaud 5.JPG.

    Cinq artistes ayant chacune leur propre univers mais qui jouent ici, dans les livres comme dans leurs oeuvres, une symphonie rare et prenante.

     

    Oeuvres et livres d'exception - Espace des Femmes - 33-35 rue Jacob, 75006-Paris. Du 5 au 27 février. Ouvert du mardi au samedi de 13 à 18 h. (01 42 22 60 74)

  • Mark TOBEY (par Régine)

    En ces temps de disette culturelle où seules les galeries sont ouvertes, il serait dommage de passer à côté de la passionnante exposition de Mark Tobey à la Galerie Jeanne Bucher-Jaeger fort heureusement prolongée jusqu'au 12 Février 2021.

    Cet artiste de la côté Ouest des Etats Unis, né 10 ans après Hopper, 10 ans avant Rothko et Newman, et 20 ans avant Pollock est, peut-être à cause de son départ de New York ou de ses nombreux voyages, moins connu que ses illustres successeurs. Il fut cependant le précurseur de la grande peinture américaine des années 1950/1960.

    Digne d'un musée, cette exposition monographique, réunissant une quarantaine d'oeuvres de 1940 à 1970, est la plus importante qui ait eu lieu en France depuis la rétrospective qui lui fut consacrée au Musée des Arts Décoratifs en 1961.

    Né en 1890 dans le Wisconsin, Tobey fut formé à l'Art Institute de Chicago. Après plusieurs années passées à New York où il gagne sa vie comme illustrateur de mode, il part s'installer à Seattle sur la côté Ouest où son ami Teng K'Wai le forme à la calligraphie extrême orientale. Quelques oeuvres placées ici au début de l'exposition correspondent à cette période. Il se convertit alors à la foi Bahaïe, dont les principes d'harmonie entre les hommes et la nature correspondent à son besoin d'universalité, puis passe plusieurs années en Angleterre comme enseignant. Grand voyageur, il circule partout en Europe et au Moyen Orient où il s'intéresse de près à la calligraphie arabe. Plus tard, sa quête d'espace, d'énergie spirituelle et d'une vérité transcendantale le conduit en Asie : Colombo, Hong Kong, Shangaï et enfin au Japon où il séjour dans un monastère zen près de Kyoto.

    La majeure partie des oeuvres exposées sont des temperas (peinture à l'eau et jaune d'oeuf) sur papier de petites dimensions. Y figurent également des monotypes (estampe tirée en un seul exemplaire) un peu plus grands et une unique huile sur toile prêtée par Beaubourg. On est loin des immenses tableaux de ses successeurs. L'exposition n'est pas chronologique mais organisée par affinité entre les oeuvres. J'ai choisi de vous parler de quelques unes d'entre elles qui m'ont particulièrement frappées. A vous de découvrir les autres.

    La première qui happe mon regard en entrant dans la galerie est une fascinante petite tempera sur papier de 1960 baptisée Word et qui mesure 12,5 x 17 cm. (photo 1IMG_20201231_0006.jpg). Elle est une merveilleuse introduction à l'ensemble de son travail et un exemple de ses fameuses "écritures blanches" dont plusieurs autres sont ici présentées. Non seulement la taille de ce petit "all over" le différencie des oeuvres de Pollock, mais l'esprit qui s'en dégage est totalement différent. Constitué d'une tessiture extrêmement fine de lignes blanches qui recouvrent, telle une résille arachnéenne, un fond sombre qu'on devine très travaillé, elle nous révèle un monde. Comme des ondes ce lacis de lignes anime l'espace et le fait vibrer telle une substance incorporelle. Plus denses en haut à droite, traversées d'une ombre en son centre, les lignes s'animent de nouveau en bas à gauche. On pourrait s'imaginer en avion, survolant de nuit une grande ville illuminée, lumières blanches dans l'obscurité.

    Une tempera de 1968, sans titre, d'un format plus important (67 x 48,5) nous offre un exemple différent d'écriture blanche (photo 2). IMG_4702.JPGIci c'est un enchevêtrement inextricable, grouillant, vibrionnant de filaments blancs qui recouvrent entièrement un fond coloré que l'on entrevoit en bas du tableau et qui affleure en minuscules taches rouges dans le corps de l'oeuvre. Que dissimule ce rectangle peint différemment en bas à droite et qui perturbe le regard ? Echo à celui que l'on devine un peu plus haut ou invitation à entrevoir un univers différent ? L'espace pour Tobey, comme pour les civilisations asiatiques, n'est pas vide mais chargé d'énergie, de vie, d'ondes, de rayons, de bruits.

    D'un tout autre ordre est la mystérieuse tempera de 1959 Pierced space (photo 3)IMG_20201231_0004.jpg traversée à la verticale par une trace évanescente rougeâtre et dont le fond ocré est partout perforé de façon très légère probablement par une aiguille (allusion au métier de sa mère qui était couturière ?). S'agit-il d'une poussière d'étoiles, d'un suaire apparaissant sur une surface scarifiée et douloureuse ou de l'ombre d'un corps ? Oeuvre mystérieuse et hautement polysémique. Tobey nous met ici encore face à notre imagination.

    Abstraction - figuration sont pour lui des notions dépourvues de sens. Son travail qui relève évidemment du domaine visuel est plus que cela. En effet, chaque peinture est une ouverture vers un monde spirituel et nous plonge dans une méditation.

    Dans des oeuvres, toujours de petites dimensions, Tobey nous propose le survol de villes, de villages, de lieux, plus qu'une déambulation au coeur de ceux-ci. En voici quelques exemples : le champ griffé en tous sens d'arabesques ocres de la tempera intitulée Extension from Bagdad de 1957 (21,5 x 27,9) offre une circulation affairée et chaotique (Photo 4)IMG_20201231_0003.jpg. L'ambiance à la fois chaude, raffinée et tumultueuse qui se dégage de cette peinture fut sans doute celle ressentie par l'artiste lorsqu'il s'est promené dans cette IMG_20201231_0002.jpgville et qu'il traduit ici avec délicatesse. Avec Rive gauche de 1955 (photo 5), c'est une configuration d'objet de formats divers cerclés de bleu flottant dans une atmosphère toute bleutée qui créent une ambiance de quiétude et d'harmonie. La multitude de petits carrés ou rectangles blancs qui couvrent Floting forms, tempera de 1954 fait penser à certains IMG_20201231_0001.jpgvillages d'Afrique du Nord vus du ciel. En la regardant, l'image d'oeuvres de Paul Klee vient immédiatement à l'esprit. La captivante tempera City punctuations de 1954 (photo 6) peut se voir comme une ville vue de si haut que les maisons qui la compose se trouvent réduites à des points ou comme une pluie d'étoiles ou d'atomes. Temps et espace ont ici des accents d'éternité.

    Pour Tobey le monde est un tout et ses oeuvres sont des métaphores picturales du macrocosme et du microcosme. Son souci est de révéler la structure profonde des choses. Avec Le monde des cailloux, très petite tempera sur papier de 1959 (15 x 15) iIMG_20201231_0005.jpgl donne vie à la matière avec ces minuscules particules colorée agitées par un courant bleu ou violacé qui circule entre elles et les anime (photo 7). Vision au microscope de la matière. Quelques splendides monotypes qui clôturent l'exposition, rendent compte de la fascination toute orientale qu'exerçait la nature sur l'artiste. Deux IMG_7925.JPGd'entre eux, dont la taille et le format vertical font penser à des panneaux de paravent japonais, sont placés côté à côte (photo 8). Dans les deux des taches mouvantes semblent à la fois se disperser et s'aimanter et se déplacent lentement sur un fond neutre (l'eau, l'Ether ?). Rien n'est statique. Nous sommes face à un champ d'activité coloré. Dans l'une les teintes sont automnales : bleu presque noir et ocre, dans l'autre, plutôt printanières, elles sont rose pale et grise. Nature ou états intérieurs, les deux se superposent ici.

    A la fois quête d'universalité et d'intériorité, cette peinture est une invitation au voyage dans des sphères mouvantes. Plus proche de Wols ou de Klee que de ses contemporains, non seulement par le format des oeuvres mais par l'esprit qui s'en dégage. Comme eux, Tobey transfigure le réel pour se rapprocher de l'essence des choses. C'est avec une imagination en éveil qu'il faut aborder ce travail  toute empreint de poésie et de musicalité.

    Tobey or not to be - Galerie Jeanne Bucher-Jaeger Marais - 5, rue de Saintonge, 75003-Paris (01 42 72 60 42). Prolongation jusqu'au 12 Février.

     

     

     

  • Un peu de provoc place Stravinsky ( par Sylvie)

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    On a toujours envie de profiter de Paris, plus encore pendant le confinement qui nous frustre de tout musée et de bien d'autres visites. Reste les balades. Elles abondent dans la ville. 

    20201209_140327 (2).jpgLa place Stravinsky, dans le 4ème arrondissement, était un peu endormie lorsque j'y suis passée. Ciel gris, plus clair quand même que l'église Saint Merri ( ou Saint Merry ) au nord, qui semble ne pas avoir été ravalée depuis son édification au XVIe siècle, peu de passants, restaurants en bordure fermés.. Le bassin central n'a plus d'eau et les sculptures qui d'habitude l'animent sont immobilisées. Malgré cette mise en sommeil, le lieu garde une étrange gaité faite de contrastes surprenants, comme un résumé de l'Histoire et de la nature humaine, mélange complexe, hétéroclite dans ses formes, ses couleurs, ses époques, son art de vivre et ses cas de conscience.

    De Saint Merri, pur gothique flamboyant, construite entre XVe et XVIe siècle sur le même plan en plus petit que Notre Dame, se voit le chevet, courant d'est en ouest sur 70 mètres et laisse deviner dans les structures enchevêtrées de l'architecture, de multiples vitraux. Si la curiosité vous y pousse, allez admirer rue Saint Martin la façade occidentale aux statues d'apôtres et d'animaux et, à l'intérieur, les œuvres de grands maîtres et les vitraux Renaissance.

    Mais revenons place Stravinsky. A droite de l'église, sur le mur arrière d'un immeuble s'affiche un gigantesque portrait blanc sur toute la hauteur. Regard et doigt sur la bouche sont comme une injonction au silence. Intitulé "Chuuut", il intimide et interroge. Qui est-ce, que veut-Obey- Le bleu.jpgVisage Jef aérosol.jpgil dire ? Libre à chacun d'imaginer. Selon l'artiste lui-même, cet autoportrait est plus une invite à écouter les autres et le monde qu'une demande de silence. Autant l'église dans son âge, sa majesté, sa beauté architecturale, affirme sans l'ombre d'un doute sa légitimité, autant ce pochoir démesuré de 2012 à la gestuelle impérative et effaçable, signe notre temps, le vivant et le populaire, et ses influences dont la bande dessinée et l'affiche, tout le contraire de la pérennité...Il est signé en bas à gauche Jef Aérosol ( né en 1957), un grand nom du street-art, l'art urbain, mouvement artistique et mode d'expression spontané et rebelle, qui s'est affirmé dans les années 60 en s'inscrivant dans l'espace public. Art éphémère par excellence, il pourrait bien avoir pour ancêtre l'art pariétal, la bombe de peinture automobile étant à l'origine le nouveau médium de ce travail subreptice. Controversé puis admis et enfin reconnu comme art, il a sa place dans les grandes expositions tout en gardant parfois son rôle de porteur de messages publics. Dans le confinement mondial, les italiens ont, parait-il, graffité leurs villes d'un slogan "Tutti a casa"". Vous avez compris: "Tous à la maison".

    Presque accolé à "Chuuut" et d'une présence aussi forte avec sa couleur bleue et son graphisme symboliste, un autre motif, encadré comme un tableau, arrête le regard. Il est l’œuvre de Obey (né en 1970), artiste américain bien connu pour avoir réalisé lors de la campagne présidentielle des USA en 2012, l'affiche "Hope" représentant Barak Obama. Ici les personnages, le livre, la fleur, composent une sorte de portrait dont  la fleur serait la chevelure, la tige l'arête du nez, et les draperies verticales les contours d'un visage très christique. En bas est inscrit  "Connaissance + Action = Puissance" et sur le livre "Le futur n'est pas écrit". Ce questionnement universel emprunte à toutes les imageries philosophiques : lotus et mandala asiatiques, croissant mauresque, enluminures moyenâgeuses et draperies Art nouveau. Il a la puissance d'une volonté d'ouverture au monde contemporain. Preuve de sa modernité avérée, une "Marianne" peinte par Obey après les attentats du 13 novembre 2005 figure maintenant à l'Elysée.

    Invader 2-avec-pigeon-3639792543-1575572996939.jpgUn dernier coup d’œil à la façade s'impose. Derrière les tuyaux de chauffage dressés comme des tubas géants, Space Invader (né en 1969) a collé ses mosaïques rouges, noires, blanches, 447 carreaux sur 9 m de haut et 7 de large, une gamme qui pourrait bien être un clin d’œil au Centre de recherche de musique contemporaine (l'IRCAM) tout près. Invader marque son territoire dans la ville et se laisse repéré par la pose, souvent au coin des rues, de ses petits carrés qui forment plus ou moins figures..

    N'allez pas chercher les noms véritables de ces artistes, ils sont fabriqués et permettent le mystère de l'anonymat derrière des œuvres caractéristiques.

    FS-vue-densemble.jpg-fontaine.jpgSur ce fond de décor, au centre, prend place le "Fontaine des Automates", réalisée en 1983 par le couple Jean Tinguely (1925-1991) - Niki de Saint Phalle (1930- 2002), deux artistes du Nouveau Réalisme qui ont marqué l'histoire de l'art. Leur complémentarité, l'un la technique du mouvement, l'autre la sensualité des formes et de la couleur, réussit l'exploit de nous fasciner, de nous enchanter, que nous soyons adultes ou enfants. Cette commande publique ressemble à un champ de fleurs. Les 16 sculptures multicolores en résine, animées par des éléments mécaniques et plantées sur 580m2, offrent un éblouissant spectacle en référence à des œuvres du compositeur dont la place porte le nom : la sirène, la vie, l'amour, l'oiseau de feu... Statiques aujourd'hui comme la nature qui hiberne en hiver, elles fonctionneront à nouveau après la pandémie, attirant autour des tourbillons de jets d'eau, une foule bigarrée qui viendra, comme moi, s'asseoir sur les bords de ce manège enchanté qui n'a finalement pas d'âge, aussi rayonnant que l'église Saint Merri ou la musique audacieuse d'Igor Stravinsky, compositeur russe (1882-1971) honoré sur cette place, ou l'art urbain qui fait chœur avec lui.

    Façade centre-pompidou.jpgjpg_Beaubourg_4_Facade_arriere_Beaubourg_code_couleur.jpgDifficile de quitter des lieux aussi riches, à l'écart de la circulation. Il suffit pourtant de se retourner: on est adossé au Centre Pompidou, musée d'Art Moderne et contemporain des architectes Renzo Piano et Richard Rogers. Ouvert en 77, il est toujours commenté pour ses matériaux - le verre et l'acier - ses escaliers chenilles et les couleurs de ses tuyaux apparents. On peut contempler cette étrange façade de 42m de haut et 166m de long, sur la piazza pentue et pavée à ses pieds, s'y asseoir, s'allonger, discuter, pique-niquer et parfois hélas, faire la queue pour entrer dans ce lieu de culture et de vie qui fut qualifié d'usine à gaz par certains et de prouesse par d'autres.

    Le plateau Beaubourg, qui fut jadis un ilot insalubre, s'est refait une aura : église, fontaine, œuvres graffitées et architecture révolutionnaire  prouvent qu'un peu de provoc ne nuit pas. Profitons en !

  • Deux critiques d'art : Jacques DUPIN et Daniel ARASSE (par Régine)

    Le confinement peut avoir du bon. Il offre l'occasion de lire ou de relire des textes laissés de côté ou oubliés. Ainsi, en fouillant dans ma bibliothèque ai-je retrouvé deux ouvrages sur l'art dont les auteurs, aujourd'hui disparus, sont Jacques DUPIN, poète, grand expert de l'oeuvre de Miro, intitulé PAR QUELQUE BIAIS, VERS QUELQUE BORD (P O L 2009), l'autre Daniel ARASSE, grand spécialiste des XIV au XVIème siècle italien, ancien directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes, intitulé ANACHRONIQUES (Gallimard 2006).

    Ces deux ouvrages compilent nombre de textes, articles parus dans la presse ou dans des catalogues sur des artistes du XXIème siècle. Les relisant, ce qui ma captivée c'est leur façon différente d'aborder une oeuvre : Jacques DUPIN n'est pas vraiment critique d'art, mais poète et c'est en tant que tel et avec toute sa sensibilité qu'il aborde les oeuvres. Daniel ARASSE fut professeur d'université et son langage, tout aussi sensible et intelligent, est celui d'un didacticien.

    IMG_20201202_0001.jpgJ. DUPIN ne fait pas de discours savant sur la peinture, mais il nous fait ressentir ce que lui-même a éprouvé en regardant telle ou telle oeuvre. Il ne décrit pas, mais nous fait participer à sa méditative déambulation et partage avec nous les émotions qu'il éprouve ; son écriture nous permet d'entrevoir le processus même de la création.

    En voici quelques exemples. Dès le début de son texte sur Pollock, La part du lion, DUPIN nous plonge dans les tourments intérieurs de l'artiste cherchant sa voie, explorant différentes pistes pour trouver la façon la plus forte de traduire en peinture ce qu'il veut dire et enfin l'arrêt des tâtonnements vers "l'Ouverture immense" et l'auteur nous montre Pollock en action prenant possession de la toile et faisant surgir l'espace même de la peinture.

    Dans son texte sur Michaux intitulé Contemplation dans l'action il nous entraîne dans cet "espace où l'homme est présent dans sa contradiction et son déchirement". Il s'interroge pour essayer de comprendre comment Michaux a la fois déploie cet espace et le creuse, et formule dans un langage précis et sensible, ce que nous éprouvons en regardant les oeuvres de cet artistes sans pouvoir l'exprimer.

    Après avoir souligné la spécificité de Max Ernst "ce voyageur de l'imaginaire" par rapport au mouvement surréaliste et noté ses "fameuses inventions, collages, frottages" DUPIN nous emmène en Amérique pour évoquer la découverte par l'artiste de l'art indien "De cette confrontation de deux sensibilités venues de pôles opposées l'artiste a su créer, nous dit-il, des oeuvres exprimant une réalité universelle et totalement intemporelle.

    Et si l'ouvrage s'ouvre sur un poème consacré à l'oeuvre de Malevitch, les titres des articles sur tel ou tel artiste en suggèrent le contenu, ainsi pour Jean-Paul Riopelle c'est "Suite forestière", pour Alechinski "L'encre du volcan", pour Francis Bacon "Corps à corps", pour Pol Bury "les pièges de la lenteur" et ainsi de suite par la trentaine d'articles qui composent l'ouvrage.

    IMG_20201202_0002.jpgAnachroniques est le titre que Daniel ARASSE a donné à l'ouvrage qui réunit une dizaine d'articles consacrés à des oeuvres qui, dit-il, "travaillent à un enchevêtrement de temps, qui contredisent un temps pur, un temps n° 1 strictement contemporain".

    La plupart des chapitres commencent par la description minutieuse de ce que l'auteur a sous les yeux, car savoir regarder est la clef du déchiffrement ; il analyse ensuite sa réaction intérieure devant l'oeuvre et énumère les questions qu'elle pose. Après ce travail l'interprétation peut avoir lieu.

    Attardons nous par exemple sur Les transis, article consacré à Andres Serrano. Plusieurs photos de cette série prises à la morgue sont décrites avec une distance que leur horreur impose, puis suivent les question : "Que nous fait-il voir, que me propose-t-il qu'est-ce qu'il me veut, que cherche-t-il ?" et la suite de l'article consiste en tentatives de réponses à ces question, toutes plus éblouissantes les unes que les autres. En historien de l'art, il rapproche les photos de Serrano de certains tableaux néo-classiques ou de certaines peintures baroques. Il montre qu'en utilisant la photo Serrano fait oeuvre de Peintre.

    "De mémoire de tableaux" est un long article sur Anselm Kiefer. Comme le précédent, il débute par la description du spectacle qu'offre la substance des tableaux de cet artiste et souligne le va et vient qu'ils imposent devant eux. Il les décrit comme "une géologie où des couches superposées et sédimentées auraient été animées et bouleversées par les mouvements d'une puissance imposable, maintenant figée et puis de très près, des surprises locales lèvent d'autres question". Il note que ces images sont hantées par les mots. Au cours de son interprétation il va inscrire brillamment ce travail dans le temps humain en nous montrant que les thèmes de Kiefer touchent presque toujours aux rapports entre mythe et histoire et qu'en fabricant plus qu'en peignant ses oeuvres, l'artiste est le cousin lointain de l'homo faber.

    L'article "Les miroirs de Cindy Sherman", écrit à propos d'une exposition qui lui a été consacrée à Bordeaux en 1999, démarre par l'injonction "Il faut courir voir cette rétrospective" et plus loin "il faut aller regarder cette oeuvre " sans le filtre des nombreux textes théoriques écrits à son sujet. Et la suite du texte consistera en la tentative de débarrasser l'oeuvre de cette gangue de textes pour en dégager la singularité. S'appuyant sur des exemples précis son propos est nourri de références à l'histoire de l'art et à la psychanalyse.

    D'autres chapitre suivent, tous aussi éclairant, notamment sur Beckmann, Rothko, Michael Snow et d'autres artistes plus ou moins connus.

    Les titres de ces ouvrages sont révélateurs de la différence de point de vue de leurs auteurs. si Anachroniques sont les oeuvres des artistes dont il est question dans le livre de Daniel ARASSE, anachronique est aussi l'attitude de son auteur qui, en tant que spécialiste de l'art de la Renaissance italienne, peut se permettre de créer des liens entre l'art contemporain et celui des siècles antérieurs. Par quelque biais, vers quelque bord, c'est ainsi que Jacques DUPIN commente poétiquement son attitude face à la peinture. Période de confinement ou pas, on a toujours intérêt et plaisir à relire ces grands auteurs qui nous rappellent qu'il y a plusieurs façons d'aborder les oeuvres contemporaines. La finesse et la sensibilité de leurs analyses nous incitent à regarder et à ressentir plus intensément l'art de notre siècle.

  • Visites virtuelles (par Sylvie).

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    En attendant la réouverture des lieux culturels portés manquants du fait du confinement, il est opportun de noter que certains musées proposent des visites virtuelles d'expositions interrompues ou récemment terminées. Tous les amateurs d'art n'étant pas des initiés aux richesses de l'internet, il m'a semblé utile de leur montrer le chemin d'accès. Sur le site du  Centre Pompidou j'ai testé celles concernant Bacon, Barré, Christo et Matisse. J'ai été emballée. Un parti pris de faire bref pour éviter l'ennui a conduit les présentateurs à une approche non exhaustive mais globalement complète et dynamique, porteuse d'une envie d'aller plus loin par soi-même, après.

    Bacon portrait.jpgBacon-en-toutes-lettres-au-Centre-Pompidou.jpg 1.jpgFrancis Bacon (1909-1992)." Bacon en toutes lettres". La peinture de cet artiste britannique à la vie mouvementée est toute imprégnée de littérature dont il s'est nourri et des écrivains qu'il a côtoyés. L'exposition suit sa navigation, d'Eschyle à Michel Leiris, de Nietsche à Bataille, d'Eliot à Conrad ou encore Garcia Lorca. Didier Ottinger, le Commissaire de l'exposition qui sert de guide, se fait le précieux interprète de cette part de l'oeuvre choc de Bacon qui, concentré sur la figure humaine, dresse des portraits, des autoportraits ou des scènes, tous saisissants de réalisme. Mouvements, distorsions synthétisent le réel, souvent dans des triptyques où le flou et le cru ont une puissance tragique. Durée 10'.

    Martin Barré 1.jpgmartin-barre- 2.jpgMartin Barré (1924-1993) demeure un peintre terriblement intellectuel qui embarrasse beaucoup  de spectateurs par sa façon de questionner l'espace du tableau. Faute d'adhérer à ce type de préoccupation, il faut lui reconnaitre une remarquable obstination dans la recherche et la continuité des motifs, si tant est que l'on considère les lignes représentées comme tels. Le commentateur de cette sorte de rétrospective, Michel Gauthier, Commissaire de l'exposition, explique clairement la démarche de l'artiste et ce qui se lit dans la succession des oeuvres, toutes en lignes peintes ou réalisées à l'aérosol, qui parcourent l'espace des toiles, le fragmentent, le zèbrent, s'inscrivent en bordure ou sont voilées. Une peinture réflexive et plus du tout descriptive. Durée 22'.

    Christo-cheval.jpgchristo-pont-neuf-empaquetté-696x580.jpgChristo (1936-,2020) . Arrivé de Bulgarie en 1958 il a commencé sa carrière française par des toiles froissées, des cratères, des barils et l'empaquetage d'objets, de mobilier, de portraits, jusqu'à voir plus grand. C'est ce que raconte Sophie Dupleix, Commissaire, dans la visite exclusive. Avec Jeanne Claude, son épouse française, Christo a "osé" empaqueter le Pont Neuf en 1985. Une vidéo retrace l'histoire de ce fabuleux projet, pharaonique pourrait on dire, ses difficultés de réalisation et d'acceptabilité et nous fait entrevoir ce que sera peut-être l'empaquetage de l'Arc de Triomphe prévu pour 2021, malheureusement sans Christo, décédé ce printemps. Durée 17'.

    henri-matisse-2.jpgMatisse Nu bleu -images.jpgHenri Matisse (1869-1954) Le titre de l'exposition "Henri Matisse..comme un roman"  se réfère au livre éponyme de Louis Aragon dont Aurélie Verdier, la Commissaire, suit le cheminement. Matisse n'est un inconnu pour personne. Il fait partie des artistes français les plus reproduits mais la richesse de son oeuvre est souvent méconnue. Des premiers portraits aux nus découpés dans le papier, il s'est fait le témoin, touche à tout, en amoureux de la couleur, du goût et de l'art de vivre de son époque, de la femme libérée -qu'il peint ou sculpte - et de l'art décoratif . Au tons saturés d'un fauvisme somptueux a succédé la réduction d'une peinture aux lignes essentielles et, dans les vitraux de la chapelle de Vence, la sobriété du recueillement. (Durée 13').

    Pour accéder à ces  visites virtuelles, et à d'autres, cliquez sur "Visite exclusive de X... au Centre Pompidou ou par le nom des artistes suivi de " Centre Pompidou".Sont également proposés des" Tutos" (tutoriels) de l'Atelier des enfants (4') : vous y trouverez: - découpe comme Matisse, - emballe comme Christo, créé du mouvement comme Agam, autre artiste de la collection.

    Le Centre Pompidou doit ouvrir à nouveau ses portes le 2 décembre; l'exposition Barré devrait durer jusqu'au 4 janvier 2021, celle de Matisse jusqu'au 22 février 2021. Tout cela est à vérifier en fonction de l'évolution de la situation sanitaire mais n'empêche pas de se faire plaisir à visionner ces visites.

  • Gunther Uecker (par Sylvie)

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    La galerie Levy Gorvy ne s'affiche pas. Il faut la chercher pour la trouver. Et aujourd'hui, comme toutes les galeries, elle est fermée du fait du confinement. Dommage, car elle s'est tout juste installée dans le  3ème arrondissement de Paris, dans un passage, histoire de s'intégrer discrètement mais fermement dans le tissu social et artistique de la ville. Le lieu, conçu à l'origine par Jean Nouvel et remanié par Luis Laplace, est assez fameux pour avoir abrité les bureaux et collections de Claude Berri.

    Pour sa première "monstration", cette galerie américaine, implantée à New-York mais également à Londres et Hong Kong, a mis en place des oeuvres d'un artiste allemand peu connu du grand public français, Gunther Uecker qui, né en 1930 à Wendorf, a pourtant appartenu au groupe Zéro - dont l'objectif était de révolutionner le langage de l'image - puis adhéré en 61 au Nouveau Réalisme, au côté d'Yves Klein, Giulio Fontana,  Arman.. et représenté l'Allemagne à la Biennale de Venise en 70.

    A l'occasion de cette première exposition en solo depuis 1968, les plus avertis d'entre nous se rappelleront ce qui, dès les années 50, a caractérisé son art : une peinture à clous de gros calibre - objets du quotidien par excellence - disposés en quantité  sur toile et autres supports, leur assemblage et leur nombre donnant une perception vibratoire de la lumière et une dynamique linéaire parfois aussi poétique que celle du vent dans les embruns. Je ne résiste pas à les montrer même s'ils ne figurent pas dans cette exposition.

    gunther_uecker_a-x_zero_garden_d5768220g.jpgvanham_uecker.jpg-double spirale.jpgPour illustrer cette démarche qui perdure, voyez deux de ses Spirales  (2017 photo 1 et 2010 2 photo 2) dont les mouvements d'ensemble tourbillonnants, avec leur flux de matière et d'énergie, évoquent aussi bien des diagrammes chimiques que des mouvements de foule, des rides à la surface de l'eau ou quelque rituel méditatif. Comme sur un cadran solaire le spectateur y lira le temps en fonction de ses déplacement et de la lumière.Uecker-Baume-740x480.jpg6-troncs.jpg La sculpture  hérissée en tous sens de gigantesques clous sur des troncs d'arbres ( 2020,photo 3 ), interroge. Sont-ce de piquants oursins cramponnés à leurs rochers, et les trois fûts des fétiches de sorcellerie destinés à conjurer le mauvais sort, tous porteurs de violence et témoignage d'une évidente barbarie ?  Un autre regard existe cependant : ces pelotes à la volumétrie toute en rondeur réveillent des images de nids douillets. Question d'état d'esprit !

    vODLa0Wc.jpeg-Uecker vue gene 2.jpegQuel rapport, direz vous, avec ce qui était exposé dans le Marais et qui le sera peut-être encore, nous l'espérons, dans quelques semaines, puisque "Gunther Uecker: Lichtbogen", titre de l'exposition, montre des toiles monumentales peintes à l'aquarelle et nommées - je traduis en français - "Arc de lumière". (2020 photo 4)                                   

    Quelle plénitude ! C'est un éblouissement. La limpidité des bleus traverse les toiles avec la même énergie que les clous plantés- ce qui était déjà une façon de se détourner de la figuration - mais l'agressivité du médium métallique s'est muée en une gestuelle gaie, ample, aérienne, répétitive comme le sont les saisons et le labeur de la terre, toutes choses environnementales auxquelles l'artiste est sensible.. Elle se manifeste dans le processus d'exécution de l'oeuvre :FOvt48s0.jpeg-Uecker multicolore.jpeg le pinceau attaché au bout d'une ficelle, Uecker, tel un géomètre, trace sur le toile au sol un arc de cercle fluide et lumineux, presque immatériel, à la régularité apaisante. Ces toiles ont été peintes dans le désert ocre et scintillant du golfe persique, terre biblique qui a fait naitre un enthousiasme et une jubilation communicative. Etonnant chez un artiste d'un âge aussi respectable. Ses toiles nous emportent. Et lorsqu'il affiche les multiples variations de la lumière, c''est le même chatoiement (photo 5).

    En choisissant le bleu en grand format, Uecker ne s'est il pas aussi retrouvé dans les mots d'Yves Klein : "le bleu n'a pas de dimension...Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes...tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le vide...".

    Gunther Uecker: Lichtbogen, galerie Lévy Gorvy, 4 passage Sainte Avoye, 75003, Paris ( entrée 8 rue Rambuteau) 01 58 80 82 40. www.levygorvy.com

    Si le confinement prend fin début décembre, l'exposition devrait se poursuivre jusqu'au 9 janvier. Sinon, la possibilité d'une visite virtuelle serait la bienvenue. A voir !