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09/02/2021

Exposition des Editions Ecarts : Oeuvres et livres d'exception (par Régine)

Une très originale et intéressante exposition se cache actuellement ans un recoin du VIème arrondissement. Depuis le numéro 35 de la rue Jacob on y accède par un petit chemin pavé bordé de cyclamens et de camélias en fleurs. Jouxtant la librairie des Editions des Femmes ce bel endroit plein de charme est leur galerie d'exposition où ne sont montrées que des oeuvres d'artistes femmes.

L'exposition, organisée par les Editions ECARTS, présente cinq femmes artistes avec lesquelles elles ont réalisé un ou plusieurs livres dit "d'exception", c'est-à-dire ne se conformant pas aux normes éditoriales habituelles. En effet, tirés en peu d'exemplaires, ce sont des livres de rencontre entre un artiste, un écrivain et un éditeur dont l'objectif commun est de réaliser une oeuvre d'art à part entière. Pour chaque ouvrage les papiers utilisés sont choisis avec soin, les techniques de reproduction varient selon le souhait de l'artiste, mais les illustrations peuvent aussi être des originaux. Enfin le format et la construction du livres sont élaborés en fonction du contenu.

Pour chacune des artistes présentes, sont disposés dans des vitrines le ou les livres qu'elle a réalisés avec les Editions ECARTS ; en regard sont accrochées au mur des peintures ou des gravures. Le rapprochement des deux permet de percevoir leur complémentarité et aussi parfois la façon dont le livre a permis à l'artiste d'explorer de nouvelles pistes. L'organisation de l'espace de la galerie, scandé par de belles poutres anciennes, permet de donner à chacune d'entre elles un lieu propre. Faisons-en le tour.

Dès l'entrée la beauté des tableaux de Béatrice Casadesus attire le regard. Tous sont de même format (80 x 80 cm). Deux d'entre eux sont disposés au dessus de la vitrine dans laquelle sont déployés les somptueux volets de l'un des trois triptyques formant le livre réalisé aux Editions ECARTS. Le texte du poète Michel Deguy Danaé dans le lit s'y trouve enchâssé. Le regard circule entre l'ouvrage si bien nommé où ruisselle l'or et le bleu azur et les tableaux où s'évanouissent l'empreinte d'une infinité de poins ocre et bleutés8 - Béatrice Casadesus 2.JPG. 9 - Vitrine 2 Béatrice Casadesus.JPGDans la vitrine se trouve aussi un ravissant ouvrage, un poème de Louis Dire dont le titre Si peu assuré est en parfait accord avec l'illustration. Dans les livres, comme dans la peinture mais orchestrée de façon différente c'est d'une quête de la lumière aussi discrète qu'éblouissante et de sa vibration dans l'espace qu'il s'agit.

Il faut regarder longuement les gravures de Geneviève Asse et les monotypes d'Annie Warnier qui se cotoient avec bonheur. 11 - Geneviève Asse.JPG12 - Annie Warnier - 1.JPGEn effet, bien que très différentes leurs oeuvres appartiennent à la même communauté d'esprit. Pour la première la simplicité des formes géométriques utilisées, la finesse du trait et surtout cette couleur bleue qui n'appartient qu'à elle diffusent une atmosphère de rigueur et de paix. Pour la seconde la vivacité du trait de certains monotypes vous emporte dans son élan.  Dans d'autres la discrétion et la subtilité de la ligne font vibrer l'espace. De format réduits, ces oeuvres délicates et très sensibles fascinent. L'esprit qui se dégage de ces deux oeuvres se retrouvent dans la construction et les gravures de leurs livres présentés dans la même vitrine.13 - Vitrine G. Asse - A. Warnier.JPG Les gravures épurées de Geneviève Asse instaurent de vastes espaces et accompagnent sans grandiloquence le beau poème d'Anne de Staël intitulé Le cahier océanique. Pour les deux livres de format identique qu'Annie Warnier a réalisé aux Editions Ecarts, avec le poète Jacques Guimet, même travail méticuleux de la mise en espace du poème. Pour l'un, intitulé Limbes ce sont des gravures presque des miniatures qui accompagnent le poème et pour l'autre Alcôve en forêt ce sont de délicats dessins au crayon de couleur. Travail unique dans le parcours de cette artiste et qui lui ouvriront sans doute de nouveaux horizons. Voilà trois livres intimes et musicaux.

Avec Colette Deblé, cette grande artiste du livre, on entre dans un tout autre univers, celui de la vie, de la couleur, de la profusion, de l'infinité des formes et de l'imaginaire. Les silhouettes de la multitude des femmes découpées à même la toile et qui ornent les murs telle cette grande statue noire qui domine la salle, sont puisées dans les oeuvres des différentes époques de l'histoire de l'art. 14 - Colette Deblé - 1.JPGElles sont entourées de boîtes renfermant des reliques colorées, souvent pleines d'humour. Cet ensemble amène vitalité et joie de vivre à l'ensemble de l'exposition. Sur le grand miroir à droite de l'entrée c'est une farandole chatoyante de femmes de formats réduits qui entoure la vitrine dans laquelle figurent deux des livres réalisés aux Editions Ecarts, avec le poète Louis Dire.4 - Vitrine 1 Colette Deblé.JPG Le spectaculaire et savant pliage de Quand bien même, faisant rayonner la couleur des images, enchante. L'intelligence du montage des silhouettes découpées de Au bonheur des nains, séduit. Ces deux ouvrages, qui ne se ressemblent pas du tout, prolongent le travail de Colette Deblé et le magnifie. Le plaisir pris par l'éditeur et l'artiste dans la réalisation de ces deux ouvrages est communicatif.

On achève le parcours avec Marie-Claude Bugeaud. Celle-ci a réalisé avec Tita Reut le livre Le pied de la lettre, un long dépliement de collages, de taches et d'empreintes qui ponctuent le poème. 19 - M.-C. Bugeaud Vitrine.JPGSur six toiles de grand format lui répondent. Ce sont des formes simples, anodines semble-t-il, des couleurs fortes, des oeuvres dont l'évidence dissimule en fait sensibilité et subtilité22 - M.-C. Bugeaud 5.JPG.

Cinq artistes ayant chacune leur propre univers mais qui jouent ici, dans les livres comme dans leurs oeuvres, une symphonie rare et prenante.

 

Oeuvres et livres d'exception - Espace des Femmes - 33-35 rue Jacob, 75006-Paris. Du 5 au 27 février. Ouvert du mardi au samedi de 13 à 18 h. (01 42 22 60 74)

04/01/2021

Mark TOBEY (par Régine)

En ces temps de disette culturelle où seules les galeries sont ouvertes, il serait dommage de passer à côté de la passionnante exposition de Mark Tobey à la Galerie Jeanne Bucher-Jaeger fort heureusement prolongée jusqu'au 12 Février 2021.

Cet artiste de la côté Ouest des Etats Unis, né 10 ans après Hopper, 10 ans avant Rothko et Newman, et 20 ans avant Pollock est, peut-être à cause de son départ de New York ou de ses nombreux voyages, moins connu que ses illustres successeurs. Il fut cependant le précurseur de la grande peinture américaine des années 1950/1960.

Digne d'un musée, cette exposition monographique, réunissant une quarantaine d'oeuvres de 1940 à 1970, est la plus importante qui ait eu lieu en France depuis la rétrospective qui lui fut consacrée au Musée des Arts Décoratifs en 1961.

Né en 1890 dans le Wisconsin, Tobey fut formé à l'Art Institute de Chicago. Après plusieurs années passées à New York où il gagne sa vie comme illustrateur de mode, il part s'installer à Seattle sur la côté Ouest où son ami Teng K'Wai le forme à la calligraphie extrême orientale. Quelques oeuvres placées ici au début de l'exposition correspondent à cette période. Il se convertit alors à la foi Bahaïe, dont les principes d'harmonie entre les hommes et la nature correspondent à son besoin d'universalité, puis passe plusieurs années en Angleterre comme enseignant. Grand voyageur, il circule partout en Europe et au Moyen Orient où il s'intéresse de près à la calligraphie arabe. Plus tard, sa quête d'espace, d'énergie spirituelle et d'une vérité transcendantale le conduit en Asie : Colombo, Hong Kong, Shangaï et enfin au Japon où il séjour dans un monastère zen près de Kyoto.

La majeure partie des oeuvres exposées sont des temperas (peinture à l'eau et jaune d'oeuf) sur papier de petites dimensions. Y figurent également des monotypes (estampe tirée en un seul exemplaire) un peu plus grands et une unique huile sur toile prêtée par Beaubourg. On est loin des immenses tableaux de ses successeurs. L'exposition n'est pas chronologique mais organisée par affinité entre les oeuvres. J'ai choisi de vous parler de quelques unes d'entre elles qui m'ont particulièrement frappées. A vous de découvrir les autres.

La première qui happe mon regard en entrant dans la galerie est une fascinante petite tempera sur papier de 1960 baptisée Word et qui mesure 12,5 x 17 cm. (photo 1IMG_20201231_0006.jpg). Elle est une merveilleuse introduction à l'ensemble de son travail et un exemple de ses fameuses "écritures blanches" dont plusieurs autres sont ici présentées. Non seulement la taille de ce petit "all over" le différencie des oeuvres de Pollock, mais l'esprit qui s'en dégage est totalement différent. Constitué d'une tessiture extrêmement fine de lignes blanches qui recouvrent, telle une résille arachnéenne, un fond sombre qu'on devine très travaillé, elle nous révèle un monde. Comme des ondes ce lacis de lignes anime l'espace et le fait vibrer telle une substance incorporelle. Plus denses en haut à droite, traversées d'une ombre en son centre, les lignes s'animent de nouveau en bas à gauche. On pourrait s'imaginer en avion, survolant de nuit une grande ville illuminée, lumières blanches dans l'obscurité.

Une tempera de 1968, sans titre, d'un format plus important (67 x 48,5) nous offre un exemple différent d'écriture blanche (photo 2). IMG_4702.JPGIci c'est un enchevêtrement inextricable, grouillant, vibrionnant de filaments blancs qui recouvrent entièrement un fond coloré que l'on entrevoit en bas du tableau et qui affleure en minuscules taches rouges dans le corps de l'oeuvre. Que dissimule ce rectangle peint différemment en bas à droite et qui perturbe le regard ? Echo à celui que l'on devine un peu plus haut ou invitation à entrevoir un univers différent ? L'espace pour Tobey, comme pour les civilisations asiatiques, n'est pas vide mais chargé d'énergie, de vie, d'ondes, de rayons, de bruits.

D'un tout autre ordre est la mystérieuse tempera de 1959 Pierced space (photo 3)IMG_20201231_0004.jpg traversée à la verticale par une trace évanescente rougeâtre et dont le fond ocré est partout perforé de façon très légère probablement par une aiguille (allusion au métier de sa mère qui était couturière ?). S'agit-il d'une poussière d'étoiles, d'un suaire apparaissant sur une surface scarifiée et douloureuse ou de l'ombre d'un corps ? Oeuvre mystérieuse et hautement polysémique. Tobey nous met ici encore face à notre imagination.

Abstraction - figuration sont pour lui des notions dépourvues de sens. Son travail qui relève évidemment du domaine visuel est plus que cela. En effet, chaque peinture est une ouverture vers un monde spirituel et nous plonge dans une méditation.

Dans des oeuvres, toujours de petites dimensions, Tobey nous propose le survol de villes, de villages, de lieux, plus qu'une déambulation au coeur de ceux-ci. En voici quelques exemples : le champ griffé en tous sens d'arabesques ocres de la tempera intitulée Extension from Bagdad de 1957 (21,5 x 27,9) offre une circulation affairée et chaotique (Photo 4)IMG_20201231_0003.jpg. L'ambiance à la fois chaude, raffinée et tumultueuse qui se dégage de cette peinture fut sans doute celle ressentie par l'artiste lorsqu'il s'est promené dans cette IMG_20201231_0002.jpgville et qu'il traduit ici avec délicatesse. Avec Rive gauche de 1955 (photo 5), c'est une configuration d'objet de formats divers cerclés de bleu flottant dans une atmosphère toute bleutée qui créent une ambiance de quiétude et d'harmonie. La multitude de petits carrés ou rectangles blancs qui couvrent Floting forms, tempera de 1954 fait penser à certains IMG_20201231_0001.jpgvillages d'Afrique du Nord vus du ciel. En la regardant, l'image d'oeuvres de Paul Klee vient immédiatement à l'esprit. La captivante tempera City punctuations de 1954 (photo 6) peut se voir comme une ville vue de si haut que les maisons qui la compose se trouvent réduites à des points ou comme une pluie d'étoiles ou d'atomes. Temps et espace ont ici des accents d'éternité.

Pour Tobey le monde est un tout et ses oeuvres sont des métaphores picturales du macrocosme et du microcosme. Son souci est de révéler la structure profonde des choses. Avec Le monde des cailloux, très petite tempera sur papier de 1959 (15 x 15) iIMG_20201231_0005.jpgl donne vie à la matière avec ces minuscules particules colorée agitées par un courant bleu ou violacé qui circule entre elles et les anime (photo 7). Vision au microscope de la matière. Quelques splendides monotypes qui clôturent l'exposition, rendent compte de la fascination toute orientale qu'exerçait la nature sur l'artiste. Deux IMG_7925.JPGd'entre eux, dont la taille et le format vertical font penser à des panneaux de paravent japonais, sont placés côté à côte (photo 8). Dans les deux des taches mouvantes semblent à la fois se disperser et s'aimanter et se déplacent lentement sur un fond neutre (l'eau, l'Ether ?). Rien n'est statique. Nous sommes face à un champ d'activité coloré. Dans l'une les teintes sont automnales : bleu presque noir et ocre, dans l'autre, plutôt printanières, elles sont rose pale et grise. Nature ou états intérieurs, les deux se superposent ici.

A la fois quête d'universalité et d'intériorité, cette peinture est une invitation au voyage dans des sphères mouvantes. Plus proche de Wols ou de Klee que de ses contemporains, non seulement par le format des oeuvres mais par l'esprit qui s'en dégage. Comme eux, Tobey transfigure le réel pour se rapprocher de l'essence des choses. C'est avec une imagination en éveil qu'il faut aborder ce travail  toute empreint de poésie et de musicalité.

Tobey or not to be - Galerie Jeanne Bucher-Jaeger Marais - 5, rue de Saintonge, 75003-Paris (01 42 72 60 42). Prolongation jusqu'au 12 Février.

 

 

 

21/12/2020

Un peu de provoc place Stravinsky ( par Sylvie)

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On a toujours envie de profiter de Paris, plus encore pendant le confinement qui nous frustre de tout musée et de bien d'autres visites. Reste les balades. Elles abondent dans la ville. 

20201209_140327 (2).jpgLa place Stravinsky, dans le 4ème arrondissement, était un peu endormie lorsque j'y suis passée. Ciel gris, plus clair quand même que l'église Saint Merri ( ou Saint Merry ) au nord, qui semble ne pas avoir été ravalée depuis son édification au XVIe siècle, peu de passants, restaurants en bordure fermés.. Le bassin central n'a plus d'eau et les sculptures qui d'habitude l'animent sont immobilisées. Malgré cette mise en sommeil, le lieu garde une étrange gaité faite de contrastes surprenants, comme un résumé de l'Histoire et de la nature humaine, mélange complexe, hétéroclite dans ses formes, ses couleurs, ses époques, son art de vivre et ses cas de conscience.

De Saint Merri, pur gothique flamboyant, construite entre XVe et XVIe siècle sur le même plan en plus petit que Notre Dame, se voit le chevet, courant d'est en ouest sur 70 mètres et laisse deviner dans les structures enchevêtrées de l'architecture, de multiples vitraux. Si la curiosité vous y pousse, allez admirer rue Saint Martin la façade occidentale aux statues d'apôtres et d'animaux et, à l'intérieur, les œuvres de grands maîtres et les vitraux Renaissance.

Mais revenons place Stravinsky. A droite de l'église, sur le mur arrière d'un immeuble s'affiche un gigantesque portrait blanc sur toute la hauteur. Regard et doigt sur la bouche sont comme une injonction au silence. Intitulé "Chuuut", il intimide et interroge. Qui est-ce, que veut-Obey- Le bleu.jpgVisage Jef aérosol.jpgil dire ? Libre à chacun d'imaginer. Selon l'artiste lui-même, cet autoportrait est plus une invite à écouter les autres et le monde qu'une demande de silence. Autant l'église dans son âge, sa majesté, sa beauté architecturale, affirme sans l'ombre d'un doute sa légitimité, autant ce pochoir démesuré de 2012 à la gestuelle impérative et effaçable, signe notre temps, le vivant et le populaire, et ses influences dont la bande dessinée et l'affiche, tout le contraire de la pérennité...Il est signé en bas à gauche Jef Aérosol ( né en 1957), un grand nom du street-art, l'art urbain, mouvement artistique et mode d'expression spontané et rebelle, qui s'est affirmé dans les années 60 en s'inscrivant dans l'espace public. Art éphémère par excellence, il pourrait bien avoir pour ancêtre l'art pariétal, la bombe de peinture automobile étant à l'origine le nouveau médium de ce travail subreptice. Controversé puis admis et enfin reconnu comme art, il a sa place dans les grandes expositions tout en gardant parfois son rôle de porteur de messages publics. Dans le confinement mondial, les italiens ont, parait-il, graffité leurs villes d'un slogan "Tutti a casa"". Vous avez compris: "Tous à la maison".

Presque accolé à "Chuuut" et d'une présence aussi forte avec sa couleur bleue et son graphisme symboliste, un autre motif, encadré comme un tableau, arrête le regard. Il est l’œuvre de Obey (né en 1970), artiste américain bien connu pour avoir réalisé lors de la campagne présidentielle des USA en 2012, l'affiche "Hope" représentant Barak Obama. Ici les personnages, le livre, la fleur, composent une sorte de portrait dont  la fleur serait la chevelure, la tige l'arête du nez, et les draperies verticales les contours d'un visage très christique. En bas est inscrit  "Connaissance + Action = Puissance" et sur le livre "Le futur n'est pas écrit". Ce questionnement universel emprunte à toutes les imageries philosophiques : lotus et mandala asiatiques, croissant mauresque, enluminures moyenâgeuses et draperies Art nouveau. Il a la puissance d'une volonté d'ouverture au monde contemporain. Preuve de sa modernité avérée, une "Marianne" peinte par Obey après les attentats du 13 novembre 2005 figure maintenant à l'Elysée.

Invader 2-avec-pigeon-3639792543-1575572996939.jpgUn dernier coup d’œil à la façade s'impose. Derrière les tuyaux de chauffage dressés comme des tubas géants, Space Invader (né en 1969) a collé ses mosaïques rouges, noires, blanches, 447 carreaux sur 9 m de haut et 7 de large, une gamme qui pourrait bien être un clin d’œil au Centre de recherche de musique contemporaine (l'IRCAM) tout près. Invader marque son territoire dans la ville et se laisse repéré par la pose, souvent au coin des rues, de ses petits carrés qui forment plus ou moins figures..

N'allez pas chercher les noms véritables de ces artistes, ils sont fabriqués et permettent le mystère de l'anonymat derrière des œuvres caractéristiques.

FS-vue-densemble.jpg-fontaine.jpgSur ce fond de décor, au centre, prend place le "Fontaine des Automates", réalisée en 1983 par le couple Jean Tinguely (1925-1991) - Niki de Saint Phalle (1930- 2002), deux artistes du Nouveau Réalisme qui ont marqué l'histoire de l'art. Leur complémentarité, l'un la technique du mouvement, l'autre la sensualité des formes et de la couleur, réussit l'exploit de nous fasciner, de nous enchanter, que nous soyons adultes ou enfants. Cette commande publique ressemble à un champ de fleurs. Les 16 sculptures multicolores en résine, animées par des éléments mécaniques et plantées sur 580m2, offrent un éblouissant spectacle en référence à des œuvres du compositeur dont la place porte le nom : la sirène, la vie, l'amour, l'oiseau de feu... Statiques aujourd'hui comme la nature qui hiberne en hiver, elles fonctionneront à nouveau après la pandémie, attirant autour des tourbillons de jets d'eau, une foule bigarrée qui viendra, comme moi, s'asseoir sur les bords de ce manège enchanté qui n'a finalement pas d'âge, aussi rayonnant que l'église Saint Merri ou la musique audacieuse d'Igor Stravinsky, compositeur russe (1882-1971) honoré sur cette place, ou l'art urbain qui fait chœur avec lui.

Façade centre-pompidou.jpgjpg_Beaubourg_4_Facade_arriere_Beaubourg_code_couleur.jpgDifficile de quitter des lieux aussi riches, à l'écart de la circulation. Il suffit pourtant de se retourner: on est adossé au Centre Pompidou, musée d'Art Moderne et contemporain des architectes Renzo Piano et Richard Rogers. Ouvert en 77, il est toujours commenté pour ses matériaux - le verre et l'acier - ses escaliers chenilles et les couleurs de ses tuyaux apparents. On peut contempler cette étrange façade de 42m de haut et 166m de long, sur la piazza pentue et pavée à ses pieds, s'y asseoir, s'allonger, discuter, pique-niquer et parfois hélas, faire la queue pour entrer dans ce lieu de culture et de vie qui fut qualifié d'usine à gaz par certains et de prouesse par d'autres.

Le plateau Beaubourg, qui fut jadis un ilot insalubre, s'est refait une aura : église, fontaine, œuvres graffitées et architecture révolutionnaire  prouvent qu'un peu de provoc ne nuit pas. Profitons en !

03/12/2020

Deux critiques d'art : Jacques DUPIN et Daniel ARASSE (par Régine)

Le confinement peut avoir du bon. Il offre l'occasion de lire ou de relire des textes laissés de côté ou oubliés. Ainsi, en fouillant dans ma bibliothèque ai-je retrouvé deux ouvrages sur l'art dont les auteurs, aujourd'hui disparus, sont Jacques DUPIN, poète, grand expert de l'oeuvre de Miro, intitulé PAR QUELQUE BIAIS, VERS QUELQUE BORD (P O L 2009), l'autre Daniel ARASSE, grand spécialiste des XIV au XVIème siècle italien, ancien directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes, intitulé ANACHRONIQUES (Gallimard 2006).

Ces deux ouvrages compilent nombre de textes, articles parus dans la presse ou dans des catalogues sur des artistes du XXIème siècle. Les relisant, ce qui ma captivée c'est leur façon différente d'aborder une oeuvre : Jacques DUPIN n'est pas vraiment critique d'art, mais poète et c'est en tant que tel et avec toute sa sensibilité qu'il aborde les oeuvres. Daniel ARASSE fut professeur d'université et son langage, tout aussi sensible et intelligent, est celui d'un didacticien.

IMG_20201202_0001.jpgJ. DUPIN ne fait pas de discours savant sur la peinture, mais il nous fait ressentir ce que lui-même a éprouvé en regardant telle ou telle oeuvre. Il ne décrit pas, mais nous fait participer à sa méditative déambulation et partage avec nous les émotions qu'il éprouve ; son écriture nous permet d'entrevoir le processus même de la création.

En voici quelques exemples. Dès le début de son texte sur Pollock, La part du lion, DUPIN nous plonge dans les tourments intérieurs de l'artiste cherchant sa voie, explorant différentes pistes pour trouver la façon la plus forte de traduire en peinture ce qu'il veut dire et enfin l'arrêt des tâtonnements vers "l'Ouverture immense" et l'auteur nous montre Pollock en action prenant possession de la toile et faisant surgir l'espace même de la peinture.

Dans son texte sur Michaux intitulé Contemplation dans l'action il nous entraîne dans cet "espace où l'homme est présent dans sa contradiction et son déchirement". Il s'interroge pour essayer de comprendre comment Michaux a la fois déploie cet espace et le creuse, et formule dans un langage précis et sensible, ce que nous éprouvons en regardant les oeuvres de cet artistes sans pouvoir l'exprimer.

Après avoir souligné la spécificité de Max Ernst "ce voyageur de l'imaginaire" par rapport au mouvement surréaliste et noté ses "fameuses inventions, collages, frottages" DUPIN nous emmène en Amérique pour évoquer la découverte par l'artiste de l'art indien "De cette confrontation de deux sensibilités venues de pôles opposées l'artiste a su créer, nous dit-il, des oeuvres exprimant une réalité universelle et totalement intemporelle.

Et si l'ouvrage s'ouvre sur un poème consacré à l'oeuvre de Malevitch, les titres des articles sur tel ou tel artiste en suggèrent le contenu, ainsi pour Jean-Paul Riopelle c'est "Suite forestière", pour Alechinski "L'encre du volcan", pour Francis Bacon "Corps à corps", pour Pol Bury "les pièges de la lenteur" et ainsi de suite par la trentaine d'articles qui composent l'ouvrage.

IMG_20201202_0002.jpgAnachroniques est le titre que Daniel ARASSE a donné à l'ouvrage qui réunit une dizaine d'articles consacrés à des oeuvres qui, dit-il, "travaillent à un enchevêtrement de temps, qui contredisent un temps pur, un temps n° 1 strictement contemporain".

La plupart des chapitres commencent par la description minutieuse de ce que l'auteur a sous les yeux, car savoir regarder est la clef du déchiffrement ; il analyse ensuite sa réaction intérieure devant l'oeuvre et énumère les questions qu'elle pose. Après ce travail l'interprétation peut avoir lieu.

Attardons nous par exemple sur Les transis, article consacré à Andres Serrano. Plusieurs photos de cette série prises à la morgue sont décrites avec une distance que leur horreur impose, puis suivent les question : "Que nous fait-il voir, que me propose-t-il qu'est-ce qu'il me veut, que cherche-t-il ?" et la suite de l'article consiste en tentatives de réponses à ces question, toutes plus éblouissantes les unes que les autres. En historien de l'art, il rapproche les photos de Serrano de certains tableaux néo-classiques ou de certaines peintures baroques. Il montre qu'en utilisant la photo Serrano fait oeuvre de Peintre.

"De mémoire de tableaux" est un long article sur Anselm Kiefer. Comme le précédent, il débute par la description du spectacle qu'offre la substance des tableaux de cet artiste et souligne le va et vient qu'ils imposent devant eux. Il les décrit comme "une géologie où des couches superposées et sédimentées auraient été animées et bouleversées par les mouvements d'une puissance imposable, maintenant figée et puis de très près, des surprises locales lèvent d'autres question". Il note que ces images sont hantées par les mots. Au cours de son interprétation il va inscrire brillamment ce travail dans le temps humain en nous montrant que les thèmes de Kiefer touchent presque toujours aux rapports entre mythe et histoire et qu'en fabricant plus qu'en peignant ses oeuvres, l'artiste est le cousin lointain de l'homo faber.

L'article "Les miroirs de Cindy Sherman", écrit à propos d'une exposition qui lui a été consacrée à Bordeaux en 1999, démarre par l'injonction "Il faut courir voir cette rétrospective" et plus loin "il faut aller regarder cette oeuvre " sans le filtre des nombreux textes théoriques écrits à son sujet. Et la suite du texte consistera en la tentative de débarrasser l'oeuvre de cette gangue de textes pour en dégager la singularité. S'appuyant sur des exemples précis son propos est nourri de références à l'histoire de l'art et à la psychanalyse.

D'autres chapitre suivent, tous aussi éclairant, notamment sur Beckmann, Rothko, Michael Snow et d'autres artistes plus ou moins connus.

Les titres de ces ouvrages sont révélateurs de la différence de point de vue de leurs auteurs. si Anachroniques sont les oeuvres des artistes dont il est question dans le livre de Daniel ARASSE, anachronique est aussi l'attitude de son auteur qui, en tant que spécialiste de l'art de la Renaissance italienne, peut se permettre de créer des liens entre l'art contemporain et celui des siècles antérieurs. Par quelque biais, vers quelque bord, c'est ainsi que Jacques DUPIN commente poétiquement son attitude face à la peinture. Période de confinement ou pas, on a toujours intérêt et plaisir à relire ces grands auteurs qui nous rappellent qu'il y a plusieurs façons d'aborder les oeuvres contemporaines. La finesse et la sensibilité de leurs analyses nous incitent à regarder et à ressentir plus intensément l'art de notre siècle.

24/11/2020

Visites virtuelles (par Sylvie).

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En attendant la réouverture des lieux culturels portés manquants du fait du confinement, il est opportun de noter que certains musées proposent des visites virtuelles d'expositions interrompues ou récemment terminées. Tous les amateurs d'art n'étant pas des initiés aux richesses de l'internet, il m'a semblé utile de leur montrer le chemin d'accès. Sur le site du  Centre Pompidou j'ai testé celles concernant Bacon, Barré, Christo et Matisse. J'ai été emballée. Un parti pris de faire bref pour éviter l'ennui a conduit les présentateurs à une approche non exhaustive mais globalement complète et dynamique, porteuse d'une envie d'aller plus loin par soi-même, après.

Bacon portrait.jpgBacon-en-toutes-lettres-au-Centre-Pompidou.jpg 1.jpgFrancis Bacon (1909-1992)." Bacon en toutes lettres". La peinture de cet artiste britannique à la vie mouvementée est toute imprégnée de littérature dont il s'est nourri et des écrivains qu'il a côtoyés. L'exposition suit sa navigation, d'Eschyle à Michel Leiris, de Nietsche à Bataille, d'Eliot à Conrad ou encore Garcia Lorca. Didier Ottinger, le Commissaire de l'exposition qui sert de guide, se fait le précieux interprète de cette part de l'oeuvre choc de Bacon qui, concentré sur la figure humaine, dresse des portraits, des autoportraits ou des scènes, tous saisissants de réalisme. Mouvements, distorsions synthétisent le réel, souvent dans des triptyques où le flou et le cru ont une puissance tragique. Durée 10'.

Martin Barré 1.jpgmartin-barre- 2.jpgMartin Barré (1924-1993) demeure un peintre terriblement intellectuel qui embarrasse beaucoup  de spectateurs par sa façon de questionner l'espace du tableau. Faute d'adhérer à ce type de préoccupation, il faut lui reconnaitre une remarquable obstination dans la recherche et la continuité des motifs, si tant est que l'on considère les lignes représentées comme tels. Le commentateur de cette sorte de rétrospective, Michel Gauthier, Commissaire de l'exposition, explique clairement la démarche de l'artiste et ce qui se lit dans la succession des oeuvres, toutes en lignes peintes ou réalisées à l'aérosol, qui parcourent l'espace des toiles, le fragmentent, le zèbrent, s'inscrivent en bordure ou sont voilées. Une peinture réflexive et plus du tout descriptive. Durée 22'.

Christo-cheval.jpgchristo-pont-neuf-empaquetté-696x580.jpgChristo (1936-,2020) . Arrivé de Bulgarie en 1958 il a commencé sa carrière française par des toiles froissées, des cratères, des barils et l'empaquetage d'objets, de mobilier, de portraits, jusqu'à voir plus grand. C'est ce que raconte Sophie Dupleix, Commissaire, dans la visite exclusive. Avec Jeanne Claude, son épouse française, Christo a "osé" empaqueter le Pont Neuf en 1985. Une vidéo retrace l'histoire de ce fabuleux projet, pharaonique pourrait on dire, ses difficultés de réalisation et d'acceptabilité et nous fait entrevoir ce que sera peut-être l'empaquetage de l'Arc de Triomphe prévu pour 2021, malheureusement sans Christo, décédé ce printemps. Durée 17'.

henri-matisse-2.jpgMatisse Nu bleu -images.jpgHenri Matisse (1869-1954) Le titre de l'exposition "Henri Matisse..comme un roman"  se réfère au livre éponyme de Louis Aragon dont Aurélie Verdier, la Commissaire, suit le cheminement. Matisse n'est un inconnu pour personne. Il fait partie des artistes français les plus reproduits mais la richesse de son oeuvre est souvent méconnue. Des premiers portraits aux nus découpés dans le papier, il s'est fait le témoin, touche à tout, en amoureux de la couleur, du goût et de l'art de vivre de son époque, de la femme libérée -qu'il peint ou sculpte - et de l'art décoratif . Au tons saturés d'un fauvisme somptueux a succédé la réduction d'une peinture aux lignes essentielles et, dans les vitraux de la chapelle de Vence, la sobriété du recueillement. (Durée 13').

Pour accéder à ces  visites virtuelles, et à d'autres, cliquez sur "Visite exclusive de X... au Centre Pompidou ou par le nom des artistes suivi de " Centre Pompidou".Sont également proposés des" Tutos" (tutoriels) de l'Atelier des enfants (4') : vous y trouverez: - découpe comme Matisse, - emballe comme Christo, créé du mouvement comme Agam, autre artiste de la collection.

Le Centre Pompidou doit ouvrir à nouveau ses portes le 2 décembre; l'exposition Barré devrait durer jusqu'au 4 janvier 2021, celle de Matisse jusqu'au 22 février 2021. Tout cela est à vérifier en fonction de l'évolution de la situation sanitaire mais n'empêche pas de se faire plaisir à visionner ces visites.

10/11/2020

Gunther Uecker (par Sylvie)

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La galerie Levy Gorvy ne s'affiche pas. Il faut la chercher pour la trouver. Et aujourd'hui, comme toutes les galeries, elle est fermée du fait du confinement. Dommage, car elle s'est tout juste installée dans le  3ème arrondissement de Paris, dans un passage, histoire de s'intégrer discrètement mais fermement dans le tissu social et artistique de la ville. Le lieu, conçu à l'origine par Jean Nouvel et remanié par Luis Laplace, est assez fameux pour avoir abrité les bureaux et collections de Claude Berri.

Pour sa première "monstration", cette galerie américaine, implantée à New-York mais également à Londres et Hong Kong, a mis en place des oeuvres d'un artiste allemand peu connu du grand public français, Gunther Uecker qui, né en 1930 à Wendorf, a pourtant appartenu au groupe Zéro - dont l'objectif était de révolutionner le langage de l'image - puis adhéré en 61 au Nouveau Réalisme, au côté d'Yves Klein, Giulio Fontana,  Arman.. et représenté l'Allemagne à la Biennale de Venise en 70.

A l'occasion de cette première exposition en solo depuis 1968, les plus avertis d'entre nous se rappelleront ce qui, dès les années 50, a caractérisé son art : une peinture à clous de gros calibre - objets du quotidien par excellence - disposés en quantité  sur toile et autres supports, leur assemblage et leur nombre donnant une perception vibratoire de la lumière et une dynamique linéaire parfois aussi poétique que celle du vent dans les embruns. Je ne résiste pas à les montrer même s'ils ne figurent pas dans cette exposition.

gunther_uecker_a-x_zero_garden_d5768220g.jpgvanham_uecker.jpg-double spirale.jpgPour illustrer cette démarche qui perdure, voyez deux de ses Spirales  (2017 photo 1 et 2010 2 photo 2) dont les mouvements d'ensemble tourbillonnants, avec leur flux de matière et d'énergie, évoquent aussi bien des diagrammes chimiques que des mouvements de foule, des rides à la surface de l'eau ou quelque rituel méditatif. Comme sur un cadran solaire le spectateur y lira le temps en fonction de ses déplacement et de la lumière.Uecker-Baume-740x480.jpg6-troncs.jpg La sculpture  hérissée en tous sens de gigantesques clous sur des troncs d'arbres ( 2020,photo 3 ), interroge. Sont-ce de piquants oursins cramponnés à leurs rochers, et les trois fûts des fétiches de sorcellerie destinés à conjurer le mauvais sort, tous porteurs de violence et témoignage d'une évidente barbarie ?  Un autre regard existe cependant : ces pelotes à la volumétrie toute en rondeur réveillent des images de nids douillets. Question d'état d'esprit !

vODLa0Wc.jpeg-Uecker vue gene 2.jpegQuel rapport, direz vous, avec ce qui était exposé dans le Marais et qui le sera peut-être encore, nous l'espérons, dans quelques semaines, puisque "Gunther Uecker: Lichtbogen", titre de l'exposition, montre des toiles monumentales peintes à l'aquarelle et nommées - je traduis en français - "Arc de lumière". (2020 photo 4)                                   

Quelle plénitude ! C'est un éblouissement. La limpidité des bleus traverse les toiles avec la même énergie que les clous plantés- ce qui était déjà une façon de se détourner de la figuration - mais l'agressivité du médium métallique s'est muée en une gestuelle gaie, ample, aérienne, répétitive comme le sont les saisons et le labeur de la terre, toutes choses environnementales auxquelles l'artiste est sensible.. Elle se manifeste dans le processus d'exécution de l'oeuvre :FOvt48s0.jpeg-Uecker multicolore.jpeg le pinceau attaché au bout d'une ficelle, Uecker, tel un géomètre, trace sur le toile au sol un arc de cercle fluide et lumineux, presque immatériel, à la régularité apaisante. Ces toiles ont été peintes dans le désert ocre et scintillant du golfe persique, terre biblique qui a fait naitre un enthousiasme et une jubilation communicative. Etonnant chez un artiste d'un âge aussi respectable. Ses toiles nous emportent. Et lorsqu'il affiche les multiples variations de la lumière, c''est le même chatoiement (photo 5).

En choisissant le bleu en grand format, Uecker ne s'est il pas aussi retrouvé dans les mots d'Yves Klein : "le bleu n'a pas de dimension...Toutes les couleurs amènent des associations d'idées concrètes...tandis que le bleu rappelle tout au plus la mer et le vide...".

Gunther Uecker: Lichtbogen, galerie Lévy Gorvy, 4 passage Sainte Avoye, 75003, Paris ( entrée 8 rue Rambuteau) 01 58 80 82 40. www.levygorvy.com

Si le confinement prend fin début décembre, l'exposition devrait se poursuivre jusqu'au 9 janvier. Sinon, la possibilité d'une visite virtuelle serait la bienvenue. A voir !

 

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24/10/2020

William Kentridge (par Régine)

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Puissante, proliférante, originale, implacable... sont les adjectifs qui viennent spontanément à l'esprit en parcourant la belle rétrospective de l'oeuvre de William  Kentridge au Musée d'Art Moderne de Villeneuve d'Ascq près de Lille.

Dessinateur hors pair, et aussi sculpteur, cinéaste, acteur, metteur en scène, William Kentridge continue d'édifier une oeuvre totale où se côtoient dessins, gravures, vidéos, installations, spectacle. Ses origines constituent le ferment de son oeuvre. Né en 1949 à Johannesburg où il vit toujours, cet artiste sud-africain reste imprégné de l'histoire douloureuse de son pays. Le titre choisi pour son exposition "Un poème qui n'est pas le nôtre", est une façon de rendre hommage aux cultures négligées et aux oubliés de l'histoire.

Le problème de l'apartheid affleure dans nombre de ses oeuvres. IMG_4564.JPGUn exemple nous en est donné dès le début de l'exposition par un ensemble de 18 grands dessins. Faite pour servir de décor à un spectacle, cette immense et très vivante bande dessinée grandeur nature, intitulée "Sophiatown" (photo 1), raconte l'histoire de cet ancien quartier métissé de Johannesburg, à à la culture, notamment musicale, très vivante qui fut en 1955, au nom de l'aparthied, brutalement rasé en une nuit et ses 65.000 habitants déplacés par la force dans le quartier pauvre de Soweto.

Son atelier ici reconstitué permet de saisir son processus créatif. En effet, c'est là qu'il dessine, découpe, déchire, assemble, colle, fait ses maquettes pour ses mises en scène.IMG_7885.JPG C'est là aussi qu'il se dessine lui-même, nu de préférence, au fusain, son matériau d'élection, montrant la progression d'un geste ou d'une pensée comme dans "Man with hat" (photo 2) ou réfléchissant, doutant et se dédoublantIMG_4558.JPG comme dans la série vidéo "Drawing lesson" (photo 3), spectacle réjouissant d'une conversation à voix haute entre lui et son double, reflet de sa pensée ambiguë qui tente de prendre en compte la coexistence des contraires. IMG_7888.JPGCertaines de ces leçons prennent la forme d'une projection animée sur les pages d'un vieux livre et c'est avec un plaisir jubilatoire qu'on regarde "Tango for page turning" (photo 4) où au fil des pages on voit des formes se métamorphoser sans cesse sous nos yeux ponctuées par la réunion de l'artiste et d'une danseuse au creux du livre.

Les procédures d'effacement comme technique de construction tiennent une place de premier plan dans ses vidéos. En effet, la grande originalité de la plupart de celles-ci tient au fait que l'artiste les réalise souvent à partir de très peu d'images rapidement dessinées au fusain, puis effacées et inlassablement refaites ; ainsi la trace des images précédentes reste sous-jacente à celles qui suivent et la poussière du fusain qui se dépose sur la feuille entremêle le dessin et son environnement. C'est le film de cette incessante transformation qui nous est donné à voir. Ici donc pas d'enchainement fluide comme dans un dessin animé classique, mais un rythme saccadé, heurté, fait pour accentuer la violence du propos. La prédominance du noir et du blanc renvoie à la texture traditionnelle du film cinématographique et aux pratiques graphiques.

Voyons en quelques exemples : IMG_4560.JPGdans la vidéo "7 fragments pour George Meliès" (2007), (photos) le premier fragment montre Kentridge nous invitant à regarder l'oeuvre en train de se faire. On le voit déambuler dans son atelier qui sert de décors à la vidéo, dessiner au fusain son portrait, l'effacer, le refaire, le déchirer, le recomposer ; ailleurs on assiste au lancement dans le cosmos d'un vaisseau spatial, qui, en réalité, est une cafetière.  Plus loin ce sont des constellations qui ne sont autres que des fourmis grouillant autour de morceaux de sucre (photo 5). Ode au génie créateur de Meliès père du cinéma et maître de la mise en scène et du truquage, mais aussi ode à l'imagination, à l'incertain, au hasard.

IMG_7889.JPGAvec "Ubu tell the truth" (1997), (photos 6)le tyran est bien sûr assimilé aux politiciens corrompus, notamment ceux de l'Afrique du Sud et à tous les régimes totalitaires. Pour donner plus de force à son propos, l'artiste effectue un travail d'inversion des noirs et des blancs, comme dans le négatif photographique le fond est noir et les dessins exécutés à la craie blanche. Le rôle principal est tenu par une caméra à trois pieds dont les positions follement agressives et affolées changent à un rythme endiablé en fonction des évènements qu'elle tente de filmer. Par moment apparaît un oeil réel ou dessiné, qui occupe tout l'écran. Ils sont les témoins impuissants des atrocités perpétrées par le régime. La silhouette d'Ubu et de sa gidouille travers l'écran indifférent à ce qui se passe. C'est à la fois subjugant, magnifique et terrible.

IMG_4575.JPGL'installation vidéo "The refusal of time" (2017) (photo 7) est un spectacle protéiforme, d'inspiration totalement dadaïste qui mêle musique, lecture, danse, chants, vidéos, machines, dessins, performance. De ce fouillis festif, au centre duquel une sculpture appelée "Eléphant" respire à un rythme soutenu, où un métronome et une multitude d'horloges donnent le tempo, nait une allégorie du temps. Elle nous en fait ressentir toutes les facettes et montre ce que sa mesure peut avoir de relatif.

Le cortège et la procession, permettant de mélanger époques, lieux, grandeur, misère est une forme IMG_4563.JPGplastique privilégiée par Kentridge. Elle évoque la marche de l'histoire. Ainsi est construite la vidéo "The head and the load" (2018), (photo 8) tirée d'un spectacle donné à Londres en 2018 et dans laquelle Kentridge rend hommage aux deux millions de soldats du continent africain qui, pendant la guerre de 1914-18 durent transporter sur leurs épaules quantité de matériels militaires. Nombre d'entre eux moururent d'épuisement ou de maladie. Pour l'artiste c'est aussi une façon de parler du lien entre grande guerre et colonialisme. Le film donne à voir le défilé incessant d'ombres humaines projetées sur fond de désastre ou de paysage africain qui, au son de musiques européennes et africains avancent lentement portant sur leur tête les objets les plus hétéroclites : canon, étendard, bateau, instrument de musique, portrait, oiseau géant.... Oeuvre grandiose qui rappelle le défilé récent des émigrés fuyant la guerre de Syrie. Son également exposés les maquettes, les dessins et les sculptures qui servirent à réaliser le spectacle de Londres.

Deux années auparavant, en 2016, à Rome, sur 550 m le long des berges du Tibre Kentridge avait réalisé une immense frise intitulée "Triumps and laments" (photos 9 et 10)).IMG_7890.JPGIMG_7891.JPG De multiples dessins racontaient l'histoire de Rome - faite de dévastations, de gloire et de pertes - de l'antiquité à nos jours. Chacun d'eux dérivant d'un pochoir autour duquel la surface du mur avait té nettoyée au karcher. Le pochoir enlevé laissant apparaître une image faite de la poussière du mur. Celles-ci se sont peu à peu effacées avec le temps, la pollution et la poussière recouvrant à nouveau le mur. L'exposition montre les dessins qui ont permis de faire les pochoirs. Il s'agit d'une suite de personnages qui, de façon tragique ou triomphante ont marqué l'histoire de la ville. Ainsi se côtoient Pasolini, César, le pape.....

Impossible de passer en revue la totalité de cette exposition tant elle est foisonnante, riche et passionnante. Qu'il dessine, fasse des collages, des tapisseries, des vidéos, des installations, qu'il mette en scène des pièces de théâtres ou des opéras, le travail de Kentridge consiste à faire bouger les lignes, à rendre visible et audible ce qui devrait rester caché et secret. Il nous montre la pensée et la création en acte, d'est-à-dire celle de la marche du monde.

William KENTRIDGE "Un poème qui n'est pas le nôtre". Musée d'Art contemporain (LaM) - 1, Allée du Musée 59650-Villeneuve d'Ascq (03 20 19 68 68). Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Exposition jusqu'au 13 décembre.

 

08/10/2020

Edward et Nancy Kienholz (par Sylvie)

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  L 'exposition qui se tient à la galerie Templon, à Paris, prête à réactions vives. Si vous préférez le beau classique ou l'abstrait contemporain , passez votre chemin. Les sculptures du couple d'artistes américains autodidactes Edward ( 1927- 1994)  et Nancy (1943-2019) Kienholz, aujourd'hui disparus, sont toujours un coup de poing dans la bienpensance depuis leur création initiée au début des années 60 par lui et perpétrée avec Nancy à partir de 1972.  Coup de poing d'abord par la technique de l'installation et de l'assemblage - rejoignant ainsi sur notre continent le nouveau réalisme d'Arman et de Tinguely - mais plus encore par une critique féroce de l'Amérique qui leur a valu d'être longtemps boudés par les institutions et tenus à l'écart du mouvement pop de l'époque pour manque de concessions. 

     Considérant la vingtaine d'oeuvres exposées, il est clair que sont déjà perturbateurs les matériaux qui les composent : objets et résidus de récupération, vêtements, ferrailles, vieux meubles, déchets de la culture de consommation auxquels s'ajoutent des nus de plâtre moulés plus vrais que nature si ce n'est leur couleur. Ces assemblages composent des scènes expressionnistes d'une violence inouïe, visible ou sournoise. Je voulais vous prévenir !

Quelques exemples: "The Pool Hall" (1993. 245,1x250,2x138,4cm) est l'oeuvre qui m'a le plus ébranlée20200926_175014.jpg. La scène est grandeur nature dans un isolement insulaire, méthode chère à ces artistes qui font entrer ainsi de plein pied le spectateur dans l'oeuvre : trois moulages de joueurs de billard dans le suspense du coup à faire. Trois hommes vêtus de cuir noir ou de vêtements souillés évoluant dans un cadre de bistrot fatigué. Visages impassibles, l'un au masque blanc d'hockeyeur - on ne voit pas ses yeux -, un autre portant lunettes noires. Deux ont la tête surmontée de bois de cerf, image de virilité. Un silence las, désabusé, semble régner. Le corps d'une femme, sans tête, est assis, jambes écartées, sur le billard. Et quel est le "coup" ? Vous vous en doutez, mettre la boule dans l'entrejambe de cette femme, scène allégorique où l'indifférence côtoie la violence et le sexisme Choc visuel évidemment et  dénonciation d'autant plus forte que le coup est insoutenable..

"The Rhinestone Beaver Peep show triptych" 20200926_175110.jpga été réalisée en1978, après la révolution sexuelle, l'utopie d'égalité et le lancement d'Apollo mais dans une Amérique remise en question par la guerre du Vietnam et le gouvernement Nixon. A bien la  regarder cette installation est un rébus qu'il faut prendre le temps de décrypter. La femme nue et bottée que nous voyons ici est assise de face en haut d'un escabeau. Elle est éclairée par deux gros projecteurs comme sur une scène de théâtre. Elle se regarde dans un petit miroir tenu dans la main gauche et son bras droit, coupé, attrape un autre bras dont le doigt la désigne.Ce corps féminin à la brillance assez sensuelle se détache devant un panneau peint comme un rideau de scène et semble issu de la fosse noire derrière elle. En haut à droite, partiellement cachés figurent les yeux d'un animal qui a tout l'air d'épier. Posée comme un objet de prix la femme n'en n'est pas moins montrée du doigt et regardée sournoisement. Que d'hypocrisie !20200926_175512.jpg

"Useful Art N°1 (chest of drawers& tv)", 1992.Cette commode a beau être jolie, il dégouline sur elle un jus blanc fianteux qui pourrait émaner de ce que représente la télévision, une déjection... Explications inutiles.

20200926_175052.jpg"Jody, Jody, Jody" (1994, technique mixte, 243,8x274,3x121,9cm), campe un automobiliste dans son confortable véhicule. Il regarde droit devant lui,  ignorant ou semblant ignorer une fillette agrippée au grillage le long de la route, petite chose abandonnée sans doute. Nous ne voyons que la solitude, le chacun pour soi, la violence faite aux enfants comme une banalité dans la société américaine. Kienholz ne juge pas, il constate, nous force à voir en nous impliquant physiquement.

Certains pourraient trouver ces oeuvres "ringardes", oublieux du contexte du  moment, sans réaliser que l'Amérique n'a pas beaucoup changé et qu'aujourd'hui le sexisme, le racisme, le consumérisme, la vulgarité et la violence sont toujours actuels en ces temps de campagne présidentielle. Saluons le galeriste de nous rappeler la clairvoyance des époux Kienholz, artistes engagés et véritables visionnaires.

Edward et Nancy Kienholz, du 5 septembre au 31 octobre, galerie Templon, 28 rue du Grenier St Lazare 75003, Paris. Tel: 01 85 76 55 55. Du mardi au samedi.

 

 

             

                               

27/09/2020

Louis Soutter, Tony Cragg et JR : une tournée de rentrée dans le Marais (par Régine)

Mes tournées dans les galeries du Marais débutent la plupart du temps par la rue Debelleyme.IMG_7860.JPG Dans cette petite rue, située entre la rue Vieille du Temple et la rue de Turenne, se trouvent deux ou trois galeries que j'apprécie particulièrement. Il faisait encore beau la semaine dernière et je décide d'aller flâner dans ce quartier.

A la galerie Karsten Greeve. Je découvre avec stupeur l'exposition de Louis Soutter, peintre suisse que je connaissais peu, intitulée "Présage". Elle réunit des peintures que l'artiste, né en 1871, réalisa à partir de 1934 jusqu'à sa mort en 1942 alors qu'il est, depuis plus de dix ans, hospitalisé pour troubles mentaux à l'hospice pour vieillards et nécessiteux de Ballaignes, village isolé du Jura vaudois. Agé d'un peu plus de 60 ans, les mains rongées par l'arthrose, l'artiste abandonne alors plume et crayon pour couvrir, avec son doigt trempé directement dans la peinture, quantité de feuillets fournis par son cousin Le Corbusier. Ces oeuvres, qui semblent aller directement du cerveau de l'artiste à son doigt, sorte de sismographe de l'âme et du corps, produisent sur le spectateur un effet à la fois physique et mental. On sent ici que Soutter fut habité par la nécessité absolue de peindre sa douleur d'exister. Tous ces êtres qu'il fait défiler d'un feuillet à l'autre sont animés d'un rythme sauvage (photo 1) (Soutter fut violoniste et professeur de musique) et d'une folie désespérée qui déborde de toute part. Ils effectuent une sarabande endiablée (photo 2) IMG_7867.JPGou se livrent  à de cruelles scènes de sorcellerie (photo 3)IMG_7865.JPG. C'est un théâtre d'ombre, un flux incessant d'images où les danses côtoient les scènes de tortures, qui défilent devant vos yeux comme dans certaines vidéos de Kentridge ou sur certains vases de l'antiquité grecque. Les empreintes de doigt (astres, pluie, corde, croix) souvent colorées, qui parsèment le fond de ses oeuvres accentuent à la fois leur beauté, leur rythme et leur sauvagerie débridée.

La galerie Thaddeus Ropac, jouxtant la précédente, présente une dizaine d'oeuvres récentes du sculpteur anglais Tony Cragg. J'ai beaucoup aimé ses sculptures des années 1980, assemblages de débris industriels en plastique ou en verre colorés dont un exemple est actuellement exposé à Beaubourg (Mon portrait à bicyclette), et admire aujourd'hui l'évolution de sa démarche. En effet ses sculptures actuelles sont très différentes dans leur forme de celles qui les ont précédées, l'exploration des matériaux et la notion d'instabilité de toute chose me semble rester au coeur de sa démarche. Ici c'est l'acier, le bronze et le bois que Tony Cragg utilise pour créer des oeuvres rythmées par un puissant et très complexe mouvement spiralé. Sa façon d'étirer le matériau, de le polir pour en exhaler la beauté, rend parfois difficile la possibilité d'en deviner l'origine. Les références sont nombreuses. Leur élan vertical évoque les futuristes italiens et la colonne sans fin de Brancusi.IMG_7837.JPG Avec la massive sculpture située au fond de la galerie, faite de fines lamelles de bois ajustées de façon incroyablement complexe, c'est l'image des "Bourgeois de Calais" de Rodin qui surgit (photo 4). L'homme et la nature sont les thèmes dominants de son travail.IMG_7840.JPG Ici on croit deviner les visages vus de profil de deux êtres très proches l'un de l'autre (photo 5), là-bas s'agit-il de personnages en conversation ou de l'ondoiement de l'eau et son reflet (photo 6)IMG_7841.JPG. On tourne autour de ces sculptures et sans fin, d'autres images apparaissent. C'est bien notre instabilité intérieure et celle de toute chose que l'artiste traduit de si puissante et belle façon.

Poursuivant mon chemin vers la rue de Turenne  j'entre à tout hasard dans la galerie Perrotin dont je trouve le lieu magnifique. Je passe rapidement le rez-de-chaussée où sont exposées des oeuvres d'Izumi Kato, artiste japonais qui me laisse indifférente et monte au premier étage où je découvre avec bonheur la vidéo et les photos de la dernière installation de JR. En octobre 2019 il obtient la permission d'intervenir dans la prison de très haute sécurité située à Tehachapi en Californie. Y sont incarcérés les auteurs de crimes commis lorsqu'ils étaient mineurs, plusieurs à perpétuité. Avant de regarder les photos il faut voir la vidéo qui raconte l'histoire terriblement humaine et émouvante de cette réalisation. Après avoir exposé son projet avec tout son charisme et l'habilité dont il est capable, JR photographie, en contre plongée, chaque prisonnier qui raconte son histoire devant la caméra sans qu'aucune question ne lui soit posée. Ainsi humanité est rendue à chacun. Quelques jours plus tard JR revient avec son équipe qui, avec l'aide des prisonniers et des gardiens, tous munis de balais et de colle, vont rapidement assembler et coller sur le sol de la cour de la prison 338 bandes numérotées qui ne sont autres que le tirage des photos. Le résultat, photographié depuis un drone, révèle que les participants au projet apparaissent au fond d'un trou (photo 6) image hautement symbolique. L'installation éphémère disparait rapidement sur les pas des prisonniers.

IMG_7878.JPG

OIP.jpgQuelques mois plus tard JR revient et sur un mur de la prison fait surgir une montagne qui se trouve derrière ce mur et que les prisonniers n'ont jamais vu. Cette installation reste en place et continue d'agrémenter le séjour des prisonniers (photo 7).

Les photos, dont plusieurs sont disposés en triptyques prises lors de cette intervention et dont la suite est exposée impasse Saint Claude sont très belles mais ne prennent vraiment sens qu'après avoir vu la vidéo.

 

Galerie Karsten Greeve - 5, rue Debelleyme, 75003-Paris. Louis Soutter "Un présage", jusqu'au 12 octobre.

Galerie Thaddeus Ropac - 7, rue Debelleyme, 75003-Paris. Tony Cragg, jusqu'au 17 octobre.

Galerie Perrotin - 76 rue de Turenne et 10 Impasse Saint Claude, 75003. JR "Tehachapi", jusqu'au 10 octobre.

28/06/2020

Chiharu Shiota (par Régine)

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Quel plaisir, après ce confinement de deux mois et dans l'attente de la réouverture des Musées, de pouvoir à nouveau arpenter les galeries qui viennent d'ouvrir leurs portes,. Sus à la Galerie Templon de la rue du Grenier Saint Lazare pour l'exposition de l'artiste japonaise Chiharu Shiota !

J'avais découvert cette artiste en 2011 à la Maison rouge avec son installation "After the dream", où de simples longues robes blanches étaient suspendues, enveloppées d'un immense réseau impénétrable de fils noirs, véritable matérialisation d'une image mentale. Puis ce fut à la Biennale de 2015 de Venise où je fus emportée par la magie et la beauté de son installation "The key in the hand". En suspendant des milliers de vieilles clefs à des fils vermillon elle avait transformé le pavillon japonais en une immense grotte arachnéenne où gisaient des barques remplies de clefs rouillées. Enfin, plus récemment, en 2017, elle avait envahi le Bon Marché avec l' installation "Where are we going" pour laquelle elle avait suspendu au dessus de l'escalier central une multitude de coques de bateaux de toutes tailles et de toutes cultures, tissant autour d'eux une immense vague de fils blancs.

Avec "Inner universe" (univers interne), titre de son exposition actuelle chez Templon, Chiharu Shiota, née en 1972, nous entraîne, une fois encore, dans son univers poétique et émouvant avec des oeuvres diverses qui, comme à l'accoutumée, restent ouvertes à de multiples questionnements.

Le fil est la base de son travail plastique. Il lui permet de tisser, autour d'objets évocateurs, des réseaux d'une extrême complexité qui, tels des toiles d'araignée, envahissent tout l'espace environnant pour les installations ou des contenants plus réduits tels les boîtes ici présentées. Sa palette est réduite à trois couleurs de base : le noir, le rouge et le blanc, pour elle hautement symboliques.

Voyons par exemple la sculpture de la première salle (photo 1)IMG_7585.JPG. Elle consiste en une grande boîte aux parois transparentes. Dressée verticalement, on y entrevoit une longue robe blanche (de mariée ?) maintenue prisonnière d'un réseau dense de fils noirs savamment tissé. Bien que vide du corps de la femme qui l'a portée, cette robe en garde la présence ; elle flotte dans l'espace telle la réminiscence nostalgique d'un souvenir que la mémoire tente vainement de retenir dans ses filets.

Dans le fond de la galerie, ce sont des cages où dans un réseau inextricable de fils rouge sang, images possibles de nos réseaux neuronaux, sont emprisonnés divers objets. Dans l'une d'elle c'est un crâne (photo 2)IMG_7593.JPG, dans un autre la photo de la coupe d'un cerveau entourée de deux cranes ouverts. L'artiste interroge-t-elle ici ces lieux mystérieux où se loge notre mémoire sans laquelle nous ne pourrions survivre. Certains contenants sont particulièrement émouvants comme celui où sont emprisonnées de vieilles photos jaunies légèrement cornées qui, tels des insectes prisonniers d'une toile d'araignée, tentent d'échapper à ces entrelacs labyrinthiques (photo 3)IMG_7598.JPG. Qu'ils aient été bons ou mauvais, nous somme prisonniers de nos souvenirs qui, telle la circulation du sang dans notre corps, nous nourrissent et nous maintiennent en vie. Ce réseau graphique dont la couleur rouge, pour elle symbole d'intériorité, peut évoquer aussi les liens souvent complexes qui nous rattachent à nos racines, aux autres, au monde. Ces cages fonctionnent comme des autels dédiés aux traces indélébiles et impalpables de notre mémoire.

Sur les murs de la première salle sont accrochés trois ou quatre tableaux. Il ne sont pas peints mais se trouvent peu à peu envahis par des réseaux inextricables de fils piqués à même la toile ; noirs, couleur qui évoque pour Chiharu Shiota le ciel et l'univers - ils font penser au firmament avec sa multitude de galaxies - (photo 4) IMG_7589.JPG; rouges, les réseaux sanguins dont nos corps sont irrigués et à leur infinie complexité (photo 5)IMG_7601.JPG. Résultat d'un travail d'aiguilles oh combien minutieux et sophistiqué, ces oeuvres sont fascinantes à plus d'un titre et le dialogue qui semble se nouer entre le cosmos et notre propre corps, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit exerce une fascination à laquelle il est difficile de s'arracher.

Même absent, le corps autant physique que psychique IMG_7605.JPGest au centre de sa pratique sculpturale. En effet, le travail de cette artiste requiert du visiteur une implication à la fois mentale et corporelle. Outre le fil textile, elle utilise d'autres matériaux, tels que le verre soufflé, les fils de métal ou la peau pour souligner fragilité de notre condition. Témoin ces dépouilles en cuir découpé qui pendent au centre de la galerie, résidus dérisoires de notre humanité soulignée par cette paire de chaussures ironiquement placée sous l'une d'elle (photo 6).

IMG_7603.JPGDe ses propres mains moulées en bronze, jointes en un geste d'offrande, jaillit la lumière d'un buisson de fils dorés (photo 7), oeuvre qui ne manque pas de provoquer chez le spectateur une émotion quasi surnaturelle. IMG_7610.JPGDans une attendrissante robe d'enfant tricotée de fils d'acier se dissimule un objet indécelable, un secret ? (photo 8) Un amas de boules de verre de taille et de forme différentes, réunies dans un filet de métal, formellement un très bel objet, évoque un organe, un amas de cellules, ou un tumeur gorgée de sangIMG_7613.JPG (photo 9), oeuvre d'autant plus touchante quand on sait que l'artiste a été atteinte d'un cancer des ovaires il y a quelques années.

Tout ce travail, qu'on serait tenté de rapprocher par sa thématique de celle de Boltanski, est questionnement autour du souvenir, de la mémoire - ce tissus fragile facilement rompu ou contaminé -, des liens tissés à l'intérieur de l'être humain le reliant au passé et à ses interrogations.

 

Chiharu shiota "Inner Universe" - Galerie Daniel Templon - 28, rue du Grenier Saijt Lazare, 75003-PARIS. Jusqu'au 25 Juillet.