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16/10/2013

La Biennale de Venise (par Régine)

10 GEDC0321.JPG

Deux ans plus tard et pour mon plus grand bonheur me voici de nouveau à Venise, curieuse de découvrir cette nouvelle Biennale 2013 pour laquelle les avis divergent. Elle est en effet très différente de la brillante et spectaculaire Biennale 2011 qui, par des oeuvres phares d'artistes connus (Thomas Hirschorn, Christian Boltansky, Urs Fischer, Maurizio Catellan, etc...) montrait que l'art d'aujourd'hui loin d'être introspectif, était essentiellement tourné vers le problèmes de notre société (cf. mon article du 22/01/2011).

Le très personnel projet du commissaire 2013, Massimiliano Gioni, est tout autre. Empruntant son titre "Il Palazzo enciclopedico" au projet fou d'un artiste du début du XXème siècle, Marino Ariti, qui voulait construire à Washington une immense tour contenant toutes les réalisations humaines et dont la maquette trône à l'entrée de l'Arsenal, il ne met pas en évidence un état actuel de la création artistique mais se penche sur le monde intérieur des artistes.

Mélangeant des travaux du passé récent avec des oeuvres contemporaines, brouillant les lignes entre les artistes professionnels, les amateurs, les philosophes, les illuminés, il nous montre que pour faire de l'art il faut être habité par une force qui vous dépasse, que l'art est un moyen d'accès à la connaissance de soi et que les images extérieures retravaillées par l'imaginaire permettent à l'invisible qui vous habite d'accéder au visible. Beaucoup de dessins donc, peu de peinture aux Giardini et une invasion de vidéos et d'installation à l'Arsenal.

Ainsi tentant de réconcilier le Moi et l'univers, le personnel et l'universel, certains artistes dans leur quête d'une dimension spirituelle de l'univers, élaborent et mettent en image ou en scène une cosmogonie personnelle, d'autres en faisant des dessins extrêmement minutieux, en collectionnant des merveilles de la nature ou par tout autre moyen tentent de percer le secret du visible, d'autres en faisant des travaux répétitifs et inépuisables veulent capter l'infini et le temps, enfin d'autres encore laissent libre cours à leurs obsessions....

Dans le pavillon central des Giardini, d'entrée de jeu, le propos est introduit avec la présentation du "Red Book" de jungGEDC0004.JPG, (photo 1) manuscrit enluminé sur lequel le fameux psychologue travailla pendant 60 ans calligraphiant ses théories en lettres gothiques et peignant minutieusement différentes scènes fruit de sa relation avec son inconscient, tout un univers étrange et halluciné qui fait penser à celui des alchimistes ou à celui de William Blake. Les beaux diagrammes sur tableau noir qui servaient au philosophe Rudolf SteinerGEDC0005.JPG (photo 2) à expliquer fiévreusement à son auditoire sa vision de l'univers tapissent entièrement les murs d'une salle. Né en 1876 et mort en 1954, Augustin LesageGEDC0001.JPG (photo 3) fait partie de ces artistes d'art brut (très présents ici) qui conversent avec les esprits et travaillent sous leurs ordres. Son univers, tout imprégné de catholicisme, est kaléidoscopique. La symétrie de ses dessins, leur inventivité et leur extrême minutie fascinent. Avec ses dessins à l'encre, au crayon, au style à bille de couleur, tracés sur de longs rouleaux de Papier, Guo Fenguy (photo 4), guérie d'une arthrite aigue grâce au Qigong, exprime les énergies qui traversent le corps des humains et le relie au cosmos. On peut citer les innombrables graphiques abstraits figurant les concepts de mort, de paradis, de culture qui couvrent l'environnement labyrinthique de Matt Mullican (photo 5) à l'Arsenal, mais c'est dans la simplicité et la beauté de la série des Siva linga

52 Guo Fengyi.JPG136 Matt Mullican.JPG33 peinture tantriques.JPG(photo 6), peint par des artistes indiens anonymes, que s'exprime de façon la plus forte la transcendance. Une simple forme ovoïde flotte dans un milieu coloré qu'elle irradie. Ce linga n'est pas simple phallus mais la représentation la plus dépouillée et la plus convaincante de l'énergie vitale.

Modelant dans une terre grise près de 200 petites sculptures représentant une multitude d'événements, d'objets, d'idées, Fischli and Weiss202 Peter Fischli et Davgid Weiss (1).JPG 200 Peter Fischli et Davod Weiss.JPG(photos 7 et 8) 
avec leur installation "Suddenly huis overvieux (1981-2012), offrent un merveilleux antidote à ces excès romantiques. Ici ce sont les parents d'Einstein se reposant après avoir conçu leur fils, là un rocher dans un jardin zen, là-bas un boulanger enfournant son pain ou une petite souris sortant de son trou. Cette anthologie de situations cocasses, graves, quotidiennes célèbrent avec jubilation le monde dans son incroyable variété.

La collection, la notation, la photographie d'un minuscule fragment du grand tout de l'univers sont autant de façons d'accéder au secret bien gardé du visible. Ainsi les magnifiques pierres collectionnées par Roger Caillois54 R. Caillois.JPG (photo 9) dont la variété de couleurs enchante offrent une infinité d'étonnants paysages, d'écritures mystérieuses, de formes extravagantes, illustration disait-il de l'existence d'une syntaxe universelle puisée dans la réalité de la matière. Entre 1969 et 1976 Brehmer réalisa sa série des Himmerlfarben en notant au pinceau chaque jour à heure fixe, sur des feilles quadrillées la couleur et la texture du ciel. Avec son appareil de photos, Eliot Porter104 Eliot Porter.JPG, (photo 10) mort en 1990, traqua toute sa vie le vol des oiseaux pour tenter d'en percer le secret, nous révélant la grâce de ces mouvements impossibles à voir à l'oeil nu. Citons aussi les merveilles dessins de coquillage de Stefan Bertalan (photo 11)203 Stefan Bertalam (2).JPG.

D'autres artistes donnent corps au bestiaire imaginaire issu du fond des âges de l'humanité en s'inspirant d'écrits ou de légendes. Christiana Soulou dessine minutieusement celui décrit par Borges dans son livre "Les êtres imaginaires", Domenico Gnoli57 Domenico Gnoli.JPG (photo 12) puise son inspiration chez les surréalistes ou Jérôme Bosch pour composer des animaux extravagants et troublants de réalisme tel cet énorme escargot qui se prélasse dans un sofa. Citons encore les dragons, démons ou autres créatures fantastiques, hérissés de centaines de petites pointes, modelés dans la glaise par Shinichi Sawada128 Schinich Swada.JPG (photo 13).

Très présente à l'Arsenal, la vidéo est le médium idéal pour mettre en évidence les transformations incessantes du visible et montrer la façon dont le monde qui nous entoure est constamment modifié. Les 207 vidéos en batterie de Kan Xuan117 Kan Xuan (Chine).JPG (photo 14) en sont une parfaite illustration. Tournant simultanément en boucle à une vitesse difficile à soutenir, elles montrent que le passé de la Chine a rapidement été distancié par la frénésie de la course au développement. La belle vidéo "Grosse fatigue" de Camille Henrot qui a reçu le Lion d'argent de la Biennale, quant à elle, met en scène avec humour et à un rythme effréné les efforts désespérés des services d'archives des musées pour conserver l'ensemble des connaissances humaines.

Mon propos n'est pas d'embraser la totalité des oeuvres exposées, mais je voudrais encore citer les hiératiques figures de Marina Merz50 Marina Merz.JPG, (photo 15)les cartes mentales de Geta Bratescu (photo 16) 37 Greta Bratescu.JPGet surtout les amples, sauvages et magnifiques marines de Thierry de Cordier47 Thierry de Cordier.JPG (photo 17) ; les sombres océans démontés qu'il peint, à la fois attirant et terrifiant, atteignent au sublime.

Oui Massimiliano Gioni réussit sa démonstration : les artistes sont habités par une obsession qu'ils déclinent à l'infini sous de multiples formes.

Avant de quitter la Biennale, bien que l'on soit près de l'épuisement, un petit tour dans les pavillons nationaux, où ne s'exerce plus le choix de ce commissaire, s'impose. Citons par exemple, le pavillon russe avec une mise en scène grandiose et humoristique du mythe de Danaë64 idem.JPG,(photo 18) le pavillon américain avec la proliférante, fascinante et fragile installation de Sarah Sze82 Sarah Sze.JPG, (photo 19) le pavillon belge où l'arbre abattu de Berlinde de Bruyckere exhibe des blessures quasi humaines1 berlinde de Bruyckere deadwood.JPG (photo 20)....

10/07/2013

René GUIFFREY (par Sylvie)

La galerie R-du-Cormoran, donnant sur le canal et le clocher du Moyen Age, à Pernes-les-Fontaines, un joli village du Vaucluse, accueille jusqu'à la fin de juillet des oeuvres de René Guiffrey. Dans cet environnement serein et empreint d'histoire et de spiritualité, l'art de Guiffrey est à sa mesure. La couleur blanche, les matières papier ou verre demeurent ses médiums. Il n'en n'a pas changé depuis les années 70. Et la surprise est grande de constater que dans le cadre de ce choix exigeant il se renouvelle encore, avec subtilité, puisant sans arrêt dans le "vocabulaire personnel" qu'il s'est créé au fil des ans, à partir du carré, un carré intérieur redisant le carré du format. Référence à Malévitch peut-être ou à l'art concret." C'est souvent par la technique que je change les choses, dit-il, et l'usage  différent des matériaux: le verre en différentes épaisseurs, les papiers seuls ou assemblés. C'est comme ça que j'essaye de faire avancer les choses, sans rupture..." Avec pour préoccupation: questionner la lumière, guetter les réactions imprévues du verre, eviter toute trace d'une facture personnelle.

Mouche (claire et emaillee).jpgAccrochées côte à côte, deux " grandes Mouches",  titre emprunté à Samuel Beckett, 120x120cm chacune, deux carrés de verre, l'un trempé, l'autre émaillé où se superposent des plaques de format plus petit. Le centre est peint en blanc au verso, fixé sous verre. Les fixés sous verre sont une très ancienne technique de peinture populaire, la peinture étant appliquée au dos de la plaque et la vitre remplaçant le vernis. Reprenant ce faire, Guiffrey superpose plusieurs plaques. Les parties peintes révèlent une blancheur plus ou moins brillantes, les non peintes, du verre seul, offre au regard une très légère teinte, presque immatérielle, qui pourrait être celle de l'eau ou de l'air. Et l'image perçue semble bouger en fonction du déplacement du regardeur. (photo 1).

carre d'angle.jpgLe "Carré d'angle" (50x50cm), dans sa boite, superpose deux plaques séparées où le blanc peint et fixé sous verre offre à l'oeil une densité d'autant plus profonde que le tour est laissé transparent. Les lignes noires, à l'encre, sont des éléments purements graphiques qui viennent perturber la belle immobilité du carré. Le trait flêché créé une rupture, un  basculement et un effet de volumétrie. (photo 2).

Nineio (detail).jpg"Nineio" (détail) signifie en provençal marmaille. Au moins six strates de verre le composent. Elles sont  bien visibles sur la tranche. Ne soyez pas surpris par les mots : l'épaisseur d'une transparence, cela existe. La multiplicité des couches donne la fraiche couleur verte mais elle reflète aussi la lumière environnante. Malgré le poids de ses couches de verre, l'oeuvre a l'air de flotter. (photo 3).

27 juin 2013 100.jpg"Film-folie", (80x80cm, acrylique, blanc d'Espagne et film transparent). Ce priplak se teinte de jaune lorsqu'il est épais comme ici et modifie le blanc. La ligne festonnée des bords de la surface peinte fait vibrer le rectangle, comme un vent léger sur la crête d'une vague. (photo 4).

Magnifique, ce "Projet de vitrail "(49x25x4cm): les lames de verre, posées en biais, composent un graphisme qui s'accorde projet de vitrail.jpgparfaitement à cette oeuvre destinée - on l'espère - à un édifice religieux. Selon la qualité du verre, son épaisseur et les assemblages de chaque morceau, se créé un motif zébré et toute une gamme de tons transparents soulignés de vert ou de brun, qui évoluent et réagissent de façons imprévues dans la lumière. La fente verticale, comme une meurtrière, laisse percevoir dans son étroitesse, un autre monde tout à fait net cette fois, mais loin, très loin. (photo 5).

René Guiffrey n'en finit pas d'explorer toutes les possibilités du blanc en jouant sur le mat et le brillant, l'opaque et le transparent, les espaces dans l'espace. A ceux qui pourraient trouver son oeuvre un peu austère, je dirai qu'elle nécessite une mise à distance, un temps de regard, et que le plaisir réside dans son silence, son mystère et son raffinement.

René Guiffrey, verres et papiers, petits riens et autres, galerie R du Cormoran, 5 rue de la Halle, 84210 Pernes-Les-Fontaines. Tel: 06 14 13 84 27. Jusqu'au 27 juillet 2013.

25/06/2013

Simon HANTAÏ (par Régine)

Avec la rétrospective consacrée à Simon Hantaï, le Centre Pompidou joue pleinement son rôle. Après les expositions Matisse, Munch ou Dali, plus destinées à "faire des entrées" qu'à mieux nous faire connaître des oeuvres clés, on commençait à désespérer. Enfin nous est présenté l'oeuvre d'un artiste hongrois, né en 1922, mort en 2008, qui a commencé à exposer en France en 1953 et qui a joué un rôle capital pour sa génération et les suivantes.

On a beaucoup écrit sur son travail et je ne voudrais pas répéter ce qui a déjà été dit, mais en parcourant cette rétrospective deux aspects, singulièrement émouvants, m'ont frappé : celui de l'acharnement déployé par un homme pour expérimenter de nouvelles voies, créer à chaque étape de véritables chefs d'oeuvres et celui des efforts faits pour se dégager du corporel pour atteindre au spirituel.

Le tableau qui ouvre l'exposition s'appelle "Les baigneuses"GEDC0007.JPG(photo 1), transposition laïque et faussement naïve de fresques du quatrocento ; y sont représentés 9 femmes debout, les pieds dans une rivière. L'atmosphère y est paisible, les couleurs sont tendres et fraîches. On pense à Balthus. Puis soudain lui succède une série de peintures surréalistes. Des circonvolutions hallucinatoires et viscérales glissent, serpentent, s'entrelacent, des intérieurs de ventres grouillants de viscères et dont les violets, les verts, les roses, les bleus s'entrechoquent (photo 2). Des fragments d'animaux sont insérés dans ces tableaux. Max Ernst, Brauner, Arp, Tanguy ne sont pas loinGEDC0009.JPG.

Puis, nouveau changement, il se débarrasse de toute représentation et par un geste très libre, avec l'aide d'un outil il procède par raclage de la couleur encore fraîche dont il a préalablement recouvert la toile. "Sexe Prime, hommage à J.P. Brisset" GEDC0038.JPG(photo 3) en est un magnifique exemple. Il vient de découvrir le travail de Pollock, de connaître Mathieu et leur ascendant est manifeste.

Peu de temps après, se dégageant cette fois de toute influence, il abandonne la gestualité et crée des tableaux couverts d'une multitude de petites touches obtenues comme précédemment par raclage de la couleu à l'aide d'un outil. On pense à des concrétions géologiques, à des limailles de fer soumises à un champ aimanté, ou encore à des carapaces...GEDC0005.JPGGEDC0006.JPG(photos 4 et 5)

 Parallèlement à ce travail minutieux et répétitif il aborde une nouvelle technique : il transcrit directement sur la toile et à la main des textes religieux. Ainsi naîtront les deux chefs d'oeuvre que sont "Ecriture rose"et "Gala Placidia" et sur lesquels nous reviendrons.

Mais encore une fois, le voilà qui renouvelle totalement sa façon de peindre : il invente le pliage et le nouage de la toile et ce qui en résulte est en rupture totale avec tout ce qui précède. Ce sont d'abord les "Mariales"GEDC0013.JPG
(photo 5 et 6GEDC0012.JPG), les manteaux de la vierge, dit-il. Après avoir passé un jus, il froisse la toile, l'aplatit et recouvre d'une couche de peinture les parties accessibles au pinceau et recommence l'opération à plusieurs reprises. Une fois dépliée la couleur se fragmente laissant suinter le mystère des couches sous-jacentes. Avec les "Panses" (photo 7) GEDC0014.JPGun resserrement se produit (voir article de Sylvie p. 4) ; les oeuvres de cette série aux formes biomorphiques semblent maintenir enfermés des éléments corporels. Suivrons les "Meuns" GEDC0061.JPG(photo 9)où la peinture se disloque avec puissance, et enfin les "Etudes" et les "Blancs"GEDC0016.JPG, période la plus libre de son oeuvre. Pour les réaliser, il froisse la toile de façon très serrée, l'aplatit au rouleau, l'enduit de couleur et la déplie libérant une nuée d'éclats blancs et colorés qui envahissent en se bousculant l'espace de la toile (photo 10), tentent de s'en échapper comme emportés par la turbulence de l'air ou le souffle de l'esprit. Peut-être est-ce parce qu'il fut sensible à leur excès de séduction, qu'Hantaï s'en détourna pour inventer une dernière façon de plier en nouant méthodiquement la toile de façon à obtenir des carrés de couleur plus ou moins grands cernés de blanc. Ce sont les "Tabulas" GEDC0018.JPG(photo 11) et pendant plusieurs années il va en faire beaucoup et de façon très systématique. Puis pendant 20 ans il disparaîtra de la scène artistique, cessera non de travailler mais de peindre et d'exposer. Aurait-il eu le sentiment d'avoir achevé son oeuvre ou aurait-il perdu la force d'expérimenter ? La question n'a pas de réponse connue.

Le deuxième aspect dont je voudrais parler ici est la façon dont, tout au long de son oeuvre, Hantaï tente de se dégager du corps, de ce grouillement qui le hante, pour atteindre au spirituel. Dans sa période surréaliste mort et sexualité sont intimement liés. Le corps de la femme dans "Femelle miroir II" (voir photo 2) est verdâtre comme celui d'un cadavre, sa tête est celle d'un crâne d'animal. Elle est enlacée et entourée de formes viscérales qui s'agglutinent les unes aux autres. Peu à peu, par les chemins que nous venons de passer en revue, il se dégage de cette imagerie érotique et morbide, et rompant avec son passé, va produire les deux oeuvres grandioses que sont "Ecriture rose" GEDC0001.JPG(photo 12) et "Gala Placidia" GEDC0044.JPG(photo 13). Le premier est fait de textes religieux recopiés avec des encres noires, violettes, rouges et vertes donc pas de rose qui est pourtant la résultante immatérielle de la combinaison des couleurs utilisées. Le second est le produit d'une infinité de petites touches telles les taisselles des mosaïques bysantines qui ornent le mausolée de Gala Placidia à Ravenne. En son centre une croix flotte et rayonne illuminant l'ensemble. Deux oeuvres à connotation religieuse qui invitent à la contemplation.

Avec les pliages l'action de son corps perd en visibilité alors même qu'il l'épuise physiquement avec le travail de préparation du tableau. La peinture semble ne plus être de son fait. Mais dans les "Mariales" la matière, bien que sublimée, est toujours présente. Certaines ont un aspect craquelé comme une terre ravinéeGEDC0010.JPG (photo 14). Plus tard les "Panses" (voir photo 7), avec leur aspect boursouflé, semblent sur le point d'éclater.

Dans les séries qui vont suivre, notamment les "Blancs" et les "Etudes" (voir photo 10) la peinture se désincarne et nous entraîne bien au-delà de la toile. Malheureusement le choix fait par le commissaire d'un exposer 5 de cette série dans des couleurs différentes (bleu, jaune, violet, vert rouge) leur confère un aspect par trop décoratif. D'autres multicolores et d'une grande beauté, sont d'une légèreté immatérielle ; la couleur, telle une échappée de papillons, virevolte, insaisissableGEDC0017.JPG (photo 15). On est dans un univers onirique dans lequel l'esprit semble atteindre une sorte d'apothéose.

Avec la série des "Tabulas" (voir photo 11) qui durera 10 ans, une certaine rationalité semble reprendre ses droits mais on sait qu'il finit par s'en lasser et abandonnera la peinture.

Sa façon de peindre avec la volonté d'échapper au geste et à l'affectivité en procédant en aveugle marquera fortement ses contemporains et les générations qui vont suivre, notamment les artistes de Support-Surface et de B.M.T.P. (Buren, Mosset, Toroni, Parmentier). Mais nombreux sont ceux qui, ne voyant en lui que celui qui accomplissait de façon radicale la critique de l'activité picturale, en retiendront les procédés plus que l'esprit.

Simon Hantaï - Centre Ompidou - 19, rue Beaubourg, 75004-Paris. 01 44 78 12 33. Ouvert tous les jours sanf mardi de 11 h à 21 h. Jusqu'au 2 septembre.

10:37 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0)

07/06/2013

Jean DEGOTTEX (par Sylvie).

La peinture abstraite des années 60, qu'elle soit lyrique ou construite, est moins en cours aujourd'hui, dit-on, bien que le succès de Soto et Hantaï au centre Pompidou et du mouvement cynétique (Dynamo au Grand Palais) puissent le contredire. Mais il est des artistes qui font balayer tous les a priori. Jean Degottex est de ceux là. Malgré ou à cause de son minimalisme, de sa spiritualité évidente, de son geste rapide et ample et de son matièrisme ludique, il s'impose, et de plus en plus, comme un des grands, vingt-cinq ans après sa mort.                                                                                                                      

Sans prétendre à une sélection exhaustive la galerie Berthet-Aittouarès présente un judicieux aperçu de son travail. En quelques trente oeuvres - peintures, papiers, bois, briques - plutôt de petit format, il reflète, sans accrochage chronologique, le cheminement, de 1957 à 1988, de cet artiste autodidacte, libre et inventif, qui a résumé lui-même son évolution:" Du signe à l'écriture, de l'écriture à la ligne".

Is (II) - 12.62 - Ecriture noire - 108x75 cm.jpgLe Bec - 1954 - 64x49 cm.jpgL'exposition s'ouvre sur une Ecriture I.S.II de 1962 à l'encre de Chine sur papier (108x75cm) qui affirme avec force l'identité gestuelle de Degottex toute imprégnée de culture Zen. Ce n'est pas une calligraphie au sens propre du terme, il n'y a pas à décrypter des mots mais la vitalité explose sous le geste tendu, dépouillé, ascétique dans un espace  vide qui préfigure les eaux dormantes des fonds futurs. André Breton en avait souligné à l'époque la filiation avec l'écriture automatique.(photo 1)

En face, trois oeuvres sur papier de 1954: Vague (64,5x47,5cm),Le Bec (49x32,5cm). Ce sont des croquis à l'encre de Chine faits en Bretagne, au bord de la mer : frémissements de l'eau, éclaboussures, paysages sans doute, ce qu'il appelle des "faits de nature". On sent le souvenir de ces figures bien que ce soit déjà des  signes? inscrits dans l'immédiateté d'une méditation aboutie. Ce côtoiment d'oeuvres réalisées à quelques années de distance permet de mieux comprendre comment Degottex est parvenu à l'épure avec exigence et économie de moyens. (photo 2)

Suite Rouge (II)- 23.07.64 -106x76 cm.jpgDans la peinture sur papier Suite Rouge II 23/07/64 (106x76cm), faite dix ans plus tard, les signes, extrèmement maitrisés se brouillent par superposition et contraste dans un rapport brutal effacement-affirmation, horizontales-verticales. Cette alternance serait-elle une tentative d'ordonner le chaos ou de conjuguer tous les possibles? Le mouvement, libéré, passe en une grande respiration dans la surface déjà plus travaillée. L'échelle est également plus modeste que les grands formats qui ont fait la renommée de Degottex mais elle porte en elle retenue, rigueur et le désir toujours manifeste de transgression du support. (photo 3)

D'un bout à l'autre de son parcours Degottex n'a cessé d'explorer les possibilités de la peinture, des outils et des supports. Jusqu'à abandonner les plus traditionnels et en créer de nouveaux. L'oeuvre est née de la rencontre du peintre et des supports, pur hasard. Selon la formule de Pierre Wat qui préface le catalogue, l'artiste s'est fait sourcier: "il donne le sentiment qu'il a seulement suscité les oeuvres, comme s'il s'était contenté de rendre le support fécond".

Papier brique IV - poudre, empreinte de brique - 15.03.81 - 30x26 cm.jpgIMG_0673.jpgSans titre, poudre de brique sur papier, 1981.  Degottex aime besogner le papier, l'ouvrir, le couper, l'arracher ou au contraire y créér des reliefs ou des plis. Dans la brique il a trouver une autre matière première de choix, la faisant à la fois outil et support. Il la peint, la frotte, la décrète ustensile à canneler le papier. Et sur le papier ainsi gauffré il projette encore de la brique sous forme de poudre. De subtiles tonalités apparaissent que les nervures du papier absorbent ou rejettent." L'épiderme des choses est à soit seul une écriture" disait-il. Il donne à lire ce que nous n'aurions sans doute pas découvert. (photo 4)

En 1984 il avait encore une curiosité de jeune homme. Deux Bois fendus (20/09/84) figurent ici.Que sont-ils ? Des planches de pin, des morceaux de poutre, trouvailles, rebuts ayant perdu leur usage et que Degottex aimait glaner dans les chantiers ou les décharges, leur trouvant une "intelligence". Il les manipule et suscite leurs réactions. Sans aller jusqu'à la violence des tenants de Support-Surface, son interrogation se porte sur la texture interne et externe des matériaux, à l'affût de la surprise. (photo 5)

Bris-Signe I - 26.08.79 - 20x20,5 cm.jpgPour terminer mon incomplète exploration je citerai une toute petite oeuvre qui m'a ravie. Bris-Signe I 26/08/79 acrylique et plâtre sur brique 20x20,5x2cm, un recyclage comme lui et nous les aimons. Sous l'épaisseur du plâtre et le fine couche d'acrylique sont laissées apparentes les rainures verticales en creux de la brique. De délicates coulures bleues, de ce fameux bleu de Gordes, celui des tailleurs de pierre qu'il a souvent utilisé, s'infiltrent dans le blanc poreux qui en devient éblouissant, pris en tenaille entre des jetés de bleu et de noir en bordure. La métaphore de l'ouvert est toujours au fond du vide. (photo 6)

Un film complète le parcours, avec les interventions de Renée Beslon-Degottex, Maurice Benhamou et, Catherine Thieck de la galerie de France.

Jean Degottex, galerie Berthet-Aittouarès, 29 rue de Seine 75006 Paris. Tel: 01 43 26 53 09; Jusqu'au 29 juin.

01/05/2013

Geneviève ASSE (par Régine)

Le bleu de Geneviève Asse irradie la Galerie Claude Bernard jusqu'au 18 mai, l'élargissant en un espace de pure sensation, de pure émotion. Il faut entrer et se laisser emporter par l'armosphère de paix et de sérénité que ces toiles en apparence si semblables diffusent, puis il faut les regarder longuement une à une pour en saisir l'extrême complexité, la vie qui les habite, les subtiles différences qui les séparent ; en effet, la répétion, essentielle dans son travail, fait ressortir l'invisible, chaque tableau répète l'autre tout en affirmant, de façon parfois très tenue, son autonomie.

Dépouillés à l'extrême ces toiles sont totalement abstraites, mais ce ne sont pas des monochromes, ce sont plutôt des fenêtres ouvertes sur un espace à éprouver. Certes ces bleus un peu gris aux variations infinitésimales sont ceux de sa Bretagne natale, de l'Ile aux Moines où elle possède une maison, mais c'est plus que cela ; avec cette couleur qui n'appartient qu'à elle, l'artiste nous confronte à la densité de l'espace, à l'invisible, à l'âme du monde. La nature y est présente mais pas visible.

La taille et le format des tableaux exposés sont très variés. Il y en a de très petits, d'autres moyens et grands, ils sont carrés, verticaux, horizontaux, il y a même un tondo, peut-être façon pour Geneviève Asse d'exprimer son incessante quête d'espace et de lumière.

Plusieurs d'entre eux sont traversés par une ligne généralement blanche, parfois rouge, rompant l'unité du bleu et le faisant vibrer. Dans le superbe "Trace stellaire 7" (photo 1)GEDC00203.JPG (très proche de "Trace stellaire 6") une ligne blanche, d'abord estompée en haut du tableau devient éclatante et disparaît dans l'immensité du bleu. Elle traverse le tableau avec la fulgurance d'une étoile filante. Tout l'espace en est irradié et transformé. Il faut regarder vivre ce tableau pour apercevoir que cette ligne modifie la lumière et donc la couleur des deux parties qu'elle sépare. L'horizontale rouge qui déchire le haut du petit tableau nommé "Trajectoire" GEDC00106.JPG(photo 2) disparaît dans un tressaillement de blanc. Elle éblouit comme un éclair et son écho assourdi se retrouve dédoublé et inversé dans le bas de la toile. Le feu couve sous le bleu et en bouleverse l'apparente tranquillité.

Trois grands tableaux verticaux (photos 3,4,5) GEDC00101.JPGGEDC00105.JPGGEDC00208.JPGnommés "Ecritures" sont disposés de telle façon qu'il est possible de les voir comme les pages d'un livre. En effet dans le bas de chacun d'eux quelques lignes horizontales sont tracées, rouges dans l'un blanches dans les deux autres. Elles ouvrent l'espace dans le sens de la lecture, écriture muette invitant au silence. "J'ai aimé, dit-elle, ces formats verticaux avec des lignes blanches comme celles de l'écriture. Lorsque je peins j'ai l'impression d'écrire". Or Geneviève Asse est un peintre qui vit avec les livres. Elle en a fait de merveilleux avec les plus grands poètes contemporains, Samuel Beckett, André Frénaud, André Dubouchet, Yves Bonnefoy, Sylvia Baron Supervielle, Anne de Staël...

Même si elle n'apparaît pas de façon évidente l'architecture qui, avec l'écriture est au centre des intérêts de Geneviève Asse, sous-tend souvent ses toiles. Elle est apparente dans "Quadrille" GEDC00201.JPG(photo 6) qui a servi pour le carton d'invitation. Des lignes rouges et blanches partagent le tableau, différenciant les bleux, rythmant l'espace, lui donnant des profondeurs différentes. La construction de "Départ du bleu" GEDC00111.JPG(photo 7) fait penser à celle d'une fenêtre avec cette large ligne d'un blanc transparent teinté de rose qui, tel un battant, sépare le tableau en deux parties égales, l'une bleu gris assez sombre, l'autre bleu azur ; ce n'en n'est pas une puisque cette ligne ne descend pas jusqu'en bas  et que le bleu gris de la partie droite recouvre le bas du tableau. Efficace malgré sa légèreté serait-elle là pour empêcher l'ombre d'envahir la lumière ?

Dans tous les cas, les surfaces planes de ces tableaux ont la propriété de s'étendre en profondeur et en largeur. Dans un espace aussi réduit que celui du petit tableau de 2013 intitulé "Matin" GEDC00207.JPG(photo 8) l'artiste réussit le tour de force de nous faire ressentir l'immensité de la mer et du ciel confondu, encore légèrement embrumés, la transparence de l'air matinal, sensation pure émergeant d'un réel.

Toute son oeuvre conjugue rigueur et rayonnement sans pour autant renoncer à une sensualité que l'on pourrait qualifier de panthéiste.

"La peinture est un appel, si personne n'entend cet appel, ne voit pas le tableau je ne peux rien faire. Lorsque l'un de mes tableaux arrête quelqu'un je suis heureuse" dit-elle.

Il ne faut pas hésiter à s'arrêter longtemps devant ces tableaux exceptionnels.

Geneviève Asse - Galerie Claude Bernard, 7/9, rue des Beaux Arts - 75006-Paris. Tél : 01 43 26 97 07. ouverte du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h 30. Fermé le lundi.

 

 

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22/04/2013

Julio Le Parc (par Sylvie).

Si vous avez la chance d'avoir des enfants autour de vous, emmenez les voir l'exposition de l'artiste argentin, né en 1928, Julio Le Parc, au Palais de Tokyo à Paris. Vous serez un peu désorientés dans cette demi obscurité où les lumières vrillent, éblouissent, les structures dansent et font chavirer, les miroirs transforment et perturbent la vision. Touchés par l'ingénuosité, la poésie, la fantaisie et la perfection du travail de cet artiste, votre curiosité cherchera le comment sont faites ces illusions d'optique qui tiennent de la magie. Les enfants, eux, vont instinctivement dialoguer avec les oeuvres, y mettre la main, actionner, pénétrer et s'en amuser follement. Le comble est atteint à la fin du parcours lorsqu'ils se faufilent dans la forêt dense et mobile de punching-balls suspendus au plafond. iIs s'y poursuivent, se bousculent, cognent ou prennent à bras le corps ces gigantesques  troncs blancs, mous et rassurants, qui figurent des personnages de la vie publique.                                                                                                      Quoi de surprenant ? Ils mettent en oeuvre le manifeste du GRAV (Groupe de recherche d'art visuel, fondé en 1960 par Le Parc et ses amis, Morellet et Soto entre autres, et qu'a largement fait connaître et soutenu feu la galeriste Denise René) : "Défense de ne pas participer, défense de ne pas toucher, défense de ne pas casser".

Tout ici bouge et fait bouger.  Peintures, sculptures, installations, d'une grande économie de moyens, sont une expérience sensorielle et ludique qui nous fait participer. De l'élément impalpable qu'est la lumière Le Parc tire toutes sortes d'effets volatils qui émerveillent, et, malgré soi, on se prend au jeu du pouvoir d'animation de notre va et vient: notre mouvement participe de l'oeuvre.  

Parmi bien d'autres voici quelques pièces réjouissantes qui en disent long sur les outils, les techniques et les effets avec lesquels l'artiste a joué pour nous offrir des oeuvres ouvertes qu'un rien métamorphose et qu'il ne tient qu'à nous de faire vivre.

julio-le-parc-cellule à pénétrer.jpgGEDC0016.JPGLe blanc et le noir sont très présents, blanc de la lumière, noir de l'ombre née du contrate. Deux exemples: La cellule à pénétrer adaptée, 2005 (à partir du Labyrinthe GRAV de 1963), est faite de lamelles de miroir suspendues. Les reflets créent une multitude de taches mobiles que fractionne l'entrelacs mouvant et imprévisible des bandes.(photo1)                                                 A travers les orifices de Continuel-lumière-mobile, la lumière passante dessine une sorte de voie lactée féérique où les constellations en mouvement tournoient en confettis, comme un envol de duvet (2).

GEDC0023.JPGGEDC0038.JPGSur le Continuel-lumière cylindre (1962-2005) l 'alternance des rayons lumineux qui se croisent donnent à la lune noire l'illusion d'un mouvement rotatif et cyclique. Le mécanisme déploie sur la surface un drapé savant et changeant, presque tactile.(3)                                         Lames réfléchissantes(2005). Pour peu que l'on se déplace devant ces entailles verticales dans le rouge, nait une autre forme en losange qui suit le regard du promeneur.(4).   

julio_le_parc___s__rie_15_1863_north_576x-Modulation 1125.jpgGEDC0028.JPGC'est une pure illusion d'optique, mais la cible, faite de cercles concentriques de couleurs pures, série 15n°18 -1971/2012, vibre et palpite.(5)                                 A travers les pièces de rhodoïd transparent qui composent  la sphère rouge (2001/2012), les faisceaux lumineux  modulent la couleur en différentes intensités et y tracernt une grille de lignes variables selon la place du spectateur(6).

GEDC0034(1).JPGLe souffle de quelque zéphir mécanique anime avec humour, de sa présence immaterielle, des objets quotidiens: là une balle de ping-pong en devient sautillante, ici une botte de rouleaux de papier de toilette souple s'érige en gerbe ondulante. La traine d'une robe de mariée? (7).

Je rappellerai que l'exposition s'ouvre sur un dispositif simple que les enfants adorent, les lames de rhodoïd souples: elles réfléchissent et déforment les silhouettes... qui se contorsionnent d'autant plus : il y a du rire dans l'air !

Julio Le Parc, Palais de Tokyo, av du Président Wilson,75016, Paris. Jusqu'au 13 mai 2013

02/04/2013

Rafael SOTO (par Régine)

Non, l'Argentine n'a pas exporté que le Tango et les écrits de Borges. Heureusement pour nous une multitude d'Argentins talentueux - la plupart ayant fui la dictature - sont venus s'installer en France : ainsi les metteurs en scène Alfredo Arias et Gérôme Savary, les écrivains Copi, Julio Cortazar, Sylvia Baron Supervielle et parmi eux les artistes Rafaël Soto et Julio Le parc. Tous deux ont su insuffler une dynamique nouvelle à l'art français des années 1960 en y introduisant le mouvement et en rendant le spectateur actif devant leurs oeuvres.

L'art cinétique est à l'honneur en ce moment à Paris. Plusieurs galeries en exposent, le 4ème étage de Beaubourg montre les pièces de la dation Rafaël Soto mort en 2005, le Palais de Tokyo consacre une grande rétrospective à Julio Le Parc et enfin vient de s'ouvrir au Grand Palais une exposition intitulée "Dynamo" retraçant l'histoire de ce mouvement.

Je n'ai pas encore vu "Dynamo" mais les expositions Soto et Le Parc sont de vrais bonheurs, non seulement parce qu'elles sont belles, mais aussi parce qu'elles entraînent dans une autre dimension, stimulent l'esprit et les sens, destabilisent, bref vous enchantent.

Attardons-nous sur celle de Soto dont les pièces judicieusement choisies donnent une idée générale de son travail. Tout au long de sa vie cet artiste n'aura eu de cesse de tenter de rendre visible les vibrations de l'univers, de capter l'impermanence du réel et de saisir l'espace-temps. Mais comment parvenir à piéger des réalités aussi complexes ? Soto va chercher, tâtonner et essayer différents matériaux que cette exposition décline pour notre plus grand plaisir.

La découverte dans les années 1950 du travail de Moholy Nagy et de son usage de substances transparentes va servir de déclic pour une série d'oeuvres sur plexiglas. "Dynamique de la couleur" de 1957 (67 x 67 x 28) en fournit un bel exemple (photo 1)GEDC0014.JPG. Elle se compose de deux éléments superposés mais séparés l'un de l'autre par quelques centimètres : un fond en bois régulièrement striés verticalement de noir et de blanc et une surface en plexiglas également striée mais de lignes colorées de différentes longueurs, disposées soit verticalement, soit en diagonales ; lorsqu'on se déplace devant elles, les stries s'entrelacent, se tressent, provoquant un effet vibrant qui libère les couleurs.

Voulant faire sentir la vibration au delà de l'oeuvre elle-même l'artiste va opter pour le métal. Regardons "Vibration jaune" de 1965 (photo 2)GEDC0019.JPG. Soit un carré de 106 x 106 cm partagé en deux zones, celle du haut peinte dans un jaune lumineux, celle du bas striée régulièrement de noir et de blanc. Devant cette dernière sont suspendues des baguettes métalliques, également peintes en jaune, si fines qu'elles se courbent et frémissent au moindre souffle provoquant une onde qui se propage alentour et envahit la zone monochrome. C'est d'une grande beauté et on reste saisi par sa simplicité et son élégance.

Puis ce sera la série des T, petits éléments métalliques en forme de T fixés de façon régulière sur un fond en bois dans le sens des stries qui y sont peintes. Lorsqu'on bouge devant ces oeuvres une intense vibration optique se produit et nous voilà piégés dans un champ de forces qui nous échappe totalement GEDC0030.JPG(photo 3 et 4)GEDC0031.JPG.

Fasciné par l'oeuvre de Malevitch et par celle de Mondrian, par les carrés du premier et surtout par le tableau "Boogie, Woogie" du second, il va associer aux T des carrés de différentes couleurs. "Senegales" de 1988 (photo 5) GEDC0029.JPGen est une belle illustration. Devant une grande surface carrée (203 x 203) dont les deux tiers supérieurs sont rayés et le tiers inférieur uniformément blanc sont dispersés, à distance égale, des carrés colorés de différentes tailles. Le mouvement émane d'une illusion optique créée par les différences d'intensité des couleurs. Certains carrés semblent avancer tandis que d'autres reculent.

Les inventions se multiplient et prennent différentes formes. Une "Extension" de 1988 (photo 6)GEDC0046.JPG couvre au sol plusieurs mètres carrés ; une multitude de tiges de couleur rouge et prune y ondulent au grès de votre déplacement, semblent suivre votre corps, répondre à vos gestes. Un "Cube pénétrable" (photo 7)GEDC0036.JPG propose d'éprouver la réalité de l'univers, sa fluidité, sa multi-dimensionnalité, sa flexibilité. Et si vous l'observez bien avant d'y pénétrer votre oeil discernera un carré rouge qui flotte en son centre, là où l'artiste a peint en couleur une partie des tiges vous invitant à voir ce volume virtuel, c'est-à-dire qui n'existe que si votre oeil l'a reconstitué. 

La ravissante petite sculpture intitulée "Cube bleu interne" de 1976 (50 x 50 x 32) (photo 7) GEDC0043.JPGest construite sur le même principe. Le cube bleu cobalt qui flotte en son milieu l'iradie et la dématérialise totalement.

En nous faisant participer au fonctionnement de ses oeuvres Soto nous invite à un parcours plein de surprises et de plaisir esthétique. Comme celle de Le Parc au Palais de Tokyo voilà une exposition qui procure du bonheur. Vive l'Argentine !

Centre Pompidou - 4ème étage - Place Georges Pompidou, 75004-Paris.  (01 44 78 12 33) Soto. Jusqu'au 20 mai. Tous les jours sauf mardi de 11 h à 21 h.

05/03/2013

STREET-ART (par Sylvie)

Voilà une bonne surprise! Je n'avais pas d'attirance particulière pour le street-art, mais je ne pouvais pas ne pas voir sur certains pignons d'immeubles ou le long de l'A6 à proximité de Paris et me divertir des signatures géantes et colorées qui en couvrent les contreforts. Agressives et rageuses, ou simplement décoratives, elles  introduisent la couleur sur du bati souvent terne. Certains diront qu'elles sabotent les efforts des paysagistes !                                                                                                               Les premièrs graffitis sont apparus çà et là dans les années 60 en Europe et aux Etats Unis. Cette appropriation de l'espace public  relevait d'une volonté de marquer le territoire par son nom ou une signature visuelle, de délivrer sans contraintes un message, de dire ses inquiétudes face aux problèmes politiques, sociaux et de prendre le monde à témoin. Comme les trublions du rap dénoncent les injustices. Ce mode d'expression, libre, qui accuse et dérange, a si bien collé à notre époque qu'il s'est répandu au delà de toute attente et leurs auteurs, qui travaillent aussi en ateliers, avec des supports et des techniques très divers sont aujourd'hui reconnus comme de vrais artistes. Et gardent leur pseudo, leur "blaze" de graffeurs de rue.                                                                                         L'exposition qui se tient au Musée de la Poste rend compte de cet art éphémère et multiforme, violent, triste et gai à la fois, devenu une culture qui emballe les plus jeunes. et qui est passé du mur à la toile, de  l'espace public à celui du musée, du manifeste à l'oeuvre d'art.  Pour ce tour d'horizon, six des onze artistes présents ont réalisé une oeuvre spécialement pour l'évènement, à même le mur. Des vidéos montrent les artistes en action et des vitrines présentent le matériel de certaines réalisations.

Ernest Pignon-Ernest- les Expulsés.jpgZlotykamien-double portrat- 2013 234.jpgQuestion de génération sans doute, les pionniers ont eu mes faveurs. D'Ernest Pignon-Ernest,  (France 1942) je me souvenais de certaines de ses interventions:une série napolitaine entre le sacré et le profane, et des sdf peints sur cabine téléphonique, des êtres éplorés sur des supports sinistrés. La photo en noir et blanc des "Expulsés", (1979) (photo1)chargés de leur dérisoire minimum vital, sur le mur d'un immeuble détruit laissant voir des traces de papiers peints, de cloisons, de conduits de cheminées, nous renvoit à des images d'évictions de squats,d'exode et à notre culpabilité.

A peine moins émouvants dans leur simplicité les "Ephémères" de Gérard Zlotykamien (France 1940) sont des visages sommaires tracés à la bombe aérosol, aux bouches porteuses de cri ou de souffrance. Des murs des Halles où ils sont nés, les voilà transposés sur toile ou sur des amalgames souples nés de la modernité.(photo 2)

Miss-Tic-au-Musée-1024x768.jpgInvader 2013 249.jpgimage_22 street art-Jeff Aérosol- woody allen.jpegLa renommée de Miss Tic  ( France 1956) n'est plus à faire, son nom, ses jeux de mots, sa "manière noire" et son féminisme sont reconnaissables entre toutes.(photo 3). Elle se fait l'écho de la condition des femmes, avec virulence et humour.

A partir du médium ludique qu'est le Rubick's cube Invader ( France 1969) explore l'histoire de l'art (Delacroix) avec une" liberté guidant le peuple" en mosaïque, aussi bien que les possibilités des pixels en forme d'émoticons. (photo 4).

Le pochoiriste Jef Aérosol ( J.F. Perroy, France 1957) a fait sa renommée avec des portraits de personnalités. Sur le marché de l'art ses oeuvres s'arrachent à prix d'or. (photo 5)

Dran- 2013 -207.jpgstreetart003- C215.jpgLes peintures de Dran (France 1980) semblent tout droit sorties d'une bande dessinée, une bande dessinée à l'ancienne sans agressivité. Mais sous la naïveté apparente de cette "ville propre", la critique de la société est féroce et l'humour noir.(photo 6)

C215 (Christian Guemy France 1973) peint des pochoirs sur le thème de l'enfance ou des laissés pour compte sur les murs et le mobilier urbain. Couleurs chaudes et poésiede de romans de gare pour les uns, filet de rides noires qui disent autant les outrages de la vie que la circulation sanguine pour les autres.(photo 7)

1217158efb0ca481cbf1bb8322c5d17e-street art-Rero.jpgPour signifier le refus, Rero (France 1983) barre comme s'il mettait un bandeau sur la bouche.  On le comprends tout de suite.(photo 8)

image_40 street art- visage-Vhils.jpegstreet-art-Bansky- 2013 216.jpgVhils ( Alexandre Farto,Portugal 1987) campe des portraits frappants dont les reliefs émanent d'affiches découpées à la main ou au laser, soit, ( photo 9) de plâtre mural travaillé au gravoir ou au marteau piqueur. Le panneau de brique et de plâtre que voici a été monté spécialement pour l'exposition.

Bansky ( Angleterre 1974) est la figure légendaire du street-art.Il veut rester énigmatique et protège sa figure: on ne la verra pas sur la video le concernant. Mais ses images, comme celle-ci, rassemblent toutes sortes de symboles.(photo 10)

Je ne les citerai pas tous mais tous m'ont accrochée dans ce tour d'horizon essentiellement français de l'art urbain, qui fait état de l' évolution et de la belle dynamique d'une discipline pourtant... illégale mais qui accède à la récupération mercantile.

"Au delà du street-art", L'Adresse Musée de la Poste, 34 bd de Vaugirard, 75015 Paris, tel: 01 42 79 24 24. Du lundi au samedi de 10h à 18h. Jusqu'au 30 mars 2013.

 

11/02/2013

Sophie RISTELHUEBER (par Régine)

L'oeuvre reproduite sur le carton d'invitation de la Galerie Catherine Putman pour l'exposition de Sophie Ristelhueber m'avait tellement fascinée que je m'étais promise d'aller voir le travail de cette artiste dont j'ignorais tout. Le titre "Track" aussi m'avait intrigué ; il m'évoquait autant la trace d'un objet disparu que la traque d'une énigme non élucidée.

Je n'ai donc pas tardé à gravir le petit escalier qui mène à la galerie de la rue Quincampoix et là, comme je l'espérais, les six images exposées m'ont captivée. D'une matière très sombre qui pourrait être celle de gravures à la manière noire, des formes émergent : des lignes de chemin de fer traversent un pont, disparaissent sous un tunnel ou s'enfoncent dans une forêt profonde ; il faut les regarder longuement pour que peu à peu une multitude de détails apparaissent.

Pour les réaliser Sophie Ristelhueber a exhumé une série de photos prise en 1984 dans les Pyrénées orientales pour le compte de la Datar. Elle s'était alors attachée à photographier des lignes de chemin de fer, souvent abandonnées, passant dans ces zones montagneuses et ayant nécessité nombre d'ouvrages d'art.

Près de trente ans plus tard elle redonne vie à ces tirages argentiques en les repeignant, avec une minutie extrême, à la peinture acrylique noire. Ce ne sont pas ces photos peintes qu'elle montre, mais leur photographie tirée à l'aide d'une imprimante à jet d'encre dans le format souhaité (les photos reproduites ici sont au format 104 x 132).

J'ai scruté avec attention l'oeuvre dont la reproduction sur le carton d'invitation m'avait tellement frappée (photo 1)g_Putman13SophieRistelhueber03a.jpg. Une voie ferrée sort d'un tunnel dont on aperçoit la paroi sur la gauche, et disparaît rapidement dans un tournant en s'enfonçant dans les ténèbres ; elle est cernée de toute part par une forêt noire et dense dont les frondaisons repeintes de façon extrêmement détaillée retombent en cascade.

Dans une autre (photo 2)g_Putman13SophieRistelhueber01a.jpg les rails serpentent dans un tunnel dont on peut encore voir les détails de l'armature ; une partie a été arrachée laissant voir un ciel rayé de coups de pinceau à l'acrylique noire. De la végétation pousse sur les parties démolies. La forêt est moins dense et dans le lointain on entrevoit un chateau sur une hauteur.

Dans une autre (photo 3)g_Putman13SophieRistelhueber04a.jpg un tunnel est obstrué par un énorme rocher, bouche d'ombre autour de laquelle pousse des herbes folles. Comme dans les oeuvres précédentes la matière est très présente, elle semble avoir une épaisseur et le noir profond se teinte de reflets bleutés et bruns.

Pas âme qui vive dans ces paysages noctures et angoissants. Une atmosphère très romantique d'abandon et de solitude les habite comme les autres photos de l'exposition. L'homme est absent mais sa trace est bien présente. Il y a ce qu'il a construit, ce qui lui a servi à se déplacer pendant des années dans des endroits inaccessibles par la route, puis ce qu'il a abandonné laissant la nature reprendre ses droits. "Je trouve que mon travail est extrêmement habité même si les gens ne sont pas là" dit-elle.

Ces paysages sauvages et désolés, traversés de voies de chemin de fer à l'abandon illustrent la fuite du temps et le déroulement de la vie humaine. Y affleure aussi l'histoire de cette région. Elles me rappellent certaines gravures de Constable ; comme lui l'artiste nous fait sentir que la nature finira pas prendre le relai de l'histoire ; ces ruines sont encore présentes mais elle disparaîtront un jour sous la végétation.

La traque de la trace hante tout le travail de Sophie Ristelhueber ; les rehaussements à l'acrylique qu'elle effectue sur ces vieilles photos n'en seraient-ils pas la métaphore ? Avec son pinceau elle fouille ces lieux qu'elle a autrefois photographiés redonnant au paysage l'épaisseur de sa texture et de son mystère. On est surpris qu'il s'agisse de tirages tant la matière du medium est présente mais le léger relief et les teintes qu'on croit deviner sont illusoires puisqu'il s'agit de photos re-photographiées, donc parfaitement plates.

M'est alors revenu à l'esprit un livre de l'allemand Heimito Von Doderer lu il y a longtemps "Le meurtre que tout le monde commet". Conrad, le héros, ayant couru toute sa vie après les traces qui lui permettraient d'élucider le meurtre de sa belle-soeur finit par découvrir qu'elle fut assassinée une nuit dans un train au moment où celui-ci passait sous un tunnel et que lui-même faisait partie des voyageurs. En arpentant les rails du trajet il plonge dans l'obscurité de ce drame pour trouver une réponse à la fatalité et à la force du destin.

Sophie Ristelhueber "Track". Galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004-Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h. Jusqu'au 16 mars.

 

 

 

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18/01/2013

Philippe COGNEE (par Régine)

Voir l'exposition de Philippe Cognée à la Galerie Templon est une expérience captivante. On ne peut qu'être saisi par le beauté des tableaux exposés où dominent toutes les nuances du vert, du blanc, du rouge brique, où se télescopent opacité et transparence, profondeur et affleurement, où la matière somptueuse frémit.

On n'échappe pas non plus au trouble qu'ils provoquent : Pourquoi tant de fascination pour un thème aussi banal : en effet ce ne sont que façades anonymes de bâtiments dégradés, désertés par ceux qui les ont occupés. Pourquoi cette impression paradoxale de temps suspendu comme dans les toiles de Chirico et de déroulement inéluctable qui use et fait disparaître toute chose, de présence réelle très forte du sujet représenté et de son délitement, pourquoi ce constat froid et distancié du réel nous touche-t-il si fort ?

Cadrés très serrés, laissant peu ou pas de place au ciel ou à l'environnement immédiat, réduites à un jeu d'horizontales et de verticales, les constructions représentées offrent leurs façades décrépites au spectateur et leur solitude serre le coeur.

En voici quelques exemples tous peints en 2012 : En perspective rapprochée l'ancien atelier intitulé "Brasilia" (175x 280),GEDC0024.JPG (photo 1) impose avec force sa présence massive. Des lignes noires quadrillent sa façade blanc délavé et s'y diluent. Sur le mur du bas quelques graffitis s'effacent. Le charme de la couleur vert céladon qui rejoint le bleu du ciel et la douceur de la matière du pignon aimante le regard et procure un plaisir irrépressible ; il faut lutter pour résister au désir de le toucher. Telles des fils d'une ancienne ligne électrique des parallèles courent au haut du tableau, élargissant l'espace. C'est d'une simplicité absolu et c'est magnifique.

Totalement frontale et plate la façade de "Brasilia 2" (153 x 153) GEDC0033.JPG(photo 2) allie somptuosité et déréliction. Somptuosité des couleurs comme noyées dans la masse, harmonie de leurs accords, profondeur noire des fenêtres à demi murées qui tels des yeux vous contemplent, donnant à cette pauvre maison un regard humain.

Est-ce par sa simplicité minimaliste, la forme de la baie horizontale, les lettres écrites sur son fronton que "Detroit" (115 x 145) GEDC0032.JPG(photo 3) évoque immédiatement Hopper ? Mais la lumière dorée qui baigne les oeuvres du peintre américain, le sentiment d'attente souvent éprouvé devant elles, ont fait place ici à une atmosphère grise et triste et à une impression d'abandon et de solitude.

Afin d'avoir un regard distancié et dépassionné sur la réalité, pour réaliser cette série, Philippe Cognée a cherche des images sur Internet "Elles n'appartiennent à personne, elles sont à tout le monde et je peux me les approprier" dit-il. Ainsi ces bâtiments ont été photographés au Brésil, au Mexique, aux Etats-Unis ou ailleurs. Peu importe.

Comme pour Richter la photographie est la base de son travail, comme lui il l'associe à une technique qu'il a mise lui-même au point. Tandis que le peintre allemand revient sans cesse sur le trop plein de peinture en la raclant d'un bord à l'autre, Cognée peint la photo, projetée agrandie sur une toile avec un mélange de couleurs et de cire ; sur cette peinture il applique un film plastique qu'il repasse avec un fer chaud et qu'il arrache. Si chez Richter les couleurs semblent se dissoudre et l'image se désintégrer à mesure que l'observateur s'en approche pour devenir quasiment abstraite, avec sa technique Cognée nous immerge dans la peinture. Il obtient une matière qui devient vivante, donnant chair aux images et conférant à ses tableaux l'aspect d'un monde en voie de disparition. Le temps et l'espace se rétractent et se dilatent et à l'inverse de Chirico où le temps est immobile, ici on voit l'effet du temps plus que le temps lui-même ; le vide n'est pas métaphysique mais existenciel.

L'image nette de la réalité donnée par la photo disparaît pour laisser place à un monde flou et insaissisable. Le flou, devenu représentation des temps modernes, est ici celui de l'effondrement de l'environnement, de sa désespérance. On pourrait lui opposer le flouttage pratiqué par Carole Benzaken qui dit le passage en vitesse du spectateur, son regard sur le paysage. Chez Cognée la surface se trouble et devient flottante, mouvante, tantôt dense comme une laque, tantôt douce comme une peau ou alvéolée et rugueuse comme du marbre rongé. Les couleurs tantôt sourdes, tantôt chatoyantes s'infiltrent les unes dans les autres. Les traits noirs qui de loin ont le velouté du fusain, de près deviennent brillantes comme du vernis. La réalité se découvre multiple, contradictoire, fuyante.

L'exposition se poursuit dans l'impasse Beaubourg par une série de portraits sur papier pour lesquel l'artiste a utilisé la même technique. Les personnages GEDC0039.JPGGEDC0040.JPG(photo 4 et 5), dont le regard fixe le spectateur, ont un visage et un corps à la fois mouvant et stable. Tout en demeurant insaisissable chacun affirme son individualité. La mobilité de leurs chairs labourées par la peinture montre leur vulnérabilité et annonce leur possible dissolution. Ils n'évoquent pas la souffrance comme les visages déformés de Bacon, mais mettent à nu leur humaine condition. Chaque être est unique, corps et esprit sont intimement liés, mais rien n'est fixe, tout peut disparaître.

Au centre de la galerie, à l'aide de petits cubes en marbre blanc de différentes tailles, l'artiste a installé une maquette de ville imaginaire (photo 6)GEDC0038.JPG. Elle sera évidemment différente à chaque exposition. On y voyage dans un lieu à la fois connu, mais anonyme, étrange et on pense au film de Sophia Coppola "Lost in translation"

Par cette belle exposition, Philippe Cognée nous montre le dessous des choses et sublime la fragilité de la vie, la beauté de l'éphémère et de l'insaisissable.

Philippe COGNEE - Galerie Daniel Templon - 30 rue Beaubourg, et en face Impasse Beaubourg 75002-Paris. Tél : 01 42 77 45 36.Du lundi au samedi de 10h à 19h. Jusqu'au 23 février.

 

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