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décrypt'art - Page 6

  • William Kentridge (par Régine)

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    Puissante, proliférante, originale, implacable... sont les adjectifs qui viennent spontanément à l'esprit en parcourant la belle rétrospective de l'oeuvre de William  Kentridge au Musée d'Art Moderne de Villeneuve d'Ascq près de Lille.

    Dessinateur hors pair, et aussi sculpteur, cinéaste, acteur, metteur en scène, William Kentridge continue d'édifier une oeuvre totale où se côtoient dessins, gravures, vidéos, installations, spectacle. Ses origines constituent le ferment de son oeuvre. Né en 1949 à Johannesburg où il vit toujours, cet artiste sud-africain reste imprégné de l'histoire douloureuse de son pays. Le titre choisi pour son exposition "Un poème qui n'est pas le nôtre", est une façon de rendre hommage aux cultures négligées et aux oubliés de l'histoire.

    Le problème de l'apartheid affleure dans nombre de ses oeuvres. IMG_4564.JPGUn exemple nous en est donné dès le début de l'exposition par un ensemble de 18 grands dessins. Faite pour servir de décor à un spectacle, cette immense et très vivante bande dessinée grandeur nature, intitulée "Sophiatown" (photo 1), raconte l'histoire de cet ancien quartier métissé de Johannesburg, à à la culture, notamment musicale, très vivante qui fut en 1955, au nom de l'aparthied, brutalement rasé en une nuit et ses 65.000 habitants déplacés par la force dans le quartier pauvre de Soweto.

    Son atelier ici reconstitué permet de saisir son processus créatif. En effet, c'est là qu'il dessine, découpe, déchire, assemble, colle, fait ses maquettes pour ses mises en scène.IMG_7885.JPG C'est là aussi qu'il se dessine lui-même, nu de préférence, au fusain, son matériau d'élection, montrant la progression d'un geste ou d'une pensée comme dans "Man with hat" (photo 2) ou réfléchissant, doutant et se dédoublantIMG_4558.JPG comme dans la série vidéo "Drawing lesson" (photo 3), spectacle réjouissant d'une conversation à voix haute entre lui et son double, reflet de sa pensée ambiguë qui tente de prendre en compte la coexistence des contraires. IMG_7888.JPGCertaines de ces leçons prennent la forme d'une projection animée sur les pages d'un vieux livre et c'est avec un plaisir jubilatoire qu'on regarde "Tango for page turning" (photo 4) où au fil des pages on voit des formes se métamorphoser sans cesse sous nos yeux ponctuées par la réunion de l'artiste et d'une danseuse au creux du livre.

    Les procédures d'effacement comme technique de construction tiennent une place de premier plan dans ses vidéos. En effet, la grande originalité de la plupart de celles-ci tient au fait que l'artiste les réalise souvent à partir de très peu d'images rapidement dessinées au fusain, puis effacées et inlassablement refaites ; ainsi la trace des images précédentes reste sous-jacente à celles qui suivent et la poussière du fusain qui se dépose sur la feuille entremêle le dessin et son environnement. C'est le film de cette incessante transformation qui nous est donné à voir. Ici donc pas d'enchainement fluide comme dans un dessin animé classique, mais un rythme saccadé, heurté, fait pour accentuer la violence du propos. La prédominance du noir et du blanc renvoie à la texture traditionnelle du film cinématographique et aux pratiques graphiques.

    Voyons en quelques exemples : IMG_4560.JPGdans la vidéo "7 fragments pour George Meliès" (2007), (photos) le premier fragment montre Kentridge nous invitant à regarder l'oeuvre en train de se faire. On le voit déambuler dans son atelier qui sert de décors à la vidéo, dessiner au fusain son portrait, l'effacer, le refaire, le déchirer, le recomposer ; ailleurs on assiste au lancement dans le cosmos d'un vaisseau spatial, qui, en réalité, est une cafetière.  Plus loin ce sont des constellations qui ne sont autres que des fourmis grouillant autour de morceaux de sucre (photo 5). Ode au génie créateur de Meliès père du cinéma et maître de la mise en scène et du truquage, mais aussi ode à l'imagination, à l'incertain, au hasard.

    IMG_7889.JPGAvec "Ubu tell the truth" (1997), (photos 6)le tyran est bien sûr assimilé aux politiciens corrompus, notamment ceux de l'Afrique du Sud et à tous les régimes totalitaires. Pour donner plus de force à son propos, l'artiste effectue un travail d'inversion des noirs et des blancs, comme dans le négatif photographique le fond est noir et les dessins exécutés à la craie blanche. Le rôle principal est tenu par une caméra à trois pieds dont les positions follement agressives et affolées changent à un rythme endiablé en fonction des évènements qu'elle tente de filmer. Par moment apparaît un oeil réel ou dessiné, qui occupe tout l'écran. Ils sont les témoins impuissants des atrocités perpétrées par le régime. La silhouette d'Ubu et de sa gidouille travers l'écran indifférent à ce qui se passe. C'est à la fois subjugant, magnifique et terrible.

    IMG_4575.JPGL'installation vidéo "The refusal of time" (2017) (photo 7) est un spectacle protéiforme, d'inspiration totalement dadaïste qui mêle musique, lecture, danse, chants, vidéos, machines, dessins, performance. De ce fouillis festif, au centre duquel une sculpture appelée "Eléphant" respire à un rythme soutenu, où un métronome et une multitude d'horloges donnent le tempo, nait une allégorie du temps. Elle nous en fait ressentir toutes les facettes et montre ce que sa mesure peut avoir de relatif.

    Le cortège et la procession, permettant de mélanger époques, lieux, grandeur, misère est une forme IMG_4563.JPGplastique privilégiée par Kentridge. Elle évoque la marche de l'histoire. Ainsi est construite la vidéo "The head and the load" (2018), (photo 8) tirée d'un spectacle donné à Londres en 2018 et dans laquelle Kentridge rend hommage aux deux millions de soldats du continent africain qui, pendant la guerre de 1914-18 durent transporter sur leurs épaules quantité de matériels militaires. Nombre d'entre eux moururent d'épuisement ou de maladie. Pour l'artiste c'est aussi une façon de parler du lien entre grande guerre et colonialisme. Le film donne à voir le défilé incessant d'ombres humaines projetées sur fond de désastre ou de paysage africain qui, au son de musiques européennes et africains avancent lentement portant sur leur tête les objets les plus hétéroclites : canon, étendard, bateau, instrument de musique, portrait, oiseau géant.... Oeuvre grandiose qui rappelle le défilé récent des émigrés fuyant la guerre de Syrie. Son également exposés les maquettes, les dessins et les sculptures qui servirent à réaliser le spectacle de Londres.

    Deux années auparavant, en 2016, à Rome, sur 550 m le long des berges du Tibre Kentridge avait réalisé une immense frise intitulée "Triumps and laments" (photos 9 et 10)).IMG_7890.JPGIMG_7891.JPG De multiples dessins racontaient l'histoire de Rome - faite de dévastations, de gloire et de pertes - de l'antiquité à nos jours. Chacun d'eux dérivant d'un pochoir autour duquel la surface du mur avait té nettoyée au karcher. Le pochoir enlevé laissant apparaître une image faite de la poussière du mur. Celles-ci se sont peu à peu effacées avec le temps, la pollution et la poussière recouvrant à nouveau le mur. L'exposition montre les dessins qui ont permis de faire les pochoirs. Il s'agit d'une suite de personnages qui, de façon tragique ou triomphante ont marqué l'histoire de la ville. Ainsi se côtoient Pasolini, César, le pape.....

    Impossible de passer en revue la totalité de cette exposition tant elle est foisonnante, riche et passionnante. Qu'il dessine, fasse des collages, des tapisseries, des vidéos, des installations, qu'il mette en scène des pièces de théâtres ou des opéras, le travail de Kentridge consiste à faire bouger les lignes, à rendre visible et audible ce qui devrait rester caché et secret. Il nous montre la pensée et la création en acte, d'est-à-dire celle de la marche du monde.

    William KENTRIDGE "Un poème qui n'est pas le nôtre". Musée d'Art contemporain (LaM) - 1, Allée du Musée 59650-Villeneuve d'Ascq (03 20 19 68 68). Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Exposition jusqu'au 13 décembre.

     

  • Edward et Nancy Kienholz (par Sylvie)

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      L 'exposition qui se tient à la galerie Templon, à Paris, prête à réactions vives. Si vous préférez le beau classique ou l'abstrait contemporain , passez votre chemin. Les sculptures du couple d'artistes américains autodidactes Edward ( 1927- 1994)  et Nancy (1943-2019) Kienholz, aujourd'hui disparus, sont toujours un coup de poing dans la bienpensance depuis leur création initiée au début des années 60 par lui et perpétrée avec Nancy à partir de 1972.  Coup de poing d'abord par la technique de l'installation et de l'assemblage - rejoignant ainsi sur notre continent le nouveau réalisme d'Arman et de Tinguely - mais plus encore par une critique féroce de l'Amérique qui leur a valu d'être longtemps boudés par les institutions et tenus à l'écart du mouvement pop de l'époque pour manque de concessions. 

         Considérant la vingtaine d'oeuvres exposées, il est clair que sont déjà perturbateurs les matériaux qui les composent : objets et résidus de récupération, vêtements, ferrailles, vieux meubles, déchets de la culture de consommation auxquels s'ajoutent des nus de plâtre moulés plus vrais que nature si ce n'est leur couleur. Ces assemblages composent des scènes expressionnistes d'une violence inouïe, visible ou sournoise. Je voulais vous prévenir !

    Quelques exemples: "The Pool Hall" (1993. 245,1x250,2x138,4cm) est l'oeuvre qui m'a le plus ébranlée20200926_175014.jpg. La scène est grandeur nature dans un isolement insulaire, méthode chère à ces artistes qui font entrer ainsi de plein pied le spectateur dans l'oeuvre : trois moulages de joueurs de billard dans le suspense du coup à faire. Trois hommes vêtus de cuir noir ou de vêtements souillés évoluant dans un cadre de bistrot fatigué. Visages impassibles, l'un au masque blanc d'hockeyeur - on ne voit pas ses yeux -, un autre portant lunettes noires. Deux ont la tête surmontée de bois de cerf, image de virilité. Un silence las, désabusé, semble régner. Le corps d'une femme, sans tête, est assis, jambes écartées, sur le billard. Et quel est le "coup" ? Vous vous en doutez, mettre la boule dans l'entrejambe de cette femme, scène allégorique où l'indifférence côtoie la violence et le sexisme Choc visuel évidemment et  dénonciation d'autant plus forte que le coup est insoutenable..

    "The Rhinestone Beaver Peep show triptych" 20200926_175110.jpga été réalisée en1978, après la révolution sexuelle, l'utopie d'égalité et le lancement d'Apollo mais dans une Amérique remise en question par la guerre du Vietnam et le gouvernement Nixon. A bien la  regarder cette installation est un rébus qu'il faut prendre le temps de décrypter. La femme nue et bottée que nous voyons ici est assise de face en haut d'un escabeau. Elle est éclairée par deux gros projecteurs comme sur une scène de théâtre. Elle se regarde dans un petit miroir tenu dans la main gauche et son bras droit, coupé, attrape un autre bras dont le doigt la désigne.Ce corps féminin à la brillance assez sensuelle se détache devant un panneau peint comme un rideau de scène et semble issu de la fosse noire derrière elle. En haut à droite, partiellement cachés figurent les yeux d'un animal qui a tout l'air d'épier. Posée comme un objet de prix la femme n'en n'est pas moins montrée du doigt et regardée sournoisement. Que d'hypocrisie !20200926_175512.jpg

    "Useful Art N°1 (chest of drawers& tv)", 1992.Cette commode a beau être jolie, il dégouline sur elle un jus blanc fianteux qui pourrait émaner de ce que représente la télévision, une déjection... Explications inutiles.

    20200926_175052.jpg"Jody, Jody, Jody" (1994, technique mixte, 243,8x274,3x121,9cm), campe un automobiliste dans son confortable véhicule. Il regarde droit devant lui,  ignorant ou semblant ignorer une fillette agrippée au grillage le long de la route, petite chose abandonnée sans doute. Nous ne voyons que la solitude, le chacun pour soi, la violence faite aux enfants comme une banalité dans la société américaine. Kienholz ne juge pas, il constate, nous force à voir en nous impliquant physiquement.

    Certains pourraient trouver ces oeuvres "ringardes", oublieux du contexte du  moment, sans réaliser que l'Amérique n'a pas beaucoup changé et qu'aujourd'hui le sexisme, le racisme, le consumérisme, la vulgarité et la violence sont toujours actuels en ces temps de campagne présidentielle. Saluons le galeriste de nous rappeler la clairvoyance des époux Kienholz, artistes engagés et véritables visionnaires.

    Edward et Nancy Kienholz, du 5 septembre au 31 octobre, galerie Templon, 28 rue du Grenier St Lazare 75003, Paris. Tel: 01 85 76 55 55. Du mardi au samedi.

     

     

                 

                                   

  • Louis Soutter, Tony Cragg et JR : une tournée de rentrée dans le Marais (par Régine)

    Mes tournées dans les galeries du Marais débutent la plupart du temps par la rue Debelleyme.IMG_7860.JPG Dans cette petite rue, située entre la rue Vieille du Temple et la rue de Turenne, se trouvent deux ou trois galeries que j'apprécie particulièrement. Il faisait encore beau la semaine dernière et je décide d'aller flâner dans ce quartier.

    A la galerie Karsten Greeve. Je découvre avec stupeur l'exposition de Louis Soutter, peintre suisse que je connaissais peu, intitulée "Présage". Elle réunit des peintures que l'artiste, né en 1871, réalisa à partir de 1934 jusqu'à sa mort en 1942 alors qu'il est, depuis plus de dix ans, hospitalisé pour troubles mentaux à l'hospice pour vieillards et nécessiteux de Ballaignes, village isolé du Jura vaudois. Agé d'un peu plus de 60 ans, les mains rongées par l'arthrose, l'artiste abandonne alors plume et crayon pour couvrir, avec son doigt trempé directement dans la peinture, quantité de feuillets fournis par son cousin Le Corbusier. Ces oeuvres, qui semblent aller directement du cerveau de l'artiste à son doigt, sorte de sismographe de l'âme et du corps, produisent sur le spectateur un effet à la fois physique et mental. On sent ici que Soutter fut habité par la nécessité absolue de peindre sa douleur d'exister. Tous ces êtres qu'il fait défiler d'un feuillet à l'autre sont animés d'un rythme sauvage (photo 1) (Soutter fut violoniste et professeur de musique) et d'une folie désespérée qui déborde de toute part. Ils effectuent une sarabande endiablée (photo 2) IMG_7867.JPGou se livrent  à de cruelles scènes de sorcellerie (photo 3)IMG_7865.JPG. C'est un théâtre d'ombre, un flux incessant d'images où les danses côtoient les scènes de tortures, qui défilent devant vos yeux comme dans certaines vidéos de Kentridge ou sur certains vases de l'antiquité grecque. Les empreintes de doigt (astres, pluie, corde, croix) souvent colorées, qui parsèment le fond de ses oeuvres accentuent à la fois leur beauté, leur rythme et leur sauvagerie débridée.

    La galerie Thaddeus Ropac, jouxtant la précédente, présente une dizaine d'oeuvres récentes du sculpteur anglais Tony Cragg. J'ai beaucoup aimé ses sculptures des années 1980, assemblages de débris industriels en plastique ou en verre colorés dont un exemple est actuellement exposé à Beaubourg (Mon portrait à bicyclette), et admire aujourd'hui l'évolution de sa démarche. En effet ses sculptures actuelles sont très différentes dans leur forme de celles qui les ont précédées, l'exploration des matériaux et la notion d'instabilité de toute chose me semble rester au coeur de sa démarche. Ici c'est l'acier, le bronze et le bois que Tony Cragg utilise pour créer des oeuvres rythmées par un puissant et très complexe mouvement spiralé. Sa façon d'étirer le matériau, de le polir pour en exhaler la beauté, rend parfois difficile la possibilité d'en deviner l'origine. Les références sont nombreuses. Leur élan vertical évoque les futuristes italiens et la colonne sans fin de Brancusi.IMG_7837.JPG Avec la massive sculpture située au fond de la galerie, faite de fines lamelles de bois ajustées de façon incroyablement complexe, c'est l'image des "Bourgeois de Calais" de Rodin qui surgit (photo 4). L'homme et la nature sont les thèmes dominants de son travail.IMG_7840.JPG Ici on croit deviner les visages vus de profil de deux êtres très proches l'un de l'autre (photo 5), là-bas s'agit-il de personnages en conversation ou de l'ondoiement de l'eau et son reflet (photo 6)IMG_7841.JPG. On tourne autour de ces sculptures et sans fin, d'autres images apparaissent. C'est bien notre instabilité intérieure et celle de toute chose que l'artiste traduit de si puissante et belle façon.

    Poursuivant mon chemin vers la rue de Turenne  j'entre à tout hasard dans la galerie Perrotin dont je trouve le lieu magnifique. Je passe rapidement le rez-de-chaussée où sont exposées des oeuvres d'Izumi Kato, artiste japonais qui me laisse indifférente et monte au premier étage où je découvre avec bonheur la vidéo et les photos de la dernière installation de JR. En octobre 2019 il obtient la permission d'intervenir dans la prison de très haute sécurité située à Tehachapi en Californie. Y sont incarcérés les auteurs de crimes commis lorsqu'ils étaient mineurs, plusieurs à perpétuité. Avant de regarder les photos il faut voir la vidéo qui raconte l'histoire terriblement humaine et émouvante de cette réalisation. Après avoir exposé son projet avec tout son charisme et l'habilité dont il est capable, JR photographie, en contre plongée, chaque prisonnier qui raconte son histoire devant la caméra sans qu'aucune question ne lui soit posée. Ainsi humanité est rendue à chacun. Quelques jours plus tard JR revient avec son équipe qui, avec l'aide des prisonniers et des gardiens, tous munis de balais et de colle, vont rapidement assembler et coller sur le sol de la cour de la prison 338 bandes numérotées qui ne sont autres que le tirage des photos. Le résultat, photographié depuis un drone, révèle que les participants au projet apparaissent au fond d'un trou (photo 6) image hautement symbolique. L'installation éphémère disparait rapidement sur les pas des prisonniers.

    IMG_7878.JPG

    OIP.jpgQuelques mois plus tard JR revient et sur un mur de la prison fait surgir une montagne qui se trouve derrière ce mur et que les prisonniers n'ont jamais vu. Cette installation reste en place et continue d'agrémenter le séjour des prisonniers (photo 7).

    Les photos, dont plusieurs sont disposés en triptyques prises lors de cette intervention et dont la suite est exposée impasse Saint Claude sont très belles mais ne prennent vraiment sens qu'après avoir vu la vidéo.

     

    Galerie Karsten Greeve - 5, rue Debelleyme, 75003-Paris. Louis Soutter "Un présage", jusqu'au 12 octobre.

    Galerie Thaddeus Ropac - 7, rue Debelleyme, 75003-Paris. Tony Cragg, jusqu'au 17 octobre.

    Galerie Perrotin - 76 rue de Turenne et 10 Impasse Saint Claude, 75003. JR "Tehachapi", jusqu'au 10 octobre.

  • Chiharu Shiota (par Régine)

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    Quel plaisir, après ce confinement de deux mois et dans l'attente de la réouverture des Musées, de pouvoir à nouveau arpenter les galeries qui viennent d'ouvrir leurs portes,. Sus à la Galerie Templon de la rue du Grenier Saint Lazare pour l'exposition de l'artiste japonaise Chiharu Shiota !

    J'avais découvert cette artiste en 2011 à la Maison rouge avec son installation "After the dream", où de simples longues robes blanches étaient suspendues, enveloppées d'un immense réseau impénétrable de fils noirs, véritable matérialisation d'une image mentale. Puis ce fut à la Biennale de 2015 de Venise où je fus emportée par la magie et la beauté de son installation "The key in the hand". En suspendant des milliers de vieilles clefs à des fils vermillon elle avait transformé le pavillon japonais en une immense grotte arachnéenne où gisaient des barques remplies de clefs rouillées. Enfin, plus récemment, en 2017, elle avait envahi le Bon Marché avec l' installation "Where are we going" pour laquelle elle avait suspendu au dessus de l'escalier central une multitude de coques de bateaux de toutes tailles et de toutes cultures, tissant autour d'eux une immense vague de fils blancs.

    Avec "Inner universe" (univers interne), titre de son exposition actuelle chez Templon, Chiharu Shiota, née en 1972, nous entraîne, une fois encore, dans son univers poétique et émouvant avec des oeuvres diverses qui, comme à l'accoutumée, restent ouvertes à de multiples questionnements.

    Le fil est la base de son travail plastique. Il lui permet de tisser, autour d'objets évocateurs, des réseaux d'une extrême complexité qui, tels des toiles d'araignée, envahissent tout l'espace environnant pour les installations ou des contenants plus réduits tels les boîtes ici présentées. Sa palette est réduite à trois couleurs de base : le noir, le rouge et le blanc, pour elle hautement symboliques.

    Voyons par exemple la sculpture de la première salle (photo 1)IMG_7585.JPG. Elle consiste en une grande boîte aux parois transparentes. Dressée verticalement, on y entrevoit une longue robe blanche (de mariée ?) maintenue prisonnière d'un réseau dense de fils noirs savamment tissé. Bien que vide du corps de la femme qui l'a portée, cette robe en garde la présence ; elle flotte dans l'espace telle la réminiscence nostalgique d'un souvenir que la mémoire tente vainement de retenir dans ses filets.

    Dans le fond de la galerie, ce sont des cages où dans un réseau inextricable de fils rouge sang, images possibles de nos réseaux neuronaux, sont emprisonnés divers objets. Dans l'une d'elle c'est un crâne (photo 2)IMG_7593.JPG, dans un autre la photo de la coupe d'un cerveau entourée de deux cranes ouverts. L'artiste interroge-t-elle ici ces lieux mystérieux où se loge notre mémoire sans laquelle nous ne pourrions survivre. Certains contenants sont particulièrement émouvants comme celui où sont emprisonnées de vieilles photos jaunies légèrement cornées qui, tels des insectes prisonniers d'une toile d'araignée, tentent d'échapper à ces entrelacs labyrinthiques (photo 3)IMG_7598.JPG. Qu'ils aient été bons ou mauvais, nous somme prisonniers de nos souvenirs qui, telle la circulation du sang dans notre corps, nous nourrissent et nous maintiennent en vie. Ce réseau graphique dont la couleur rouge, pour elle symbole d'intériorité, peut évoquer aussi les liens souvent complexes qui nous rattachent à nos racines, aux autres, au monde. Ces cages fonctionnent comme des autels dédiés aux traces indélébiles et impalpables de notre mémoire.

    Sur les murs de la première salle sont accrochés trois ou quatre tableaux. Il ne sont pas peints mais se trouvent peu à peu envahis par des réseaux inextricables de fils piqués à même la toile ; noirs, couleur qui évoque pour Chiharu Shiota le ciel et l'univers - ils font penser au firmament avec sa multitude de galaxies - (photo 4) IMG_7589.JPG; rouges, les réseaux sanguins dont nos corps sont irrigués et à leur infinie complexité (photo 5)IMG_7601.JPG. Résultat d'un travail d'aiguilles oh combien minutieux et sophistiqué, ces oeuvres sont fascinantes à plus d'un titre et le dialogue qui semble se nouer entre le cosmos et notre propre corps, entre l'infiniment grand et l'infiniment petit exerce une fascination à laquelle il est difficile de s'arracher.

    Même absent, le corps autant physique que psychique IMG_7605.JPGest au centre de sa pratique sculpturale. En effet, le travail de cette artiste requiert du visiteur une implication à la fois mentale et corporelle. Outre le fil textile, elle utilise d'autres matériaux, tels que le verre soufflé, les fils de métal ou la peau pour souligner fragilité de notre condition. Témoin ces dépouilles en cuir découpé qui pendent au centre de la galerie, résidus dérisoires de notre humanité soulignée par cette paire de chaussures ironiquement placée sous l'une d'elle (photo 6).

    IMG_7603.JPGDe ses propres mains moulées en bronze, jointes en un geste d'offrande, jaillit la lumière d'un buisson de fils dorés (photo 7), oeuvre qui ne manque pas de provoquer chez le spectateur une émotion quasi surnaturelle. IMG_7610.JPGDans une attendrissante robe d'enfant tricotée de fils d'acier se dissimule un objet indécelable, un secret ? (photo 8) Un amas de boules de verre de taille et de forme différentes, réunies dans un filet de métal, formellement un très bel objet, évoque un organe, un amas de cellules, ou un tumeur gorgée de sangIMG_7613.JPG (photo 9), oeuvre d'autant plus touchante quand on sait que l'artiste a été atteinte d'un cancer des ovaires il y a quelques années.

    Tout ce travail, qu'on serait tenté de rapprocher par sa thématique de celle de Boltanski, est questionnement autour du souvenir, de la mémoire - ce tissus fragile facilement rompu ou contaminé -, des liens tissés à l'intérieur de l'être humain le reliant au passé et à ses interrogations.

     

    Chiharu shiota "Inner Universe" - Galerie Daniel Templon - 28, rue du Grenier Saijt Lazare, 75003-PARIS. Jusqu'au 25 Juillet.

     

     

  • La collection d'un poète ( par Sylvie).

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    La galerie ETC a ouvert ses portes en 2018. L'exposition en cours aujourd'hui, programmée jusqu'au 20 septembre, est un hommage à Maurice Benhamou, décédé à 90 ans en décembre 2019, père du collectionneur Pierre-Henri Benhamou et grand père du galeriste Thomas Benhamou. Le nom d'ETC résume fort bien la filiation qui unit les 3 générations d'amateurs d'art dans la continuité d'un même goût pour la peinture contemporaine, sous influence Zen, minimaliste, sensible et dominée par une absence du Moi.

    Rappelons que Maurice fut un grand découvreur de talents, critique d'art et poète....L'écouter parler des artistes était passionnant et sa plume a beaucoup fait pour expliquer, faire sentir, comprendre les grands mystères qui se cachent derrière des oeuvres que beaucoup qualifient de difficiles d'accès. Citons, par exemple "L'espace plastique", ed Name, 1999, et, aux éditions L'Harmattan "Le visible et l'imprévisible", 2006, "De la peinture à proprement parlé", 2011...et, bien sûr "La trace du vent",  2004, qui sert de titre à cette exposition représentant une partie de la collection personnelle de Maurice Benhamou. Pour le plaisir, j'en citerai quelques unes.

    Photo Degottex.jpgTrès curieusement, en entrant dans la galerie, l'oeil est attiré par une petite sculpture multicolore trônant au centre de la pièce, sur une sellette. Elle a tout d'une sphère armillaire, symbole de l'univers, dont les anneaux sont en métal peint de différentes couleurs. Oeuvre de l'artiste américain Dennis Oppenheim, invité dans les années 80 par la ville de Thiers, ville de la coutellerie, au Symposium international de sculpture monumentale métallique, elle figurait sur le bureau de Maurice Benhamou, tel un objet familier représentatif de son ouverture sur le monde.

    Du grand tableau de Jean Degottex,  à droite, Lignes-report III, (acrylique et colle sur toile, 205x420cm)1977 (photo 1) qui figurait lui aussi dans le bureau de Maurice -  on ne voit tout d'abord que la couleur, le noir - comme un infini démesuré - et la verticalité des trois panneaux qui forment une sorte de triptyque, puis la multitude de lignes horizontales. Rien d'autre que cette trame devenue texte, dépouillement absolu, aboutissement d'un long travail dont l'artiste lui même dira en 1987, résumant son parcours: " Du signe, je suis passé à l'écriture, de l'écriture à la ligne d'écriture, de la ligne d'écriture à la ligne", mais toujours avec la même précision, la fulgurance du geste, devenues ici pliage, arrachage au coeur de la matière, ainsi exaltée. Car tout participe de l'oeuvre, les lignes tracées en report, reliefs et creux, les taches, les déchirures, les infimes accidents, autant de phénomènes nés de l'intelligence des matériaux auxquels Degottex était attentif, évacuant toute marque de sa présence. Il ira jusqu'à délaisser la peinture traditionnelle au profit d'un découpage de la toile, de la brique et du bois. Une réalité arpentée et transfigurée, ici à la fois tragique et sereine.

    Casadesus.20200520_154827(4).jpgComme Degottex, Béatrice Casadesus s'est trouvé des affinités avec l'extrême orient où elle a séjourné. Ce Printemps, (huile sur toile 100x100cm), 2008, (photo 2) est comme une fenêtre sur l'univers, profond, léger, fragile et vaporeux d'où émergent et s'éparpillent des bulles colorées comme des taches de soleil. Seurat l'avait perçu, Casadesus a trouvé dans ces pastilles à trame semi- transparente, qui sont devenues sa marque de fabrique, un symbole du mouvement du monde, ses vibrations. Architecte de formation, elle sait la puissance créatrice de la lumière, son pouvoir générateur de couleurs, de nuances, qui donne une vision fugitive des choses. Comme s'il n'y avait pas de sujet mais seulement des illusions.

    Sous les noirs secoués de quelque sismographe qui rythment l'oeuvre de Claude 20200520_154950(1).jpgChaussard - dessin d'approche n°9, (gouache et trait de craie, 152x56cm), 1981, (photo 3) se faufile une ligne bleue, comme un instant furtif, aléatoire.. Elle est à peine visible mais elle grimpe, éphémère, imprévisible. Chaussard, lui aussi architecte, déploie une rigueur et une extême sensibilité, il aime s'effacer dans la neutralité des blancs, en pigments à stabilité variable, et dans l'absolu avec le bleu en liserets énergiques. Véritable "aventure intérieure" proche de celle de Degottex, ce bleu intense n'est pas peint ou tracé, mais projeté selon un rituel très précis: claqué au cordeau de carrier, comme au tir à l'arc et qui se dépose en poudre sèche comme une auréole., un très léger flou, vibrant, qui suggère la vie.  

    20200520_154843.jpgMax Wechsler vient de s'éteindre à l'âge de 95  ans. Né à Berlin et installé en France depuis 1939, il est passé de la figuration initiale au Surréalisme avant de s'orienter vers une abstraction affranchie de toute gestualité subjective. Le papier marouflé Sans titre,(collage sur toile, 120x80cm),  1985 (photo 4) allie la peinture à l'huile, et des éléments typographiques collés en surface.  Etrange processus éminemment matiériste qui aboutit à un champ de lettres ou débris de lettres en relief, aux formes variées, disséminées sur un fond aux tons sourds. Les aspérités un peu volcaniques nées de cette accumulation dansent sur le velouté de la couleur. Tableau sans bord ni centre, de format modeste contrairement aux dernières toiles de l'artiste, texte illisible qui renvoie à la culture, à l'histoire indicible, à celle, personnelle et familiale de Wechsler. Des lettres qui signifient "silence, solitude, ombre et lumière.."

     René Guiffrey revendique le qualificatif d'artiste plasticien. S'il oeuvre tojours dans la peinture-peinture, il travaille de longue date avec le papier ou le verre, choix délibéré de transparence ou de blancheur parce que le propGuiffrey.20200520_154708(1).jpgre du blanc, comme la musique, c'est le silence, la neutralité, l'inachevé. Page 181 B, émail, acrylique, miroir sur plaque de verre, 70x70cm, 1994 (photo 5) n'y échappe pas. Elle allie le sensible de la main et l'insensible industriel, le poids du verre et sa fragilité, le brillant et le mat, le terne et le miroitant, autant de données qui font de l'oeuvre tout le contraire d'un tableau immobile que le regardeur perçoit d'autant mieux qu'il se déplace. Dans le format carré, presque austère, l'oeil chemine, se perd dans la profondeur des superpositions et l'instabilité des lignes et reflets qui font vaciller les formes: oeuvre toujours en devenir dont la vie semble monter d'une substance enfouie, comme la germination des lettres chez Wechsler.

     

    La trace du vent, galerie ETC,  28 rue Saint Claude, 75003 Paris. Jusqu'au 20 septembre 2020.

     

  • Art et nature: tous au vert (par Sylvie)

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    Le Covid 19 aura eu au moins un avantage en ce printemps 2020. Il a permis à Paris, et sans doute à d'autres villes, de reverdir, comme si la nature avait enfin, subrepticement, la possibilité de reprendre ses droits, d'emboîter le pas des écologistes et de se faire, à nouveau, sujet pour les artistes et les constructeurs. Petit tour d'horizon.. 

    Une nature libérée: - Des herbes folles recouvrent les fameuses grilles aux pieds des arbres (photo 1); une touffe fait craquer le macadam sous sa poussée printanière et s'installe, incongrue comme salade dans l'assiette (2); des rejets feuillus sortent librement d'un tronc (3), l'ancienne ligne de chemin de fer devient tapis vert plein de douceur (4) et la mousse a recouvert depuis quelques années déjà la fontaine de Salon-de-Provence. Tiens, on dirait du Courbet ! (5)

    Bd Jourdan164055.jpg20200422_154910.jpg

     

    20200428_170657.jpg20200405_165035(1).jpg20200428_145533.jpg
     
     
     
     
     
     
     
     
     
    Une nature domestiquée: là des nids pour les insectes ou des caissons graphiques pour des tomates à venir (6)..20200426_120222.jpg
    Une nature programmée pour lutter contre les désordres climatiques ; les architectes s'en emparent et donnent au végétal une place centrale : voyez le projet de végétalisation de la place de la Nation à Paris (7)20200427_175931.jpg, la tour Occitane à Toulouse (8)20200501_124445.jpg ou la forêt verticale de l'immeuble de Stefano Boeri à Milan 20200501_125039.jpg(9).
    Les artistes sont ils concernés ? La plupart ont intégré l'hypothèse Gaïa selon laquelle les plantes se produisent elles mêmes et produisent la vie. L'arbre est devenu symbole de la vitalité du monde. Ainsi la biologie et l'art s'unissent pour faire naître des oeuvres hybrides qui donnent à réfléchir.
    Les artistes se sentent-ils concernés? La plupart ont intégré l'hypothèse Gaïa selon laquelle les plantes se produisent elles-mêmes et produisent la vie. L'arbre est devenu symbole de la vitalité du monde. Biologie et art s'unissent pour faire naitre des oeuvres hybrides qui interogent.
    0bab5871-9f79-d430-970d2452283e6296.jpgFabrice Hyber (né en 61) a fait sien le concept d'intelligence des plantes et de leur développement cellulaire. Ses oeuvres sont proliférantes comme des rhisomes qui établissent des liens et des échanges menant à d'autres articulations. Les racines de Pétrole sont emprisonnées dans des pots qui leur permettent de flotter tout en étant coupées du liquide qui les porte. Ce pétrole lourd, sombre, dangereux est donc aussi bénéfique. Voilà l'image même du combat que doit mener la nature, entre mutations, proliférations et hybridations, pour se défendre (10).
    20200501_165655.jpgToute aPh. Ramette. Prom.irration..jpgutre est l'oeuvre de Christian Boltanski (né en 44 ), Animitas (11), du nom de monuments que l'on trouve le long des routes chiliennes en souvenir des accidentés. De fines tiges supportent des clochettes qui sonnent au vent et convoquent avec poésie l'âme des morts. La mémoire et l'obsession à conjurer l'oubli, thèmes essentiels de l'artiste, trouvent leur expression dans ce champ de fleurs légères comme les aigrettes de pissenlit : "je sème à tout vent..".
    C'est peut-être parce que notre société a perdu ses repères que Philippe Ramette (né en 61) s'est mis en scène en photo dans cette Promenade irrationnelle, situation improbable où il défie les lois de l'équilibre et nous plonge, avec le plus grand sérieux, dans les troubles de la perception. Son côté pince-sans-rire égale l'humour d'un Buster Keaton tout en évoquant notre inanité face à la puissance de la nature (12).
    Ils ont un regard de botanistes qui surprend à l'heure de l'IA les peintres Philippe Cognée (né en 57) et Patrick Neu(né en 63 ). Cognée a pourtant derrière lui un travail sur le 20200501_190708.jpgbati, les carcasses animales, les portraits et les foules. Alors pourquoi ces gros plans en grand format d' Amaryllis en plein drame de la fanaison, toujours peints à la cire ? Parce que les hommes et leurs oeuvres se dégradent avec le temps. Et pourquoi les coeurs d'iris à l'aquarelle de Patrick Neu? (13) Parce qu'au plus profond d'elles-mêmes et de leur beauté sensuelle, insolente et fragile, ces fleurs renvoient à la métaphore de l' humain .
    20200428_154251.jpgEva Jospin (née en 75) n'oeuvre pas au pinceau. Elle taille dans le carton et vise la forêt. Une forêt où l'on se perdrait aisément tant elle est dense, ensorcelante, dans laquelle s'entrecoit la putréfaction des plantes, leur décomposition. Elle fait un peu peur, de cette peur que nous avions, enfants, en lisant des contes. Les épaisseurs planes et ternes du médium carton, né du bois, mènent le regard dans des profondeurs mystérieuses, étouffantes que l'homme ne pourra peut-être pas dominer (14).
    Rapprocher Nils Udo et Henrique Oliveira est sans doute téméraire. Tout est différent dans leur travail. Pourtant l'un est l'autre créent une ode à la nature en la transformant.20200501_173440.jpg Tous deux lui empruntent ses matériaux pour les arranger de façon inédite. Nils Udo ( né en 37) recréé une nature dans le nature et la photographie pour palier à sa fugacité. Ces installations précaires d'une extrême délicatesse révèlent la poésie et la dimension presque divine de cet environnement. Les oeufs de marbre blanc de La couvée mettent en évidence son pouvoir réconfortant et nourricier. On aurait tort de l'oublier(15)
    Henrique de Oliveira est brésilien (né en 73).Sa gigantesque sculpture installée au Palais de Tokyo en 2013 a frappé tous les esprits. La forme organique de ce Baitogogo couvert d'écailles de bois, semblable à l'enroulement de quelque serpent, évoque à la fois le gigantisme du Brésil, l'exubérance de sa nature, de sa surpopulation et tout ce que l'imagination prête à une certaine faune (16)20200501_125559.jpg.
    Que peu20200501_192204.jpgt bien dire le bouquet de tulipes de Jeff Koons (né en 55) qui s'est imposé dans un jardin parisien ? La réponse viendra peut-être des générations futures. En attendant on se plait à guetter les nouvelles investigations du plasticien argentin Tomàs Saraceno (né en 73) qui nous a surpris et enchantés au Palais de Tokyo par ses recherches sur la vie et les oeuvres des araignées. Le déploiement de leurs fils de soie est une invite à diversifier notre dialogue avec la planète qui compte tant d'autres formes de vie - exemplaires - que la nôtre. La nature n'est pas seulement vegétale..(17).
     
     
     
     
     
     
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  • Pierre Buraglio "Memento 91" par Régine

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    Les jours passent et le confinement continue... Que faire pendant ces longues heures où le soleil vous invite à la balade... un besoin impérieux de secouer mes méninges et de ne pas laisser mon esprit vagabonder à vide me pousse à trouver un objet d'étude, pourquoi pas (comme l'a fait Sylvie avec une oeuvre de Tinguely) l'examen minutieux d'une des oeuvres accrochées sur les murs de mon living. Après quelques hésitations je jette mon dévolu sur une oeuvre de Pierre Buraglio achetée sur un coup de foudre il y a plus de 20 ans. Il s'agit d'une sérigraphie tirée sur Rhodoïd intitulée "Memento 91" (cf : www.pierreburaglio.com). Savoir pourquoi cette oeuvre me plait au point de ne pas arriver à la décrocher du mur pour la remplacer par une autre et pourquoi elle continue de provoquer en moi de l'émotion, voilà l'exercice de réflexion auquel je me suis attelée et que je vous livre tel quel.

    Pierre Buraglio est un artiste qui utilise rarement pinceaux et couleurs, mais le plus souvent glane des éléments issus de la vie de tous les jours, auxquels il trouve des qualités plastiques, et qu'il assemble avec soin. Pour cette oeuvre intitulée "Memento 91" il a détachée 9 pages de son agenda 1989 sur lesquelles il avait à l'époque biffé au stabilo noir les obligations et les rendez-vous au fur et à mesure de leur accomplissement. Il les a agencées horizontalement et verticalement par trois de façon à ce que leurs jointures forment des colonnes qui rythment l'ensemble. Le regard vagabonde mais s'arrête sur la petite phrase inscrite au centre en lettres bleues "NOW"'S THE TIME" référence à un air fameux de Charly Parker. Mots qui résonnent particulièrement en cette période de confinement où on aspire à s'entendre dire "Now's is time to leave the house...". Mais cette phrase peut aussi signifier : maintenant est le temps des choses sérieuses.

    Cependant en "caviardant" ces pages au point d'en rendre les inscriptions illisibles, l'artiste en a effacé tout caractère anecdotique. On est au delà du personnel. Il s'agit d'évoquer le déroulement du temps non le passé ou le souvenir mais le passage de la vie. Le temps a laissé ses marques mais n'est pas mesuré. Il est passé et on n'en sait pas plus. Il montre ce que tisse notre vie quotidienne.

    Les diverses orientations des traits de caviardage font palpiter l'ensemble de l'oeuvre et lui insuffle une vibration. Malgré le temps enfui, la vie a été là et beaucoup de choses ont pu avoir lieu.

    Cette évocation est rendue encore plus précise par ce tirage fait sur rhodoïd transparent. En effet les biffures apparaissent en noir sur un fond invisible mais dont on soupçonne la présence. Par cette façon de procéder l'artiste nous fait éprouver simultanément, sur une même surface, deux sensations différentes : l'une le fond transparent, celle d'un contenant aérien sans commencement ni fin, l'autre les rendez-vous noircis, celle d'une évolution, d'un devenir temporel.

    Le titre d'un morceau de Charly Parker "Now"s is time", allusion au jazz dont Pierre Buraglio est un fin connaisseur, les orientations variées des traits de caviardage, les colonnes formées par les jointures des pages, insufflent rythme et pulsation à l'ensemble. Malgré le temps enfui, la vie a été là et beaucoup de choses ont pu avoir lieu. Le bas de l'oeuvre laissé vide de toute inscription sur une certaine hauteur indique-t-il que rien n'est inscrit d'avance et que la vie peut continuer ?

    En regardant cette oeuvre, on pourrait penser qu'il s'agit d'un ready made, et ne voir que des feuilles d'un agenda périmé en un certain ordre assemblé, or curieusement il n'en est rien. Sorties de leur contexte, ces quelques pages ont perdu leur usage et tout le travail de l'artiste a consisté à jouer sur cette contradiction. Non, nous ne sommes pas dans l'univers de Duchamp. Affranchies de leur contexte, ces feuilles d'agenda ont été réactivées dans un nouveau registre. Elles restent reconnaissables certes, mais elles sont comme vidées de leur matérialité et la spectatrice que je suis se trouve prise dans un espace bien particulier situé dans un entre deux.

    Cette tension entre la transparence du support et le caviardage en noir des notes inscrites sur l'agenda, entre l'immatérialité du temps et le poids des choses passées, effacées et présentes, fugaces et pesantes, entre l'espace et le temps, me saisissent encore 20 ans après mon achat.

  • Jean Tinguely (par Sylvie).

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    Etre confiné peut avoir du bon.

    En levant la tête du livre en lecture, l'imbroglio du tableau sur le mur en face me saute aux yeux. Je me rends compte de ce que l'habitude anihile toute capacité d'examen. On ne fait plus attention. Puisque confinement il y a, le moment est propice à y remédier, par exemple devant cette oeuvre de Jean Tinguely  (1925-1991), multicolore et dansante. Peu importe qu'elle ne soit qu'une reproduction sur papier.

    20200326_150548 (1).jpg

    Devant le désordre apparent de la composition abstraite je découvre tout à coup les structures et la rationalité de ce qui, au premier regard, n'a pas de logique : des cercles, comme jetés sur la toile, les uns pâles, les autres soutenus, deux grands à gauche, cinq autres de taille variable à droite; de larges traits impératifs de part et d'autre ; de minces traits en escalier vers le haut ou vers le bas, en diagonale ; d'autres en échelle verticale plus ou moins centrés... autant d'esquisses de montées et de descentes. Voilà, à peu près, pour les lignes, ce qui ressort en clignant des yeux. Allez comprendre quelque chose !

    La couleur crépite dans une gamme de primaires : le chaud et le froid se côtoient, se mélangent. De l' épicentre, un aplat de jaune, rouge et bleu - couleurs dominantes de l'oeuvre -  se déploie en arc de cercles,  comme un bouquet, un feu d'artifice ou un spectacle de jongleur, précédés et suivis d'un trait bleu directif. Tiens, voilà encore de gros traits, barbouillés de brun au centre, qui s'entrecroisent comme des baguettes de Mikado, accentuant par leur orientation, le mouvement tournant général.      

    Rien ici n'est statique. Ce n'est pas surprenant de la part de Tinguely dont on se rappellera l'appartenance aux mouvements des années 60, l'art cinétique et les Nouveaux Réalistes.

    Une ligne de contour clôt l'image tout en ménageant des portes ouvertes : tantôt, elle suit le bord de la toile, bloquant le regard en haut puis s'échappe en zigzag à droite. et se prolonge jusqu'en bas en un trait rouge vertical, une vraie barrière ! Signe qu'elle participe également de son mouvement interne, elle s'évanouit alors en une écriture-signature de moins en moins lisible mais explicative : "Meta maxi pénétrable transversable, Alu Fer, bois, totalement...1987 van Roll Jean Tinguely " Ce n'est pas , à proprement parlé, un titre mais sans doute une sorte de mémo pour une sculpture passée ou à venir dont l'artiste a le secret et qui mêle toutes sortes de matériaux du quotidien animés par une machinerie complexe. Tinguely est le premier artiste a avoir introduit le mouvement dans la sculpture, une manière de s'approprier le réel.

    Au delà de l'explosion de couleurs et de lignes, c'est toute une histoire de liberté, de dynamique, de jeu et de poésie, qui émane de ce tableau, des thématiques qu'il est toujours bon d'avoir en tête, et aujourd'hui plus qu'hier. 

    Passé le confinement, allez au chevet de Beaubourg, voir la malicieuse agitation de la fontaine, oeuvre du couple Jean Tinguely- Niki de Saint Phalle. D'ici là laissez vous porter, comme moi, chez vous, par  le tohubohu d'une oeuvre, celle là ou une autre..

     
     
     
     
  • Unica Zürn (par Régine)

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    Le MAHHSA (Musée d'Art et d'Histoire de l'Hôpital Sainte Anne) ne paie pas de mine. Situé dans l'enceinte de l'hôpital, non loin de l'entrée, on y accède en descendant un escalier, légère sensation de se rendre dans un lieu de relégation. Cette première impression se dissipe rapidement en entrant dans les salles d'expositions, voûtées, vastes, bien éclairées et dans lesquelles la très belle exposition d'Unica Zürn se déploie.

    D'Unica Zürn je savais peu de choses sauf qu'elle était allemande et avait été la compagne d'Hans Bellmer. Je ne connaissais pas ou très peu sa fascinante oeuvre graphique, ses écrits et la multitude d'anagrammes qu'elle avait composées. Cette exposition fut donc une révélation et un choc.

    J'appris donc qu'elle était née à Berlin en 1916 et s'était donnée la mort à Paris en 1970. Femme à la vie tourmentée et à la fin tragique, elle rencontre Bellmer en 1953, quitte mari et enfants pour le suivre à Paris. Elle y rencontre les artistes surréalistes : Jean Arp, Max Ernst, Man Ray, Marcel Duchamp... et les écrivains : André Breton, Mandiargues et surtout Henri Michaux. Elle découvre le surréalisme, l'écriture et le dessin automatique. Mais si son oeuvre est influencée par cet environnement et par le travail de son compagnon elle est éminemment personnelle. Très fragile elle fréquenta à plusieurs reprises hôpitaux et cliniques psychiatriques, notamment l'hôpital Ste Anne (où elle séjourna du 26/09/61 au 23/03/63). Poignante, pathétique, tragique, son oeuvre graphique traduit une douleur psychique aussi bouleversante, bien que très différente dans son expression, que celle d'Artaud.

    Rêve et réalité se confondent dans l'esprit d'Unica Zürn et cette confusion lui permet, en laissant libre cours à son imaginaire, de dessiner, non le monde extérieur, mais son univers mental. Les dessins ici exposés recouvrent une période qui va de 1955 à 1966, soit environ une dizaine d'années et permettent de repérer les caractéristiques qu'on retrouve dans toutes son oeuvre et qui la rendent si fascinante.

    Regardons par exemple ce dessin de 1955 (photo 1)IMG_20200304_0002.tif.jpg. Comme nombre d'autres il est dessiné à l'encre de Chine noire avec une minutie et un foisonnement de détails qui obligent à le regarder de près. Le visage et le corps de ce personnage mi animal mi humain sont partagés en leur milieu par une suture au petit point serré. Ses yeux sont fixes et inquiétants, son abdomen est celui d'un gros insecte mais des manches bouffantes cachent ses bras, de l'une sort une main couverte d'écailles avec de longs doigts très effilés et chevelus aux extrémités. Tout un réseau de filaments, tel celui d'une toile d'araignée dans laquelle seraient retenus prisonniers de tout petits insectes, enserre ce personnage. Un jus de gouache blanche exalte cet être si insolite. IMG_20200304_0003.tif.jpgDans un autre dessin de la même année, plusieurs insectes flottent dans la page (photo 2). Ils sont aussi dessinés à l'encre de Chine avec la même minutie et délicatesse de trait. Leurs pattes se prolongent en longs filaments et un jus brun, blanc par endroits, colore l'ensemble.

    Cette minutie, cette attention aux textures, ces êtres hétéroclites, ces réseaux de filaments qui emprisonnent, se retrouvent dans bien d'autres oeuvres, notamment dans celle de 1957 ici représentée (photo 3la raie.jpg). C'est un poisson, oh combien inquiétant qui occupe tout l'espace. Cette oeuvre exécutée sur fond noir à la gouache et au pastel est d'une délicatesse infinie de trait et de couleur. L'animal, sans doute une raie, malgré son désir fou d'avancer, en est empêchée par tous les filaments qui l'enserrent et qu'il traîne derrière lui ainsi que par le monstre au doigt crochu qui le guette. IMG_20200304_0004.tif.jpgDernier exemple avec ce dessin de 1960 exécuté à l'encre rehaussée d'aquarelle et de gouache (photo 4). La tête d'un monstre émerge de la feuille et l'occupe toute entière. De son nez ou de sa bouche s'échappent de fins serpents mais ses yeux rougis implorent l'indicible.

    Les yeux sont partout dans l'oeuvre d'Unica Zürn. Il se cachent dans les moindres replis de ses animaux fantastiques. Dans les dessins à tendance orientale de 1967 qui forment le recueil d'eaux fortes de l'ouvrage intitulé "Oracles et spectacles" des grappes de visages aux grands yeux évoluent et se déforment avec souplesse sous notre regard IMG_20200304_0007.tif.jpg(photo 5). Yeux multiples, formes ondoyantes et indéterminées, visages monstrueux, le réel est devenu inconsistant et en perpétuel mutation. Voyez encore ce dessins de 1965 (photo 6)IMG_20200304_0008.tif.jpg, légèrement coloré à l'aquarelle, le personnage a deux visages, sorte de Janus mélancolique. Sa chevelure magnifique et flamboyante rappelle les coiffures sophistiqués des danseuses qui ornent les temples d'Anghor, mais dans celle-ci ondulent plumes et serpents. Le personnage est pourvu de plusieurs yeux, nez et bouches. De son coup surgissent des serpents munis d'une multitudes d'yeux ou de vulves, on ne sait pas trop.

    Ces caractéristiques se retrouvent aussi dans des oeuvres plus apaisées mais fantomatiques, telles ces deux petits huiles de 1956 qui entraînent dans des lieux enchantés d'une grande fragilitéIMG_20200304_0006.tif.jpgIMG_20200304_0005.tif.jpg (photos 7 et 8). Le dessin de l'une est exécuté d'un impalpable trait blanc sur fond noir, sorte d'exquis palais de cristal qu'un rien pourrait faire disparaître. L'autre, tout aussi délicat, dessiné finement à l'encre rouge, se dresse dans un halo de couleur jaune et bleu. De la première s'envole un papillon laissant derrière lui une vibrante traînée lumineuse, et sur le flanc de l'autre pousse une rose noire. Wols et Klee ne sont pas loin.

    De plus Unica Zürn n'a pas seulement dessiné, elle a aussi écrit plusieurs livres dont "L'homme jasmin", "Sombre printemps", "Vacances à Maison blanche" et composé des multitudes d'anagrammes qu'elle incluait parfois dans ses dessins. Quand on sait qu'une anagramme consiste à inverser ou à permuter les lettres d'un mot ou d'un groupe de mots pour en extraire un sens ou un mot nouveau on saisit le lien qui réunit ces deux formes d'expression. Les phrases comme les êtres peuvent changer de formes, prendre d'autres significations.

    Pour Unica Zürn, comme pour Gérard de Nerval ou Antonin Artaud, il n'y a pas de différence entre le réel, le rêve ou le délire. Ils créent pour sonder leur propre univers et aussi étrange que cela puisse paraître ils nous touchent profondément, on sent bien qu'ils nous parlent aussi de nous-même.

    Unica Zürn - MAHHSA - Hôpital Ste Anne, 1 rue Cabanis, 75014-Paris. Ouvert du mercredi au dimanche inclus de 14 h à 19 h. Exposition jusqu'au 31 mai 2020.

     

     

     

  • Blanc sur blanc (par Sylvie).

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    Merci à l'actualité artistique qui nous permet de réviser nos connaissances sur un artiste, un mouvement, une époque. Pour quelques petites semaines encore, la galerie Gagosian propose un panorama d'oeuvres contemporaines sur le thème du blanc qui montre à quel point celle qui fut considérée comme une non-couleur a prouvé sa force d'expression quel que soit le médium utilisé. Si en 1910, Malevitch a révolutionné le monde de l'art avec son "Carré blanc sur fond blanc", peu d'artistes se sont autant consacré au blanc que l'américain Robert Ryman mais nombreux sont ceux qui l'ont exploré, ont questionné la puissance d'expression de ce mystère ouvert à toutes sortes d'interprétations. Entre image parfaite, absolue ou vide, le blanc est à coup sûr un embrayeur d'imaginaire. La preuve par quelques oeuvres ici présentes.

    20200214_151342(1)(1).jpgDès l'entrée, le tableau de Giuseppe Penone saisit par sa brutalité première. "Pelle del monte", (2012, marbre de Carrare). Sous la blancheur froide et lisse du marbre griffé comme une peau, apparait la planche d'agglo brut, telle la chair blessée de l'arbre dont il est issu. En travaillant avec des éléments naturels, Penone, italien né en 1947, associé à l'Arte povera, mène une réflexion sur la relation entre nature et culture, entre corps et oeuvre, entre voir et toucher et nous met sous les yeux une étrange, un peu inquiétante beauté, sensuelle et poétique (photo 1).

    20200214_151459(1).jpgEn pénétrant plus avant, on est ébloui par l'oeuvre de Sheila Hicks. "Le fleuve blanc" (2018, en lin), s'inscrit dans la cage blanche de l'escalier de la galerie. Quelle majesté ! Cette colonne aux impressionnantes dimensions, s'intègre magistralement à l'architecture des lieux. Le tombé en volutes naturelles des fils de lin, à la fois souples et pesants, s'apparente, dans sa blancheur légèrement cassée, aussi bien à une liane qu'à une sculpture minérale. Sheila Hicks, américaine née en 1934, se destinait à la peinture quand elle a découvert les textiles du Pérou précolombien. Si toute son oeuvre est imprégnée du multicolorisme de cette civilisation, elle est aussi profondément ancrée dans la richesse des textures elle-mêmes. La couleur naturelle de ces écheveaux capte la lumière et met l'accent sur le relief et la volumétrie (2).

    Après la quiétude de la demi-teinte, la violence du blanc cisaillé de Lucio Fontana, artiste italo-20200214_151119(1).jpgargentin né en 1899, secoue un peu.: "Concetto spaziale, Attese", (1966, peinture à l'eau sur tissus). En rupture avec la gestualité informelle, Fontana a choisi, dès 1957, le geste net, purifié, central, qui va à l'essentiel et implique une concentration maximale. Monochrome fendu à connotation érotique, ce concept spatiale "Attente" peut également se lire comme image de l'infini. Le blanc n'y est pas pour rien. Il fait d'autant mieux percevoir "la paradoxale présence de l'absence", selon la formule du critique d'art Guido Ballo (3).

    Reconnaissons au travail de Cy Twombly, peintre américain - 1928/2011 - sa poésie, même s'il 20200214_151055(1).jpgest parfois difficilement compréhensible, auréolé d'une sorte d'ésotérisme culturel. A la fois peintre, sculpteur, photographe, il a toujours attaché une grande importance au blanc, que ce soit le papier ou la toile. Et ses sculptures, dont celle-ci, "Untitled (1977, résine synthétique peinte), l'attestent. Pénétré de culture antique - il a longtemps séjourné en Italie et est mort à Rome - ses assemblages d'objets modestes sont peints en blanc en référence au marbre antique: une façon, peut-être, de donner de la noblesse à notre monde moderne (4).

    "Tabula lilas" (1982, acrylique sur toile, 240x270cm), est une oeuvre du peintre 20200214_150857(1).jpgd'origine hongroise Simon Hantaï, l'homme des pliages de la toile froissée, nouée, plongée dans des bains de couleur puis séchée et retendue sur chassis. Seules les zones pliées, restées en surface, sont peintes. Sa formule:" le pliage comme méthode" est restée emblématique. Ces exercices chromatiques participent d'un éloge de la peinture pour elle-même. Le peint et le non-peint cohabitent en une équivalence voulue mais fonctionnent selon l'environnement. Il y a du vampire dans la neutralité du blanc.  "Tabula lilas", sous la lumière, à la lisière de la peinture blanche et du support de lin blanc, laisse apparaitre une couleur de tonalité lilas. La couleur serait elle une illusion ? (5).

    20200214_150824(1).jpgC'est le plus grand des tableaux exposés. Il est là comme un coup de poing déstabilisant et néanmoins jubilatoire, avec ses larges traces blanches de brosse qui, effaçant ce qu'on devine être l'image d'une vitrine de magasin et son aura commerciale, semble vouloir le moquer et s'en débarasser.  "Avenue Montaigne # = 1" (2000, jet d'encre sur toile), est une peinture de Bertrand Lavier, artiste français né en 1949, qui joue avec les catégories, les codes, les genres, sollicitant l'oeil et l'esprit. Le geste provocateur cache, le titre ironise, le blanc se révèle oeuvre :  façon décalée de voir la réalité et de poser la question: qu'est-ce que la peinture ? (6)

    Blanc sur blanc, galerie Gagosian, 4 rue de Ponthieu 75008 Paris, jusqu'au 7 mars.