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25/12/2013

Rebeyrolle, Lee Ufan, Benzaken par Régine et Sylvie

Le plaisir de "faire un tour de galeries" tient à la possibilité de passer sans transition de l'univers d'un artiste à celui d'un autre. Ce plaisir peut se transformer en choc dû aux différences. Le constat est probant entre Paul Reyberolle (Galerie Claude Bernard), Lee Ufan (Galerie Kamel Menour) et Carole Benzaken (Galerie Nathalie Obadia) dont les expositions, qu'il faut vite aller voir, se terminent bientôt.

Rebeyrolle dénonce, hurle, appelle à la résistance devant notre société où le goût du pouvoir et de l'argent deviennent le but de l'existence. Sa "Banquière" (photo 1)GEDC0013.JPG s'expose nue, sans complexe malgré son corps vieillissant qui occupe toute la toile. Elle vocifère, bras écartés, doigts crochus ; de sa bouche dégouline un torrent d'immondices. Des matériaux de rebut tel le crin, la paille de fer, des chiffons sont inclus dans le corps de la peinture. On reste saisi devant l'aplomb d'un être aussi repoussant. Le tableau qui fait partie d'une série de 1999 sur le monétarisme et intitulé "Le petit commerce" (photo 2) GEDC0005.JPGn'est guère plus réjouissant. Deux compères proposent à la vente, l'un en promo, l'autre en solde des déchets peu ragoutants. Avec "Le flux de l'argent" un robinet crache son eau sur un pauvre animal sanguinolent immobilisé sur une caisse par la force du jet et dont les haillons faits de jute véritable son englués dans la peinture.

Rebeyrolle voyait rouge et quand on lui demandait les raisons de sa colère il répondait : "Nous vivons dans une société autophage où nous passons notre temps à nous bouffer les uns les autres au nom du pouvoir et de l'argent". On sort de l'exposition secoué par la force et la puissance de ces oeuvres.

Il faut tout le dépouillement, la délicatesse et la simplicité de l'oeuvre de Lee Ufan pour se remettre de ces émotions. Au 47 de la rue St André des Arts sont exposées de grandes toiles toutes blanches, marquées seulement d'un unique coup de pinceau dont la couleur grise s'épuise jusqu'au blanc (photo 3 et 4)GEDC0015.JPGGEDC0016.JPG. Elles sont à regarder longuement , ensemble ou séparément, en changeant sa position dans l'espace pour percevoir la résonance qui s'établit entre elles par la seule variation de la disposition de cette trace sur chacune d'elle. A la différence des oeuvres de Paul Rebeyrolle qui vous empoignent immédiatement, lenteur et attention sont requises pour percevoir la puissance de celle de Lee Ufan.

Mais surtout ne ratez pas l'installation placée dans le sous-sol du 6 rue du Pont de Lodi. Sa beauté est bouleversante. Avec une grande économie de moyen l'artiste nous fait toucher du doigt le lien entre l'univers visible et l'invisible. Il a couvert le sol de petits cailloux blancs, puis à différents endroits il a disposé trois grandes toiles dont il a recouvert la partie restée blanche de sable jaune qu'il a soigneusement ratissé, comme dans les jardins Zen, ne laissant apparaître que la forme peinte ; ainsi isolée, celle-ci change de texture pour devenir presque métallique (photos 5)GEDC0022.JPG. Trois pierres de couleurs différentes sont disposées de façon à ponctuer l'ensemble. Tout ici se passe entre les choses qui ne sont là que pour révéler l'espace qui les entoure. En y déambulant on éprouve un sentiment de plénitude, peut-être un moment d'éternité.

Le travail de Carole Benzaken (prix Marcel Duchamp 2004) suit imperturbablement son chemin dans le flou des images par une mise à distance de la réalité. J'avais adoré "By night" au Mac Val, vision effacée d'un passage en voiture. Ce qu'elle présente pour quelques jours encore à la galerie Obadia ne décevra pas ceux qui apprécient son art entre figuration et abstraction. La surprise viendra de la proposition plastique autour du thème de l'arbre et de l'incursion dans la troisième dimension. Prenons deux exemples à l'appui.

004 Benzaken-Migrations 3-2013-.JPG007 Benzaken- Sans titre- 2013.JPG008 Benzaken- gros plan de Sans titre.JPGL'arbre comme sujet principal : "Migrations 3" (2013, 120x120cm. photo 6) laisse voir dans un cadrage serré qui occupe tout l'espace, de proches branches d'une netteté calligraphique sur d'autres déjà plus lointaines, plus diffuses ; sorte de stratification de lignes douces et floues, de lignes nettes et griffues et de taches oranges veloutées, explosives et vibrantes de ce qui pourrait être des fleurs de magnolias, thème délibérément choisi. Cette encre de Chine et crayon s'inscrit dans du verre feuilleté opalescent, sorte de boite lumineuse, qui lui confère une immatérialité particulière. On est loin de la figure réelle de la fleur pré-annonciatrice du printemps. L'image, tremblée, nous renvoie à l'incertitude de notre regard.

La superposition tactile de bandelettes de papier, peintes à l'encre de Chine et lithographique, sur un fond également peint en noir et blanc semé de taches colorées, crée, dans "Sans titre" de 2013 (photo 7 et gros plan 8), un effet d'optique stimulant pour l'oeil. Les multiples lignes verticales de surface se déploient comme des bobines de films suspendues ou quelque portière génératrice d'ombre. Ce rideau ainsi fragmenté - mais ne dirait-on pas une forêt ? - se mêle aux motifs de l'arrière plan, les contamine et brouille notre vision. L'image verticale, légère, gaie et fugace au fil de notre déplacement, inscrit, dans son prolongement au sol, un brouillé différent d'une surprenante densité. A deux positions deux perceptions. Carole Benzaken se pose et nous pose la question : qu'est-ce qu'une image ?

Paul Rebeyrolle, Lee Ufan, Carole Benzaken, trois grands talents, trois visions du monde, aussi différentes que possible. C'est toute la richesse de l'art qui nous est donné en l'espace de quelques rues...

Paul Rebeyrolle, Galerie Claude Bernard,  7/9 rue des Beaux Arts, 75006-Paris. Jusqu'au 18 janvier 2014.

Lee Ufan, Galerie Kamel Menour, 47 rue St André des Arts et 6 rue du Pont de Lodi. Prolongation jusqu'au 25 janvier 2014.

Carole Benzaken, "Oui, l'homme est un arbre des champs", Galerie Nathalie Obadia, 3 rue du Cloître Saint Merri, 75004-Paris. Jusqu'au 11 janvier 2014.

19:43 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (2)

10/12/2013

Tapis et tapisseries (par Sylvie)

Simple concours de circonstances ou phénomène de mode, la tapisserie s 'expose  simultanément en deux lieux parisiens.  Une belle occasion de réviser nos idées reçues sur cet art très ancien demeuré depuis quelques siècles, à l'ombre des arts plastiques. Deux expositions qui témoignent de l'histoire de l'art, des innombrables possibilités de la création textile et des rapports entre beaux-arts et arts appliqués. Reste à voir si la plus étoffée est la plus convaincante.

Le MAM de la Ville de Paris présente une centaine de tapis et tapisseries de différentes époques et régions du monde, de différentes techniques jusqu'aux plus nouvelles et d'artistes plus ou moins récents. Un regroupement par thèmes évoque soit les traditions extra-occidentales du type ethnologique (Primitivismes), les motifs moyen-orientaux (Orientalismes), les liens entre ces supports et l'habitat (le Décoratif), entre peinture et tapisserie (le Pictural), soit la troisième dimension (le Sculptural). Une telle abondance donne un peu le tournis. Le MAM de la Ville de Paris qui dispose depuis les années 80 d'un département art et création textile (ACT) veut le rappeler et une large part de ce qui est montré concerne les créations extra-européennes. On se reposerait volontiers sur les canapés posés là comme au théâtre mais les tapis d'orient qui les recouvrent sont plus intimidants qu'accueillants et le fond sonore, dit "musique d'accompagnement" ne comble pas de bonheur. Ne négligeons pas pour autant notre plaisir d'amateurs de contemporain devant les couleurs et les motifs géométriques éminemment modernes de certaines pièces de l'art islamique et quelques pièces actuelles de ce "Decorum" qui font sortir tapis et tapisseries du classicisme ou de la planéité.

037 Mai-Thu Perret-The Crack up IX..JPG014 Pae White 2012.JPG019 Brassaï.JPG029 Maille n°8- Pierrette Bloch-1974.JPG020 Abdoulai Konate- croix de lumière- 2010.JPGThe Crack- up IX ( 2012) de Mai Thu Perret fait du sombre psychodiagnostic de Rorschach un motif de contemplation coloré et velouté (1). Les volutes de fumées de Berlin B, (2012) de Pae White semblent photographiés 022 Jagoda Buic- Hommage à P.Pauli- 1970-71.JPGplutôt que tissés (2). Toute la rigidité d'un mur se retrouve dans la chair textile de Grafitti (1969-1970) de Brassaï (3). Fidèle au noir de l'encre, Pierrette Bloch lui donne corps dans Maille 8 (1974) par un subtile crochetag (4). On peut s'amuser du cousu- collé de Guidette Carbonell , Hibou-rock (1978) mais la puissance du travail de Jagoda Buic, fait de laine, de fils métalliques et de cordage de chèvre, en impose: est-ce un rempart géant ou les colonnes de quelque temple détruit ?(6). Je finirai par la spiritualité et la tradition africaine de la Croix de lumière (2010), en petites pièces de textile collées comme des post-it d'Abdoulaye Konate (5).

La tapisserie s'affiche aussi dans une moindre mesure mais plus aérée, à la galerie des Gobelins. De façon à la fois plus traditionnelle et plus charmeuse elle montre une petite sélection d'oeuvres françaises du XVIe au XXIe siècle sur le thème de la nature. Il est vrai que depuis les"Verdures" et les "Mille Fleurs"du Moyen Age, les grandes feuilles d'acanthe du XVIème siècle, le cycle des saisons et les paysages du XVIIIème  - l'exposition nous les rappelle - on a un peu oublié ce que cet art avait produit. Il a fallu attendre les années 40-50 du XXème siècle avec le travail de Jean Lurçat pour qu'on le redécouvre. Aujourd'hui les artistes, souvent peintres, y consacrent une part de leur talent : point de passéisme et d'austérité mais une modernité assumée née d'un travail étroit avec les lissiers des manufactures nationales des Gobelins et de Beauvais. Passé et présent se comparent et se répondent, gros plans et paysages se succèdent, le mobilier a sa place comme support et, voilà qui est clairement démontré, la tapisserie reflète les tendances de la peinture, de la photo et des technologies modernes. Chaque artiste garde le caractère spécifique de sa peinture malgré le changement de médium, ce qui bouscule un peu notre perception, que ce soit celle de l'artiste ou celle de la tapisserie.                                                                     

BV-493-000 - photographe Philippe Sébert - copie.jpgBV-369-000 - photographe Ph.jpggob-1582-000- photographe I.jpgGOBT-1373-000_9-2012-1.jpgGOBT-1353-000 photographe I.jpgYves Oppenheim ouvre en fanfare notre tour d'horizon. Pure abstraction multicolore bien qu'on puisse y deviner peut-être quelques fleurs éclatantes, sa tapisserie (Beauvais 2010), conçue comme un polyptyque, est lumineuse et réjouissante. Les lignes créent un lacis sans dimension narrative et la présentation suspendue dans le vide permet d'évaluer l'envers des choses et les arcanes de la fabrication. Une prouesse !(1). Les 3 arbres"(Beauvais1989) de Mario Prassinos jouent les négatifs où noirs et blancs sont inversés (2). Verrez vous la voûte céleste ou le mouchetage de la plante elle-même dans L'Aucuba (Savonnerie 2005) de Marc Couturier (3)? On retrouve tel qu'en lui-même le bleu métallique et le rêve des toiles de Jacques Monory sur la laine souple de Velvet jungle n°1 (Gobelins 2012) (4). Clin d'oeil au lieu où nous sommes Le jardin des Gobelins (2012) de Christophe Cuzin s'ouvre tel un Matisse intimiste, dans l'encadrement de la fenêtre, mais traité en petits carrés comme un code à flasher (5).

DECORUM, Musée de l'Art Moderne de le Ville de Paris, 11 av du Président Wilson, 75016 Paris. Jusqu'au 9 février 2014.

GOBELINS PAR NATURE, galerie des Gobelins, 42 av des Gobelins, 75013 Paris. Jusqu'au 19 janvier 2014

20/11/2013

Philippe HELENON (par Régine)

Au 39 rue de Charenton, à deux pas de l'Opéra Bastille, la galerie Guigon expose actuellement des oeuvres récentes de Philippe Hélénon (artiste dont j'ai déjà parlé sur ce blog, voir note du 16.05.2008). Discrètes, puissantes et denses, au format réduit (aucune n'excède 65 x 50) ces peintures vous poursuivent pendant longtemps.

Comme s'il avait besoin d'une proximité entre sa main et le support utilisé l'artiste n'expose ici que des oeuvres sur papier. La toile, qui exige une distance avec l'oeil et la main, est quasiment absente de son travail actuel. Son médium fait de gouache, d'acrylique, de pastel écrasé, qu'il élabore lui-même, est d'une grande densité comme s'il voulait traduire les strates du temps déposé sur les choses ; tel un artisan qui remet cent fois sur le métier son ouvrage Hélénon n'en finit pas de revenir sur ses dessins, il les patines et les refaçonne à sa façon.

Pour peindre il part de la réalité et les objets et les êtres qui retiennent son attention sont ceux qui ont été utilisés, usés et souvent abandonnés, les laissés pour compte, harassés ou blessés par la vie. On pense aux sujets peints par James Castle (voir ma note du 10.02.2012)  ou aux personnages des "Vies minuscules" de Pierre Michon. 

Plus qu'aux objets eux-mêmes il s'intéresse à leurs formes, à leur matière. Il ne cherche pas à les représenter, il en isole certaines parties, en accentue d'autres et le résultat est souvent totalement abstrait ; avec ses cadrages très serrés, il ouvre le regard du spectateur et lui laisse la possibilité d'interpréter ce qu'il voit à sa façon. Ainsi dans une peinture dont les couleurs sont réduites au noir et au beige (photo 1)GEDC0008bis.JPG certains verront une barrière, d'autres un insecte, un corps mort ou un avion, etc... dans une autre (photo 2)GEDC0008.JPG la coupe d'un tronc d'arbre, une pierre ou un coquillage, dans une autre encore une chenille, un jouet d'enfant ou une barque abandonnée sur le rivage (photo 3)GEDC0010 bis.JPG... Sensible à la correspondance entre les choses, cette polysémie n'est pas pour lui déplaire.

Sa façon de travailler les couleurs les rend tactiles : sous la densité du noir affleurent des rouges vieux cuir, des blancs crayeux, des ocres sableux, des verts ombrageux, parfois illuminés par un éclat de lumière. En voici quelques exemples : dans l'oeuvre ci-contre (photo 4) GEDC0011.JPGdes ténèbres émergent des masses couleur de rouille ; semblant rongé par le temps un objet horizontal gris fer barre la partie inférieure tandis qu'une fusée de lumière verticale jaillit au centre exerçant sur le regardeur une étrange puissance.

La richesse de sa palette fascine dans des oeuvres comme celle de la photo 5GEDC0012.JPG. Le sujet (est-ce un visage ?), cerné de bleu, de noir et de rouge, se dresse verticalement. Les affleurements de couleur où se mêlent les noirs charbonneux, les ocres jaunes, les verts mousse et les blancs sont d'une richesse inépuisable. Combien de couches ont-elles été enfouies là pour obtenir un résultat d'une telle profondeur !

Pour réaliser certaines des oeuvres récentes présentées ici, il a utilisé une feuille pliée en quatre et a peint chaque carré séparément mais dans la foulée afin qu'une atmosphère commune puisse se dégager. En s'imposant cette contrainte, Hélénon ne recherche pas l'étrangeté comme les surréalistes avec leurs cadavres exquis mais il explore un thème un peu comme dans une variation musicale. Ici comme ailleurs aucune perspective. La profondeur est obtenue par la matière et la couleur du médium. Est-ce le même objet peint sous différents aspects dans chacun des autre carrés ou des objets se trouvant à proximité les uns des autres au moment de l'exécution
et baignant dans la même atmosphère (photo 6)GEDC0001.JPG? Un peu comme l'organisation spatiale de certains tableaux de Matisse où l'espace se compose d'un assemblage de surfaces qui se chevauchent les unes les autres et où l'harmonie des couleurs unifie l'ensemble.

Autre aspect de son travail:les dessins noirs. Certains assez grands (65 x 50) sont exécutés au bâton à l'huile, d'autres plus petits le sont à la plume et à l'encre de Chine. Pour les réaliser Philippe Hélénon commence par se raconter une histoire. Est-ce un vieux conte des Pyrénées où il passe toutes ses vacances ? Personne ne le saura. Les premiers sont organisés en cartouches plus ou moins grands, plus ou moins nombreux : 4, 6, 12... Ceux-ci sont soit séparés les uns des autres, soit accolés (photos 7 et 8)GEDC0015.JPGGEDC0016.JPG. Parfois le trait noir a été tellement repris, retravaillé qu'il s'intensifie jusqu'à recouvrir presque toute la composition, créant un tissage entre les mailles duquel la lumière peine à se frayer un passage (photo 9)GEDC0022.JPG. L'envahissement de la page par le dessin, sa prolifération, la matérialité du trait en sont les caractéristiques. La structure de ceux exécutés à la plume se rapproche plus de celle de la bande dessinée. Dans une multitude de petites cases juxtaposées grouille tout un monde de figurines dont les formes parfois reconnaissables (réveil, plat, armoire...) se mêlent à d'autres totalement imaginaires, résultat du télescopage entre une forme vue, un souvenir, un rêve, une vision et le tracé de la main (photo 10)GEDC0019.JPG. Là comme ailleurs figuration, défiguration, abstraction se bousculent pour créer un univers extrêmement personnel. Dans certains de ces dessins l'encre se fait souvent de plus en plus envahissante et ne reste alors qu'un fourmillement où l'oeil n'est jamais au repos.

Cette exposition est passionnante à plus d'un titre et l'authenticité de l'oeuvre de Philippe Hélénon détonne avec le tapage fait actuellement autour de l'art contemporain. Cet artiste a quelque chose de très fort et de très profond à exprimer et il inquiète le monde qui l'entoure avec beaucoup de talent.

Philippe Hélénon - Oeuvres sur papier - Galerie Guigon, 39 rue de Charenton, 75012-Paris, Tél 01 53 17 69 53 - ouvert du mercredi au samedi de 14 h à 19 h. jusqu'au 14 décembre.

                               

14:00 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (4)

16/10/2013

La Biennale de Venise (par Régine)

10 GEDC0321.JPG

Deux ans plus tard et pour mon plus grand bonheur me voici de nouveau à Venise, curieuse de découvrir cette nouvelle Biennale 2013 pour laquelle les avis divergent. Elle est en effet très différente de la brillante et spectaculaire Biennale 2011 qui, par des oeuvres phares d'artistes connus (Thomas Hirschorn, Christian Boltansky, Urs Fischer, Maurizio Catellan, etc...) montrait que l'art d'aujourd'hui loin d'être introspectif, était essentiellement tourné vers le problèmes de notre société (cf. mon article du 22/01/2011).

Le très personnel projet du commissaire 2013, Massimiliano Gioni, est tout autre. Empruntant son titre "Il Palazzo enciclopedico" au projet fou d'un artiste du début du XXème siècle, Marino Ariti, qui voulait construire à Washington une immense tour contenant toutes les réalisations humaines et dont la maquette trône à l'entrée de l'Arsenal, il ne met pas en évidence un état actuel de la création artistique mais se penche sur le monde intérieur des artistes.

Mélangeant des travaux du passé récent avec des oeuvres contemporaines, brouillant les lignes entre les artistes professionnels, les amateurs, les philosophes, les illuminés, il nous montre que pour faire de l'art il faut être habité par une force qui vous dépasse, que l'art est un moyen d'accès à la connaissance de soi et que les images extérieures retravaillées par l'imaginaire permettent à l'invisible qui vous habite d'accéder au visible. Beaucoup de dessins donc, peu de peinture aux Giardini et une invasion de vidéos et d'installation à l'Arsenal.

Ainsi tentant de réconcilier le Moi et l'univers, le personnel et l'universel, certains artistes dans leur quête d'une dimension spirituelle de l'univers, élaborent et mettent en image ou en scène une cosmogonie personnelle, d'autres en faisant des dessins extrêmement minutieux, en collectionnant des merveilles de la nature ou par tout autre moyen tentent de percer le secret du visible, d'autres en faisant des travaux répétitifs et inépuisables veulent capter l'infini et le temps, enfin d'autres encore laissent libre cours à leurs obsessions....

Dans le pavillon central des Giardini, d'entrée de jeu, le propos est introduit avec la présentation du "Red Book" de jungGEDC0004.JPG, (photo 1) manuscrit enluminé sur lequel le fameux psychologue travailla pendant 60 ans calligraphiant ses théories en lettres gothiques et peignant minutieusement différentes scènes fruit de sa relation avec son inconscient, tout un univers étrange et halluciné qui fait penser à celui des alchimistes ou à celui de William Blake. Les beaux diagrammes sur tableau noir qui servaient au philosophe Rudolf SteinerGEDC0005.JPG (photo 2) à expliquer fiévreusement à son auditoire sa vision de l'univers tapissent entièrement les murs d'une salle. Né en 1876 et mort en 1954, Augustin LesageGEDC0001.JPG (photo 3) fait partie de ces artistes d'art brut (très présents ici) qui conversent avec les esprits et travaillent sous leurs ordres. Son univers, tout imprégné de catholicisme, est kaléidoscopique. La symétrie de ses dessins, leur inventivité et leur extrême minutie fascinent. Avec ses dessins à l'encre, au crayon, au style à bille de couleur, tracés sur de longs rouleaux de Papier, Guo Fenguy (photo 4), guérie d'une arthrite aigue grâce au Qigong, exprime les énergies qui traversent le corps des humains et le relie au cosmos. On peut citer les innombrables graphiques abstraits figurant les concepts de mort, de paradis, de culture qui couvrent l'environnement labyrinthique de Matt Mullican (photo 5) à l'Arsenal, mais c'est dans la simplicité et la beauté de la série des Siva linga

52 Guo Fengyi.JPG136 Matt Mullican.JPG33 peinture tantriques.JPG(photo 6), peint par des artistes indiens anonymes, que s'exprime de façon la plus forte la transcendance. Une simple forme ovoïde flotte dans un milieu coloré qu'elle irradie. Ce linga n'est pas simple phallus mais la représentation la plus dépouillée et la plus convaincante de l'énergie vitale.

Modelant dans une terre grise près de 200 petites sculptures représentant une multitude d'événements, d'objets, d'idées, Fischli and Weiss202 Peter Fischli et Davgid Weiss (1).JPG 200 Peter Fischli et Davod Weiss.JPG(photos 7 et 8) 
avec leur installation "Suddenly huis overvieux (1981-2012), offrent un merveilleux antidote à ces excès romantiques. Ici ce sont les parents d'Einstein se reposant après avoir conçu leur fils, là un rocher dans un jardin zen, là-bas un boulanger enfournant son pain ou une petite souris sortant de son trou. Cette anthologie de situations cocasses, graves, quotidiennes célèbrent avec jubilation le monde dans son incroyable variété.

La collection, la notation, la photographie d'un minuscule fragment du grand tout de l'univers sont autant de façons d'accéder au secret bien gardé du visible. Ainsi les magnifiques pierres collectionnées par Roger Caillois54 R. Caillois.JPG (photo 9) dont la variété de couleurs enchante offrent une infinité d'étonnants paysages, d'écritures mystérieuses, de formes extravagantes, illustration disait-il de l'existence d'une syntaxe universelle puisée dans la réalité de la matière. Entre 1969 et 1976 Brehmer réalisa sa série des Himmerlfarben en notant au pinceau chaque jour à heure fixe, sur des feilles quadrillées la couleur et la texture du ciel. Avec son appareil de photos, Eliot Porter104 Eliot Porter.JPG, (photo 10) mort en 1990, traqua toute sa vie le vol des oiseaux pour tenter d'en percer le secret, nous révélant la grâce de ces mouvements impossibles à voir à l'oeil nu. Citons aussi les merveilles dessins de coquillage de Stefan Bertalan (photo 11)203 Stefan Bertalam (2).JPG.

D'autres artistes donnent corps au bestiaire imaginaire issu du fond des âges de l'humanité en s'inspirant d'écrits ou de légendes. Christiana Soulou dessine minutieusement celui décrit par Borges dans son livre "Les êtres imaginaires", Domenico Gnoli57 Domenico Gnoli.JPG (photo 12) puise son inspiration chez les surréalistes ou Jérôme Bosch pour composer des animaux extravagants et troublants de réalisme tel cet énorme escargot qui se prélasse dans un sofa. Citons encore les dragons, démons ou autres créatures fantastiques, hérissés de centaines de petites pointes, modelés dans la glaise par Shinichi Sawada128 Schinich Swada.JPG (photo 13).

Très présente à l'Arsenal, la vidéo est le médium idéal pour mettre en évidence les transformations incessantes du visible et montrer la façon dont le monde qui nous entoure est constamment modifié. Les 207 vidéos en batterie de Kan Xuan117 Kan Xuan (Chine).JPG (photo 14) en sont une parfaite illustration. Tournant simultanément en boucle à une vitesse difficile à soutenir, elles montrent que le passé de la Chine a rapidement été distancié par la frénésie de la course au développement. La belle vidéo "Grosse fatigue" de Camille Henrot qui a reçu le Lion d'argent de la Biennale, quant à elle, met en scène avec humour et à un rythme effréné les efforts désespérés des services d'archives des musées pour conserver l'ensemble des connaissances humaines.

Mon propos n'est pas d'embraser la totalité des oeuvres exposées, mais je voudrais encore citer les hiératiques figures de Marina Merz50 Marina Merz.JPG, (photo 15)les cartes mentales de Geta Bratescu (photo 16) 37 Greta Bratescu.JPGet surtout les amples, sauvages et magnifiques marines de Thierry de Cordier47 Thierry de Cordier.JPG (photo 17) ; les sombres océans démontés qu'il peint, à la fois attirant et terrifiant, atteignent au sublime.

Oui Massimiliano Gioni réussit sa démonstration : les artistes sont habités par une obsession qu'ils déclinent à l'infini sous de multiples formes.

Avant de quitter la Biennale, bien que l'on soit près de l'épuisement, un petit tour dans les pavillons nationaux, où ne s'exerce plus le choix de ce commissaire, s'impose. Citons par exemple, le pavillon russe avec une mise en scène grandiose et humoristique du mythe de Danaë64 idem.JPG,(photo 18) le pavillon américain avec la proliférante, fascinante et fragile installation de Sarah Sze82 Sarah Sze.JPG, (photo 19) le pavillon belge où l'arbre abattu de Berlinde de Bruyckere exhibe des blessures quasi humaines1 berlinde de Bruyckere deadwood.JPG (photo 20)....

10/07/2013

René GUIFFREY (par Sylvie)

La galerie R-du-Cormoran, donnant sur le canal et le clocher du Moyen Age, à Pernes-les-Fontaines, un joli village du Vaucluse, accueille jusqu'à la fin de juillet des oeuvres de René Guiffrey. Dans cet environnement serein et empreint d'histoire et de spiritualité, l'art de Guiffrey est à sa mesure. La couleur blanche, les matières papier ou verre demeurent ses médiums. Il n'en n'a pas changé depuis les années 70. Et la surprise est grande de constater que dans le cadre de ce choix exigeant il se renouvelle encore, avec subtilité, puisant sans arrêt dans le "vocabulaire personnel" qu'il s'est créé au fil des ans, à partir du carré, un carré intérieur redisant le carré du format. Référence à Malévitch peut-être ou à l'art concret." C'est souvent par la technique que je change les choses, dit-il, et l'usage  différent des matériaux: le verre en différentes épaisseurs, les papiers seuls ou assemblés. C'est comme ça que j'essaye de faire avancer les choses, sans rupture..." Avec pour préoccupation: questionner la lumière, guetter les réactions imprévues du verre, eviter toute trace d'une facture personnelle.

Mouche (claire et emaillee).jpgAccrochées côte à côte, deux " grandes Mouches",  titre emprunté à Samuel Beckett, 120x120cm chacune, deux carrés de verre, l'un trempé, l'autre émaillé où se superposent des plaques de format plus petit. Le centre est peint en blanc au verso, fixé sous verre. Les fixés sous verre sont une très ancienne technique de peinture populaire, la peinture étant appliquée au dos de la plaque et la vitre remplaçant le vernis. Reprenant ce faire, Guiffrey superpose plusieurs plaques. Les parties peintes révèlent une blancheur plus ou moins brillantes, les non peintes, du verre seul, offre au regard une très légère teinte, presque immatérielle, qui pourrait être celle de l'eau ou de l'air. Et l'image perçue semble bouger en fonction du déplacement du regardeur. (photo 1).

carre d'angle.jpgLe "Carré d'angle" (50x50cm), dans sa boite, superpose deux plaques séparées où le blanc peint et fixé sous verre offre à l'oeil une densité d'autant plus profonde que le tour est laissé transparent. Les lignes noires, à l'encre, sont des éléments purements graphiques qui viennent perturber la belle immobilité du carré. Le trait flêché créé une rupture, un  basculement et un effet de volumétrie. (photo 2).

Nineio (detail).jpg"Nineio" (détail) signifie en provençal marmaille. Au moins six strates de verre le composent. Elles sont  bien visibles sur la tranche. Ne soyez pas surpris par les mots : l'épaisseur d'une transparence, cela existe. La multiplicité des couches donne la fraiche couleur verte mais elle reflète aussi la lumière environnante. Malgré le poids de ses couches de verre, l'oeuvre a l'air de flotter. (photo 3).

27 juin 2013 100.jpg"Film-folie", (80x80cm, acrylique, blanc d'Espagne et film transparent). Ce priplak se teinte de jaune lorsqu'il est épais comme ici et modifie le blanc. La ligne festonnée des bords de la surface peinte fait vibrer le rectangle, comme un vent léger sur la crête d'une vague. (photo 4).

Magnifique, ce "Projet de vitrail "(49x25x4cm): les lames de verre, posées en biais, composent un graphisme qui s'accorde projet de vitrail.jpgparfaitement à cette oeuvre destinée - on l'espère - à un édifice religieux. Selon la qualité du verre, son épaisseur et les assemblages de chaque morceau, se créé un motif zébré et toute une gamme de tons transparents soulignés de vert ou de brun, qui évoluent et réagissent de façons imprévues dans la lumière. La fente verticale, comme une meurtrière, laisse percevoir dans son étroitesse, un autre monde tout à fait net cette fois, mais loin, très loin. (photo 5).

René Guiffrey n'en finit pas d'explorer toutes les possibilités du blanc en jouant sur le mat et le brillant, l'opaque et le transparent, les espaces dans l'espace. A ceux qui pourraient trouver son oeuvre un peu austère, je dirai qu'elle nécessite une mise à distance, un temps de regard, et que le plaisir réside dans son silence, son mystère et son raffinement.

René Guiffrey, verres et papiers, petits riens et autres, galerie R du Cormoran, 5 rue de la Halle, 84210 Pernes-Les-Fontaines. Tel: 06 14 13 84 27. Jusqu'au 27 juillet 2013.

25/06/2013

Simon HANTAÏ (par Régine)

Avec la rétrospective consacrée à Simon Hantaï, le Centre Pompidou joue pleinement son rôle. Après les expositions Matisse, Munch ou Dali, plus destinées à "faire des entrées" qu'à mieux nous faire connaître des oeuvres clés, on commençait à désespérer. Enfin nous est présenté l'oeuvre d'un artiste hongrois, né en 1922, mort en 2008, qui a commencé à exposer en France en 1953 et qui a joué un rôle capital pour sa génération et les suivantes.

On a beaucoup écrit sur son travail et je ne voudrais pas répéter ce qui a déjà été dit, mais en parcourant cette rétrospective deux aspects, singulièrement émouvants, m'ont frappé : celui de l'acharnement déployé par un homme pour expérimenter de nouvelles voies, créer à chaque étape de véritables chefs d'oeuvres et celui des efforts faits pour se dégager du corporel pour atteindre au spirituel.

Le tableau qui ouvre l'exposition s'appelle "Les baigneuses"GEDC0007.JPG(photo 1), transposition laïque et faussement naïve de fresques du quatrocento ; y sont représentés 9 femmes debout, les pieds dans une rivière. L'atmosphère y est paisible, les couleurs sont tendres et fraîches. On pense à Balthus. Puis soudain lui succède une série de peintures surréalistes. Des circonvolutions hallucinatoires et viscérales glissent, serpentent, s'entrelacent, des intérieurs de ventres grouillants de viscères et dont les violets, les verts, les roses, les bleus s'entrechoquent (photo 2). Des fragments d'animaux sont insérés dans ces tableaux. Max Ernst, Brauner, Arp, Tanguy ne sont pas loinGEDC0009.JPG.

Puis, nouveau changement, il se débarrasse de toute représentation et par un geste très libre, avec l'aide d'un outil il procède par raclage de la couleur encore fraîche dont il a préalablement recouvert la toile. "Sexe Prime, hommage à J.P. Brisset" GEDC0038.JPG(photo 3) en est un magnifique exemple. Il vient de découvrir le travail de Pollock, de connaître Mathieu et leur ascendant est manifeste.

Peu de temps après, se dégageant cette fois de toute influence, il abandonne la gestualité et crée des tableaux couverts d'une multitude de petites touches obtenues comme précédemment par raclage de la couleu à l'aide d'un outil. On pense à des concrétions géologiques, à des limailles de fer soumises à un champ aimanté, ou encore à des carapaces...GEDC0005.JPGGEDC0006.JPG(photos 4 et 5)

 Parallèlement à ce travail minutieux et répétitif il aborde une nouvelle technique : il transcrit directement sur la toile et à la main des textes religieux. Ainsi naîtront les deux chefs d'oeuvre que sont "Ecriture rose"et "Gala Placidia" et sur lesquels nous reviendrons.

Mais encore une fois, le voilà qui renouvelle totalement sa façon de peindre : il invente le pliage et le nouage de la toile et ce qui en résulte est en rupture totale avec tout ce qui précède. Ce sont d'abord les "Mariales"GEDC0013.JPG
(photo 5 et 6GEDC0012.JPG), les manteaux de la vierge, dit-il. Après avoir passé un jus, il froisse la toile, l'aplatit et recouvre d'une couche de peinture les parties accessibles au pinceau et recommence l'opération à plusieurs reprises. Une fois dépliée la couleur se fragmente laissant suinter le mystère des couches sous-jacentes. Avec les "Panses" (photo 7) GEDC0014.JPGun resserrement se produit (voir article de Sylvie p. 4) ; les oeuvres de cette série aux formes biomorphiques semblent maintenir enfermés des éléments corporels. Suivrons les "Meuns" GEDC0061.JPG(photo 9)où la peinture se disloque avec puissance, et enfin les "Etudes" et les "Blancs"GEDC0016.JPG, période la plus libre de son oeuvre. Pour les réaliser, il froisse la toile de façon très serrée, l'aplatit au rouleau, l'enduit de couleur et la déplie libérant une nuée d'éclats blancs et colorés qui envahissent en se bousculant l'espace de la toile (photo 10), tentent de s'en échapper comme emportés par la turbulence de l'air ou le souffle de l'esprit. Peut-être est-ce parce qu'il fut sensible à leur excès de séduction, qu'Hantaï s'en détourna pour inventer une dernière façon de plier en nouant méthodiquement la toile de façon à obtenir des carrés de couleur plus ou moins grands cernés de blanc. Ce sont les "Tabulas" GEDC0018.JPG(photo 11) et pendant plusieurs années il va en faire beaucoup et de façon très systématique. Puis pendant 20 ans il disparaîtra de la scène artistique, cessera non de travailler mais de peindre et d'exposer. Aurait-il eu le sentiment d'avoir achevé son oeuvre ou aurait-il perdu la force d'expérimenter ? La question n'a pas de réponse connue.

Le deuxième aspect dont je voudrais parler ici est la façon dont, tout au long de son oeuvre, Hantaï tente de se dégager du corps, de ce grouillement qui le hante, pour atteindre au spirituel. Dans sa période surréaliste mort et sexualité sont intimement liés. Le corps de la femme dans "Femelle miroir II" (voir photo 2) est verdâtre comme celui d'un cadavre, sa tête est celle d'un crâne d'animal. Elle est enlacée et entourée de formes viscérales qui s'agglutinent les unes aux autres. Peu à peu, par les chemins que nous venons de passer en revue, il se dégage de cette imagerie érotique et morbide, et rompant avec son passé, va produire les deux oeuvres grandioses que sont "Ecriture rose" GEDC0001.JPG(photo 12) et "Gala Placidia" GEDC0044.JPG(photo 13). Le premier est fait de textes religieux recopiés avec des encres noires, violettes, rouges et vertes donc pas de rose qui est pourtant la résultante immatérielle de la combinaison des couleurs utilisées. Le second est le produit d'une infinité de petites touches telles les taisselles des mosaïques bysantines qui ornent le mausolée de Gala Placidia à Ravenne. En son centre une croix flotte et rayonne illuminant l'ensemble. Deux oeuvres à connotation religieuse qui invitent à la contemplation.

Avec les pliages l'action de son corps perd en visibilité alors même qu'il l'épuise physiquement avec le travail de préparation du tableau. La peinture semble ne plus être de son fait. Mais dans les "Mariales" la matière, bien que sublimée, est toujours présente. Certaines ont un aspect craquelé comme une terre ravinéeGEDC0010.JPG (photo 14). Plus tard les "Panses" (voir photo 7), avec leur aspect boursouflé, semblent sur le point d'éclater.

Dans les séries qui vont suivre, notamment les "Blancs" et les "Etudes" (voir photo 10) la peinture se désincarne et nous entraîne bien au-delà de la toile. Malheureusement le choix fait par le commissaire d'un exposer 5 de cette série dans des couleurs différentes (bleu, jaune, violet, vert rouge) leur confère un aspect par trop décoratif. D'autres multicolores et d'une grande beauté, sont d'une légèreté immatérielle ; la couleur, telle une échappée de papillons, virevolte, insaisissableGEDC0017.JPG (photo 15). On est dans un univers onirique dans lequel l'esprit semble atteindre une sorte d'apothéose.

Avec la série des "Tabulas" (voir photo 11) qui durera 10 ans, une certaine rationalité semble reprendre ses droits mais on sait qu'il finit par s'en lasser et abandonnera la peinture.

Sa façon de peindre avec la volonté d'échapper au geste et à l'affectivité en procédant en aveugle marquera fortement ses contemporains et les générations qui vont suivre, notamment les artistes de Support-Surface et de B.M.T.P. (Buren, Mosset, Toroni, Parmentier). Mais nombreux sont ceux qui, ne voyant en lui que celui qui accomplissait de façon radicale la critique de l'activité picturale, en retiendront les procédés plus que l'esprit.

Simon Hantaï - Centre Ompidou - 19, rue Beaubourg, 75004-Paris. 01 44 78 12 33. Ouvert tous les jours sanf mardi de 11 h à 21 h. Jusqu'au 2 septembre.

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07/06/2013

Jean DEGOTTEX (par Sylvie).

La peinture abstraite des années 60, qu'elle soit lyrique ou construite, est moins en cours aujourd'hui, dit-on, bien que le succès de Soto et Hantaï au centre Pompidou et du mouvement cynétique (Dynamo au Grand Palais) puissent le contredire. Mais il est des artistes qui font balayer tous les a priori. Jean Degottex est de ceux là. Malgré ou à cause de son minimalisme, de sa spiritualité évidente, de son geste rapide et ample et de son matièrisme ludique, il s'impose, et de plus en plus, comme un des grands, vingt-cinq ans après sa mort.                                                                                                                      

Sans prétendre à une sélection exhaustive la galerie Berthet-Aittouarès présente un judicieux aperçu de son travail. En quelques trente oeuvres - peintures, papiers, bois, briques - plutôt de petit format, il reflète, sans accrochage chronologique, le cheminement, de 1957 à 1988, de cet artiste autodidacte, libre et inventif, qui a résumé lui-même son évolution:" Du signe à l'écriture, de l'écriture à la ligne".

Is (II) - 12.62 - Ecriture noire - 108x75 cm.jpgLe Bec - 1954 - 64x49 cm.jpgL'exposition s'ouvre sur une Ecriture I.S.II de 1962 à l'encre de Chine sur papier (108x75cm) qui affirme avec force l'identité gestuelle de Degottex toute imprégnée de culture Zen. Ce n'est pas une calligraphie au sens propre du terme, il n'y a pas à décrypter des mots mais la vitalité explose sous le geste tendu, dépouillé, ascétique dans un espace  vide qui préfigure les eaux dormantes des fonds futurs. André Breton en avait souligné à l'époque la filiation avec l'écriture automatique.(photo 1)

En face, trois oeuvres sur papier de 1954: Vague (64,5x47,5cm),Le Bec (49x32,5cm). Ce sont des croquis à l'encre de Chine faits en Bretagne, au bord de la mer : frémissements de l'eau, éclaboussures, paysages sans doute, ce qu'il appelle des "faits de nature". On sent le souvenir de ces figures bien que ce soit déjà des  signes? inscrits dans l'immédiateté d'une méditation aboutie. Ce côtoiment d'oeuvres réalisées à quelques années de distance permet de mieux comprendre comment Degottex est parvenu à l'épure avec exigence et économie de moyens. (photo 2)

Suite Rouge (II)- 23.07.64 -106x76 cm.jpgDans la peinture sur papier Suite Rouge II 23/07/64 (106x76cm), faite dix ans plus tard, les signes, extrèmement maitrisés se brouillent par superposition et contraste dans un rapport brutal effacement-affirmation, horizontales-verticales. Cette alternance serait-elle une tentative d'ordonner le chaos ou de conjuguer tous les possibles? Le mouvement, libéré, passe en une grande respiration dans la surface déjà plus travaillée. L'échelle est également plus modeste que les grands formats qui ont fait la renommée de Degottex mais elle porte en elle retenue, rigueur et le désir toujours manifeste de transgression du support. (photo 3)

D'un bout à l'autre de son parcours Degottex n'a cessé d'explorer les possibilités de la peinture, des outils et des supports. Jusqu'à abandonner les plus traditionnels et en créer de nouveaux. L'oeuvre est née de la rencontre du peintre et des supports, pur hasard. Selon la formule de Pierre Wat qui préface le catalogue, l'artiste s'est fait sourcier: "il donne le sentiment qu'il a seulement suscité les oeuvres, comme s'il s'était contenté de rendre le support fécond".

Papier brique IV - poudre, empreinte de brique - 15.03.81 - 30x26 cm.jpgIMG_0673.jpgSans titre, poudre de brique sur papier, 1981.  Degottex aime besogner le papier, l'ouvrir, le couper, l'arracher ou au contraire y créér des reliefs ou des plis. Dans la brique il a trouver une autre matière première de choix, la faisant à la fois outil et support. Il la peint, la frotte, la décrète ustensile à canneler le papier. Et sur le papier ainsi gauffré il projette encore de la brique sous forme de poudre. De subtiles tonalités apparaissent que les nervures du papier absorbent ou rejettent." L'épiderme des choses est à soit seul une écriture" disait-il. Il donne à lire ce que nous n'aurions sans doute pas découvert. (photo 4)

En 1984 il avait encore une curiosité de jeune homme. Deux Bois fendus (20/09/84) figurent ici.Que sont-ils ? Des planches de pin, des morceaux de poutre, trouvailles, rebuts ayant perdu leur usage et que Degottex aimait glaner dans les chantiers ou les décharges, leur trouvant une "intelligence". Il les manipule et suscite leurs réactions. Sans aller jusqu'à la violence des tenants de Support-Surface, son interrogation se porte sur la texture interne et externe des matériaux, à l'affût de la surprise. (photo 5)

Bris-Signe I - 26.08.79 - 20x20,5 cm.jpgPour terminer mon incomplète exploration je citerai une toute petite oeuvre qui m'a ravie. Bris-Signe I 26/08/79 acrylique et plâtre sur brique 20x20,5x2cm, un recyclage comme lui et nous les aimons. Sous l'épaisseur du plâtre et le fine couche d'acrylique sont laissées apparentes les rainures verticales en creux de la brique. De délicates coulures bleues, de ce fameux bleu de Gordes, celui des tailleurs de pierre qu'il a souvent utilisé, s'infiltrent dans le blanc poreux qui en devient éblouissant, pris en tenaille entre des jetés de bleu et de noir en bordure. La métaphore de l'ouvert est toujours au fond du vide. (photo 6)

Un film complète le parcours, avec les interventions de Renée Beslon-Degottex, Maurice Benhamou et, Catherine Thieck de la galerie de France.

Jean Degottex, galerie Berthet-Aittouarès, 29 rue de Seine 75006 Paris. Tel: 01 43 26 53 09; Jusqu'au 29 juin.

01/05/2013

Geneviève ASSE (par Régine)

Le bleu de Geneviève Asse irradie la Galerie Claude Bernard jusqu'au 18 mai, l'élargissant en un espace de pure sensation, de pure émotion. Il faut entrer et se laisser emporter par l'armosphère de paix et de sérénité que ces toiles en apparence si semblables diffusent, puis il faut les regarder longuement une à une pour en saisir l'extrême complexité, la vie qui les habite, les subtiles différences qui les séparent ; en effet, la répétion, essentielle dans son travail, fait ressortir l'invisible, chaque tableau répète l'autre tout en affirmant, de façon parfois très tenue, son autonomie.

Dépouillés à l'extrême ces toiles sont totalement abstraites, mais ce ne sont pas des monochromes, ce sont plutôt des fenêtres ouvertes sur un espace à éprouver. Certes ces bleus un peu gris aux variations infinitésimales sont ceux de sa Bretagne natale, de l'Ile aux Moines où elle possède une maison, mais c'est plus que cela ; avec cette couleur qui n'appartient qu'à elle, l'artiste nous confronte à la densité de l'espace, à l'invisible, à l'âme du monde. La nature y est présente mais pas visible.

La taille et le format des tableaux exposés sont très variés. Il y en a de très petits, d'autres moyens et grands, ils sont carrés, verticaux, horizontaux, il y a même un tondo, peut-être façon pour Geneviève Asse d'exprimer son incessante quête d'espace et de lumière.

Plusieurs d'entre eux sont traversés par une ligne généralement blanche, parfois rouge, rompant l'unité du bleu et le faisant vibrer. Dans le superbe "Trace stellaire 7" (photo 1)GEDC00203.JPG (très proche de "Trace stellaire 6") une ligne blanche, d'abord estompée en haut du tableau devient éclatante et disparaît dans l'immensité du bleu. Elle traverse le tableau avec la fulgurance d'une étoile filante. Tout l'espace en est irradié et transformé. Il faut regarder vivre ce tableau pour apercevoir que cette ligne modifie la lumière et donc la couleur des deux parties qu'elle sépare. L'horizontale rouge qui déchire le haut du petit tableau nommé "Trajectoire" GEDC00106.JPG(photo 2) disparaît dans un tressaillement de blanc. Elle éblouit comme un éclair et son écho assourdi se retrouve dédoublé et inversé dans le bas de la toile. Le feu couve sous le bleu et en bouleverse l'apparente tranquillité.

Trois grands tableaux verticaux (photos 3,4,5) GEDC00101.JPGGEDC00105.JPGGEDC00208.JPGnommés "Ecritures" sont disposés de telle façon qu'il est possible de les voir comme les pages d'un livre. En effet dans le bas de chacun d'eux quelques lignes horizontales sont tracées, rouges dans l'un blanches dans les deux autres. Elles ouvrent l'espace dans le sens de la lecture, écriture muette invitant au silence. "J'ai aimé, dit-elle, ces formats verticaux avec des lignes blanches comme celles de l'écriture. Lorsque je peins j'ai l'impression d'écrire". Or Geneviève Asse est un peintre qui vit avec les livres. Elle en a fait de merveilleux avec les plus grands poètes contemporains, Samuel Beckett, André Frénaud, André Dubouchet, Yves Bonnefoy, Sylvia Baron Supervielle, Anne de Staël...

Même si elle n'apparaît pas de façon évidente l'architecture qui, avec l'écriture est au centre des intérêts de Geneviève Asse, sous-tend souvent ses toiles. Elle est apparente dans "Quadrille" GEDC00201.JPG(photo 6) qui a servi pour le carton d'invitation. Des lignes rouges et blanches partagent le tableau, différenciant les bleux, rythmant l'espace, lui donnant des profondeurs différentes. La construction de "Départ du bleu" GEDC00111.JPG(photo 7) fait penser à celle d'une fenêtre avec cette large ligne d'un blanc transparent teinté de rose qui, tel un battant, sépare le tableau en deux parties égales, l'une bleu gris assez sombre, l'autre bleu azur ; ce n'en n'est pas une puisque cette ligne ne descend pas jusqu'en bas  et que le bleu gris de la partie droite recouvre le bas du tableau. Efficace malgré sa légèreté serait-elle là pour empêcher l'ombre d'envahir la lumière ?

Dans tous les cas, les surfaces planes de ces tableaux ont la propriété de s'étendre en profondeur et en largeur. Dans un espace aussi réduit que celui du petit tableau de 2013 intitulé "Matin" GEDC00207.JPG(photo 8) l'artiste réussit le tour de force de nous faire ressentir l'immensité de la mer et du ciel confondu, encore légèrement embrumés, la transparence de l'air matinal, sensation pure émergeant d'un réel.

Toute son oeuvre conjugue rigueur et rayonnement sans pour autant renoncer à une sensualité que l'on pourrait qualifier de panthéiste.

"La peinture est un appel, si personne n'entend cet appel, ne voit pas le tableau je ne peux rien faire. Lorsque l'un de mes tableaux arrête quelqu'un je suis heureuse" dit-elle.

Il ne faut pas hésiter à s'arrêter longtemps devant ces tableaux exceptionnels.

Geneviève Asse - Galerie Claude Bernard, 7/9, rue des Beaux Arts - 75006-Paris. Tél : 01 43 26 97 07. ouverte du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h 30. Fermé le lundi.

 

 

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22/04/2013

Julio Le Parc (par Sylvie).

Si vous avez la chance d'avoir des enfants autour de vous, emmenez les voir l'exposition de l'artiste argentin, né en 1928, Julio Le Parc, au Palais de Tokyo à Paris. Vous serez un peu désorientés dans cette demi obscurité où les lumières vrillent, éblouissent, les structures dansent et font chavirer, les miroirs transforment et perturbent la vision. Touchés par l'ingénuosité, la poésie, la fantaisie et la perfection du travail de cet artiste, votre curiosité cherchera le comment sont faites ces illusions d'optique qui tiennent de la magie. Les enfants, eux, vont instinctivement dialoguer avec les oeuvres, y mettre la main, actionner, pénétrer et s'en amuser follement. Le comble est atteint à la fin du parcours lorsqu'ils se faufilent dans la forêt dense et mobile de punching-balls suspendus au plafond. iIs s'y poursuivent, se bousculent, cognent ou prennent à bras le corps ces gigantesques  troncs blancs, mous et rassurants, qui figurent des personnages de la vie publique.                                                                                                      Quoi de surprenant ? Ils mettent en oeuvre le manifeste du GRAV (Groupe de recherche d'art visuel, fondé en 1960 par Le Parc et ses amis, Morellet et Soto entre autres, et qu'a largement fait connaître et soutenu feu la galeriste Denise René) : "Défense de ne pas participer, défense de ne pas toucher, défense de ne pas casser".

Tout ici bouge et fait bouger.  Peintures, sculptures, installations, d'une grande économie de moyens, sont une expérience sensorielle et ludique qui nous fait participer. De l'élément impalpable qu'est la lumière Le Parc tire toutes sortes d'effets volatils qui émerveillent, et, malgré soi, on se prend au jeu du pouvoir d'animation de notre va et vient: notre mouvement participe de l'oeuvre.  

Parmi bien d'autres voici quelques pièces réjouissantes qui en disent long sur les outils, les techniques et les effets avec lesquels l'artiste a joué pour nous offrir des oeuvres ouvertes qu'un rien métamorphose et qu'il ne tient qu'à nous de faire vivre.

julio-le-parc-cellule à pénétrer.jpgGEDC0016.JPGLe blanc et le noir sont très présents, blanc de la lumière, noir de l'ombre née du contrate. Deux exemples: La cellule à pénétrer adaptée, 2005 (à partir du Labyrinthe GRAV de 1963), est faite de lamelles de miroir suspendues. Les reflets créent une multitude de taches mobiles que fractionne l'entrelacs mouvant et imprévisible des bandes.(photo1)                                                 A travers les orifices de Continuel-lumière-mobile, la lumière passante dessine une sorte de voie lactée féérique où les constellations en mouvement tournoient en confettis, comme un envol de duvet (2).

GEDC0023.JPGGEDC0038.JPGSur le Continuel-lumière cylindre (1962-2005) l 'alternance des rayons lumineux qui se croisent donnent à la lune noire l'illusion d'un mouvement rotatif et cyclique. Le mécanisme déploie sur la surface un drapé savant et changeant, presque tactile.(3)                                         Lames réfléchissantes(2005). Pour peu que l'on se déplace devant ces entailles verticales dans le rouge, nait une autre forme en losange qui suit le regard du promeneur.(4).   

julio_le_parc___s__rie_15_1863_north_576x-Modulation 1125.jpgGEDC0028.JPGC'est une pure illusion d'optique, mais la cible, faite de cercles concentriques de couleurs pures, série 15n°18 -1971/2012, vibre et palpite.(5)                                 A travers les pièces de rhodoïd transparent qui composent  la sphère rouge (2001/2012), les faisceaux lumineux  modulent la couleur en différentes intensités et y tracernt une grille de lignes variables selon la place du spectateur(6).

GEDC0034(1).JPGLe souffle de quelque zéphir mécanique anime avec humour, de sa présence immaterielle, des objets quotidiens: là une balle de ping-pong en devient sautillante, ici une botte de rouleaux de papier de toilette souple s'érige en gerbe ondulante. La traine d'une robe de mariée? (7).

Je rappellerai que l'exposition s'ouvre sur un dispositif simple que les enfants adorent, les lames de rhodoïd souples: elles réfléchissent et déforment les silhouettes... qui se contorsionnent d'autant plus : il y a du rire dans l'air !

Julio Le Parc, Palais de Tokyo, av du Président Wilson,75016, Paris. Jusqu'au 13 mai 2013

02/04/2013

Rafael SOTO (par Régine)

Non, l'Argentine n'a pas exporté que le Tango et les écrits de Borges. Heureusement pour nous une multitude d'Argentins talentueux - la plupart ayant fui la dictature - sont venus s'installer en France : ainsi les metteurs en scène Alfredo Arias et Gérôme Savary, les écrivains Copi, Julio Cortazar, Sylvia Baron Supervielle et parmi eux les artistes Rafaël Soto et Julio Le parc. Tous deux ont su insuffler une dynamique nouvelle à l'art français des années 1960 en y introduisant le mouvement et en rendant le spectateur actif devant leurs oeuvres.

L'art cinétique est à l'honneur en ce moment à Paris. Plusieurs galeries en exposent, le 4ème étage de Beaubourg montre les pièces de la dation Rafaël Soto mort en 2005, le Palais de Tokyo consacre une grande rétrospective à Julio Le Parc et enfin vient de s'ouvrir au Grand Palais une exposition intitulée "Dynamo" retraçant l'histoire de ce mouvement.

Je n'ai pas encore vu "Dynamo" mais les expositions Soto et Le Parc sont de vrais bonheurs, non seulement parce qu'elles sont belles, mais aussi parce qu'elles entraînent dans une autre dimension, stimulent l'esprit et les sens, destabilisent, bref vous enchantent.

Attardons-nous sur celle de Soto dont les pièces judicieusement choisies donnent une idée générale de son travail. Tout au long de sa vie cet artiste n'aura eu de cesse de tenter de rendre visible les vibrations de l'univers, de capter l'impermanence du réel et de saisir l'espace-temps. Mais comment parvenir à piéger des réalités aussi complexes ? Soto va chercher, tâtonner et essayer différents matériaux que cette exposition décline pour notre plus grand plaisir.

La découverte dans les années 1950 du travail de Moholy Nagy et de son usage de substances transparentes va servir de déclic pour une série d'oeuvres sur plexiglas. "Dynamique de la couleur" de 1957 (67 x 67 x 28) en fournit un bel exemple (photo 1)GEDC0014.JPG. Elle se compose de deux éléments superposés mais séparés l'un de l'autre par quelques centimètres : un fond en bois régulièrement striés verticalement de noir et de blanc et une surface en plexiglas également striée mais de lignes colorées de différentes longueurs, disposées soit verticalement, soit en diagonales ; lorsqu'on se déplace devant elles, les stries s'entrelacent, se tressent, provoquant un effet vibrant qui libère les couleurs.

Voulant faire sentir la vibration au delà de l'oeuvre elle-même l'artiste va opter pour le métal. Regardons "Vibration jaune" de 1965 (photo 2)GEDC0019.JPG. Soit un carré de 106 x 106 cm partagé en deux zones, celle du haut peinte dans un jaune lumineux, celle du bas striée régulièrement de noir et de blanc. Devant cette dernière sont suspendues des baguettes métalliques, également peintes en jaune, si fines qu'elles se courbent et frémissent au moindre souffle provoquant une onde qui se propage alentour et envahit la zone monochrome. C'est d'une grande beauté et on reste saisi par sa simplicité et son élégance.

Puis ce sera la série des T, petits éléments métalliques en forme de T fixés de façon régulière sur un fond en bois dans le sens des stries qui y sont peintes. Lorsqu'on bouge devant ces oeuvres une intense vibration optique se produit et nous voilà piégés dans un champ de forces qui nous échappe totalement GEDC0030.JPG(photo 3 et 4)GEDC0031.JPG.

Fasciné par l'oeuvre de Malevitch et par celle de Mondrian, par les carrés du premier et surtout par le tableau "Boogie, Woogie" du second, il va associer aux T des carrés de différentes couleurs. "Senegales" de 1988 (photo 5) GEDC0029.JPGen est une belle illustration. Devant une grande surface carrée (203 x 203) dont les deux tiers supérieurs sont rayés et le tiers inférieur uniformément blanc sont dispersés, à distance égale, des carrés colorés de différentes tailles. Le mouvement émane d'une illusion optique créée par les différences d'intensité des couleurs. Certains carrés semblent avancer tandis que d'autres reculent.

Les inventions se multiplient et prennent différentes formes. Une "Extension" de 1988 (photo 6)GEDC0046.JPG couvre au sol plusieurs mètres carrés ; une multitude de tiges de couleur rouge et prune y ondulent au grès de votre déplacement, semblent suivre votre corps, répondre à vos gestes. Un "Cube pénétrable" (photo 7)GEDC0036.JPG propose d'éprouver la réalité de l'univers, sa fluidité, sa multi-dimensionnalité, sa flexibilité. Et si vous l'observez bien avant d'y pénétrer votre oeil discernera un carré rouge qui flotte en son centre, là où l'artiste a peint en couleur une partie des tiges vous invitant à voir ce volume virtuel, c'est-à-dire qui n'existe que si votre oeil l'a reconstitué. 

La ravissante petite sculpture intitulée "Cube bleu interne" de 1976 (50 x 50 x 32) (photo 7) GEDC0043.JPGest construite sur le même principe. Le cube bleu cobalt qui flotte en son milieu l'iradie et la dématérialise totalement.

En nous faisant participer au fonctionnement de ses oeuvres Soto nous invite à un parcours plein de surprises et de plaisir esthétique. Comme celle de Le Parc au Palais de Tokyo voilà une exposition qui procure du bonheur. Vive l'Argentine !

Centre Pompidou - 4ème étage - Place Georges Pompidou, 75004-Paris.  (01 44 78 12 33) Soto. Jusqu'au 20 mai. Tous les jours sauf mardi de 11 h à 21 h.