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12/04/2020

Pierre Buraglio "Memento 91" par Régine

P. Buraglio Sérigraphie.JPG

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Les jours passent et le confinement continue... Que faire pendant ces longues heures où le soleil vous invite à la balade... un besoin impérieux de secouer mes méninges et de ne pas laisser mon esprit vagabonder à vide me pousse à trouver un objet d'étude, pourquoi pas (comme l'a fait Sylvie avec une oeuvre de Tinguely) l'examen minutieux d'une des oeuvres accrochées sur les murs de mon living. Après quelques hésitations je jette mon dévolu sur une oeuvre de Pierre Buraglio achetée sur un coup de foudre il y a plus de 20 ans. Il s'agit d'une sérigraphie tirée sur Rhodoïd intitulée "Memento 91" (cf : www.pierreburaglio.com). Savoir pourquoi cette oeuvre me plait au point de ne pas arriver à la décrocher du mur pour la remplacer par une autre et pourquoi elle continue de provoquer en moi de l'émotion, voilà l'exercice de réflexion auquel je me suis attelée et que je vous livre tel quel.

Pierre Buraglio est un artiste qui utilise rarement pinceaux et couleurs, mais le plus souvent glane des éléments issus de la vie de tous les jours, auxquels il trouve des qualités plastiques, et qu'il assemble avec soin. Pour cette oeuvre intitulée "Memento 91" il a détachée 9 pages de son agenda 1989 sur lesquelles il avait à l'époque biffé au stabilo noir les obligations et les rendez-vous au fur et à mesure de leur accomplissement. Il les a agencées horizontalement et verticalement par trois de façon à ce que leurs jointures forment des colonnes qui rythment l'ensemble. Le regard vagabonde mais s'arrête sur la petite phrase inscrite au centre en lettres bleues "NOW"'S THE TIME" référence à un air fameux de Charly Parker. Mots qui résonnent particulièrement en cette période de confinement où on aspire à s'entendre dire "Now's is time to leave the house...". Mais cette phrase peut aussi signifier : maintenant est le temps des choses sérieuses.

Cependant en "caviardant" ces pages au point d'en rendre les inscriptions illisibles, l'artiste en a effacé tout caractère anecdotique. On est au delà du personnel. Il s'agit d'évoquer le déroulement du temps non le passé ou le souvenir mais le passage de la vie. Le temps a laissé ses marques mais n'est pas mesuré. Il est passé et on n'en sait pas plus. Il montre ce que tisse notre vie quotidienne.

Les diverses orientations des traits de caviardage font palpiter l'ensemble de l'oeuvre et lui insuffle une vibration. Malgré le temps enfui, la vie a été là et beaucoup de choses ont pu avoir lieu.

Cette évocation est rendue encore plus précise par ce tirage fait sur rhodoïd transparent. En effet les biffures apparaissent en noir sur un fond invisible mais dont on soupçonne la présence. Par cette façon de procéder l'artiste nous fait éprouver simultanément, sur une même surface, deux sensations différentes : l'une le fond transparent, celle d'un contenant aérien sans commencement ni fin, l'autre les rendez-vous noircis, celle d'une évolution, d'un devenir temporel.

Le titre d'un morceau de Charly Parker "Now"s is time", allusion au jazz dont Pierre Buraglio est un fin connaisseur, les orientations variées des traits de caviardage, les colonnes formées par les jointures des pages, insufflent rythme et pulsation à l'ensemble. Malgré le temps enfui, la vie a été là et beaucoup de choses ont pu avoir lieu. Le bas de l'oeuvre laissé vide de toute inscription sur une certaine hauteur indique-t-il que rien n'est inscrit d'avance et que la vie peut continuer ?

En regardant cette oeuvre, on pourrait penser qu'il s'agit d'un ready made, et ne voir que des feuilles d'un agenda périmé en un certain ordre assemblé, or curieusement il n'en est rien. Sorties de leur contexte, ces quelques pages ont perdu leur usage et tout le travail de l'artiste a consisté à jouer sur cette contradiction. Non, nous ne sommes pas dans l'univers de Duchamp. Affranchies de leur contexte, ces feuilles d'agenda ont été réactivées dans un nouveau registre. Elles restent reconnaissables certes, mais elles sont comme vidées de leur matérialité et la spectatrice que je suis se trouve prise dans un espace bien particulier situé dans un entre deux.

Cette tension entre la transparence du support et le caviardage en noir des notes inscrites sur l'agenda, entre l'immatérialité du temps et le poids des choses passées, effacées et présentes, fugaces et pesantes, entre l'espace et le temps, me saisissent encore 20 ans après mon achat.

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