22.08.2008
Tatiana Trouvé (par Régine)
Je connaissais le nom de Tatiana Trouvé, peu son oeuvre. Exposé à Beaubourg après avoir obtenu le prix Marcel Duchamp, c'était l'occasion d'en approcher le travail qui, je l'avoue, me laisse perplexe.
Je regarde, j'essaye de comprendre, je m'amuse un peu, mais... quel est le propos qui sous-tend cet ensemble d'espaces manipulés, de dessins souvent très noirs et d'objet en fonte disséminés sur le sol. Quel en est le fil conducteur ?
Je m'acharne à examiner de près.
Deux installations introduisent et ferment l'exposition. Dans la première, dès le couloir qui mène à l'espace 315, on est invité à se tordre le cou pour voir sur la gauche, derrière une vitre, des bonbonnes de gaz de différentes tailles, posées sur un plancher mouillé et reliées au plafond par de fins tuyaux ainsi qu'une porte entrouverte. Que s'est-il passé dans ce lieu ? un incendie, une inondation ? On entre à l'intérieur et une autre vitre est ménagée dans le mur pour apercevoir l'envers de ce décor et les visiteurs qui arrivent. Où veut-on en venir ?
Pour la deuxième, le fond de la salle d'exposition a été restructuré par l'adjonction de deux petits murs à angle droit de 1,20 m de hauteur chacun percé de trois portes fenêtres très basses. Je me mets donc à quatre pattes, et aperçois au bout d'un long couloir la personne qui m'accompagne. Mais comment cela est-il possible puisqu'elle se trouve, également à 4 pattes, devant les trois petites portes vitrées, à 90° sur ma gauche et que le mur du fond est fermé ? Ma logique vacille, mais je finis par saisir que l'intersection des trois couloirs est dotée de miroirs qui, non seulement procurent une impression de profondeur, mais courbent l'espace à angle droit. Rétrospectivement je comprends que la première installation fonctionne selon le même principe.
Une grille métallique noire scinde la salle d'exposition en deux Sur les murs sont accrochés de nombreux dessins, très beaux, très dépouillés, très noirs. Ils représentent des chambres, des ateliers, des bureaux où dedans et dehors s'entremêlent. Ils sont dans l'ensemble d'une grande profondeur de champ. Certaines formes sont tracées à la mine de plomb, d'autres, découpées dans du papier métallique, apparaissent et disparaissent tels des fantômes, au grès de nos déplacements.
Quel est la fonction des objets en fonte posés par terre ? Une corde se dresse figée dans l'espace figurant, on s'en doute, le temps arrêté.
Aux deux extrémités de la pièce, par un trou dans le mur, s'écoule de façon continue une poussière noire et brillante formant deux tas qui ne cessent de grossir.
Tout cela est un peu provoquant et ne manque pas d'humour, mais quel en est le sens ?
L'exposition s'appelle "4 beetween 3 and 2". Elle fait donc référence à une quatrième dimension qui s'insèrerait entre la deuxième, celle des dessins, et la troisième, celle des objets.
En effet, l'espace de la série des dessins à la mine de plomb et au crayon, intitulés "Remanence" est changeant, sa réalité nous échappe, extérieur et intérieur se mêlent comme dans le souvenir et le rêve ; les objets, disséminés sur le sol, d'ailleurs souvent repris dans les dessins, ne sont pas identifiables, ils peuvent être ceci ou cela. Les installations instaurent le doute sur ce qu'on voit. A suivre l'artiste, la réponse à notre interrogation est à trouver dans l'expérimentation.
Pour elle cette quatrième dimension est le temps et c'est dans le jeu des dimensions, des échelles, des perspectives, des correspondances entre les divers éléments de l'exposition qu'il s'insère et qu'elle tente de nous rendre sensible.
Ce n'est pas tant pensai-je la durée qui, elle, est symbolisée par la poussière noire qui s'écoule et qui finira eput-être par recouvrir l'exposition, que le temps du rêve et du souvenir, celui où les objets ont perdu leur utilisé, où les lieux sont des non lieux, où les personnes sont inatteignables. C'est celui que Marcel Proust a tenté de capter par l'écriture et que l'artiste essaye ici de nous faire toucher du doigt.
Un tel travail n'a rien de séduisant, ce n'est pas sur ce registre que Tatiana Trouvé joue, il est minimal et intellectuel, mais il ouvre un territoire virtuel au coeur même du visible. L'essentiel se déroule sur un autre plan que celui qui compose nos systèmes de références ordinaires, sur un autre plan que ce qui est donné à la perception.
Morale de cette histoire : Pas de découragement ! L'oeuvre de Tatiana Trouvé pose simplement de façon contemporaine la question qui est au coeur de toute oeuvre d'art, celle de l'espace et du temps.
P.S. Aucune photo n'accompagne ce texte car à Beaubourg elles sont interdites. Il ne vous reste plus qu'à aller vous rendre compte sur place.
Centre Pompidou. ESpace 315, Niveau 1. Tous les jour sauf mardi de 11 h à 21 h. Jusqu'au 29 septembre.
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17.07.2008
Nils Udo (par Sylvie)
Avec Nils Udo nous finissons en beauté notre dernier tour des galeries avant les vacances.
Oui, Nils Udo (né à Lauf en Allemagne en 1937), dont nous connaissions depuis les années 70 les interventions éphémères dans le paysage, prises en photos par lui-même aux couleurs et aux cadrages soigneusement choisis. Un travail plein de sensibilité sur la gamme étonnamment large des couleurs de la nature au fil des saisons, un regard de promeneur et d'artiste, une approche d'écologiste dénonçant indirectement la société.
Rassemblant matériaux trouvés sur place ou en ajoutant d'étrangers par contraste, il nous a donné à voir un témoignage à la fois des richesses de la végétation et des possibilités de reconstruction des volumes et de l'espace. Avec les autres artistes du Land Art, il a mis le doigt sur l'incertitude des genres en art contemporain.
Son côté fusionnel avec la nature, on le retrouve dans cette exposition à la galerie Pierre-Alain Challier qui présente ses dernières peintures à l'huile, un retour à sa première technique.
Avec le même intérêt pour le détail Nils Udo peint des gros plans comme s'il voulait nous révéler quelque chose qui nous aurait échappé : des troncs d'arbres, des branches, du feuillage, la ferme verticalité des uns, la savante constitution des autres ou simplement la délicatesse des formes et des couleurs. Il les saisit au pinceau frontalement comme en photo. Par la combinatoire sulbtile du froid-chaud des couleurs, leur légèreté ponctuelle - presque une transparence - sur des contours appuyés, j'ai cru toucher les textures contrastées et l'équilibre fragile de la végétation.
Ici (photo 1) sur des branches au tracé résolu et aux couleurs automnales s'épanouit en un bouquet de petites touches traversées de lumière un très léger feuillage d'or. Il y a de la nostalgie dans ce feuillage dont on devine la chute prochaine.
Là (photo 2), l'esquisse en larges traits oranges d'un fût au cadrage serré avec ses rameaux naissants se superpose à un lointain de forêt vert tendre : vision d'ensemble qui fonctionne comme l'oeil, capable de saisir l'un et le tout et les prémisses d'un printemps dans l'acidité tonale.
Aux amateurs de paysages signalons également l'exposition "Landscope", qui se termine à la même date, à la galerie Thaddeus Ropac. Parmi les travaux des dix-neufs artistes réunis autour de la notion de paysage mon coup de coeur est allé aux deux oeuvres en noir et blanc de Didier Rittener et Ugo Rondinone.
Nils Udo, Galerie Pierre-Alain Challier, 8 rue Debelleyme, 75003 (01 49 96 63 00). Jusqu'au 2 Août.
Landscope, Galerie Thaddeus Ropac, 7, rue Debelleyme, 75003-Paris. (06 17 31 16 05). Jusqu'au 26 juillet.
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07.06.2008
André MARFAING (par Régine)
Deux Galeries de la rue de Seine exposent actuellement les oeuvres des 15 dernières années du peintre André Marfaing, né en 1925 et décédé en 1987. Ne les ratez pas ! D'ailleurs, si vous passez dans la rue, vous résisterez difficilement à la tentation de rentrer tant, apercue depuis la rue, cette peinture s'impose avec force.
L'éternel jeu de l'ombre et de la clarté (de la nuit et du jour, du vide et du plein, de bien et du mal, de l'absence et de la présence) qui, depuis l'origine fascine l'esprit humain, est peut-être ce qui retient le spectateur avec une telle force.
Deux couleurs qui s'affrontent pour faire jaillir la lumière : le noir et le blanc, mais pas n'importe quel noir : lisse, brillant, mat, épais, toujours somptueux ; pas n'importe quel blanc : éclatant, ivoirien, crémeux, toujours éblouissant.
Avec ces deux couleurs, et parfois un peu de brun ou de gris, et des coups de pinceaux que l'on imagine énergiques et précis, Marfaing construit ses tableaux. Il organise les plans, construit les affrontements, ordonnent les formes, sorte d'écriture dans l'espace dont l'énergie continue et maîtrisée provoque une explosion dans le regard.
Parmi les constructions très variées de ses toiles on repère quelques constantes :
Parfois, comme dans l'oeuvre reproduite ici, un pont est jeté entre deux rives. A droite une large plage noire découvre le haut de la toile, tandis qu'une bande étroite occulte l'autre côté. Une écriture hâtive, énergique, très sûre relie les deux bords, ancrée à droite par un épaississement de la matière, comme une suture. Ce noir puissant fait flamboyer un blanc immaculé. La lumière claque de toute part. Blanc et noir se font tour à tour fond et forme ; le blanc n'est pas le lieu où s'absente la peinture, il réagit, il vibre.
Parfois la plage de noir occupe les deux tiers du tableau, en occulte le haut et se brise dans le blanc en un graphisme fougueux qui déchiquette l'espace (photo).
Parfois encore la lumière doit se frayer un passage étroit entre deux grandes zones d'ombre. Elle les écarte comme le ferait une lame d'acier brillante, cassure étincelante qui s'ouvre sur l'infini (photo). Ainsi, même lorsque la lumière est occultée par le noir elle est néanmoins triomphante.
On a souvent rapproché Marfaing de Soulages - ils s'appréciaient d'ailleurs mutuellement - mais leur démarche me semble différente. Soulages, sensibles à la matière des choses, travaille la peinture de façon à capter la lumière et à dialoguer avec l'espace. C'est la texture de la surface et la manière dont la lumière s'y décompose qui l'intéresse. Marfaing fait jaillir la lumière d'un parcours, d'une succession de gestes. Ce n'est pas le tableau comme objet qui le préoccupe, mais plutôt l'acte créateur lui-même et en regardant ses oeuvres, je ne peux m'empêcher de penser à ce passage de la genèse, où il est dit que Dieux créa la lumière en séparant le jour de la nuit.
"Marfaing remonte dans le temps et il va très loin, jusqu'aux premières heures de la création, jusqu'aux moments où les chose n'existaient encore qu'en tant que tensions" disait le critique Imre Pane.
Hormis ce conflit ombre/lumière, il se dégage de ces toiles une vitalité, une énergie communicative qui confirme notre propos.
Galerie Berthet-Aittouarès, 29 rue de Seine, 75006-Paris (01 43 26 53 09). Galerie Protée, 38 rue de Seine, 75006-Paris (01 43 25 21 95) Ouvert du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h 30 à 19 h. Jusqu'au 28 juin 2008.
11:15 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


