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décrypt'art - Page 16

  • STREET-ART (par Sylvie)

    Voilà une bonne surprise! Je n'avais pas d'attirance particulière pour le street-art, mais je ne pouvais pas ne pas voir sur certains pignons d'immeubles ou le long de l'A6 à proximité de Paris et me divertir des signatures géantes et colorées qui en couvrent les contreforts. Agressives et rageuses, ou simplement décoratives, elles  introduisent la couleur sur du bati souvent terne. Certains diront qu'elles sabotent les efforts des paysagistes !                                                                                                               Les premièrs graffitis sont apparus çà et là dans les années 60 en Europe et aux Etats Unis. Cette appropriation de l'espace public  relevait d'une volonté de marquer le territoire par son nom ou une signature visuelle, de délivrer sans contraintes un message, de dire ses inquiétudes face aux problèmes politiques, sociaux et de prendre le monde à témoin. Comme les trublions du rap dénoncent les injustices. Ce mode d'expression, libre, qui accuse et dérange, a si bien collé à notre époque qu'il s'est répandu au delà de toute attente et leurs auteurs, qui travaillent aussi en ateliers, avec des supports et des techniques très divers sont aujourd'hui reconnus comme de vrais artistes. Et gardent leur pseudo, leur "blaze" de graffeurs de rue.                                                                                         L'exposition qui se tient au Musée de la Poste rend compte de cet art éphémère et multiforme, violent, triste et gai à la fois, devenu une culture qui emballe les plus jeunes. et qui est passé du mur à la toile, de  l'espace public à celui du musée, du manifeste à l'oeuvre d'art.  Pour ce tour d'horizon, six des onze artistes présents ont réalisé une oeuvre spécialement pour l'évènement, à même le mur. Des vidéos montrent les artistes en action et des vitrines présentent le matériel de certaines réalisations.

    Ernest Pignon-Ernest- les Expulsés.jpgZlotykamien-double portrat- 2013 234.jpgQuestion de génération sans doute, les pionniers ont eu mes faveurs. D'Ernest Pignon-Ernest,  (France 1942) je me souvenais de certaines de ses interventions:une série napolitaine entre le sacré et le profane, et des sdf peints sur cabine téléphonique, des êtres éplorés sur des supports sinistrés. La photo en noir et blanc des "Expulsés", (1979) (photo1)chargés de leur dérisoire minimum vital, sur le mur d'un immeuble détruit laissant voir des traces de papiers peints, de cloisons, de conduits de cheminées, nous renvoit à des images d'évictions de squats,d'exode et à notre culpabilité.

    A peine moins émouvants dans leur simplicité les "Ephémères" de Gérard Zlotykamien (France 1940) sont des visages sommaires tracés à la bombe aérosol, aux bouches porteuses de cri ou de souffrance. Des murs des Halles où ils sont nés, les voilà transposés sur toile ou sur des amalgames souples nés de la modernité.(photo 2)

    Miss-Tic-au-Musée-1024x768.jpgInvader 2013 249.jpgimage_22 street art-Jeff Aérosol- woody allen.jpegLa renommée de Miss Tic  ( France 1956) n'est plus à faire, son nom, ses jeux de mots, sa "manière noire" et son féminisme sont reconnaissables entre toutes.(photo 3). Elle se fait l'écho de la condition des femmes, avec virulence et humour.

    A partir du médium ludique qu'est le Rubick's cube Invader ( France 1969) explore l'histoire de l'art (Delacroix) avec une" liberté guidant le peuple" en mosaïque, aussi bien que les possibilités des pixels en forme d'émoticons. (photo 4).

    Le pochoiriste Jef Aérosol ( J.F. Perroy, France 1957) a fait sa renommée avec des portraits de personnalités. Sur le marché de l'art ses oeuvres s'arrachent à prix d'or. (photo 5)

    Dran- 2013 -207.jpgstreetart003- C215.jpgLes peintures de Dran (France 1980) semblent tout droit sorties d'une bande dessinée, une bande dessinée à l'ancienne sans agressivité. Mais sous la naïveté apparente de cette "ville propre", la critique de la société est féroce et l'humour noir.(photo 6)

    C215 (Christian Guemy France 1973) peint des pochoirs sur le thème de l'enfance ou des laissés pour compte sur les murs et le mobilier urbain. Couleurs chaudes et poésiede de romans de gare pour les uns, filet de rides noires qui disent autant les outrages de la vie que la circulation sanguine pour les autres.(photo 7)

    1217158efb0ca481cbf1bb8322c5d17e-street art-Rero.jpgPour signifier le refus, Rero (France 1983) barre comme s'il mettait un bandeau sur la bouche.  On le comprends tout de suite.(photo 8)

    image_40 street art- visage-Vhils.jpegstreet-art-Bansky- 2013 216.jpgVhils ( Alexandre Farto,Portugal 1987) campe des portraits frappants dont les reliefs émanent d'affiches découpées à la main ou au laser, soit, ( photo 9) de plâtre mural travaillé au gravoir ou au marteau piqueur. Le panneau de brique et de plâtre que voici a été monté spécialement pour l'exposition.

    Bansky ( Angleterre 1974) est la figure légendaire du street-art.Il veut rester énigmatique et protège sa figure: on ne la verra pas sur la video le concernant. Mais ses images, comme celle-ci, rassemblent toutes sortes de symboles.(photo 10)

    Je ne les citerai pas tous mais tous m'ont accrochée dans ce tour d'horizon essentiellement français de l'art urbain, qui fait état de l' évolution et de la belle dynamique d'une discipline pourtant... illégale mais qui accède à la récupération mercantile.

    "Au delà du street-art", L'Adresse Musée de la Poste, 34 bd de Vaugirard, 75015 Paris, tel: 01 42 79 24 24. Du lundi au samedi de 10h à 18h. Jusqu'au 30 mars 2013.

     

  • Sophie RISTELHUEBER (par Régine)

    L'oeuvre reproduite sur le carton d'invitation de la Galerie Catherine Putman pour l'exposition de Sophie Ristelhueber m'avait tellement fascinée que je m'étais promise d'aller voir le travail de cette artiste dont j'ignorais tout. Le titre "Track" aussi m'avait intrigué ; il m'évoquait autant la trace d'un objet disparu que la traque d'une énigme non élucidée.

    Je n'ai donc pas tardé à gravir le petit escalier qui mène à la galerie de la rue Quincampoix et là, comme je l'espérais, les six images exposées m'ont captivée. D'une matière très sombre qui pourrait être celle de gravures à la manière noire, des formes émergent : des lignes de chemin de fer traversent un pont, disparaissent sous un tunnel ou s'enfoncent dans une forêt profonde ; il faut les regarder longuement pour que peu à peu une multitude de détails apparaissent.

    Pour les réaliser Sophie Ristelhueber a exhumé une série de photos prise en 1984 dans les Pyrénées orientales pour le compte de la Datar. Elle s'était alors attachée à photographier des lignes de chemin de fer, souvent abandonnées, passant dans ces zones montagneuses et ayant nécessité nombre d'ouvrages d'art.

    Près de trente ans plus tard elle redonne vie à ces tirages argentiques en les repeignant, avec une minutie extrême, à la peinture acrylique noire. Ce ne sont pas ces photos peintes qu'elle montre, mais leur photographie tirée à l'aide d'une imprimante à jet d'encre dans le format souhaité (les photos reproduites ici sont au format 104 x 132).

    J'ai scruté avec attention l'oeuvre dont la reproduction sur le carton d'invitation m'avait tellement frappée (photo 1)g_Putman13SophieRistelhueber03a.jpg. Une voie ferrée sort d'un tunnel dont on aperçoit la paroi sur la gauche, et disparaît rapidement dans un tournant en s'enfonçant dans les ténèbres ; elle est cernée de toute part par une forêt noire et dense dont les frondaisons repeintes de façon extrêmement détaillée retombent en cascade.

    Dans une autre (photo 2)g_Putman13SophieRistelhueber01a.jpg les rails serpentent dans un tunnel dont on peut encore voir les détails de l'armature ; une partie a été arrachée laissant voir un ciel rayé de coups de pinceau à l'acrylique noire. De la végétation pousse sur les parties démolies. La forêt est moins dense et dans le lointain on entrevoit un chateau sur une hauteur.

    Dans une autre (photo 3)g_Putman13SophieRistelhueber04a.jpg un tunnel est obstrué par un énorme rocher, bouche d'ombre autour de laquelle pousse des herbes folles. Comme dans les oeuvres précédentes la matière est très présente, elle semble avoir une épaisseur et le noir profond se teinte de reflets bleutés et bruns.

    Pas âme qui vive dans ces paysages noctures et angoissants. Une atmosphère très romantique d'abandon et de solitude les habite comme les autres photos de l'exposition. L'homme est absent mais sa trace est bien présente. Il y a ce qu'il a construit, ce qui lui a servi à se déplacer pendant des années dans des endroits inaccessibles par la route, puis ce qu'il a abandonné laissant la nature reprendre ses droits. "Je trouve que mon travail est extrêmement habité même si les gens ne sont pas là" dit-elle.

    Ces paysages sauvages et désolés, traversés de voies de chemin de fer à l'abandon illustrent la fuite du temps et le déroulement de la vie humaine. Y affleure aussi l'histoire de cette région. Elles me rappellent certaines gravures de Constable ; comme lui l'artiste nous fait sentir que la nature finira pas prendre le relai de l'histoire ; ces ruines sont encore présentes mais elle disparaîtront un jour sous la végétation.

    La traque de la trace hante tout le travail de Sophie Ristelhueber ; les rehaussements à l'acrylique qu'elle effectue sur ces vieilles photos n'en seraient-ils pas la métaphore ? Avec son pinceau elle fouille ces lieux qu'elle a autrefois photographiés redonnant au paysage l'épaisseur de sa texture et de son mystère. On est surpris qu'il s'agisse de tirages tant la matière du medium est présente mais le léger relief et les teintes qu'on croit deviner sont illusoires puisqu'il s'agit de photos re-photographiées, donc parfaitement plates.

    M'est alors revenu à l'esprit un livre de l'allemand Heimito Von Doderer lu il y a longtemps "Le meurtre que tout le monde commet". Conrad, le héros, ayant couru toute sa vie après les traces qui lui permettraient d'élucider le meurtre de sa belle-soeur finit par découvrir qu'elle fut assassinée une nuit dans un train au moment où celui-ci passait sous un tunnel et que lui-même faisait partie des voyageurs. En arpentant les rails du trajet il plonge dans l'obscurité de ce drame pour trouver une réponse à la fatalité et à la force du destin.

    Sophie Ristelhueber "Track". Galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004-Paris. Ouvert du mardi au samedi de 14 h à 19 h. Jusqu'au 16 mars.

     

     

     

  • Philippe COGNEE (par Régine)

    Voir l'exposition de Philippe Cognée à la Galerie Templon est une expérience captivante. On ne peut qu'être saisi par le beauté des tableaux exposés où dominent toutes les nuances du vert, du blanc, du rouge brique, où se télescopent opacité et transparence, profondeur et affleurement, où la matière somptueuse frémit.

    On n'échappe pas non plus au trouble qu'ils provoquent : Pourquoi tant de fascination pour un thème aussi banal : en effet ce ne sont que façades anonymes de bâtiments dégradés, désertés par ceux qui les ont occupés. Pourquoi cette impression paradoxale de temps suspendu comme dans les toiles de Chirico et de déroulement inéluctable qui use et fait disparaître toute chose, de présence réelle très forte du sujet représenté et de son délitement, pourquoi ce constat froid et distancié du réel nous touche-t-il si fort ?

    Cadrés très serrés, laissant peu ou pas de place au ciel ou à l'environnement immédiat, réduites à un jeu d'horizontales et de verticales, les constructions représentées offrent leurs façades décrépites au spectateur et leur solitude serre le coeur.

    En voici quelques exemples tous peints en 2012 : En perspective rapprochée l'ancien atelier intitulé "Brasilia" (175x 280),GEDC0024.JPG (photo 1) impose avec force sa présence massive. Des lignes noires quadrillent sa façade blanc délavé et s'y diluent. Sur le mur du bas quelques graffitis s'effacent. Le charme de la couleur vert céladon qui rejoint le bleu du ciel et la douceur de la matière du pignon aimante le regard et procure un plaisir irrépressible ; il faut lutter pour résister au désir de le toucher. Telles des fils d'une ancienne ligne électrique des parallèles courent au haut du tableau, élargissant l'espace. C'est d'une simplicité absolu et c'est magnifique.

    Totalement frontale et plate la façade de "Brasilia 2" (153 x 153) GEDC0033.JPG(photo 2) allie somptuosité et déréliction. Somptuosité des couleurs comme noyées dans la masse, harmonie de leurs accords, profondeur noire des fenêtres à demi murées qui tels des yeux vous contemplent, donnant à cette pauvre maison un regard humain.

    Est-ce par sa simplicité minimaliste, la forme de la baie horizontale, les lettres écrites sur son fronton que "Detroit" (115 x 145) GEDC0032.JPG(photo 3) évoque immédiatement Hopper ? Mais la lumière dorée qui baigne les oeuvres du peintre américain, le sentiment d'attente souvent éprouvé devant elles, ont fait place ici à une atmosphère grise et triste et à une impression d'abandon et de solitude.

    Afin d'avoir un regard distancié et dépassionné sur la réalité, pour réaliser cette série, Philippe Cognée a cherche des images sur Internet "Elles n'appartiennent à personne, elles sont à tout le monde et je peux me les approprier" dit-il. Ainsi ces bâtiments ont été photographés au Brésil, au Mexique, aux Etats-Unis ou ailleurs. Peu importe.

    Comme pour Richter la photographie est la base de son travail, comme lui il l'associe à une technique qu'il a mise lui-même au point. Tandis que le peintre allemand revient sans cesse sur le trop plein de peinture en la raclant d'un bord à l'autre, Cognée peint la photo, projetée agrandie sur une toile avec un mélange de couleurs et de cire ; sur cette peinture il applique un film plastique qu'il repasse avec un fer chaud et qu'il arrache. Si chez Richter les couleurs semblent se dissoudre et l'image se désintégrer à mesure que l'observateur s'en approche pour devenir quasiment abstraite, avec sa technique Cognée nous immerge dans la peinture. Il obtient une matière qui devient vivante, donnant chair aux images et conférant à ses tableaux l'aspect d'un monde en voie de disparition. Le temps et l'espace se rétractent et se dilatent et à l'inverse de Chirico où le temps est immobile, ici on voit l'effet du temps plus que le temps lui-même ; le vide n'est pas métaphysique mais existenciel.

    L'image nette de la réalité donnée par la photo disparaît pour laisser place à un monde flou et insaissisable. Le flou, devenu représentation des temps modernes, est ici celui de l'effondrement de l'environnement, de sa désespérance. On pourrait lui opposer le flouttage pratiqué par Carole Benzaken qui dit le passage en vitesse du spectateur, son regard sur le paysage. Chez Cognée la surface se trouble et devient flottante, mouvante, tantôt dense comme une laque, tantôt douce comme une peau ou alvéolée et rugueuse comme du marbre rongé. Les couleurs tantôt sourdes, tantôt chatoyantes s'infiltrent les unes dans les autres. Les traits noirs qui de loin ont le velouté du fusain, de près deviennent brillantes comme du vernis. La réalité se découvre multiple, contradictoire, fuyante.

    L'exposition se poursuit dans l'impasse Beaubourg par une série de portraits sur papier pour lesquel l'artiste a utilisé la même technique. Les personnages GEDC0039.JPGGEDC0040.JPG(photo 4 et 5), dont le regard fixe le spectateur, ont un visage et un corps à la fois mouvant et stable. Tout en demeurant insaisissable chacun affirme son individualité. La mobilité de leurs chairs labourées par la peinture montre leur vulnérabilité et annonce leur possible dissolution. Ils n'évoquent pas la souffrance comme les visages déformés de Bacon, mais mettent à nu leur humaine condition. Chaque être est unique, corps et esprit sont intimement liés, mais rien n'est fixe, tout peut disparaître.

    Au centre de la galerie, à l'aide de petits cubes en marbre blanc de différentes tailles, l'artiste a installé une maquette de ville imaginaire (photo 6)GEDC0038.JPG. Elle sera évidemment différente à chaque exposition. On y voyage dans un lieu à la fois connu, mais anonyme, étrange et on pense au film de Sophia Coppola "Lost in translation"

    Par cette belle exposition, Philippe Cognée nous montre le dessous des choses et sublime la fragilité de la vie, la beauté de l'éphémère et de l'insaisissable.

    Philippe COGNEE - Galerie Daniel Templon - 30 rue Beaubourg, et en face Impasse Beaubourg 75002-Paris. Tél : 01 42 77 45 36.Du lundi au samedi de 10h à 19h. Jusqu'au 23 février.

     

  • Sol LEWITT (par Sylvie).

    Les oeuvres de Sol LeWitt que présente Marian Goodman sont peintes à même les murs. C'est le propre des "wall drawings". Ils sont enchanteurs.

    6934148dbddb5614c52c9d90156a86d5.jpgAu nombre de quatre, ils ont été conçus entre 1985 et 1994. On se sent petit poucet comme dans une cathédrale devant ces grands triangles assemblés de différentes couleurs qui dessinent des pyramides du sol au plafond, ou plutôt du plafond au sol, car le regard va instinctivement de haut en bas, de la pointe à l'assise, même si les perspectives semblent aussi diverses que celles d'un chapiteau dont on ferait le tour. Malgré leur rigidité et leur platitude, ces combinaisons rigoureuses d'éléments géométriques dégagent un charme captivant, et, placées côte à côte, si proches de lignes, de facture et de couleurs, laissent croire un instant qu'elles ne sont qu'une ou composées comme un ensemble. En réalité il s'agit d'une série. (Photo 1:Wall Drawing #457, double pyramide asymétrique, décembre 1985, doc.galerie Goodman).                                                                                                                                           Des questions viennent à l'esprit: où s'arrête chaque oeuvre, quel est le support puisqu'il a fallu les réaliser et les installer alors que l'artiste est décédé depuis 2007, où est la trace de sa main?

    sol lewitt 002.jpgLe support c'est le mur, le mur seul, pas de toile, pas de papier et, bien sûr, pas de cadre. Facettes et fond sont peints au lavis d'encre, par couches successives, dans les tons jaune, rouge, bleu et gris, mouchetés, qui rappellent les fresques italiennes du Trecento dont LeWitt était féru, ayant vécu à Spoleto en Italie, près des oeuvres de Giotto. La technique n'est peut-être plus tout à fait la même mais pour obtenir la modulation des couleurs au rendu si doux et si profond, il a bien fallu appliquer des pigments sur un enduit frais ou, ce qui est probable, tamponner en multiples couches les murs à l'aide de chiffons mouillés et colorés. Ainsi l'oeuvre est partie prenante des murs et donc intransportable. (Photo 2, Wall Drawing 459#, lavis d'encre, décembre 1985).

    Artiste conceptuel, Sol LeWitt a toujours conçu avec soin ses oeuvres, confiant l'exécution à d'autres. Les "wall drawings" ont été réalisés selon ses instructions par des étudiants et de jeunes artistes. Partant d' éléments formels simples et abstraits, il a pu réduire sa sublectivité et séparer la conception de l'exécution. Cette attitude nous étonne encore un peu aujourd'hui où les notions d'authenticité, d'originalité et de valeur sont encore bien présentes. La règle a longtemps voulu qu'une oeuvre d'art soit objet unique, produit par un seul individu, oubliant en cela la vieille tradition des ateliers de maîtres. LeWitt en a gardé l'esprit puisqu'il a autorisé une part de hasard, considérant que les erreurs et les imperfections des exécutants, à la surface du mur, faisaient partie de l'oeuvre. Les "wall drawings" combinent l'autonomie et l'intemporalité d'un motif abstrait avec la spécificité d'un lieu  (la galerie Goodman) et les contingences d'une installation particulière.

    Sol LeWitt n'a cessé de créer des dessins muraux pendant plus de trente ans jusqu'à sa mort. Ils ont été réalisés dans différents endroits par des exécutants variés. Comme des estampes ou des photos elles se prêtent à la multiplicité. Théoriquement n'importe qui peut suivre les instructions donnés par l'artiste pourvu qu'il ait consciencieusement suivi le plan de l'artiste et choisi un lieu approprié. D'ailleurs ceux de la galerie sont à vendre.

    sol lewitt 003.jpg Sol LeWitt, souvent considéré comme le père de l'art conceptuel et minimal, nous force à réexaminer nos définitions de l'art et nos idées sur le rôle de l'artiste. En séparant la conception de l'exécution il a voulu parler à l'esprit plus qu'à l'oeil. S'il se dégage effectivement des dessins muraux une véritable spiritualité, on ne se lasse pas de regarder ces "Pyramides" majestueuses et tendres qui s'adressent, malgré tout, à l'émotion. On aurait tort de se priver d'une visite au Centre Pompidou-Metz où trente trois dessins y sont exposés jusqu'en juillet 2013.

    Sol LeWitt, "Pyramides", auxquelles il faut ajouter, visibles au sous-sol, une sélection d'oeuvres imprimées, représentatives de l'évolution du style de l'artiste (Photo 3). Galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris. Tel: 01 48 04 70 52. Jusqu'au 19 janvier 2013.

  • Mircea CANTOR (par Sylvie).

    Mircea Cantor, né en 1977 en Roumanie, travaille à Paris et en Transylvanie. Il est le onzième lauréat du prix Marcel Duchamp et, comme tel, est exposé au centre Pompidou. La maison traditionnelle en bois, sculpture décorée du motif typique de corde, vue au jardin des Tuileries dans la cadre de la FIAC hors les murs, donnait à saisir une ambiguité dans ce cocon sans toit. L'espace 315 de Beaubourg est l'occasion de mieux comprendre l'état d'esprit de l'artiste à travers des oeuvres de 2012, minimalistes et troublantes par leur évidence poétique et une certaine résonnance philosophique.

    Le sas d'entrée met sur le champ devant les préoccupations de Cantor: le temps, le jeu, le merveilleux, la mort, des sujets essentiels qu'il approche avec subtilité.

    mircea cantor (suite) 014.jpgSur le mur blanc se lit:" Don't judge, filter, shoot" (Ne juge pas, filtre, tire), une injonction qui est à la fois le titre de l'exposition et le nom d'une des oeuvres, trace semi-brulée qui évoque pour moi un fil de fer barbelé. Le processus et le sens ne me deviendront intelligibles que plus avant. A ce stade, sa beauté grinçante joue sur les nerfs comme des meubles baroques dont les aspérités font mal avant même de les avoir touchés. Expérience stimulante sans être physiologiquement désagréable.

    A droite, la vidéo "Wind orchestra" (orchestre de vent) montre en boucle un enfant posant délicatement à la verticale une série de couteaux acérés et, d'un souffle, les faisant s'écrouler. L'enfant a tout le sérieux de son âge au jeu de l'habileté et de la précision et recommence sans cesse. J'ai cru voir, revisitée ainsi, l'expérience du fort-da chère à Freud, l'alternance présence-absence de la mère, cette compulsion de répétition propre à la nature humaine. Le résultat est fragile, limpide, grave - on y sent le plaisir de construire, le danger des grandes lames et la vanité de toute oeuvre humaine - mais néanmoins ludique comme un jeu de quille et l'on se prend à le regarder... en boucle, avec délectation.

    Mircea Cantor-006.jpgPassons à l'intérieur. "Don't judge, filter, shoot" forme une rosace - vitrail ou mécanisme prêt à   tourner ? - constituée de six tamis ordinaires en bois et fine trame métallique miroitante trouée, dans lesquels gisent des balles de fusil en béton et or. Hypothèse de déchiffrement : le tamis, outil de filtrage, serait notre jugement ; l'assemblage aurait la forme d'un cristal de graphite, témoin de modernité (selon l'auteur) ; les balles, l'image même de la violence et de la fulgurance ; et mon tout compose un ensemble faussement simple, en réalité complexe, à multiples sens. Le rôle de l'artiste, semble vouloir dire Cantor, n'est pas de juger mais de choisir dans le réel (le filtrer) puis de le dépasser (tirer). La beauté est question de regard - merci à Duchamp - et il y a dans cette composition une harmonie plastique et des contrastes convaincants : les tamis ne peuvent plus tamiser, il ont été troués par les balles ; celles-ci, lourdes de masse et de prix, seront ralenties par leur poids... Serait-ce l'évocation d'un état du monde et de ses contradictions ?

    mircea cantor 003.jpgChic, une banquette pour s'asseoir et regarder la seconde vidéo. C'est opportun. "Sic transit gloria mundi" (Ainsi passe la gloire du monde) s'inscrit en effet dans un temps lent et renvoie aussi bien à la mythologie, qu'à l'histoire de la chrétienté ou à la mondialisation. Une jeune femme asiatique, à la longue robe drapée comme un personnage de l'Antiquité, parcourt pieds nus, lentement, le cercle formé par de pauvres hères allongés, un bras tendu, main ouverte et bandée. Elle tient une longue mèche allumée qui se consume peu à peu en passant sur les mains. Les brûlures sont mentalement à craindre malgré les bandages, et la progression du feu, en multiples étincelles épineuses, ravive le souvenir des pointes de barbelé comme un appel à l'instinct de survie. Voilà qui nous éclaire sur l'image du texte d'entrée, écrit à la mèche de dynanite. Sa signification est peut-être à chercher du côté des nations opprimées comme le fut la Roumanie. Ce spectacle est superbe de sobriété, de dépouillement, de raffinement sensuel et sa tension est entretenue par le son d'une simandre qui sert à l'appel à la prière dans le rite orthodoxe. Quel est ce rite initiatique avec paroxysme et apaisement ? L'énigme reste entière, sauf peut-être à y voir le temps compté, la fragilité humaine, notre mort inéluctable et les cycles qui nous maintiennent dans l'espérance d'un avenir meilleur. Le propos est silencieux, attentiste, universel.

    Mircea Cantor-005.jpg"Epic fountain" ravit. Quel plaisir pour l'oeil ! Les trois colonnes de trois mètres de haut qui le composent sont faites d'épingles de sûreté en or, accessoires du commun transcendés par leur riche matériau. Assemblées en double hélice selon la structure de l'ADN, un thème récurent chez Cantor, elles se déploient, légères et scintillantes comme une cascade ou de poètiques fumeroles aux horizontales régulières d'une échelle. L'échelle de Jacob ? Les oeuvres de Mircea Cantor sont toujours difficiles à déchiffrer. La "fontaine épique", épure linéaire et somptueuse incarnera peut-être pour certains l'humanité riche et féconde, en mutation continue. Quoiqu'il en soit, elle cliquette dans la lumière comme un bijou de prix.

    Mircea Cantor au centre Pompidou, espace 315, niveau 1. Tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h. Jusqu'au 7 janvier.

  • Bertrand LAVIER (par Régine)

    De Bertrand Lavier je ne connaissais que quelques pièces isolées vues lors de visites dans des musées d'art contemporain : le réfrigérateur monté sur un coffre fort "Brandt/Haffner de 1984" GEDC0037.JPG(photo 1), le piano recouvert d'une épaisse couche de peinture acrylique "Steinway and sons de 1987 GEDC0029.JPG(photo 2). Je ne m'étais pas attardée outre mesure sur la signification de ces oeuvres dont je pensais qu'elles se situaient plutôt du côté de la provocation, voire du canular.

    L'exposition du Centre Popidou a été pour moi une révélation. Divisée en sections reprenant les grands thèmes qui traversent son travail, elle m'a permis de comprendre que ces oeuvres nous invitaient avant tout à remettre en cause nos certitudes, à voir le monde de façon décalée en nous révélant des évidences dont nous n'avions pas conscience.

    Le plaisir éprouvé en parcourant cette exposition nait d'une stimulation de la pensée provoquée par des rapprochements inattendus, des transpositions temporelles, des médium imprévus, autant de court-circuits qui, avec humour, aiguillonnent l'esprit.

    En voici quelques exemples parmi d'autres :

    Dans la section Des choses et des mots, contrairement à ce que disaient les artistes conceptuels de sa génération, B. Lavier nous avertit qu'il, ne faut pas faire confiance au langage. Pour le démontrer il place un mobile de Calder noir et rouge sur un radiateur laqué blanc de marque Calder et intitule l'oeuvre : "Calder et Calder" (photo 3)GEDC0026.JPG. Le résultat est beau, mais troublant : comment un mot peut-il désigner à la fois un banal appareil de chauffage et une merveilleuse oeuvre d'art ?

    Sur les deux parties égales d'un diptyque de 1984 intitulé "Mandarine by Duco and Ripolin" GEDC0040.JPG(photo 4), il applique de la couleur "Mandarine" ; pour l'une l'artiste a utilisé la peinture du fabricant Ripolin, pour l'autre de Duco. Alors que le résultat devrait être le même puisque la référence de la couleur est identique, il est très différent : l'une des parties est orange, l'autre rouge. Ainsi est mise en doute la capacité du langage à traduire le réel et il est prouvé que la réalité est bien une affaire de subjectivité.

    A l'école d'horticulture de Versailles où il fit ses études, B. Lavier découvre la technique de la greffe. L'idée qu'il est possible, à partir de deux éléments, d'en faire un troisième qui aura une identité propre, différente de ceux qui lui ont donné naissance l'a fascinée. Sachant cela, le sens des oeuvres citées précédemment et auxquelles je n'avais pas prêté attention s'éclaire. En greffant un frigidaire sur un coffre fort (photo 1) ou un pierre sur un frigidaire, Lavier fait jaillir l'idée de sculpture qui n'est autre qu'un objet posé sur un socle.

     En recouvrant un piano "Steinway and sons" (photo 2) non de feutre comme Beuys, mais d'une épaisse couche de peinture afin de la rendre évidente et avec une touche évoquant celle de Van Gogh, il greffe la représentation picturale d'un objet sur l'objet lui-même, rapproche et destabilise deux mondes qui jusque là étaient séparés, celui de l'objet et celui de la peinture ; détourné, le piano n'est plus un piano puisqu'il ne peut plus jouer, il n'est pas une peinture puisqu'il est en trois dimensions, ni une sculpture puisqu'il est peint. Le résultat échappe aux catégories dans lesquelles on voudrait l'assigner.

    Dans la section intitulée L'art de la transposition, avec les "Walt Disney productions"GEDC0046.JPG (photo 5), il agrandit au format réel des vignettes d'oeuvres contemporaines imaginées par l'auteur d'une bande dessinée de 1947 et intitulée "Mickey au musée d'art moderne". Le résultat est surprenant, les sculptures évoquent des formes proches de celles de Arp et les tableaux des oeuvres de grands peintres  du pop Art. Ainsi le réel des oeuvres pulvérise-t-il la cloison qui sépare le réel de l'imaginaire.

    L"idée du ready made de Duchamp est omniprésente, mais si l'artiste se l'accapare il la transforme avec ironie et sensibilité. A l'objet neutre, pur concept qu'était le porte bouteille ou l'urinoir, il oppose "La Giulietta" GEDC0042.JPG(photo 6), une Alfa Roméo gravement accidentée, exposée telle quelle ou "Teddy" GEDC0043.JPG(photo 7), un petit ours en peluche usagé soclé qui sont de véritables blocs d'émotion.

    En imaginant ce que sera le musée ethnographique de notre civilisation occidentale dans quelques centaines d'années il nous projette dans le futur. Pour donner forme à son idée, il fait socler des objets dérisoires de notre consommation courante : un skate board "Chuick metruck" GEDC0045.JPG(photo 8), une serrure "J.M.B. Classique"GEDC0048.JPG, (photo 9) un kayak "Nautiraid" GEDC0004.JPG(photo 10), etc... Dépouillés de leur utilité, magnifiés par le soclage, la beauté de ces objets, même celle d'un simple parpaing, rivalise avec les oeuvres montrées dans les musées ; ainsi nous interroge-t-il, avec drôlerie, sur le choix et la valeur des objets sacralisés par leur mode d'exposition.

    Conçu comme une mise en scène, cette exposition raconte la vision pleine d'humour que Bertrand Lavier a du monde de l'art. Comme Maurizio Catelan, dont on serait tenté de le rapprocher, il a une manière très personnelle de se faire entendre. Tous deux nous font réfléchir aux codes sur lesquels se construit l'histoire de l'art et font leur miel des multiples illusions qui hantent notre modernité.

    Bertrand Lavier, depuis 1969 - Centre Pompidou - du 26 septembre 2012 au 7 Janvier 2013. Galerie 2, niveau 6. Tous les jours sauf le mardi de 11 h à 21 hy.

  • Per Kirkeby (par Sylvie).

    La grande rétrospective de Per Kirkeby au Palais des Beaux Arts de Bruxelles au printemps 2012 m'avait emballée. J'ai couru voir son exposition chez Vidal-Saint Phalle à Paris.

    Cette douzaine de peintures récentes  permet de reconnaitre et d'apprécier un artiste danois, né en 1938, prolifique et inclassable. On ne trouvera pas ici ses architectures, ses sculptures ou ses nombreux écrits. Cherchez du côté des techniques et des supports utilisés, des couleurs somptueuses et propres aux peintres du nord et la présence presque obsessionnelle de motifs paysagers. Rien de surprenant à cela puisqu'il a fait des études de géologie. 

    Vous reconnaitrez la patte de Kirkeby, ses coups de brosse impétueux et ses dominantes vertes. Est-on dans la figuration ou dans l'abstraction? Kirkeby joue de l'entre deux : gros plans ou ébauches, allez savoir, d'une nature puissante et foisonnante, sont traités avec une brusquerie qui frôle la provocation. On devine des lacs, des forêts, des couches géologiques, des scènes d'intérieur ou des natures mortes, mais ils échappent tous à la tradition picturale.

    Kirkeby-ss titre-huile sur toile-200x110 -22-11-2012 12;08;52.jpgSans titre 2011, huile sur toile, 200x110cm. Le grand format et la verticalité dirigent déjà l'oeil, à eux seuls, vers une percée profonde où l'on croit se dessiner une falaise abrupte autour d'un lac encaissé. Point de détails naturalistes, plutôt la captation, dans un réalisme sommaire, de la nature dans son essence, ses couleurs, sa vitalité et sa puissance éminemment solide et statique. Le cadrage serré, étroit, borné en haut et en bas par des horizontales plus ou moins rectilignes dit le désir de pénétration, d'aller plus loin dans la connaissance de ses mystères et de sa structure. Les traits noirs verticaux ou en diagonale grossièrement appliqués attestent de traces de mouvement autant que de reliefs, et des contrastes de couleurs complémentaires, rouge, vert, nait cette lumière sévère des pays du nord. Ils rappellent le travail des expressionnistes allemands de la Die Brücke, vers 1910, - Kirchner ou Schmidt-Rottluff - et comme chez eux teintent la vision d'une nuance d'inquiétude ou de mélancolie. 

    Kirkeby-sanstitre 2010-tempera sur toile-200x300;.jpgSans titre, tempera sur toile, 200x300cm. Le précédent tableau conduisait sans détours le regard vers la profondeur. Celui-ci nous révèle un champ visuel élargi. Rien n'arrête le déploiement des lignes. Il n'y a pas de limites. Aux verticales parallèles incurvées - des arbres peut-être ou quelque draperie, à gauche, n'en répond aucune à droite : la parenthèse ne se ferme pas. Cependant que la double masse qui se détache aux 2/3 du "paysage" comme un sphinx sur son piedestal, dévoile une profondeur insoupçonnnée. Les Jaunes, les verts, les bleus,les noirs, en rang serré,créent une densité dans laquelle le fractionnement des touches carrées jaune d'or apportent un frémissement. L'air ainsi traduit est, lui aussi, illimité. Ais-je raison de croire que le carré rose au bas de la toile à gauche pourrait indiquer la présence humaine, le regard naïf (carré) et chaleureux du peintre face à un monde inextricable et prêt à s'écrouler?

    Kirkeby,sans titre 2012,technique mixte sur masonite, 122x122cm- 25-11-2012 19;34;04.jpgSans titre 2011, masonite, 122x122cm. Le support en masonite (fibre de bois) et de ce format est une constante chez Kirkeby.Il en apprécie la surface  lisse, utilisée naturelle comme ici ou peinte en noir comme un tableau d'école.Les accumulations, les superpositions de formes et de couleurs y demeurent. Ici, ce sont des taches dispersées , idée pop s'il en est, comme une cellule vue au microscope sur lesquelles s'ajoutent des gribouillis et des ratures, une sorte de chaos tranquille et abstrait d'une harmonieuse douceur où le mauve onctueux sillonné d'orange vient clore au centre ce qui ressemble à une réflexion. Chaque tache est habitée par une forme esquissée, travail de mémoire, de référence culturelle que je rapprocherais de celui de Twombly dans le registre du naturalisme au lieu de la Rome antique . Dialoguent entre eux les époques et les univers: bras, jambe, plantes, mobilier, architecture ou formes archaïques.

    Kirkeby-sans titre-2010, détrempe sur toile, 200x245cm-25-11-2012 19;26;49.jpgSans titre 2010, tempera sur toile, 200x145cm. Kirkeby tranche ses paysages, il en fait des coupes, à la recherche, semble t'il, des composants, de la structure, de l'histoire souterraine. Sont apparus des précipices, des cratères,des hachures, des stries austères et parfois, comme ici, un champ de fleurs que n'aurait pas démenti Van Gogh. Serrés en botte les verts fondus et les noirs révèlent le fourmillement de la vie et le réveil de la nature. C'est lumineux.Les tiges drues drapées de blanc, les pétales jaune citron et tout un terreau en explosion s'offrent frontalement .En regardant bien vous découvrirez en haut un motif au trait qui pourrait être une table avec un ordinateur. Il n'y a pas de limites au monde des citations.

    Comme Schwitters, l'artiste allemand dadaiste (1887-1948) qu'il admire pour ses paysages réalistes et à contre-courant de l'époque, Per Kirkeby dépasse les courants dominants avec une liberté radicale. L'important pour lui est que le monde soit compris de l'intérieur.

    Per Kirkeby, oeuvres récentes, galerie Vidal-Saint Phalle, 10 rue du Trésor, 75004 Paris. tel: 01 42 76 06 05, ouvert de 14h à 19h du mardi au samedi. Jusqu'au 8 décembre.

  • Simon HANTAÏ (par Sylvie)

    Grande surprise pour moi et peut-être pour d'autres que les toiles de Simon Hantaï (peintre d'origine hongroise,1922-2008) présentées à la galerie Jean Fournier ! Rarement exposées, elles sont néanmoins passionnantes. Ces "Panses" datent de 1964-1965, au temps de Support-Surface qui prônait les supports libres, et correspondent à la période charnière où Hantaï dans son désir de repartir à zéro, d'échapper au "je" du peintre,  décide "le pliage comme méthode" et la peinture en aveugle.  Cette nouvelle technique débouchera sur des all-over d' estafilades blanches ou colorées, selon qu'elles sont dues au pliages ou aux parties convexes peintes. Elle sera emblèmatique de l'oeuvre d'Hantaï. Les "Panses" correspondent à une étape de tâtonnements.                                                

    La série se réfère à un texte d'Henri Michaux sur la nécessité de recommencer par la base, par les cellules, véritable problème de gestation. Pour l'histoire, sachez qu'elles se sont appelées d'abord "Maman, Maman" puis "Saucisses" et la signification est à chercher du côté de la langue hongroise qui confond dans un même mot le ventre de la femme enceinte et la saucisse que l'on mange après avoir tué le cochon.

    En quoi consiste son nouveau procédé du pliage ? " Hantaï froisse une toile non tendue et le plus souvent la noue à l'aide d'une corde, saisissant des zones plus ou moins larges tout autour de la surface du tissu. Puis il peint la surface ainsi froissée, souvent plus d'une fois, repliant la toile et repeignant la surface entièrement ou en partie, selon l'inspiration. Il fait sécher les sacs formés de cette manière en les accrochant au mur ou en les laissant par terre avant de les déplier à nouveau et éventuellement, de les tendre pour les  exposer." (Molly Warnok, dans le catalogue de l'exposition).                                                                                                

     Les zones peintes, qui occupent ici une position centrale, ne sont ni  des collages ni des travaux d'entomologiste.  Non, ce sont des formes abstraites, ovoïdes, plus ou moins biomorphiques, des bâtons, des lettres boursouflées comme les enluminures du Moyen-Age, qui se détachent dans un espace blanc. Elles me rappellent les cellules cancéreuses peintes par Damien Hirst, sans la morbidité de celui-ci. Tout un monde en gestation, comme la peinture elle-même qui, à travers les plis et les replis, suit son cours, se cherche dans un processus incertain.                                                                                        Rappellez vous qu'un double clic sur chaque image l'agrandit.

    HantaÏ (1) 11-11-2012 17;06;35.jpg "Panse" de 1964, huile sur toile 75x35cm, sur un fond blanc nervuré, pourrait évoquer un tronc d'arbre aussi bien qu'un i fatigué ou un tronçon de saucisse. Tronc d'arbre couvert d'écorces, i fatigué s'écroulant d'être massif, saucisse ou tube digestif à la volumétrie tangible laissant voir une chair tripière bariolée et ficelée. Une certain douceur est sensible comme si le peintre avait voulu palier un étranglement, unifier par petites touches horizontales au pinceau les cassures du pliage, les aplanir, les faire disparaitre par un ajout de couleur qui çà et là scintille.

    Hantaï (2) 11-11-2012 17;15;43.jpgAutre "Panse" de 1964, huile sur toile,127,5x105cm. Elle a la forme d'un huit ou d'un haricot, d'un rognon peut-être. Les deux parties ventrues ont un saisissant relief  dû aux aplats de peinture. Les modulations de vert très subtiles, les pliures blanches, vierges de peinture et le flou central qui écartèle les renflements, donnent à la cellule le mouvement d'un organe où se joue un processus specifique : digestion ou parturition ? Comme chez les surréalistes, il y a toujours quelque chose d'éventré dans les oeuvres d'Hantaï, du moins une dimension corporelle.

    Toujours de 1964, cette huile sur toile de 221x214cm, est Hantaï (3) 11-11-2012 17;20;16.jpgd'un grand format. Mate et rugueuse de par toutes ses arêtes, elle ressemble à un gros oeuf sur le point d'éclater. Pliages et peinture viennent remplir ou suturer les brisures formées par les déplis. La forme, très primitive, y puise sa densité. La "Panse" est pleine, elle est l'attente, le devenir.

    Hantaï (4) 11-11-2012 17;23;39.jpgLa "Panse" de 1965, huile sur toile, 69,5x52,5cm fera le lien avec les toiles ultérieures d'Hantaï.  Les multiples traits inscrits dans la toile en jaune, en bleu, mettent en lumière la répétition du geste et la dialectique du fermé et de l'ouvert qui traverse tout le travail de cet artiste. Un travail à reconsidérer dans son ensemble à la rétrospective prévue au printemps 2013 au musée Pompidou.                                                                                  

    Simon Hantaï"Panses", 1964-1965, galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007, Paris. Jusqu'au 24 novembre.

  • Claire MORGAN "QUIETUS" (par Régine)

    Les récentes sculptures installations de l'Irlandaise Claire Morgan exposées actuellement à la Galerie Karsten Greeve m'ont laissée bouche bée. Elles sont sidérantes à plus d'un titre : par leur fragile beauté, par leur rigueur, par leur étrangeté mais aussi par le malaise qu'elles suscitent. Sylvie a déjà parlé de cette artiste sur ce blog il y a deux ans (voir p 13) mais je ne résiste pas à la tentation de le faire à nouveau tant cette oeuvre m'a remuée.

    Chacune d'elle est composée d'une structure faite de réglettes en plexiglass suspendues à l'horizontal au plafond sur lesquelles sont attachés, et pendent à intervalles réguliers, des fils de nylon invisibles, maintenus tendus par un petit plomb attaché à leur extrémité. Sur ces fils sont répartis, de façon plus ou moins espacée, afin de réaliser une forme géométrique parfaite (cube, sphère, cylindre), des lambeaux de plastique colorés ou transparents, des insectes (mouches, moucherons, abeilles...), des étamines de chardons ou de pissenlit. Dans ces cages immatérielles, la présence d'un oiseau immobile nous stupéfie.

    La minutie et le perfectionnisme de Claire Morgan laisse pantois. Son art révèle une connaissance parfaite de la géométrie et de la taxidermie ; elle calcule et réalise tout elle-même, aussi bien le nombre de fils nécessaire pour le volume désiré que la naturalisation des animaux utilisés.

    La splendeur de "The colossus",GEDC0047.JPG (photo 1),  sphère faite d'une multitude de morceaux colorés de polyéthylène déchirés nous saisit dès l'entrée. La couleur bleu des petits plombs qui assurent la tenue des fils de nylon en accuse non sans contradiction la légèreté ; mais l'enchantement fait place à la surprise en apercevant un immense cygne, aile grandes ouvertes, pris dans ses rets.        Ce ballon, qui semble prêt à se détacher du sol au moindre souffle a piégé un oiseau lui-même en apesanteur. La beauté est aveuglante mais quel piège    recèle-t-elle ?

    Durant toute la visite, oscillant entre admiration et répulsion des sentiments contradictoires ne cesseront de vous assaillir.

    Transfigurés, les copeaux de cellophane de "Under arrest"GEDC0007.JPG (photo 2) scintillent dans la lumière. Leur aspect vaporeux s'oppose à la rigueur du cube parfait qu'ils dessinent et des rangées de petits plombs noirs proche du sol. On s'y engouffrerait volontiers comme dans un pénétrable de Soto, mais cet élan est vite brisé par la vue d'un oiseau qui git en bas à droite. Il ne faut pas se fier aux apparences : la nature est cruelle et ses dérèglements, occasionnés ou non par l'activité humaine peuvent se révéler mortels.

    Il faut deviner la présence d'"Apocalypse now" tant sont minuscules les milliers de drosophiles qui le composent. Cet environnement quasi invisible nous fait frémir, mais on  découvre aussi que malgré leurs efforts les mouches n'échapperont pas au magnifique guet appens bleuté tendu par "Try again, fail again, fail better" (photo 3) GEDC0005.JPGdans lequel toutes finiront par s'écraser en paquets serrés.

    L'organisation inflexible et la beauté féérique de l'oeuvre "The birds and the bees" GEDC0017.JPG(photo 4) pour laquelle l'artiste a attrapé, desséché et trempé dans un bain de peinture dorée des millieurs de guêpes, la rendent à la fois fascinante et terrifiante. En effet, deux merles, deux troublions, rebelles à cet ordre impitoyable, y ont été précipités tête la première, victime de leur désir de liberté.

    On cèderait volontiers à l'attrait qu'exerce la douceur ouatée de "Nippel" GEDC0015.JPG(photo 5) - fait d'étamines il invite à la caresse - mais méfiez-vous de l'apparent moelleux de ce "sein" qui lui aussi recèle bien des surprises...

    "Terminal", GEDC0021.JPG(photo 6)  un immense cylindre d'une blancheur immaculée, d'une beauté à couper le souffle est le point d'orgue de cette exposition. Les milliers de morceaux de polyéthylène blancs qui le composent, légers comme des flocons ou des pétales se répandent sur le sol en un tapis neigeux. Un goéland argenté, à peinte visible, en est prisonnier.

    L'exposition est complétée par une série de très beaux dessins préparatoires dont la feuille de papier a servi à la taxidermie des animaux.

    Belles, aériennes, vulnérables, d'une précision inouïe, les oeuvres de Claire Morgan nous fascinent. Quoique faisant appel à des animaux ou à des produits industriels, le propos de l'artiste ne me semble pas être d'abord celui de l'écologie. Elle met en évidence le caractère éphémère et souvent contradictoire de l'existence, l'arrêt brutal du temps lorsque la mort survient. Elle souligne la perfection et la beauté de la nature mais aussi la cruauté de ses lois implacables. Elle insiste sur la dangerosité mortifère d'une organisation parfaite et totalitaire.

    L'artiste a intitulé son exposition "Quietus" qui veut dire "tranquille". Le moins que l'on puisse dire est qu'elle a le sens du paradoxe.

     Claire MORGAN "Quiétus" - du 8 septembre au 3 novembre 2012 : Galerie Karsten Greeve, 5 rue Debelleyme, 75003-Paris. Tél : 01 42 77 19 37. Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

     

     

     

     

  • Orozco, Broyer, Henrot, à propos de nature.( par Sylvie).

    La nature a toujours inspiré les poètes et les plasticiens. Pour la copier, l'utiliser, la transformer ou s'en inspirer.

    Après la visite à l'exposition de Claire Morgan à la galerie Karsten Greve, un délice de spectacle, de finesse de travail et de perversité imaginative dont vous parlera très bientôt Régine, un tour dans quelques autres galeries du Marais à Paris n'a fait que nous conforter dans l'idée que décidément aujourd'hui encore cette nature reste un sujet de choix et qu'elle est à l'affiche.

    Sainte Victoire d'Anne-Lise Broyer.jpgNous avions vu à la Galerie Particulière, 16 rue du Perche, 75003, les "Leçons de Sainte Victoire" d'Anne-Lise Broyer, un travail photographique sur la montagne du même nom: tantôt un blanc éblouissant à la mine graphite vient enneiger les crêtes et les déclinaisons du relief, tantôt c'est un noir qui se dépose en sombres premiers plans. De quoi magnifier encore ce site sublime qui a fasciné Cézanne et Picasso. L'exposition s'est terminée le 26 septembre mais le travail est à suivre.

    GEDC0033.JPGChantal Crousel présente des oeuvres de l'artiste mexicain, né en 1962, Gabriel Orozco: ce sont des mobiles faits de tiges de bambou et de plumes d'oiseaux. La souplesse des branches incurvées se hérisse de plumes rigides et longues invisiblement fixées.Mais ces nombreux "Roiseaux" suspendus envahissent l'espace de la galerie, ce qui nuit plutôt qu'il ne met en valeur la beauté de chacun d'eux. Pourtant, une force vivante semble animer ce qui apparait comme un déploiement ou un envol. Ils n'ont cependant ni le charme solitaire des mobiles de Calder ni le désordre naturel de volatiles ébouriffés. Bien sûr, on l'aura compris, il s'agit d'une réflexion sur la circularité, la nature et l'artifice, le mouvement et le temps.                                                                                                                                            Galerie Chantal Crousel, 1O rue Charlot, 75003. Tel: 01 42 77 38 87. Jusqu'au 20 octobre.

    GEDC0029.JPGDu même artiste Marian Goodman montre des terres cuites de petite taille, charnues, de forme plus ou moins triangulaire, façonnées  manuellement dans un mouvement rotatif. Elles en portent, de façon tangible, les rondeurs et l'échelle. Orozco s'est intéressé aux transformations de la masse de terre au creux de sa main. Série"Orthocenters".                                                               Galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003. Tel: 01 48 04 70 52. jusqu'au 20 octobre.

    Changeant de rive, nous avons trouvé chez Kamel Mennour les compositions florales de Camille Henrot, inspirées d'oeuvres littéraires et présentées Camille Henrot- 02-10-2012 15;31;48.jpgcomme des ikebana, ces bouquets qui au Japon reflètent le rapport culturel et poétique de l'homme avec la nature. Je ne suis pas sûre d'avoir perçu une quelconque sérénité ou une symbolique savante mais plutôt un appel désespéré à la tendresse par les couleurs des fleurs fraiches ou fanées, et une forme d'humour noir ou de critique de la société par la présence conjointe de végétaux et de matériaux en plastique de notre quotidien le plus ordinaire.                                                                                                  "Est-il possible d'être révolutionnaire et d'aimer les fleurs?", galerie Kamel Mennour, 47 rue Saint André des Arts, 75006. Tel: 01 56 24 03 63. Jusqu'au 6 octobre.