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décrypt'art - Page 19

  • Ecritures illisibles (par Sylvie)

    L' enclave est dans le pré-carré réservé aux artistes-femmes du Musée de l'Art Moderne, au Centre Pompidou à Paris. Y sont réunies quelques oeuvres de petit format sous le titre "Ecritures illisibles". Dans un premier temps, elles portent à croire qu'il s'agit d'exercices d'écriture ou de quelques codex inconnus. Roland Barthes, dans les années 60, avait eu le mot juste à leur sujet. ce sont effectivement des "écritures illisibles", des simulacres sans contenu linguistique et sémantique mais au fort pouvoir visuel.                  

    Ces graphies minuscules occupent l'espace du papier avec une régularité presque géométrique semblable à la mise en page de journaux ou de livres. Elles font oeuvre de communication sans rien communiquer.  L'organisation propre à l'écriture alphabétique est respecté mais le texte est devenu image, une image abstraite, et le mot, matériau de l'oeuvre. Il y a du jeu dans ces textes à résonnances conceptuelles. Puisque la littérature a laissé la place aux arts plastiques, on ne lit pas , on regarde. C'est très beau, très intimiste et attachant jusqu'à faire oublier le côté parfois provocateur.

    GEDC0022 Dermisache journal.JPG Diario n°1, 1972, de Mirtha Dermisache se présente comme la double page d'un journal en noir et blanc, avec de gros titres , des colonnes de texte, du lache et du serré. Tout est parfaitement organisé et graphiquement équilibré. Pourquoi copier la presse ?  Mirtha Dermisache est argentine (née en 1940) et pratique ce type de travail depuis les années 70. Elle prône la nécessité d'un art-action, art de résistance et d'insubordination mêlant corps et politique. Le pseudo journal renvoie probablement à la désinformation de la presse locale de l'époque. A copier la présentation, l'artiste marque  une volonté d'occulter un contenu et d'entrer elle même en écriture. Le résultat est plus construit que l'écriture automatique des Surréalistes qui donnaient libre cours à leur inconscient (voir Max Ernst ou Dotremont) et, derrière la maquette se profile l'idée de message, celui du refus. Une illisibilité de départ à rapprocher de celle à posteriori de Pierre Buraglio. Dans la page d'agenda de "Now the time" il parait avoir voulu effacer sa vie en rayant son emploi du temps.     

    GEDC0013 Blank.JPGLes 9 pages des "Eigenschriften" (Ecritures pour soi), pastel sur papier, 1969, d'Irma Blank, argentine elle aussi (née en 1934), participent de la même autocensure et de la même volonté d'affirmer sa position." Ecriture du silence et du néant qui nie et accorde tout". Les signes, petits bâtons perçus comme roses bien qu'ils soient faits d'une juxtaposition de rouge et de bleu, sont disposés de façon conventionnelle propre à la temporalité. Serrés, ils s'alignent sans ponctuation, comme une intarrissable logorée ou, peut-être, avec la densité d'un exercice spirituel. Et couvrent 9 pages. On pense à la "Peinture, écriture rose" de Hantaï qui recopiait à l'encre colorée, les uns sur les autres, les textes sacrés  les rendant ainsi illisibles (l'horreur du vide) mais d'une grande beauté plastique. Aussi peu élaborés que des signes primordiaux, d'avant la langue, les écritures d'Irma Blank inscrivent, par le biais du geste, un texte- image, inutile certes mais chargé d'allusions.

    Beaubourg, Ecrit illis 006 P. Bloch.jpgLes écritures de Pierrette Bloch (née à Paris en 1928) nous rappellent davantage celles d'Henri Michaux ou les calligraphies chinoises, on y sent la pression de la main et les signes y sont plus individualisés. Pierrette Bloch décline à l'infini le point ou le trait. Plus ou moins gros, plus ou moins espacés, ces formes simples, abstraites, alignées, débouchent sur une composition à la fois rigoureuse et fantaisiste, un travail sur l'espace, le temps et le mouvement infini, un mystérieux murmure extrèmement poétique. La Ligne de papier, encre sur papier, 2002, qui figure ici, témoigne, dans sa rigueur, d'un attachement aux matériaux pauvres, aux subtiles variations du noir et blanc que permet l'encre de Chine, et au déploiement répétitif du geste qui donne rythme fluidité et légèreté.                                                           GEDC0010 P. Bloch.JPGSi vous avez été comme moi infiniment GEDC0006 P. Block, Crin.JPGséduits par ce travail - et il y a là d'autres exemples -, courrez à la galerie Karsten Greve voir le parcours rétrospectif de l'artiste et, en particulier les lignes en crin de cheval (2002) légères comme des notes de musique sur une portée et un somptueux tissage en lacet de coton (1974). Comme quoi le latin dit vrai:  texte ou texture l'origine est la même.

    Ecritures illisibles, MNAM Centre Pompidou, place Beaubourg,75004 Paris. 01 44 78 12 33. Pierrette Bloch, galerie Karsten Greve, 5 rue Debelleyme, 75003 Paris.01 42 77 19 37, jusqu'au 12 fevrier 2011.

  • Alexandre HOLLAN (par Régine)

    En parcourant l'exposition d'Alexandre Hollan actuellement à la Galerie Vieille du Temple, et en observant ses oeuvres si "silencieuses" j'ai été surprise d'entendre le bruissement de la vie.

    Le travail de cet artiste hongrois, installé en France depuis plus de 40 ans, comporte deux facettes bien différentes mais somme toute complémentaires : des natures mortes et des dessins ou peintures d'arbre. Elles le sont par la façon don il aborde les deux sujets : une attention patiente à la vie des objets et de la nature pour capter ce qui échappe au commun des mortels et pour faire sentir ce qui est à peine tangible, attention qu'accompagne une incessante méditation sur la nature, sur la lumière, sur la peinture.

    Il ne parle pas de "Natures mortes" mais de "Vies silencieuses". Qu'essaye-t-il d'y saisir : les échanges imperceptibles qui passent entre quelques objets très simples rassemblés pour l'occasion - pot, cafetière, bouteille - et fruits posés auprès d'eux.

    Les tons assourdis, veloutés, la façon dont ils se fondent les uns dans les autres, dont les contours des objets se dissipent laissent à penser qu'il s'agit de pastel. Or il n'en est rien car c'est bien avec l'aquarelle qu'Hollan parvient à donner une telle sensation tactile à la couleur. On pense alors que le papier lui-même à dû faire l'objet d'une lente préparation pour lui permettre d'absorber des couches et des couches de couleur et faire sourdre une lumière qui émane du coeur même des choses.

    Oui, les objets qui composent ces "Vies silencieuses" communiquent entre eux par la couleur. Ils se fondent autant les uns avec les autres qu'avec le fond. Ils existent individuellement mais aussi comme faisant partie d'un tout. Si chaque objet garde sa couleur dominante (brun, pourpre, violet) un ton sous-jacent unifie l'ensemble, réveillé parfois par la clarté jaune d'un fruit (photo 1)GEDC0019.JPG. Les contours se défont pour laisser passer une seule sonorité. Ici ce sera le brun (photo 2)GEDC0020.JPG, là le bleu (photo 3GEDC0021.JPG) ou encore l'ocre (photo 4).

    GEDC0022.JPG


    Les dimensions de cette dernière (82 x 106) donnent aux choses une extraordinaire présence ; elle est comme un "zoom" des formats plus petits accrochés en face d'elle.

    Dans cette répétition incessante du même motif on pense bien sûr à Morandi - ils ont d'ailleurs été exposés ensemble en 2001 à Vevey en Suisse - mais si on ressent chez ce dernier le sentiment d'anxiété de ne jamais pouvoir saisir véritablement ce qu'il cherche, la mélancolie dans l'oeuvre d'Hollan est d'un autre ordre. Les objets qu'il peint sont usagés ou rouillés, les fruits sont mûrs Il entre en résonance avec eux pour capter la lumière qui surgit de la beauté de leur usure, de leur mûrissement. En nommant "Vies silencieuses" ses natures mortes il nous invite à regarder le temps qui imperceptiblement passe et change toute chose.

    Son attitude n'est pas différente devant les arbres, dont les dessins et les peintures forment la 2ème partie de cette exposition. Les dessins sont rarement isolés (photo 5)GEDC0028.JPG
    , mais réunis par 2, 4 6 ou 8 GEDC0023.JPG
    (photo 6 et 7)GEDC0030.JPG
    . Il nous montre ainsi simultanément les multiples perceptions et sensations qui le traversent devant le même sujet. Cela donne lieu à un tracé qui ressemble à un fin réseau sanguin irriguant les ramures, à un brouillard qui se dissout et frémit dans l'air, ou à un simple signe. Suivre ainsi les étapes qui sont l'image d'une succession d'états intérieurs est extrêmement émouvant.

    Sur le diptyque au mur se déploie avec majesté un grand arbre très noir peint à l'acrylique (photo 8)GEDC0024.JPG
    . Ici, comme à l'accoutumée, Hollan ne peint qu'à partir du haut du tronc, là d'où part la ramure ; c'est le rapport de celle-ci avec l'air environnant qui l'intéresse. Celui-ci circule entre le blanc de la toile et le noir profond des branches imposant à leur déploiement une absolue présence. Pour Hollan "les arbres sont des êtres et il les appréhende comme tel" dit Yves Bonnefoy.

    Une belle vidéo montrant l'artiste au travail permet de visualiser sa démarche et de mieux se rendre compte de ce que j'ai tenté d'expliquer ici.

    Mais laissons lui le dernier mot qu'on trouve dans le joli catalogue réalisé par la Galerie Vieille du Temple et Pagina d'Arte : "Il y a une force franche, immédiate qui s'affirme dans chaque mouvement de feuillage et qui affirme une résistance dans le cosmos où tout le reste bouge. Cette affirmation forte, tendue, je la reconnais, je l'aime (en dessinant au pinceau noir par exemple, ou avec les traits fulgurants au fusain".

    Alexandre Hollan - Arbres - Vies silencieuses - du 2 décembre 2010  au 29 janvier 2011

    Galerie Vieille du Temple 23 rue Vieille du Temple, 75004-Paris (01 40 29 97 52). Du mardi au samedi du 14 h à 19 h.

     

  • Georges Rousse (par Sylvie).

    Dans les gigantesques volumes intérieurs vides photographiés par Georges Rousse le regard est happé et pris de vertige. Et mon impression a été la même cette fois encore devant les oeuvres exposées aux galeries RX et Putman.. Pourquoi ces espaces spectaculaires par leur taille, le déséquilibre qu'ils établissent et le tragique qui émane parfois de leur désolation sont-ils si  envoûtants?  Comment expliquer cette poétique de chantier ? .

    GEDC0024 G. Rousse par Régine.JPGGEDC0025 Rousse par régine 2.JPGGEDC0018 Rousse par Ré 6.JPGLa galerie RX à Paris présente une dizaine d'oeuvres de grand format et quelques aquarelles préparatoires qui font mieux comprendre ce travail complexe sans en enlever le mystère.                                                                                                   Chasse sur Rhône de 2010 (tirage lambda, 125x160 cm, photo de droite) par exemple, montre l'intérieur d'un bâtiment en pierres apparentes, haut et vide. La diagonale de l'escalier indiquant l'accès à un probable ou ancien étage supérieur et le pilier central, partageant l'image en deux hémisphères, rejoignent les lignes des murs en un point focal au centre.  La lumière pénètre harmonieusement par les différentes ouvertures réparties en éventail. L'impression est, comme toujours chez Rousse, d'espace  et de silence. Le carré bleu, éblouissant et transparent, qui s'inscrit au centre de la pièce semble flotter dans l'espace. Il s'emboite dans le format de l'image, apporte une nouvelle profondeur de champ et revigore le lieu par sa forme géométrique et la dynamique de sa couleur pure.. On oublie la solitude sous-jacente initiale, on oublie le destin sans doute funeste du bâtiment pour se laisser pénétrer par le calme qui s'en dégage. Dans Alpilles de 2010 ( Tirage lambda, 125x160cm, au centre) un volume  rond est introduit dans un autre volume-cage construit dans un troisième. L'image de gauche représente l'aquarelle du projet Vitry 2007 (22x30cm).                                                                                                                                               

    Georges Rousse fait oeuvre de photographe plasticien depuis les années 70 (il est né en 1947). En passionné de peinture, de graphisme et surtout d'architecture." L'architecture est la condition première et préalable à mon travail. Sans elle et sans cette mémoire ultime de l'architecture que je souhaite conserver, mon oeuvre n'existerait pas." C'est ainsi qu'il s'exprime. Ajoutons qu'il est, comme les artistes du land art, un grand marcheur aimant découvrir des lieux désafectés, et les donner à voir, transformés.

    Comment donc les transforme t'il ? Quel est le trucage? Aucun. Photoshop est-il passé par là ? Non point. Il s'agit d'un long travail artisanal à partir de territoires insolites découverts : repérage dans l'espace du lieu d'introduction  de formes ou de volumes simples découpés à la scie en les situant préalablement à la craie après avoir peint le décor initial et projeté une diapo que l'objectif met à la dimension voulue. La technique de l'anamorphose sur la chambre photographique permet son positionnement et sa reproduction à des dimensions gigantesques qui déjoue la hiérarchie des plans, et donne une vision fictive des lieux.A l'inverse du kaléidoscope qui morcèle, Rousse rassemble les différents espaces peints en une seule image correspondant à son point de vue. Vient le moment le plus fort, selon lui, celui de la prise de vue. Lorsque la photo est faite, le décor est détruit. Reste pour le spectateur cette mystérieuse illusion d'optique d'un espace théatralisé, agrandi, spiritualisé, qui n'est pas sans faire songer à Malévitch.                                                                                                                                              D'autres oeuvres et plusieurs aquarelles préparatoires exposées chez Catherine Putman, spécialiste d'oeuvres sur papier, complètent cette exploration du travail de Georges Rousse.

    Georges Rousse, "Architectures", galerie RX, 6 avenue Delcassé, 75008 Paris. 01 45 63 18 78. Jusqu'au 15  janvier 2011.                                                                                                                                                     Georges Rousse "Pérégrinations", galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004 Paris. 01 45 55 23 06. Jusqu'au 15 janvier 2011.

  • Une oeuvre exceptionnelle de Béatrice Casadesus (par Régine)

    Pour suppléer à l'absence du portrait de Marguerite d'Autriche peint par Bernard Von Orley, conservé dans le Monastère royal de Brou (Bourg en Bresse) et prêté pour l'exposition "France 1500" au Grand Palais, la conservatrice du Musée a eu l'heureuse idée de demander à plusieurs artistes contemporains de marquer à leur façon la présence de Marguerite dans les lieux.

    Béatrice Casadesus prend à bras le corps cet immense espace avec une vision d'architecte et de sculpteur qu'elle fut. En incitant le regardeur à se déplacer pour contempler son oeuvre, elle l'invite à voyager parmi les flots et les nuages d'un paradis de la couleur.

    Fille de l'Empereur Maximilien, petite fille de Charles le Téméraire et tante de Charles Quint, Marguerite d'Autriche faillit être reine de France - elle fut fiancée à 3 ans à Charles VIII qui en avait 13 -. Deux fois veuve, d'abord du roi d'Espagne, puis de Philibert de Savoie, elle décida à 25 ans de se retirer du monde et fit construire le Monastère de Brou afin d'y finir ses jours. L'église, de style gothique flamboyant, est une merveille architecturale, d'une très grande pureté : pas de vitraux, pas de chapelles latérales, pas de décoration, elle s'élance vers le ciel et par beau temps la lumière y entre à flots. C'est dans la nef que Béatrice Casadesus a installé une oeuvre somptueuse.

    GEDC0009.JPGUn flot de voiles vaporeux peints à la main sur un support appelé "intissé", où se mêle toute une palette de couleurs subtiles - on pense à celles des fresques de Fra Angelico, Piero de la Francesca ou Giotto - tombe en cascade de plus de 16 m de haut du balcon adossé à la façade. Béatrice Casadesus qualifie ces voiles de "mues", terme qui lui est cher et qui sont, dit-elle, comme un passage qui s'opère entre l'espace plan du tableau à l'espace de l'architecture. Sur le sol de la nef elle a installé un immense bouillonnement de ces mêmes "mues"GEDC0011.JPG où, comme dans les ciels peints par Le Corrège, se perdent toutes les nuances du bleu. Ce dispositif est encadré de 4 diptyques. Un lien impalpable se tisse entre ces peintures abstraites à dominante bleue rehaussée d'or, le sol, le mur du fond animé par les mues et les enluminures des livres d'heures, les tapisseries dont on ornait les murs de pierre, la richesse des vitraux de l'époque de Marguerite.GEDC0015.JPG

    En rendant proche un temps éloigné ce dispositif totalement contemporain est en parfaite adéquation avec la spiritualité et le raffinement de Marguerite ainsi qu'avec le rayonnement de l'église à son époque.

    D'une ampleur exceptionnelle, cette oeuvre de lumière, à la fois forte et fragile, toute tendue vers l'élévation, l'immatériel a occulté pour moi celles des autres artistes invités à participer à cette aventure : Rahymond Hains, Marie Morel, Jean Xavier Renaud et Gaëlle Foray.

    Visions contemporaines de Marguerite d'Autriche - Monastère royal de Brou à Bourg en Bresse, jusqu'au 24 janvier 2011.

     

  • René Guiffrey (par Sylvie)

    10 septembre 2010 (40) b.jpg10 septembre 2010 (29) b.jpg055.jpgAprès un long silence de deux mois, nous voici à nouveau opérationnelles.      Remontant du sud de la france, j'ai fais un arrêt à l'Isle sur la Sorgue pour voir les dernières oeuvres de René Guiffrey dans un nouveau lieu d'exposition, la galerie DNR, qui s'est installée au Village des Antiquaires de la Gare, un endroit plein de charme.

    Ceux qui connaissent le travail de Guiffrey (voir la note d'avril 2010) ne seront pas étonnés de tant de rigueur. La thématique géométrique demeure, le verre se superpose toujours pour créer des profondeurs dans des transparences colorées;  papier et  miroir restent les mediums de prédilection de cet artiste exigeant.Si le carré a longtemps été chez lui une forme presque obsessionnelle dans une recherche de troisième dimension, l'étirement semble lui devenir une nécéssité. On aurait pu peut-être, l'augurer dans ses poliptyques passés, mais là, avec la colonne "Joyce"en miroir, qui fait voir différentes facettes du monde  et"Cordoba", ces cinq pièces sur papier faisant un circuit fermé, pas de doute. D'ailleurs le titre complet de l'exposition est:" Cordoba, alentours et autres", comme la preuve d'un élargissement de la vision. 

    René Guiffrey, galerie DNR, village des antiquaires de la gare, 2bis rue de l'egalité, 84800 l'Isle sur la Sorgue. 06 20 39 06 69. Jusqu'au 31 décembre 2010.

     

     

  • Gasiorowski (par Sylvie)

    La route des vacances réserve de bonnes surprises. Descendant vers le sud, j'ai fait un arrêt au Carré d'Art, à Nimes. Gérard Gasiorowski occupe la place. L'exposition est passionnante, ne la ratez pas.     Elle met en lumière la variété et la richesse du travail de cet artiste né en 1930 et mort en 1986, son rapport haine-amour avec les maitres du passé, l'histoire de l'Art, et la peinture elle même qu'il n'arrête pas de détruire et de magnifier. Un artiste iconoclaste et tout en contradiction, qui ne s'est pas contenté d'une évolution linéaire. Et quel coloriste!" Recommencer. Commencer de nouveau la peinture" disait-il. Et la formule sert de sous-titre à l'exposition.

    Oeuvre complexe, en renouvellement permanent, faite de revirements, travestissements, dédoublements, recouvrements; oeuvre troublante par son hétérogénéité qui fait se côtoyer ici des peintures d'une figuration hyperréaliste, des barbouilles qu'il appelle "croûtes" ou "régressions"; des séries de motifs comme autant d'exercices techniques, des toiles abstraites et des installations. Son questionnement sur la guerre, la ruralité, l'art Gasiorowski regressions-les-fleurs-1973_1274259011.jpgrupestre ou Cézanne, Rembrandt, le paysage ou la photo est à prendre comme un questionnement sur la peinture et la quête d'une nouvelle expression Gasiorowski Teaureau 021.jpgdivers 025.jpg23082010_004.jpgpicturale. Et chaque oeuvre a une double signification. Epuiser la peinture, la détruirepour la magnifier.           

    Comme une planche d'herbier, des fleurs à la fois très stylisées et très barbouillées. Elles sont à la fois des gammes et des souvenirs. Les fleurs, série "Les régressions", 1973,37x37cm chaque. (photo 1)            Cette drole de forme abstraite est pourtant une partie de taureau en référence à l'art rupestre. Seule la patte arrière est figurée, le taureau est amputé. Il s'agit en quelque sorte d'un reste de préhistoire...avec quand même un sexe. "La vie bat encore" commente l'artiste. Lascaux- Grand Taureau dans le diverticule axial, 1984,  195x195cm,série "Cérémonie.(2)                                                                               Pour se moquer d'un attribut bourgeois comme le chapeau et de toutes les formes d'académisme  Gasiorowski a inventé l'Académie Worosis-Kiga où tous les élèves ont dû faire des chapeaux. Le professeur est un despote et symbolise les carcans de notre époque. Préparation des Classes à Worosis-Kiga, 1975-1976 (3).                                                                                                              Imbrication de lignes rouges, abstraction pure  inspirée de l'art tantrique certes mais surtout tentative de forme sur un grand format et manifeste de simplicité picturale. Aro Gu Rerec, série "Les symptômes", 1983, 250x200cm.(4)

    Gérard Gasiorowski, Carré d'Art-Nîmes, place de la Maison Carrée, 30000 Nîmes. 0466763570. De 10h à 18h, du mardi au dimanche inclus. Prolongée jusqu'au 10 octobre.

     

  • Wim Delvoye au Musée Rodin (par Régine)

    Aussi provocateur que l'oeuvre du sculpteur belge Wim Delvoye était le pari d'exposer quelques unes de ses sculptures au Musée Rodin. Faire se côtoyer ddans le prestigieux cadre XVIIIème de l'hôtel de Biron les oeuvres d'un artiste rendu célèbre pour sa scatologique machine Cloaka reproduisant le processus de la digestion et ses cochons tatoués, était un défi. Non sans ironie, Wim Delvoye le relève avec panache, à travers quatre pièces.

    - Wim Delvoye 014.JPGDans la cour d'honneur une immense tour de 10 m de haut se dresse devant nos yeux, véritable dentelle de métal dans le style gothique le plus flamboyant et dont la complexité des détails a été poussé à l'extrêmeWim Delvoye 017.JPG. Posée sur un socle ajouré, sa sophistication court circuite la simplicité du dôme doré des Invalides et la tour Eifel qui se profilent en toile de fond. Elle forme intentionnellement avec ces deux monuments si typiques du paysage parisien un triangle insolite et en active la présence. Fait en acier Corten, découpé au laser, et non en pierre, matériau noble dont on bâtissait les cathédrales, cette tour jette un pont entre plusieurs époques bien différentes et associe le sacré et le profane.  La rouille qui envahit peu à peu la teinte argent de l'acier souligne la fragilité de toute construction humaine si élaborée soit-elle. Faire une oeuvre très sophistiquée avec un matériau pauvre est typique du travail de Wim Delvoye qui fonctionne sur le télescopage d'objets, de matériaux ou d'idées antagonistes.

    -Wim Delvoye 022.JPG A l'étage l'artiste a installé une réplique en miniature du portail de son atelier, également en acier finement travaillé. Comme Rodin qui déclina à satiété les différents éléments de sa porte de l'Enfer, Wim Delvoye énumére, avec humour, les thèmes de son vocabulaire plastique : la figure virile de M. Propre muni de son intestinWim Delvoye 024.JPG, les logos de MGM et de la Warner... Dans bruit de ferraille les portes s'ouvrent et se ferment sans interruption. Placée face à un miroir ce mouvement invite le visiteur à pénétrer dans la pièce ; ce va et vient aurait-il une connotation sexuelle ? Comme dans l'ensemble de son oeuvre le scatologique et l'esthétique s'y côtoient.

    - Wim Delvoye 026.JPGPlus loin et en écho à la sculpture "Le Christ et Madeleine" de Rodin, deux pièces de bronze patiné appelées "Hélix" ressemblent de loin à une couronne d'épines déroulée. De près ells s'avèrent être une succession de crucifix placés horizontalement, en vrille, longue hélice qui rappelle la structure de l'ADNWim Delvoye 029.JPG. Science et religion auraient-ils partie liée ? Se trouve aussi bousculée notre vision habituelle du Christ en croix, toujours isolé et érigé verticalement.

    -Wim Delvoye 031.JPGLa dernière oeuvre est la plus décapante. Faisant face à des vases grecs à figures rouges sur fond noir ayant appartenu à Rodin, Delvoye a transformé deux bombonnes de gaz en les ornant très soigneusement d'un décor similaire. Reproduction sur des objets triviaux de motifs qui font partie du fond de notre culture. Au milieu de tous ces chefs d'oeuvre le bonbonnes suggèrent sans doute la charge explosive de l'art contemporain, la possibilité d'utiliser toutes sortes de matériaux, le recyclage infini des images, etc..

    Dommage qu'il n'y ait que quatre oeuvres : on reste un peu sur sa faim. L'iconoclasme de Wim Delvoye, qui tient peut être à ses origines belges,  force à une réflexion sur la condition humaine en faisant se heurter la perfection et le dérisoire, la fange et l'or, la religion et la science, les temps anciens et notre monde moderne

    Musée Rodin, 79 rue de Varenne, 75007-Paris (01 44 18 61 10). jusqu'au 22 août 2010. Ouvert du mardi au dimanche de 10 j và 17 h 45.

  • Gilles Barbier (par Sylvie)

    Gilles Barbier : « There is no moon without a Rocket »

    Il y a dans le travail de Gilles Barbier présenté chez  Georges-Philippe et Nathalie Vallois quelque chose de réjouissant comme peuvent l’être des bricolages fantaisistes et faussement maladroits touchant à la science-fiction. Et puis une autre veine plus proprement picturale donnant à  voir un monde en mouvement, proliférant, viscéral … la marmite de la création, une part délirante qui peut mettre un peu mal à l’aise. Le lien ne m'est pa apparu du premier coup sauf, peut-être, par un  attachement certain à ce qui fait notre monde, la matière, en perpétuel renouvellement, et un regard distancié qui introduit la démesure, le lilliputien ou le surdimensionné. Ne cherchez pas le réel comme vous avez l’habitude de le voir !

    Chaque œuvre est une histoire en soi, une cosmogonie totalement inventée mais cohérente et logique, issue d’une «  possibilité du monde » qui mélange les genres, les sujets, les medium, l’échelle et que l’artiste semble avoir plaisir à traiter minutieusement avec des outils particuliers, emporté dans un élan créateur, une imagination débordante et une bonne dose d’humour : la vision d’un monde primordial malléable à l’image de la plasticité du cerveau.

    J’ai choisi quatre oeuvres (Toutes photos courtesy galerie GP et N. Vallois)

    « Le monde comme une maison sur un arbre », 2010 (Bois, peinture à l’huile, rhodoïd, corde, flocage, _MG_3596.jpgbonzaï, env. 250x165x130cm). C’est une grappe de cabanes en bois construites sur un bonzaï, un ensemble de maisonnettes miniatures, comme un rêve d’enfant, une utopie communautaire et écologiste ou une maquette d’architecte à la réalisation précise et incongrue. Il y a de l’essaim dans cet agglomérat de cellules et de délicieuses bizarreries d’agencements et de combinaisons.

    « Le monde en forme de tong », 2010 (technique mixte, 137x85x185cm) ou l’histoire, dans une grosse boite en forme de tong, d’un créateur, le grand requin, qui vit dans les profondeurs de la mer et d’un marcheur qui marche le long du temps. Des combats qu’ils mènent naitront des archipels, le soleil, la lune, un volcan, la tempête et les tremblements de terre. Et les cauchemars des hommes se retrouveront au fond des abysses…Une représentation allégorique de l’univers, le_monde_en_forme_de_tong3.jpgjamais définitivement abouti, et de celle des hommes, en conflit permanent.

    « In the soup… » », (le titre est très long) 2010, (technique mixte, 180x100x95cm)  pointe l’imbrication _MG_3555.jpgdes choses, les émanations, les tissages qui forment toute matière. Une vraie chimie. On ne sait plus si tous ces filaments sont des vers de terre, des intestins, des rubans, de la broderie ou du fromage fondu mais cela suggère la capacité du monde à changer d’état, ses innombrables possibilités, des pires aux meilleures.

    Ceux qui sont allés au Brésil reconnaitront peut-être dans le « Trou du cul du monde », 2010 lemondetrouducul3.jpg(technique mixte, 137x85x185cm ». l’image des favelas de Rio.  Sur les hauteurs de cette installation à l’échelle du jouet, des cabanons multicolores entassés, sur l’autre versant un amoncellement de sacs poubelle, au centre… une ouverture circulaire. Allez savoir si elle vient d'expulser ces excréments ou si elle s’apprête à les engloutir. Vous voulez  mon avis ?: Ce monde là est bien loin de nos préoccupations d’occidentaux (modèle réduit), c’est le dernier refuge d’une population rejetée (sur les bords de la société) et le cratère va effacer, enfouir, transformer ce réel éphémère et fragile.

    Décidément dans l’œuvre de Barbier il est toujours question d’instabilité. Exit le rassurant mythe créateur et vive le ludique et le poétique.

    Gilles Barbier, « there is no moon without a Rocket », galerie GP. et N. Vallois, 36 rue de seine 75006 Paris. tel: 0146346107, jusqu’au 31 juillet 2010.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Balade à Chelsea (par Régine)

     

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    Je n'avais pas remis les pieds à New York depuis 25 ans ! Comment allais je retrouver cette ville qui m'avait tant fascinée ? A peine descendue de l'avion je me précipitais dans Midtown : Time square, Madison avenue, Fifth avenue, etc...Bien peu de choses avait changé. Je retrouvais "the Big apple" telle que je l'avais connue, peut-être un peu vieillie, moins trépidante, moins fantaisiste (finis les acrobates du roller et du cyclisme se faufilant dans la foule). Je l'avais quittée dans la fleur de l'âge et la retrouvais vieille dame assagie.

    Ma surprise a été dans la transformation de certains quartiers : Harlem devenu presque provincial, Brooklyn très branché, mais c'est celle de Chelsea qui est la plus troublante. Les galeries ayant déserté Soho, où elles ont été remplacées par des boutique de design ou de mode, ont envahi en masse le quartier ouest de Chelsea. Il y en a des dizaines et des dizaines, installées à plusieurs au rez-de-chaussée et dans les étage d'anciens entrepôts. Leur taille varie de quelques m2 à d'immenses surfaces au luxe souvent impressionnant. S'y balader n'a rien à voir avec le circuit de nos galeries parisiennes du Marais, encore moins celui tout récent de Belleville.

    Les oeuvres exposées sont de qualité très variable, quelques unes, d'artistes inconnus de moi, ont cependant retenu mon attention telles les sculptures du cubain Alexandre Arrechea. Ce sont des maquettes de grattes ciel dont la base, rendue malléable, s'enroule sur elle-même, permettant d'en faire varier la hauteur. Sont ainsi mis à mal, avec humour, leur taille, leur rigidité et par là même leur concept (photo n°1)004.JPG. Des cubes dans tous leurs états : emboîtés, transparents, ouvert sur un ou plusieurs côtés sont magnifiquement peints en noir et blanc par un certain Ion Zupcu.

    Mais le clou reste la prestigieuse galerie Gagosian (photo 2). Possédant plus de 10 antennes de par le monde, dont déjà 3 à New York, elle vient d'en ouvrir une nouvelle à Chelsea - toutes les grandes enseignes se doivent désormais d'avoir une succursale dans ce quartier car c'est là que "ça se passe" (Yvon Lambert vient d'y ouvrir la sienne) -. L'espace est grandiose (photo 2)011.JPG et a laissé pantoise la parisienne que je suis, habituée à de belles galeries, certes, mais pas de cette taille, ni de ce luxe. Une grande exposition de natures mortes de Roy Lichtenstein (1923-1997) s'y tenait et la beauté, la fraîcheur de cette oeuvre renforçaient encore celle des lieux. L'atmosphère de ces "still life", peintes entre 1972 et 1980 est bien différente de celle que dégage généralement ce genre. Utilisant les 3 primaires, les points ou les hachures de Ben-day, soulignant d'un traits noirs le contour simplifié des objets représentés, forçant l'aspect mécanique des reproductions qu'il utilise, Lichtenstein, qui a parfaitement digéré ses prédécesseurs (Cézanne, Matisse, Léger, Gris,...), fait des peintures extrêmement plates, vigoureuses et joyeuses. Voici quelques photos d'oeuvres qui m'ont enthousiasmée (photos 3 et 4)010.JPG
    008.JPG, notamment la sculpture toute simple de ce verre (photo 5)006.JPG.

    Dans d'autres vastes lieux j'ai pu voir un accrochage de feutres de Robert Morris (1931)(photo 6)014.JPG, des panneaux de verre gravé de Kiki Smith (1954), mais dans la plupart des cas les artistes m'étaient totalement inconnus et leurs travaux assez médiocres.

    Le mystère demeure de savoir comment le marché peut absorber toutes ces oeuvres d'autant plus que ces galeries sont désertes et qu'à Brooklyn, m'a-t-on dit, les docs au bord de l'East River se transforment eux aussi en galeries.

    Cette prolifération m'a laissée perplexe sur l'art considéré comme une marchandise à la mode avec laquelle beaucoup pensent faire fortune.

     

     

     

  • Georg Baselitz (par Sylvie)

    Totems ou bonhommes de bois ?

    Baselitz 1.jpgBaselitz 2.jpgLes deux grandes effigies de 3m de haut monobloc, en bois barbouillé de bleu, taillées sommairement dans des troncs, dégagent dans le vaste espace de la galerie Thaddaeus Ropac une force primitive et rassurante comme les statues de l’île de Pâques ou certains totems des Arts premiers. Un Collodi pourrait-il animer ces sortes de poupées de bois ?

    Ce sont des figures maladroites, presque inachevées, comme le sont souvent les grands portraits peints tête en bas qui ont fait la renommée de cet artiste germanique, Georg Baselitz, né en 1938, un figuratif dans l’abstraction allemande des années 80. On peut les trouver laids parce qu’à peine dégrossis. C’est le propre de l’Art brut, il dérange.                                                             Toutes deux sont assises, droites dans leurs bottes (des godillots noirs mal équarris, bien ancrés dans le réel) le coude droit appuyé sur le genou, la main sur l’oreille (à l’écoute ?) et couverts d’une casquette blanche, carrée, très germanique sur laquelle est inscrit ou étiqueté le mot « zéro », un mot qui questionne : ont-ils la tête vide? Est-ce l’origine de l’œuvre, le bois, qui est peu de chose?

    A regarder de plus près, ces formes élémentaires gardent sur elles les traces brutales de la hache et de la scie qui les a façonnées. On ne les caresserait pas de peur de se faire mal. Du fait même qu’elles sont peu détaillées, leur phallus est d’autant plus provocateur et agressif. La couleur bleue, un bleu de Prusse délayé au blanc qui m’a paru doux et gai, passé, semble-t-il à la hâte comme de l’aquarelle, laisse voir le bois naturel, la chair du support. J’ai cru sentir dans ce détail une trace évidente de l’attachement personnel et sensible de Baselitz à l’arbre, à la forêt, cette puissance métaphorique propre à la culture allemande et qui résume toute l’histoire de son peuple. Le bleu ne fait pas qu’habiller ces êtres monumentaux, il couvre leur visage comme le charbon celui des mineurs remontant à la surface, aussi noir que leur combinaison et rempli de lassitude. Les géants de Baselitz, mélancoliques et contemplatifs, dont les yeux dégoulinent de blanc ont l’air de s’interroger sur le monde, cherchant pathétiquement appui. Ils pourraient bien symboliser une forme de négation de l’individu comme le mot « zéro » sur leur casquette (qui se réfère à une marque de matériel pour peintres en bâtiment qui a fait faillite) alors que leur taille colossale impose l’image presque aveuglante du fantôme de l’histoire.

    Pinocchio, le pantin de Collodi est devenu un enfant après le dur apprentissage de la liberté ; les bonshommes en bois de Baselitz seraient-ils, l’image d’une Allemagne longtemps muselée…qui a encore soif de liberté ?

    Georg Baselitz, sculptures monumentales, galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris. Jusqu'au 29 mai.