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décrypt'art - Page 23

  • André MARFAING (par Régine)

    Deux Galeries de la rue de Seine exposent actuellement les oeuvres des 15 dernières années du peintre André Marfaing, né en 1925 et décédé en 1987. Ne les ratez pas ! D'ailleurs, si vous passez dans la rue, vous résisterez difficilement à la tentation de rentrer tant, apercue depuis la rue, cette peinture s'impose avec force.

    L'éternel jeu de l'ombre et de la clarté (de la nuit et du jour, du vide et du plein, de bien et du mal, de l'absence et de la présence) qui, depuis l'origine fascine l'esprit humain, est peut-être ce qui retient le spectateur avec une telle force.

    Deux couleurs qui s'affrontent pour faire jaillir la lumière : le noir et le blanc, mais pas n'importe quel noir : lisse, brillant, mat, épais, toujours somptueux ; pas n'importe quel blanc : éclatant, ivoirien, crémeux, toujours éblouissant.

    Avec ces deux couleurs, et parfois un peu de brun ou de gris, et des coups de pinceaux que l'on imagine énergiques et précis, Marfaing construit ses tableaux. Il organise les plans, construit les affrontements, ordonnent les formes, sorte d'écriture dans l'espace dont l'énergie continue et maîtrisée provoque une explosion dans le regard.

    Parmi les constructions très variées de ses toiles on repère quelques constantes :

    marfaing 1.jpgParfois, comme dans l'oeuvre reproduite ici, un pont est jeté entre deux rives. A droite une large plage noire découvre le haut de la toile, tandis qu'une bande étroite occulte l'autre côté. Une écriture hâtive, énergique, très sûre relie les deux bords, ancrée à droite par un épaississement de la matière, comme une suture. Ce noir puissant fait flamboyer un blanc immaculé. La lumière claque de toute part. Blanc et noir se font tour à tour fond et forme ; le blanc n'est pas le lieu où s'absente la peinture, il réagit, il vibre.

    marfaing 3.jpgParfois la plage de noir occupe les deux tiers du tableau, en occulte le haut et se brise dans le blanc en un graphisme fougueux qui déchiquette l'espace (photo).

    Marfaing 6.jpgParfois encore la lumière doit se frayer un passage étroit entre deux grandes zones d'ombre. Elle les écarte comme le ferait une lame d'acier brillante, cassure étincelante qui s'ouvre sur l'infini (photo). Ainsi, même lorsque la lumière est occultée par le noir elle est néanmoins triomphante.

    On a souvent rapproché Marfaing de Soulages - ils s'appréciaient d'ailleurs mutuellement - mais leur démarche me semble différente. Soulages, sensibles à la matière des choses, travaille la peinture de façon à capter la lumière et à dialoguer avec l'espace. C'est la texture de la surface et la manière dont la lumière s'y décompose qui l'intéresse. Marfaing fait jaillir la lumière d'un parcours, d'une succession de gestes. Ce n'est pas le tableau comme objet qui le préoccupe, mais plutôt l'acte créateur lui-même et en regardant ses oeuvres, je ne peux m'empêcher de penser à ce passage de la genèse, où il est dit que Dieux créa la lumière en séparant le jour de la nuit.

    "Marfaing remonte dans le temps et il va très loin, jusqu'aux premières heures de la création, jusqu'aux moments où les chose n'existaient encore qu'en tant que tensions" disait le critique Imre Pane.

    Hormis ce conflit ombre/lumière, il se dégage de ces toiles une vitalité, une énergie communicative qui confirme notre propos.

     Galerie Berthet-Aittouarès, 29 rue de Seine, 75006-Paris (01 43 26 53 09). Galerie Protée, 38 rue de Seine, 75006-Paris (01 43 25 21 95) Ouvert du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h 30 à 19 h. Jusqu'au 28 juin 2008.

     

  • Antony Gormley (par Sylvie)

    995915741.JPG49232375.JPGElles sont tellement transparentes que l'on croirait des aquarelles, entre sanguines, sépias ou quelques encres fluides. Elles font voir des corps, "le" corps humain dans sa notion la plus générale, plus hommes que femmes, qui se déploient dans l'espace. Ils ne volent pas bien que sans appui mais quelque soit leur position, ils font comprendre la forme et rendent compte du lien entre l'homme et l'univers, l'harmonie entre eux. Antony Gormley est un sculpteur britannique, né en 1950, plus préoccupé du corps comme lieu que comme objet. Ses dessins l'attestent

    Peu de lignes dans ces petits formats, si ce n'est les contours, d'une graphie extrèmement fine, mais des taches qui modèlent les volumes. Et ce qui donne à ces oeuvres un caractère unique ce sont les substances utilisées provenant du corps ou de la terre. Le café, la chicorée, le sang, le noir de fumée, la caséine, l'huile, le lait, le sperme... révèlent  des propriétés bien à elles et réagissent selon la texture et la porosité des supports souvent fabriqués par l'artiste lui-même. 

    Un grand plaisir très subtil. A voir vite, l'exposition se termine bientôt.

    Antony Gormley " Dessins de 1981 à 2001 ". galerie Thaddeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003, Paris. Du mardi au samedi de 10h à 19h, jusqu'au 7 juin 2008. 

  • Philippe Hélénon (par Régine)

    Dans la très animée rue Vieille du Temple, au numéro 23, une agréable galerie du même nom expose un artiste discret, très attachant et pourtant trop peu connu.

    La mode, Philippe Hélénon n'en a que faire. Ici vous ne verrez ni photos, ni installations, ni vidéos, mais de la vraie peinture.

    Pour s'exprimer l'artiste préfère le papier à la toile (une seule est ici présentée), le petit format au grand, comme s'il voulait resserrer au maximum son propos. Le regard qu'il porte sur le monde n'est pas tranquille mais intense. Avec le médium qu'il élabore lui-même, fait de gouache, de pastel écrasé, d'encres dilués, il obtient des noirs profonds percés d'éclats de lumière qui semblent sourdre des profondeurs de l'être et de la terre. Pour peindre il part de la réalité, mais non sans la déformer,  en accentuer certains aspects, en isoler d'autres et en donner parfois une représentation totalement abstraite. Le papier qu'il utilise est souvent marqué d'un pli en son centre, comme si la page peinte avait été extraite d'un livre ; c'est une lecture du monde qu'il nous propose. Ses sujets sont variés : portraits, objets, paysages et exercent sur le regardeur une étrange puissance.

    1667238061.jpgDes visages déformés, inquiétants, tourmentés surgissent d'accidents de la matière pour exprimer une intranquillité fondamentale et la difficulté d'exister. Agrégats de tâches claires et sombres ils occupent toute la page ou émergent d'un fond opaque et ne vous lâchent pas.

    Même masacrée/La face humaine/Est encore un visage/Humain/Sa ressemblance/Fait peur

    dit Bernard Noël dans "Quel est ce visage", un livre qui vient de paraître aux Editions Fata Morgana et consacré aux portraits de Philippe Hélénon.

    616591997.jpgLes objets qui lui donnent à rêver et qu'il peint sans relâche sont forgés de main d'homme (faucille, couteau, clou, lame) ou travaillés par la nature (ardoise, noeud de bois, graines). Sensibles aux correspondances entre les choses, les représentations qu'il en fait donnent lieu à des interprétations diverses : telle hache forgée par son grand-père pourrait être une palme ou un éventail, telle crosse un boomerang, telle lame un épi ou une bouteille effilée ou encore telle ardoise trouée un visage humain.

    1855625901.jpgGénéralement partagés en deux parties, la terre et le ciel, ses paysages sont réduits à l'essentiel : Dans celui représenté ici, l'humus noir plonge ses racines dans un milieu humide et lumineux tandis que le blanc du ciel occulte un gris sous-jacent. De petites diagonales viennent rompre son horizontalité  : formes humaines, végétales ou animales, on ne sait, qui nous rappellent que le monde n'est pas univoque.

    A la douceur de l'Ile de France Philippe Hélénon préfère, semble-t-il, les chemins de bergers, les pentes rocailleuses et désertes des Pyrénées où il passe souvent ses vacances dans la maison de son grand-père ou les landes arides et les côtés déchiquetées d'Irlance.

    Une oeuvre forte et extrêmement personnelle à découvrir.

    Galerie Vieille du Temple - 23, rue Vieille du Temple, 75003-Paris (Tél : 01 40 29 97 52) Du mardi au vendredi de 14 h à 19 h. Samedi de 14 h 30 à 19 h 30. Jusqu'au 31 mai

     

                                                                     

     

     

     

  • Sophie CALLE à la B.N. (par Régine)

    1735975853.jpgNon seulement Sophie Calle a du talent, mais elle a un culot qui laisse pantois. Solliciter la réaction de 107 femmes, choisies pour leur métier et leur renommée, à la lettre de rupture de son amant se terminant par "Portez-vous bien", rendre public ce texte et les réponses, orchestrer et mettre en scène l'ensemble, il n'y a qu'elle pour avoir cette audace et c'est magnifiquement réussi.

    Après Venise où cette oeuvre a été montrée pour représenter la France à la dernière biennale, l'artiste investit la prestigieuse salle Labrouste de la Bibliothèque Nationale et recrute (par petite annonce dit-elle) Daniel Buren pour orchestrer le tout.

    La visite de cette exposition procure bien des plaisirs : outre celui de revoir cette salle enfin de nouveau ouverte au public, celui d'être ébloui par la mise en scène, de jubiler devant l'intelligence et la complexité du propos. L'installation, en s'adaptant à la hauteur, à la rotondité, aux différents niveaux de la salle, l'exprime visuellement.

    Sur les rambardes des balcons sont accrochés des panneaux où sont retranscrites les réponses adressées à Sophie Calle et les photographies de leurs auteurs, souvent célèbres ; juste au dessous, sur des pupitres, des classeurs reprennent ces textes afin de les rendre plus accessibles aux visiteurs. Entre les mains de toutes ces femmes le mail (puisque c'est sous cette forme que la rupture a été formulée) est passé au crible ; il est décortiqué sur le plan juridique, phonétique, psychanalytique, linguistique, intertextuel et même talmudique par les plus grandes spécialistes de la question. Il fait aussi l'objet de ripostes et de manipulations diverses : textes littéraires, cocotte en papier, transcription en langage SMS, écriture cruciverbiste, sténographique et j'en passe.

    En bas et au centre, sur les tables de travail, des écrans vidéo, installés ici ou là, projettent des artistes français ou étrangers, lisant en boucle et sous des formes infiniment variées la fameuse lettre de rupture. Ici c'est Natahlie Desay qui la chante façon lyrique, là une chanteuse de fado façon tragique, là encore une pop façon rythmique ; plus loin c'est une femme clown qui s'en moque, des actrices de nationalités différentes qui la disent dans leur langue sur tous les tons possibles.

    Au fond de la salle épousant la forme d'une des alvéoles du plafond et dominant l'ensemble, une vidéo laisse défiler le film de femmes lisant la lettre dans tous les langages possibles.

    Au  cours de sa visite, le spectateur est assailli de questions : ce mail a-t-il été réellement écrit par son amant ou Sophie Calle l'a-t-elle rédigé de toute pièce ? Daniel Buren a-t-il été  recruté par petite annonce, ou a-t-il été délibérement choisi pour son talent ?  Dérision que tout cela, le plaisir est dans l'interrogation, non dans la réponse.

    Certes, l'immense choeur de femmes qui, depuis les entrailles de la bibliothèque, répète inlassablement le même texte donnant corps à cette profusion de réactions et de commentaires qui entourent la salle, met en scène et rejoue devant nous la guerre des sexes, mais cet excès ne se retourne-t-il pas avec ironie contre le féminisme de leurs auteurs ?

    C'est dans ce perpétuel va et vient entre une question et les réponses que réside la richesse de cette installation. En utilisant le comique de répétition, l'artiste joue à merveille de la dérision de la dérision.

    Oui, Sophie Calle "a pris soin de nous".

    Bibliothèque Nationale de France - Site Richelieu, 58 rue de Richelieu, 75002-Paris (Métro Bourse). 01 53 79 53 79. Fermé les jours fériés. Sophie Calle "Prenez soin de vous", juqu'au 8 juin (Salle Labrouse).

     

  • Pierre Buraglio rive gauche, rive droite (par Régine)

    518793109.jpgLe cours de la Seine qui sépare les deux galeries exposant actuellement Pierre Buraglio pourrait figurer le changement et la continuité qui sous-tend tout le travail de cet artiste.

    La Galerie Jean Fournier présente une vision rétrospective des oeuvres effectuées entre 1966 et 1997, essentiellement des travaux de manipulation de matériaux récupérés : agrafages, assemblages, masquages pleins ou vides, fenêtres... Peinture et dessin reprennent leurs droits dans la sélection de Marwan Hoss qui couvrent la période 1997-2007.

    Dans la diversité de ce travail, on retrouve un même sens du rythme, de la couleur, de l'espace créé entre le monde extérieur et l'oeuvre, cette façon bien particulière de solliciter le regardeur et d'appréhender le temps.

    En voici quelques exemples puisés d'abord chez Jean Fournier :

    Pour réaliser "Masquages plein" de 1980 (64,5 x 49,5 cm) (photo 1), l'artiste a récupéré des bandes de masquage utilisées dans les ateliers de peinture automobile ; il les a contrecollées, en une pluie de diagonales sur une plaque d'altuglass dont la transprence élimine le fond et rend l'espace actif et mouvant. La scansion des bandes beiges maculées de jaune ou de noir (comme les dièses du clavier d'un piano) insuffle un rythme puissant à la composition et redonne à ces déchets promis à la poubelle une vitalité qui déborde le cadre.

    1787850604.jpg"L'assemblage de paquets de gauloises" de 1982 (47,5 x 52 cm), (photo n° 2), est constitué d'emballages de cigarettes vides bleus et verts, de papier noir, de bandes de masquage et de signalisation. Ils ont été dépliés, défroissés et assemblés par des agraffes, de la colle ou d'autres moyens, morceaux d'une réalité déchue qui, sans cette intervention auraient disparu. De ce sujet qui aurait pu être nostalgique, Buraglio a fait un jeu graphique multicolore et  trépidant.

    Coexistent ainsi sur une même surface des temps différents : celui de l'action sur ce qui a été récupéré, celui de la mémoire et de l'inéluctable dégradation que le temps fait subir aux choses. En outre, l'organisation en horizontales et diagonales et l'agencement des couleurs, entraînent le spectateur dans une cadence et un temps qui n'ont rien à voir avec du vague à l'âme.

    Pour les travaux plus récents présentés rue d'Alger, Buraglio a délaissé la glane pour reprendre crayons et pinceaux, sans toutefois abandonner le maniement de l'agrafeuse. Ses "Dessins d'après" attestent d'un attachement à la peinture de ses prédécesseurs et plusieurs oeuvres témoignent de son goût pour l'architecture, l'art du montage, le jazz et le cinéma. Un artiste complet !

    1563480370.jpgUne constante : la liberté laissée au spectateur pour compléter, imaginer, rêver, se souvenir... "Mon bunker 5" de 2007/2008 (40 x 95 cm) (photo n° 3),  enserre, dans l'angle droit d'un cadre de sérigraphie, une petite peinture sur contreplaqué qui, en quelques traits, figure le haut d'un immeuble. Vide, le reste du cadre devient, pour le spectateur, une possibilité en suspens. Ce manque donne au visible sa force et sa présence. Il devient ouverture sur un espace mental beaucoup plus vaste.

    Le "16" , le yuka de 2007 (160 x 127 cm) qui clôture l'exposition pourrait résumer bien des aspects de son travail : exploitation d'un fond en contreplaqué usagé, réemploi de dessins détourés, forte présence de détails d'architecture, découpage, à la Matisse, dans la couleur, tout un ensemble construit par agrafages comme autant de flash de mémoire...

    Quel talent que  de faire coexister dans un espace à deux dimensions toutes sortes de références, d'en exploiter les possibilités plastiques, et de les organiser de telle façon que le résultat final serve de tremplin à l'imaginaire du spectateur.

    Buraglio a conquis sa place et affirmé sa personnalité de peintre dans les années 60 au sein de Support-Surface qui s'attachait à redéfinir la peinture et ses constituants. Quarante ans après il poursuit ce même chemin qui n'a pas pris une ride et garde, au contraire toute sa fraîcheur. Le raffinement de la couleur et l'équilibre de la composition contribuent largement à cette réussite.

    Galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007 (01 42 97 44 00) Métro : Rue du Bac - Oeuvres de 1966 à 1997. Jusqu'au 30 Avril

    Galerie Marwan Hoss, 12 rue d'Alger, 75001 (01 42 96 37 96) Métro : Tuileries - Oeuvres de 1998 à 2008. Jusqu'au 30 avril.

     

  • Les mains d'osier de Kasia Ozga (par Sylvie)

    222999802.JPG808099146.JPGElles sont rassemblées en clairière près des tennis de la Cité Universitaire, un petit ilôt comme en déterminent  d'elles-mêmes certaines plantes ou quelques archaïques menhirs. Ce sont des mains, gigantesques, en osier tressé, qui sortent de terre aussi naturellement que les arbres qui les entourent. 

    A les voir ainsi, à des degrés divers d'émergence, elles ont l'air vivantes, prêtes à faire apparaître qui une paume, qui un troisième doigt, et, selon l'angle de vue ou les ombres portées, donnant l'illusion de jouer un rôle dans le cadre qui leur est alloué : là soutenir le feuillage comme un tronc multipare, ici servir de dossier au banc de pierre, ou simplement rappeler que l'homme et la nature ne font qu'un. Il y a là de l'enfance et du rêve, c'est extrèmement attachant.

    Conçues dans une optique résolument écologiste, ces formes, faites de matériaux naturels éphémères, donc actifs et changeants, établissent un dialogue avec l'environnement et suscitent en chacun de nous une part créative, dynamique et réjouissante. Il y en aura toujours quelques uns pour penser à une noyade mais toutes ces verticales légères et gauches, pleines de vitalité, ont plus à faire avec un cri d'enthousiasme.

    "Les mains d'oeuvre" ont été réalisées, dans le cadre des projets-étudiants, avec le soutien des Fonds FIE de Cité Culture. Elles sont signées d'une jeune artiste polonaise, Kasia Ozga, étudiante en philo de l'art à Paris VIII qui exposera cet été en Bretagne avec le collectif d'Etang-d'Art

    Parc de la Cité Universitaire , bd Jourdan, 74014. Jusqu'au 15 avril.

     

  • Max Wechsler (par Régine)

    1505588488.jpg1405234232.jpgA la fois ascétiques et énigmatiques, délicates et puissantes les oeuvres de Max Wechsler actuellement exposées à la galerie Guislain - Etats d'art nécessitent de s'y arrêter longuement et de les examiner avec attention. A distance elles sont presque monochromes, de près elles révèlent un travail extraordinairement minutieux.

    Grands formats, aux reflets de métal, et petits papiers marouflés, regroupés par deux, trois ou quatre, développent une gamme de noirs et de gris dont il est difficile de dire le véritable médium : pas d'huile, pas d'acrylique, pas de gouache. Les motifs sont des lettres, des fragments de mots indéchiffrables. Or, ces oeuvres ne sont pas peintes mais faites de morceaux de papier imprimé incroyablement travaillés.

    Le matériel de base : des pages imprimées et déchirées, une photocopieuse noir et blanc, des ciseaux, de la colle et du liant. Pour les grandes toiles, souvent divisées en trois parties, Wechsler chiffonne le papier et le colle librement sur la surface préparée de la toile jusqu'à ce que celle-ci soit complètement et densément recouverte (photo de gauche). Le tout est revêtu d'une couche de colle qui devient un élément plastique de l'oeuvre par sa présence dure et transparente qui favorise l'éclosion d'infinies nuances.

    La photocopie permet aussi toutes sortes de manipulations : reproduire les bribes déchirées, les agrandir ou les réduire, varier les contrastes, flouter le contour des lettres pour arriver à une sédimentation d'images, de mémoires diverses.

    La texture fine et soyeuse des petits formats  non recouverts de colle (photo de droite) , est d'une infinie douceur. Les gris impalpables se nuancent de jaune, de vert ou de rose. Deux, parfois trois bandes horizontales, à motif différent, se recouvrent légèrement et occultent sur quelques centimètres le papier sous-jacent, différent de celui du dessus, comme une liasse d'échantillons.

    On n'est pas dans la peinture, mais dans l'écrit. Les caractères sont souvent méconnaissables. Le texte, impossible à déchiffrer, est plongé dans l'obscur. A l'inverse d'Opalka qui exprime l'anéantissement par un lent processus, Max Wechsler malaxe, enfouit lettres et mots, et en rend la signification inaccessible. 

    Veut-il communiquer ainsi son rapport au langage par l'effacement du sens ? Seul l'univers plastique peut en avoir un quand l'écrit n'en porte plus. Enfant d'une famille juive, né à Berlin en 1925, il est arrivé en France à l'âge de 13 ans dans un pays où parler allemand était une menace mortelle. Seule solution : se taire. Cette expérience traumatique façonne probablement son oeuvre.

    La gamme des noirs calcinés et des gris cendrés évoque la disparition dans les flammes et on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit d'une référence à un monde englouti et aux évènements mortels qui ont marqué sa jeunesse.

    Cette peinture de murmure et de retenu semble signifier que l'excès d'écrit tue le sens. Devant le déferlement actuel de publications Wechsler nous dit peut-être qu'il est temps de faire taire ce barvardage pour entendre ce qui est important.

    Toujours présentées sans cadre, tissées d'innombrables lettres et mots ces oeuvres sont de bien énigmatiques messages qui laissent au bord du vertige.

    Galerie Etats d'Art - 35, rue Guénégaud, 75006-Paris. Tél : 01 53 10 15 75, du mardi au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h à 19 h. Jusqu'au 15 avril. Galerie.guislain@wanadoo.fr

  • Philippe Cognée (par Sylvie)

    1128155432.JPGParce que depuis ses débuts j'ai toujours apprécié son travail, je suis allée avec entrain voir la dernière exposition de Philippe Cognée , chez Templon, à Paris.

    Il y a là 36 tableaux du même petit format (70,5x47cm), accrochés bien régulièrement à hauteur des yeux. Des rouges lie-de vin, des noirs et des blancs puissants et des demi-tons somptueux s'y déploient dans une déclinaison de lignes horizontales et verticales. Le thème ? Des carcasses animales, des sacs d'os et de viande suspendus à des crochets. De près, de loin, en gros plans ou en rangs, tel un reportage. Il est vrai que photos et vidéos servent toujours à Cognée de point de départ, quelque soit le sujet. Projettées sur la toile ou le bois, elles sont peintes à l'encaustique  (cire d'abeille et pigments) et recouvertes d'un film plastique qu'il chauffe au fer à repasser puis arrache. Ce qui a fondu devient écrasé, embué, donnant aux éléments figurés un aspect  fragile, plus vivant et plus abstrait à la fois. Matité des zônes arrachées, vitrification  des fonds vierges, la surface - la peau de la peinture ? - vibre autant que l'image. Toutes ces vues sont des plongées dans la matière animale, pas de bordure pour limiter le champ. Gros plans et alignements dans les abattoirs industriels sont autant  de corridors, de perspectives floues dans lesquelles le regard pénètre comme dans les allées d'un jardin. Non sans un certain 66128057.JPGmalaise, quand même.

    D'autres artistes avant lui se sont penchés sur les "écorchés" et les quartiers de boeuf, Rembrandt , Goya, Soutine, ou encore Bacon. Après avoir traité, avec distance et froideur, des foules, des villes, des étalages de supermarché, l'univers de notre quotidien construit et, par le floutage, donné sur le point de disparaitre, Cognée avait dévoilé plus nettement son angoisse du néant dans des séries de crânes humains. Le regard  qu'il porte ici sur la chair, fut-elle animale, m'a donné le sentiment qu'il abordait, de front cette fois, la question essentielle: qui sommes nous ? et, pour l'artiste qu'il est : qu'est-ce que la peinture?

    Pris individuellement, ces tableaux sont d'une très grande beauté plastique. La série, insecable, est presque trop forte. Personnellement je préfère le Cognée plus distant.

    Philpppe Cognée "Carcasses", galerie daniel templon, 4 impasse Beaubourg, 75003. Paris. Du mardi au samedi, de 10h à 19h. Jusqu'au 5 avril. 

  • Georg Baselitz ( par Sylvie )

    912227716.2.jpg Baselitz.

     Cette forme compacte, à gauche, faite de larges taches de couleurs gaies, brouillonnes, au centre de la gigantesque toile blanche, c’est un coup de poing, une tornade emportée dans un mouvement circulaire.  Il est surmonté d’un motif  de lignes noires entrecroisées, bordées de couleurs primaires, droit sorti d’un tableau de Mondrian. Curieux mélange ! Et puis on voit des jambes, à l’envers.

     Le titre de la série le confirme, il s'agit de l’image d'un couple. En penchant la tête - ce qui devrait faire se dresser les cheveux de l'artiste - aucun doute, la scène représente une femme, rose et jaune, nue, peut-être, sur un fond vert , assise sur les genoux d'un homme vêtu de bleu. Chaussés, chapeautés, un peu clownesques, ils évoquent plus la luxure que la tendresse.  Il y a une fulgurance dans les traces de pinceau en tous sens et les traits griffés qui rappelle l’expressionniste abstrait William de Kooning et ses « women »  des années 50.

    Des personnages la tête en bas, peu de peintres se sont faits une marque de fabrique de cette façon de faire. C'est du Baselitz ! Pied de nez au spectateur,  mépris pour la nature humaine ou difficulté graphique à camper debout nos carcasses de bipèdes ? La question peut se poser devant les toiles de cet artiste allemand né en 1938 exposées à  la galerie Thaddaeus Ropac, à Paris.

    Pourquoi le retournement ? C’est une vieille histoire. Baselitz a pris le parti d'inverser ses motifs à la fin des années 60 en réponse à une interrogation sur la représentation du réel et  la pratique picturale. S’ensuit évidemment un double dérangement: dérangement devant cette mauvaise facture, une peinture à toute vitesse d’une représentation grossière; dérangement face à ce quelque chose de reconnu sans l'être exactement, le sujet,  mais vidé de son sens du fait de l’inversion avec pourtant l’effet tragique du miroir. Je rapprocherais volontiers cette oeuvre de celle, intitulée « souvenir de la galerie des Glaces » peinte dans les années 20 par un autre allemand, Otto Dix, expressionniste de la Nouvelle Objectivité : même  représentation cynique d’une société pourrie, même effet miroir.

    Pour ses 70 ans, Baselitz ne se renie pas. Ce motif du couple il l’a déjà traité (d'où le nom de "Remix" de l'exposition). Il lui donne ici une nouvelle résonance. Représentation et abstraction y chahutent de façon d'autant plus troublante que s’ajoute la référence à la  gaîté géométrique de Mondrian, un artiste attaché à l’utopie d’une société future parfaitement équilibrée. Seulement voilà, les jambes  sont suspendues comme de la viande et  la grille noire, tronquée, réduite à l’état de crocs de boucher, figure une croix gammée. Décidément cette génération de peintres allemands a du mal à surmonter son passé.

    Georg Baselitz "Remix", galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003. Paris. Du mardi au samedi de 14 à 19h. Jusqu'au 29 mars 2008. 

     

  • Claudio PARMIGGIANI (par Régine)

    545215866.jpg1522468378.jpgJe me souviens d'avoir éprouvé un énorme choc en voyant pour la première fois des oeuvres de Claudio Parmiggiani. C'était il y a quelques années à Toulon. Elles me faisaient toucher du doigt le lien entre le monde matériel et le monde spirituel. Ce même sentiment me saisit devant l'installation actuellement visible à la galerie Serge le Borgne.

    Comme à son habitude Parmiggiani a investi et exploité entièrement l'espace mis à sa disposition. Un espace très clair composé de deux longues salles en L bordées sur un côté d'une verrière.

    L'installation occupe les deux salles : elle est composée de deux ensembles de casiers en acier borssé, 115 pour l'une (5 en largeur et 23 en longueur), 185 pour l'autre (5 en largeur et 37 en longueur) ouverts sur le dessus et remplis de cendre.

     Rien de plus, mais l'effet de surprise fait vite place à une multitude de sentiments.

     J'ai d'abord été frappée par la beauté que dégage l'extrême simplicité de l'oeuvre, le rapport entre la dureté de l'acier et la douceur sensuelle de la cendre, entre la couleur argent mat du contenant et celle tantôt grise, tantôt dorée, tantôt légèrment jaune du contenu. J'ai dû me retenir pour ne pas toucher et laisser couleur entre mes doigts cette poudre aux couleurs mordorées qui semble être tombée d'un sablier et que les infinies nuances de la lumière module à l'infini. Oh temps suspend ton vol !

    Les liens avec l'art minimal et l'Arte Povera sont bien sûr évidents : prise en compte de l'espace d'exposition, dépouillement, sollicitation du spectateur pour le premier, simplicité du matériau, mise en évidence d'un processus pour le second, mais cette oeuvre nous entraîne aussi vers d'autres chemins et nous inspire des sentiments bien particuliers.

     Il s'agit de crémation - les casiers font inévitablement penser à des urnes funéraires - et ceci est loin d'être neutre. Avec une extrême simplicité, et avec sérénité, Parmiggini suggère la fragilité des êtres et des choses et leur inéluctable dissolution. La phrase de la Bible nous revient en mémoire " Tu es poussière et du retourneras poussière". Nous sommes devant une Vanité des temps modernes.

    Tout le mystère de l'absence est pointé là. Certes les objets auxquels nous étions attachés ont disparu, les êtres aimés sont morts, mais leur souvenir, leur lumière nous habite. Les boîtes contiennent toutes des cendres, mais chaque tas est imperceptiblement différent, comme si l'aura de ce qui a disparu dans les flammes subsistait. Secrète et émouvante vie des choses !

    En nous confrontant à l'ultime métamorphose, cette oeuvre m'inspire le respect. Elle est à la fois matérielle et spirituelle, physique et mentale, et conduit du simple au sublime, de l'élémentaire au métaphysique.

    Je ne saurais mieux que l'artiste exprimer ce que j'ai ressenti : "Je crois qu'une oeuvre ne peut se dire avec les mots. La parole appartient à une langue, l'image à un autre alphabet et la langue de l'image réside dans l'émotion, première impulsion qui enfante l'art."

    Claudio Parmiggiani : "Cenere", Phénix, 2008, Galerie Serge Le Borgne - 108, rue vieille du temple - 75003-Paris. Du mardi au samedi de 10 à 13 h et de 14 h 30 à 19 h jusqu'au 22 mars 2008