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décrypt'art - Page 17

  • Un tour dans les Flandres (par Régine)

    Des dessins de Wols au Lieu d'Art et d'Action Contemporaine (LAAC) de Dunkerque, des gravures de Jaume Plensa au Musée de l'Estampe de Gravelines, voilà deux bonnes raisons de profiter d'une météo favorable pour faire un tour dans les Flandres.

    Après avoir traversé un campagne opulente avec ses champs de blé dorés, de pommes de terre en fleurs, de lin ondoyant, où se blottissent de toutes petites maisons très basses aux toits pentus et longé de nombreux canaux, nous voici à Dunkerque. Nous suivons les flèches nous indiquant la direction du LAAC. Arrivés aux abords les indications disparaissent comme par enchantement et nous cherchons désespérément l'entrée. De guerre lasse, nous escaladons une colline et apercevons celui-ci entouré d'eau et niché au milieu d'un très beau parc parsemé de sculptures contemporaines (Dodeigne, Arman, Venet, Lalanne...). Nous pénétrons enfin dans un musée désert où aucune affiche ne signale cet évènement, pourtant exceptionnel, de la réunion d'une cinquantaine de dessins de Wols, artiste des années 1950 à l'origine de l'art informel et de l'abstraction lyrique.

    L'intérieur du musée fait la part belle à l'architecture au détriment de l'espace réservé à la présentation des oeuvres. Beaucoup de place perdue donc. Rien au rez-ce-chaussée transformé en amphithéâtre, et nous sommes seuls pour arpenter le 1er étage où, dans le cadre de l'opération nationale "Dessin phénoménal" sont exposés d'intéressants résultats obtenus par trois artistes à partir de phénomènes naturels : Bernard Moninot et le vent avec ses dessins de lumière, Christian Jaccard et le feu avec ses suites calcinées, Bernard Pagès et l'eau avec ses empreintes de grillage soumis à la pluie. 

    Enfin nous accédons au 2ème étage, le but de notre voyage, où sont réunis les merveilleux dessins aquarellés de Wols prêtés par des musées et des collectionneurs. Ils couvrent les périodes 1939/1941, celle de son internement comme ressortissant allemand au camp des Milles, 1943/1945 où, devenu français par son mariage, il séjourne à Dieulefit, puis sa période parisienne de 1946 à sa mort en 1951 pendant laquelle, enfin reconnu, il expose dans les meilleures galeries de Paris, Milan, New York.

    Ce qui frappe en regardant ces petits dessins (les formats n'excèdent jamais 22 x 40) c'est l'extrême liberté, la complexité et la délicatesse du graphisme alliés au raffinement des couleurs ; instinctivement on les rapproche de celles de Paul Klee que Wols découvrit très jeune. Difficile de dire ce qu'on ressent devant ces oeuvres délicates qui vous sollicitent de bien des façons ; rien d'identifiable mais difficile de s'arracher à ces images mentales figuratives ou abstraites tant elles semblent inépuisables.

    Dans "Les pieds" (1939) (photo 1)GEDC0014.JPG une série de formes imbriquées les unes dans les autres à la manière des cadavres exquis (Wols est alors proche du surréalisme) forment un personnage hybride qui repose sur deux grands pieds, sorte de gros légumes munis d'ongles. Le contour tracé d'un trait léger confère à l'ensemble une présence ubuesque et énigmatique. Avec "La chevauchée fantastique" (photo 2)GEDC0016.JPG Wols alors enfermé au camp des Milles, exprime sans doute son désir d'évasion de façon totalement imaginaire. On y retrouve cette porosité entre les formes animales, végétales et humaines chers à Miro ou à Klee. Avec "Sans titre (désir de liberté)" de 1942 (photo 3)GEDC0017.JPG aux couleurs transparentes, un bâteau vogue au dessus des montagnes entraînant dans son sillage une ville dessinée minutieusement. Le monde Wols a perdu ses assises et il nous entraîne dans un univers totalement onirique. Ce bateau, thème récurent dans son oeuvre, se transformera plus tard en bateau- ville dans "'Hantise de la ville" de 1949 (photo 4)GEDC0028.JPG où, dans une grande nacelle, fleurit tout un monde microscopique dessiné d'un trait aigu et extrêmement fin.

    Un peu plus tard le trait sensible de Wols s'échappe de la réalité pour devenir une sorte de sténographie de ses états intérieurs. Son univers se transforme en faisceaux de lignes nerveuses, inquiétantes ; elles sont entrelacées et arachnéennes, morcelées en faisceaux aigues qui traversent l'espace dans deux oeuvres datées de 1942/1945 intitullées "sans titre" GEDC0021.JPGGEDC0019.JPG(photos 5 et 6). On pense à Michaux et à ses dessins mescaliniens.

    D'un magma de lignes aux multiples ramifications émerge parfois un visage déformé dont le regard halluciné, follement inquiet semble interroger le monde. "Spirorbes bleus" de 1948 (photo 7), GEDC0026.JPG"visage brisé" de 1947 (photo 8) GEDC0023.JPGen sont deux exemples parmi tant d'autres. Michaux pour le premier, Fred Deux pour le second ne sont pas loin. Les dessins de Wols mettent à jour ce qui est au coeur des choses et semblent se développer à partir de ce que Klee appelait le point primordial de la création.

    Dommage que cette exposition si exceptionnelle ait été remisée au dernier étage d'un musée si difficile à trouver et n'ait pas fait l'objet d'une campagne d'affiches dans la ville et dans la région permettant à un maximum de personnes de découvrir cet artiste fascinant qui a profondément marqué les générations suivantes.

    Nous quittons ce lieu désespérement vide pour mettre le cap sur le Musée de l'Estampe de Gravelines, petite ville fortifiée par Vauban, toute proche de Dunkerque. Dans l'enclos de l'arsenal, le musée est installé dans l'ancienne salle de la Poudrière. Il est simple, très joli, unique en France et remarquablement bien fait. Tout ce que vous avez voulu savoir sur les principaux procédés artistiques de reproduction des images vous est ici clairement expliqué matériel à l'appui et abondamment illustré d'oeuvres remarquables anciennes et modernes. Les arcanes des différentes techniques de la gravure (pointe sèche, burin, manière noire, eau-forte, aquatinte, etc...), de la lithographie, de la sérigraphie n'auront plus de secret pour vous.

    Le sous-sol, consacré aux expositions temporaires, présente actuellement une série de gravures de Jaume Plensa, sculpteur catalan né en 1955 à Barcelone. Intitulée "Shadow"GEDC0116.JPGGEDC0118.JPG(photo 9 et 10), la série de gravures qui ouvre et ferme l'exposition est fascinante. Des personnages émergent d'une pluie de lettres d'alphabets latin, grec ou cyrillique qui ruissellent et se défont en un rideau de larmes dans le bas de la feuille ; leur présence est à la fois dense et transparente ; sans chair, leur corps, enserré dans les mailles du langage, est constitué d'une mantille de lettres. L'artiste traque la partie non visible de l'être humain, son esprit.  Celui-ci ne se constitue-t-il pas à partir du langage ? Pour lui les lettres dont il fait ses sculptures sont l'équivalent des cellules du corps, telles des briques elles nous permettent de construire une pensée.

    Dans la série "ABC" (photo 11)GEDC0123.JPG l'artiste a retravaillé en les étirant verticalement des visages d'hommes, de femmes ou d'enfants d'ethnies différentes. Si leurs traits sont déformés, leur expression reste intacte. En captant et en isolant leur regard Plensa tente de transmettre au spectateur l'émotion qu'ils expriment. Ils occupent le centre d'une grande feuille blanche de fort grammage. Sur ce fond ont été imprimés par gaufrage des articles de la déclaration des droits de l'homme, lisibles donc uniquement grâce à la lumière. Le message porté par ce texte sous-jacent met en évidence ce qui fait l'universalité et la spécificité de l'être humain. L'homme est un être de langage, et c'est le lien étroit entre l'esprit et la matière que Jaume Plensa nous donne à voir dans ces belles séries ici exposées.

    Deux musée donc et deux conceptions différentes, l'un parfaitement défini sur son propos, l'autre avec un concept plus vague. L'un sachant mettre en avant sa spécificité, son originalité, l'autre, avec un espace plus difficile à exploiter, manquant du dynamisme nécessaire à son rayonnement dans sa ville et sa région.

    Les dessins de Wols - Lieu d'Art et d'Action Contemporaine (LAAC) - Jardin des sculptures - 59140-DUNKERQUE. Tél : 03 28 29 56 00 (jusqu'au 16 septembre 2012).

    Jaume Plensa "Le jardin des mots" - Musée du Dessin et de l'Estampe originale - Chateau Arsenal - 59820-GRAVELINES. Tél : 03 28 51 81 00. (Jusqu'au 14 octobre 2012).

  • LA TRIENNALE (par Régine)

    Baptisée "Intense proximité" la Triennale de Paris s'est installée jusqu'au 26 Août dans les locaux du Palais de Tokyo encore en travaux. Parmi la multitude d'oeuvres réparties sur trois étages on déambule dans une sorte de friche industrielle qui n'est pas sans rappeler l'Arsenal de Venise pendant la Biennale.

    Difficile de trouver ses repères devant une telle abondance. On peut bien sûr tenter de suivre le fil conducteur proposé par l'organisateur de la manifestation, l'américano-nigérian Okwui Enwezor : l'influence de l'ethonographie sur le travail des artistes contemporains et les répercussions de la modialisation sur la création artistique. On peut aussi s'y promener, nez au vent, l'esprit en éveil, prêt à être surpris et à faire des découvertes - partis pris que j'ai adopté et qui m'a permis d'avoir les coups de coeur que voici :

    Geta Bratescu - Vertigii, 1978 et La règle du jeu, 1982. Judicieusement accrochée en face des photos ethnographiques de Claude Levi Strauss voilà une série qui illustre parfaitement les propos du maître sur les rapports de l'art et du bricolage. Née en 1926 à Bucarest cette artiste roumaine a savamment réalisé de petits patchworks qui sont des merveilles de délicatesse et de subtilité (photo 1)GEDC0076.JPG ; elle a glané ici ou là des morceaux d'étoffe, souvent très petits et effilochés, les a assemblés avec minutie en fonction de leurs couleurs, de leurs motifs, du sens de leur tissage, de leurs textures, pour donner naissance à de précieuses et poétiques géographies.

    On retrouve le même principe, mais traité de façon différente avec la série de 1982 "La règle du jeu" (photo 2)GEDC0005.JPG.Au centre d'une feuille quadrillée, Geta Bratescu a dessiné des cercles ; autant de planisphères sur les bords desquelles, et dérangeant leur quadrillage, elle a rapproché et fait se chevaucher des fragments de papiers de couleurs vives, de qualité et de motifs différents. Avec trois fois rien elle réussit à faire naître sous nos yeux des petits univers éclatés, tels ceux perçus à travers un Kaléidoscope (photo 3). Comme chez Schwiters les espaces ainsi créés participent à la fois de l'art et du quotidien (papiers peints, tissus), de la réalité et de l'imaginaire (j'ai cru y voir des continents s'entrechoquer).

    Hellen Gallagher - Morphia, 2008-2012. Les oeuvres sur papier de cette américaine, née en 1965 d'un père capdeverdien et d'une mère irlandaise, sont captivantes. Les cadres verticaux et les tables qui les supportent constituent un ensemble autonome (photo 3)GEDC0049.JPG qui permet d'en faire le tour et de constater que ses dessins sont travaillés des deux côtés d'une feuille de papier très fin, presque transparent. Le plus souvent ce sont deux têtes d'africaines dont la coiffure tressée de façon extrêmement sophistiquée occulte tout ou partie du visage (photo 4 et 5)GEDC0042.JPGGEDC0043.JPG. Le double, la métamorphose, l'identité des noirs américains semblent être au coeur de la réflexion de l'artiste. Le mystère de la fabrication de ces dessins hybrides, exceptionnels sur le plan esthétiques, ajoute au plaisir de les contempler. Encre, crayon, aquarelle, vernis, huile, plâtre, tempera, papier découpé lit-on sur le cartel ; tout cela est bien sidérant. Le jeu sur le titre "Morphia" qui signifie à la fois Morphée, divinité grecque des rêves prophétiques, morphologie, forme des visages et morphine permet plusieurs niveaux de lecture.

    "Stone with hair" (1998) (photo 7) du sculpteur afro-américain David Hammons est une oeuvre troublante (photo 6)GEDC0071.JPG. Mélant les règnes animal et humain, l'artiste a collé sur une pierre oblongue et lisse des cheveux ramassés chez un coifeur d'Harlem. Un accident dans la pierre crée une balafre qui peut être perçue comme une cicatrice rituelle. Ainsi coiffée, la pierre prend vie et devient une tête marquée par le signe physique d'une appartenance raciale.

    La sculpture "Deflated" (2009) de Monica Bonvicini évoque l'idée d'affaiblissement (photo 7)GEDC0098.JPG. Un bloc de chaînes agglomérées en un cube parfait repose sur un socle en miroir. Mais un des angles est en train de s'écrouler mettant en cause le caractère implacable et froid des chaînes. Intéressante image de la perte du pouvoir qui fait penser à une actualité brûlante.

    Parmi la multitude des videos d'intérêt inégal et dont la majorité se résume en un long et souvent ennuyeux reportage ethnographique il en est une, très élaborée, qui a retenu toute mon attention : "Headache" d'Aneta Grzeszykowska, jeune vidéaste née en 1974 à Varsovie. Un corps nu et blanc de femme évolue sur un fond noir (photo 8)GEDC0003.JPG. Séparé de ce corps chaque membre est doué d'une activité autonome. Exprimant une sorte de rage, indépendamment ou ensemble, ils martyrisent la tête et le buste de la femme. Cette déconnection physique représente sans doute le morcellement d'une personnalité mais aussi, et avec humour, l'ambivalence des relations de dépendance et d'autonomie.

    Bien que les installations, la vidéo, les photos soient omniprésentes dans cette triennale, la peinture n'est pas totalement oubliée. Citons l'impressionnante série de 2010 "Jugement dernier" de Barthélemy Togo. Ce sont des aquarelles sur papier dont le motif est le crâne humain. Pour traiter ce sujet morbide, l'artiste a su jouer de plusieurs contradictions. En utilisant un lavis couleur rouge sang pour les peindre et en les transperçant de clous il a renforcé la cruauté du propos, mais la légèreté et la transparence de l'aquarelle s'opposent à cette violence. D'un des crânes des branches, dont la verdure est toute imbibée de sang, prennent racine (photo 9)GEDC0052.JPG; plusieurs autres, accrochés aux branches d'un baobab tiennent entre leurs dents des ramure verdoyantes (photo 10)GEDC0056.JPG. Ainsi de la mort naît la vie et toute vie est condamnée à disparaître en un cycle sans fin. Si l'ensemble de ces aquarelles se nomme "Jugement dernier" est-ce aussi pour signifier que les morts, les victimes de massacres sont les juges des vivants ? Cette oeuvre forte, aux multiples interprétations nous poursuit longtemps.

    Je ne saurai conclure sans une mention spéciale pour les superbes dessins de Wilfredo Lam : 25 d'entre eux, extraits de ses très beaux "Carnets de Marseille" (1941) courent le long d'un mur (photo 11)GEDC0106.JPG. Réfugié dans cette ville au moment de l'Armistice, il y rencontre de nombreux surréalistes en partance pour les Etats Unis : A. Breton, B. Péret, V. Brauner, Max Ernst... Les échanges intellectuels et artistiques qu'il a avec eux l'incitèrent à développer un nouveau vocabulaire pictural. Il réalise alors de magnifiques dessins où la spontanéité et l'imagination guident son crayon. Michel Leiris les qualifiera de "tumultueuses proliférations de formes illustrées".

    Bien sûr le parcours est colossal et plusieurs visites sont nécessaires pour tenter d'épuiser la richesse de cette triennale. L'aspect "éternel chantier" du Palais de Tokyo m'a paru en "intense proximité" avec un art constamment en mouvement, puisant ses racines dans la confrontation avec des civilisations inconnues au début du XXème siècle et dans le terreau actuel de la mondialisation. Confrontation qui semble s'imposer à tous, à preuve l'exposition qui vient de s'ouvrir à la Fondation Cartier "Histoire de voir, show and tell" (261, bd Raspail, 75006-Paris).

    TRIENNALE "INTENSE PROXIMITE" - Palais de Tokyo, 13 avenue de Président Wilson, 75016-Paris (01 47 23 54 01) ouvert tous les jours sauf mardi de 12 à 24 h.

     

     

  • BEATRICE CASADESUS (par Sylvie)

    Sous le titre d' "Ocellures", un mot au charme désuet qui signifie bigarrures, la galerie Gimpel et Müller présente des oeuvres récentes de Béatrice Casadesus. L'ocelle est le terme zoologique de tache. On ne s'étonnera pas de cet emploi sous la plume d'une artiste dont le travail repose sur le point, ce motif-espace par lequel apparait ou s'évanouit la lumière. Rappelons nous l'ile de la Jatte sous le pointillisme de Seurat.

    L'exposition donne un aperçu du travail récent de l'artiste, bien que les grandes tarlatanes flottantes n'y figurent pas, ni les intissés, ni les oeuvres architecturales. La figure ne l'a jamais intéressée. "Peindre ?", résumait-elle en 2000, " Rien de plus que traverser la lumière". Quelle gageure !

     

    4 - avec Giotto.jpgocellures-2010-2011-acrylique sur toile, 60x60- 001.JPGIMG_7023 (2) - Copie.jpgDés l'entrée de la galerie, le regard est absorbé par un grand diptyque d'une extrême gaité, qui rayonne de bleus percés d'or. "avec Giotto", (2009, acrylique sur toile de lin, 200x280 cm), photo 1, déploie un espace léger, infini - sans bord - tout en vibrations, un cliquetis visuel raffiné. Béatrice Casadesus y décline ce qui fait sa marque de fabrique, les empreintes, comme si elle avait volé aux rûchers leurs rayons de cire pour donner forme à la couleur. La netteté des pastilles hexagonales qui en sont issues n'est que ponctuelle, temporaire en quelque sorte, tellement leur effacement progressif vers le bas de la toile, leur dilution en trainées verticales sur le fond or ou blanc, s'inscrit dans le temps. Les coulées de bleu et de blanc brouillent le fond. Peu à peu les alvéoles repoussent leur plein de couleur, blanchissent et se dissolvent au profit de leur tracé linéaire dans un jeu d'apparition-disparition. Cette inversion module l'espace de la toile comme l'or, en paillettes, décuple sa dimension. Capture d'un instant chatoyant et évanescent qui inspire, comme dans les fresques de Giotto, une émouvante spiritualité.

    Autour, figurent d'autres oeuvres carrées de petit format (60x60cm) aux nuances singulières et douces.  Dans l'une, photo 2, "ocellures" 2010-2011, Les trames de rose et de jaune en haut de la toile passent au blanc puis se teintent d'un bleu lavé. De près, vraiment de très près, j'ai constaté qu'elles étaient de gabarits différents: les plus grandes, en taches claires se disputent la surface - laquelle est dessus laquelle est dessous? - avec de toutes petites, grises, opaques, aux contours nets cette fois.  De cette combinaison nait l' impression visuelle de mouvement immateriel de la lumière, une sorte de blanc d'éblouissement. 

    Deux autres "ocellures" côte à côte du même format, photo 3, combinent le jaune et l'or de leurs trouées accumulées en nébuleuses où se mêlent l'opaque et le transparent, pour offrir au regard la fulgurance d'une lumière filtrée.

    IMG_6992-2 (2).jpgIMG_7008 (2)(1) - Copie.jpgIMG_7024 (2) - Copie.jpg "Colonne lumière", photo 4, (2012, plexi peint 200x30 cm de diam.), "Petit cylindre ocellé", photo 5, (2012, h 46x diam 25 cm) et "Etai", photo 6, (2012, 141 x 21 cm). Avec le plexi, B.C. a trouvé un allié qui occupe l'espace avec légèreté. Elle en a fait une installation,photo 4, qui cristallise sa double préoccupation, la sculpture et la lumière fugitive. Sur ce support tubulaire translucide, lisse et léger, la peinture acrylique - on dirait des encres - conserve sa transparence, les coulées s'y superposent, avant, arrière, on ne sait plus, suspendues comme en apesanteur. Le faisceau lumineux qui les traverse projette sur le mur leur reflet, mais brouillé jusqu'à l'abstraction, comme le font les vitraux d' églises qui répandent leurs couleurs sur la pierre et dans l'espace, cette réalité insaisissable née du mouvement aléatoire de la lumière.

    005.jpg"En suspens",photo 7, (2011, bois et papier-bulle peint, 220x150 cm de diamètre), résume, selon Béatrice, son processus de travail. Le materiau, du papier-bulle, lui est tour à tour outil - il lui sert à appliquer la peinture par couches superposées ( elle a horreur du pinceau) et "pièce en soi", objet fini, concrètement et métaphoriquement suspendu( il est arrêté dans sa fonction). Léger et mobile, c'est une sorte de gigantesque lanterne magique ou de rideau de théatre, dont les lais, peints à la main, frissonnent et laissent passer à travers leur volumétrie irrégulière le halo lumineux.

     Avec les "ocellures" les couleurs cuivrées et vineuses des années passées, le sombre et l'or des temples d'Asie et leur impact sur la rétine semblent abandonnées. L' irradiance nouvelle, plus claire, plus apaisée peut-être ou plus aveuglante pour avoir trop fixé le soleil, implique que le regard s'y attarde durablement. C'est le propre du travail de Béatrice Casadesus, tout en subtilité.

    Béatrice Casadesus "Ocellures", galerie Gimpel et Müller, 12 rue Guénégaud, 75006 Paris.  01 43 25 33 80. Jusqu'au 5 juin.

  • El ANATSUI (par Sylvie)

    El Anatsui-triennale et beaubourg 005.JPGEl Anatsui-triennale et beaubourg 006.JPGL' oeuvre est pour moi époustouflante, un enchantement. "Sasa", 2004, (photos 1 et 2) domine l'entrée du MNAM à Beaubourg de ses 5 ou 6 m2. de  masse multicolore. Son auteur? El Anatsui, un artiste ghanéen né en 1944 et vivant au Nigeria. Assez peu connu du grand public français bien que de renommée internationale depuis la Biennale de Venise en 1990, il vient tout à coup de lui être révélé par l'habillage qu'il a réalisé du Musée Galliera, le musée de la Mode à Paris, et par une autre oeuvre, dans le cadre de la Triennale au Palais de Tokyo, en face.

    GEDC0029.JPGGEDC0036.JPG"Sasa" comme "Tiled flower garden", 2012, (photos 2 et 3) à la Triennale sont spectaculaires.. Pas seulement par leur taille, leur épaisseur, leur aspect non fini mais par leurs couleurs somptueuses, l'étrangeté et la profusion de leur médium semi- rigide comme une cote de maille, et leur texture souple. Elles tiennent du tissage, de la tapisserie, du manteau royal ou de quelque pelage animal. Et rappellent aussi bien les patchwoks américains que les oeuvres du peintre autrichien Klimt ou... les pixels des images numériques. Et tout cela avec un caractère très artisanal et très richement sophistiqué.

    Mais de quoi ces deux oeuvres sont-elles faites ? Il faut s'approcher pour s'en rendre compte. Il ne s'agit pas de peinture, pas d'étoffe. Il s'agit d'un assemblage d' innombrables capsules aplaties de bouteilles et de découpes de canettes en aluminium, de vieux restes en quelque sorte de la société de consommation et qui témoignent des échanges commerciaux entre l'Afrique et l'Occident et des effets de la colonisation (l'alcool contre les esclaves). Surprenant pour un sculpteur qui a beaucoup travaillé avec des matériaux naturels, moins pour un artiste desireux d'utiliser ce qu'il trouve dans son environnement, surtout s'il porte la trace d'usages passés. El Anatsui rappelle que le travail de mise à plat de ce métal est proche du placage de l'or sur les objets dans des mines du Ghana.

    "Salsa" est suspendue à la verticale. Sa pesanteur ne cache pas l'irrégularité des contours et le bas traine au sol. Disons qu'elle pendouille comme si l'artiste avait voulu laisser aux installateurs la liberté de jouer avec elle et avec l'espace.  Les multiples pastilles dont elle est faite forment une composition abstraite très construite en bandes, en lignes ou en plages de couleurs chatoyantes. Toutes sortes de nuances apparaissent selon la lumière, les inscriptions sur les capsules, l'assemblage plus ou moins lâche et ses fils de cuivre, les pliages et les noeuds.

    "Tiled flower garden" se présente comme un large tapis fluide, l'épiderme abandonné de quelque monstre marin ou un filet de pêche jeté au sol et couvrant un rocher.. Les plis multiples mettent en évidence la malléabilité du métal. Ce qui apparait d'abord comme une trouée centrale laissant voir le béton s'avère une trame plus légère où scintillent les capsules argentées comme des écailles de poissons. L'ensemble évoque le fleuve Niger, une large et majestueuse coulée poissonneuse pleine de poésie.

    El Anatsui-triennale et beaubourg 001.JPGLe musée Galliera (photo 5), ancien palais du XIXème d'inspiration Renaissance, est lui aussi paré dans la magnificence. Ses larges baies sont occultées au profit d'un habillage un peu provocateur de miroir qui accroche la lumière jusqu'à éblouir et de vieilles plaques alvéolées mates toutes roussies d'usage. Le recyclage de matériaux de récupération reste là encore l'idée forte de l'artiste: l'oeuvre, dans sa monumentalité  30mx10m) et son aspect de tombeau hermétique, réussit à mixer le gai et le triste,le terne et le clinquant, le présent et le passé, l'artisanal et l'industriel, l'Europe et l'Afrique et à faire entrer le vent de la vie moderne et urbaine sur une architecture séculaire.  Cette approche ethnologique et universaliste est le propre de l'exposition "Intense Proximité" au Palais de Tokyo.

     

    MNAM, Centre Pompidou, piazza Beaubourg, 75004 Paris. Tous les jours sauf le mardi;  

    Intense Proximité, Palais de Tokyo, 13 av du Président Wilson, 75016, Paris. De midi à minuit tous les jours, sauf le mardi. Jusqu'au 26 août.

     

  • Georges NOËL (par Régine)

    La galerie Catherine Putman expose actuellement des oeuvres sur papier de Georges Noël. Cet artiste, disparu en 2010, appartient à la génération, un peu oubliée depuis, des artistes abstraits lyriques et expressionnistes surgie après la guerre. Il est surtout connu pour ses tableaux qualifiés de "Palimpsestes" où, d'un médium épais (comme chez Fautrier ou Dubuffet) émergent des traces, des signes, les traits les plus lisibles en recouvrant d'autres. Comme sur un vieux mur on peut y lire l'effacement ou comment le passé apparaît dans le présent, démarche proche de celle de Twombly.

    Les deux ensembles d'oeuvres, l'une des années 1967/68, l'autre de 1983/84 m'ont fait découvrir avec bonheur un aspect de son oeuvre que j'ignorais.

    Dans la première salle, les séries des cibles et des lettres témoignent de sa formation d'ingénieur et de son métier de dessinateur projeteur qu'il pratiqua dans une entreprise d'aéronautique avant de devenir peintre.

    Dans celle des cibles (photo 1 et 2)GEDC0012.JPGGeorges Noël Sans titre 1967 dessin, technique mixte sur papier,75 x 75 cm.jpg, une série de cercles concentriques tracés au compas est traversée en son milieu par une bande colorée (jaune, verte, pourpre...). Des petits ronds, tels des impacts de balles noirs ou blancs criblent et dansent sur et autour de ces cercles les animant d'une rotation qui fait penser à celle des planètes. Les initiales GN, tracées à la règle en bas au centre ou à gauche sont prises dans ce mouvement. La puissance de la sensation naît de la tension exercée entre le mouvement et la stabilité, la précision et l'aléatoire, la maîtrise supposé du geste du tireur et l'incertitude de l'impact de sa balle. Cette démarche diffère de l'illusionnisme de l'art cinétique dont le but était d'explorer l'infinité des phénomènes visuels.

    L'intérêt de l'artiste pour les lettres et les chiffres, la rigeur de leur tracé, leur beauté formelle est manifeste dans une autre série qu'il leur consacre.

    Délicatement appliquées au pochoir sur un fond maculé de multiples traits à l'encre de Chine, des lettres et quelques chiffres occupent entièrement l'espace d'une petite oeuvre de 1968 (photo 3)parisart-14-CP-Noel-G-53022.jpg. Mises dans un sens ou dans un autre, le rythme naît de leur agencement ; la délicatesse des tons un peu passés, la fragilité de leur contour, le fond hachuré d'obliques, donne à l'ensemble une animation, une tonalité musicale, un charme proche de certaines oeuvres de P. Klee.

    Dans un dessin de la même époque le fond est occupé par un quadrillage précis. Sur son tracé, des caractères colorés apparaissent et disparaissent comme s'ils jouaient à cache-cache en se dissimulant à demi sous des bandes de papier (photo 4)GEDC0014.JPG. Au centre d'un autre encore, lettre et chiffres défilent sur une bande sombre dans des couleurs qui se répondent tandis que d'autres, dessinés en négatif, les encadrent et semblent tourner dans le sens inverse (photo 5)Georges Noel Sans titre 1968, dessin, technique mixte sur papier, 61 x 48 cm.jpg. Enfin cibles et caractères sont réunis dans un dessin intitulé SCORE (photo 6)Georges Noël _Score_ 1968, dessin, technique mixte sur papier épais, 60,5 x 50,5 cm#021C.jpg. Ce mot dont les lettre RE sont à l'envers est inscrit au centre d'une bande colorée dessinée sur une cible elle-même traversée de lignes droites et d'impacts de projectiles. La cible tournoie, la bande avec son inscription défile, tout est à la fois stable et en mouvement. Comme dans les oeuvres précédentes la tension naît de ces contradictions.

    La fascination de Georges Noël pour ces signes est communicative et c'est un vrai bonheur de le voir leur donner vie.

    Un ensemble de collages des années 1983/1984 occupe la deuxième salle de la galerie. Georges Noël revient alors des Etats unis ou il a passé plus de dix ans. il a beaucoup voyagé, notamment au Mexique et au Pérou. Il revient à son langage gestuel à la fois spontané et maîtrisé et aux superpositions de matériaux, ici de papiers.

    Dans le beau dessin intitulé "Cuzco" de 1984 (photo 7)Georges Noël _Cuzco_ 1984, dessin, technique mixte et collage sur papier, 68,5 x 75,5 cm#5CEF.jpg, les trois hautes marches d'escalier collées en surimpression sur un fond gris hâtivement gribouillé indique à la fois la sauvagerie du lieu, sa grandeur et le temps qui s'y est déposé. Dans "sans titre" de 1984 (photo 8)GEDC0005.JPG, deux formes rectangulaires nerveusement maculées se heurtent à un de leurs angles. Elles semblent dériver sur un fond où subsistent quelques traces. Le titre "Ephémère" donné à un grand dessin pourrait peut être résumer le sentiment que l'on ressent devant ces collages, celui du passage du temps qui transforme toute chose. L'idée du palimpseste n'est pas loin.

    Georges Noël - Pochoirs et collages - Galerie Catherine Putman, 40 rue Quincampoix, 75004-Paris. 01 45 55 23 06 - du mardi au samedi de 14 h à 19 h. jusqu'au 28 avril 2012.

     

     

  • Le Néon béatifié. (par Sylvie)

    A t'on encore peur du néon ? La réponse est evidemment non. Et l'exposition qui se tient à la Maison Rouge à Paris l'atteste. C'est la première fois, une première mondiale, que se trouve donnée à voir une synthèse des oeuvres d'art réalisées avec ce médium. Décidemment 2012 aura été propice à sa reconnaissance puisqu'on a pu voir une exposition de Dan Flavin chez Perrotin, une oeuvre de Goude aux Arts Décoratifs et l'an passé une rétrospective Morellet (voir la note de Régine en mars 2011).

     La Maison Rouge célèbre ainsi les 100 ans du premier tube au néon, mis au point par le chimiste Georges Claude, qui a permis l'avènement de l'éclairage industriel, de la publicité lumineuse et les détournements qu'en ont fait les artistes, en propos très divers.                                                

    Ce sont des oeuvres datant du dernier demi-siècle ou des 20 dernières années, de 83 artistes de nationalités et de générations différentes. Les plus anciennes, celles du hongrois Gyula Kosice et de l'italien Lucio Fontana, remontent aux années 40.                                                                             

    Mais que font'ils donc tous avec ces tubes, des tubes si fragiles et, a priori, si ingrats ?

    Delphine Reist propose à la fin de l'exposition une video d'un humour noir, preuve que ce matériau ne décourage en rien les artistes (Averse, 2007): d'un plafond tombe, les uns après les autres, les tubes qui éclairent la pièce; on voit la culbute et, surtout, on entend le son très particulier du verre sur le sol. Absurdité totale.

    Ne  cherchons pas de grands aplats de couleur. Le néon est tubulaire. Il éclaire, créé une ambiance colorée ou trace des lignes.                                                                                                                                            Avec Carlos Cruz Diez, c'est une immersion dans un espace entier coloré (chromosaturation, 1965-2011), annonçant les travaux de James Turrell. C'est magique. (photo 3).                                          

    Le tube lui-même, rigide ou incurvé, est propre à l'écriture ou au dessin. Et les tenants de ces moyens d'expression semblent aussi à l'aise avec ces bâtons de verre qu'avec leurs crayons habituels. Et ils restent fidèles à eux-mêmesl.

    Joseph Kosuth- five fives, 1965_ 028.jpgClairet et Jugnet, A contre courant- 2005- 021.jpgCarlos-Cruz-Diez_ chromosaturation-2011.jpgPour le minimaliste et conceptuel Joseph Kosuth, l'énoncé décrit la matérialité. Alors il aligne des chiffres en lettres rouges (Five fives, 1965). Qui veut voir l'oeuvre doit la lire. Une  raideur austère anime cette succession de majuscules monochromes ! (photo 1)

    Quel charme, au contraire, dégage l'oeuvre poétique de Clairet et Jugnet (A contre-courant, 2005) où le mot, en écriture manuscrite toute en rondeurs, semble lutter contre le courant, poussée d'un côté, tirée de l'autre comme un voilier sur la vague, accompagnant le mouvement.( photo 2)

    Sigalit Landau- go home, 2009- 022.jpgAlain-Sechas_ Maryline-2003.jpgLe langage et son support sont parfois contradictoires. Sigalit Landau a remplacé les resistances de vieux appareils de chauffage par des mots écrits en néon. Elles sont toujours rougeoyantes - et dangereuses? -  mais contredisent la chaleur physique attendue par des mots agressifs (Go home, 2009. photo 4)

    Jean-Michel Alberola poursuit l'introduction de formes tronquées et de mots dans ses oeuvres. En néon comme à l'huile. Nous laissant toujours un peu dans le malaise. Les lettres de" Rien" ( 2011), bleues sur fond bleu hypnotique, dessinent un crâne, comme en 1995 " L'effondrement des enseignes lumineuses".  Le médium fluorescent  appelle une réflexion métaphysique.

    L'humour burlesque d'Alain Séchas trouve à railler notre époque et ses  héroïnes de cinéma avec son chat dont les grands cils battent rythmiquement ... et artificiellement. (Maryline, 2003. photo 5).

    Martial Raysse, about neon (obeliskII) 1964- 002.jpgPierre-Malphettes_la fumée blanche-2010_ 031.jpgmorellet_neon_Rene.jpgJason Rhoades (id)- 024.jpgTenant du Nouveau Réalisme Martial Raysse a fait entrer la société de consommation et le monde des objets dans ses peintures et ses tableaux-objets. Le néon n'y a pas échappé. La sculpture présentée ici (About Néon /Obelisk II, 1964) semble être une ode triomphante à ces "objets du désir" de l'époque. Signes clinquants des trente glorieuses.(photo 6).

    A une société d'abondance répond un foisonnement de mots. L'installation de Jason Rhoades restitue la cacophonie et l'ambiance joyeuse des réunions qu'il organisait chez lui à Los Angeles. (Sans titre, 2004. photo 9).

    Je terminerai par deux oeuvres qui m'ont particulièrement enchantée parmi les 108 qui composent l'exposition. Elles ont en commun de dessiner des trajectoires.

    Phénomène naturel, les lignes ondulatoires lumineuses de Pierre Malphettes évoquent la fugacité des volutes de fumée blanche (La fumée blanche, 2010) malgré la rigidité tubulaire. (photo7)

    Avec trois rectangles verticaux qui s'allument et s'éteignent en déphasage (Néon dans l'espace, 1969/96), François Morellet construit avec la rigueur de l' abstraction géométrique, un volume invisible et mouvant. Laissée dans l'oeil du spectateur par les flashs, l'image résiduelle créé un enchainement des images réelles en un mouvement rotatif. On est complètement désorienté. C'est vertigineux! (photo 8).

     Néon, who's afraid of red, yellow and blue? A la Maison Rouge, fondation Antoine de Galbert, 10  bd de la Bastille, 75012. Paris. Tel:01 40 01 08 81. Du mercredi au dimanche de 11h à 19h. Jusqu'au 20 mai 2012.

     

     

  • James CASTLE (par Régine)

    Y aurait-il une lassitude à l'égard de l'art contemporain essentiellement tourné vers l'extérieur ou vers lui-même et un regain d'intérêt pour l'intériorité et l'authenticité d'oeuvres d'artistes indemnes de toutes connaissance artistique, analphabètes, souvent handicapés, mais animés de l'impérieuse nécessité d'exprimer leur Moi le plus profond ? Des expositions récentes pourraient le laisser penser, ainsi Judith Scott et ses cocons au Couvent des Bernardins (cf. article de Sylvie dans ce blog), Marcel Storr et ses églises et villes imaginaires au Pavillon carré de Baudouin à Ménilmontant et maintenant James Castle chez Karsten Greeve.

    Né en 1899, au fin fond de l'Idaho, dans une famille défavorisée, sourd-muet, totalement analphabète, James Castle, malgré ou à cause de tout cela a fait une oeuvre fascinante.

    Ne disposant d'aucun matériel pour travailler il a fait siens les moyens du bord. Dans la boutique de ses parents il a glané des emballages, des bouts de cartons, des vieilles publicités qu'il a utilisés comme support ; à la poste où son père opérait il a récupéré des enveloppes usagées ; avec une baguette de bois ou un bout de carton roulé il s'est fabriqué des pinceaux ; avec un mélange de suie, de salive et de papier crépon, un médium. La pauvreté et le côté usagé de ces matériaux, le petit format, la couleur généralement charbonneuse comme du fusain ou du pastel gras, parfois brune, rose ou bleue, renforcent l'authenticité, le dénuement et la solitude des sujets traités. Ils concernent essentiellement le monde qui l'entoure passé par le filtre de son regard.

    Les maisons ont la présence de visages fermés sur leur mystère. Isolées par un trait noir d'un environnement où la terre est sombre et le ciel bas et gris, leurs portes et leurs fenêtres sont toujours closes. L'une (photo 1)GEDC0022.JPG impose sa présence par un cadrage très serré et les horizontales qui la traversent. Une autre (photo 2)GEDC0017.JPG,
    précédée d'un long chemin - vers un paradis ?- dénote un grand sens de la perspective. Sens inné bien sûr que l'on retrouve dans nombre d'oeuvres, notamment celles d'intérieurs ou de greniers avec charpentes.

    Les personnages sont toujours frontaux (photo 3)GEDC0030.JPG
     même dans des espaces à trois dimensions, leurs corps souvent réduits à un rectangle, ils n'ont ni mains, ni pieds, ne sont jamais tournés les uns vers les autrse et leurs visages simplifiés à l'extrême regardent devant eux sans communication avec l'extérieur.  Solitaires et démunis ils se tiennent isolés ou groupés, dans des intérieurs minutieusement reproduits (photo 4)GEDC0040.JPG. Là, femmes, hommes, enfants, visages impassibles, sont debout côte à côte, spectateurs murés dans leur solitude et leur incapacité à communiquer.

    Deux de ces personnages emmaillotés, enterrés jusqu'aux épaules dans une cavité rose creusée dans une terre brune est un miracle de sensibilité (photo 5)GEDC0032.JPG. Ils se tiennent de face, l'un près de l'autre, le vêtement de l'un, l'homme sans doute, à motif de chevrons, l'autre (la femme ?) de rayures. De leur crâne s'échappe une nuée qui part dans la même direction. Avec le minimum l'essentiel est dit : l'attachement à la terre, la tendresse, l'isolement et l'incapacité à dire et à se parler...

    Le graphisme du chevron et de la ligne, probablement emprunté à celui des vêtements que portaient les hommes et les femmes de l'époque, devient parfois le motif principal, en couleurs, sur des enveloppes usagées (photos 6 et 7GEDC0033.JPG)GEDC0034.JPG. Chevrons à gauche, lignes au centre, croix à droite, sont organisés en trois bandes comme un drapeau. Leur signification nous échappe, mais leur beauté formelle est indéniable. Ils recouvrent également une adorable maison bleue (photo 8)  ; malgré le chemin qui mène à la porte et à ses volets clos (photo 8)GEDC0025.JPG, elle est rayonnante et le plaisir que J. Castle a dû avoir à la faire est communicatif. Un même attrait apparait encore dans le tracé des lettres sur du papier quadrillé  (photo 9)GEDC0039.JPG.

    Tout ce travail frise parfois l'abstraction comme la petite gouache où seule une forme émerge d'une terre sombre, largement griffée (photo 10)GEDC0029.JPG ; elle se dresse seule sous un ciel à la fois lumineux et plombé et semble interroger la solitude de l'homme face à l'infini. On pense à Michaux bien sûr et même à Rembrandt, à l'atmosphère qui se dégage de certains de ses petits tableaux.

    La simplicité formelle des oeuvres de J. Castle, la façon naïve dont il traite ses personnages, la matérialité du médium utilisé, obtenu sans doute par l'ajout du papier crépon, rappellent certains travaux de Dubuffet. Lui qui voulait faire table rase de tout savoir-faire et se passionnait pour le travail de non professionnels de l'art oeuvrant hors des normes artistiques, aurait probablement, s'il l'avait connu, retenu celui de J. Castel pour son Musée d'Art brut.

    Malgré la difficulté à vivre, la solitude, l'impossible communcation entre les êtres exprimés ici, cette oeuvre n'est pas triste. Grâce à son talent, James Castle a su nous livrer sa propre lecture du monde, et la force de cette auto affirmation est réjouissante. Elle nous va droit au coeur.

    James Castle exposition du 14 janvier au 17 mars - Galerie Karsten Greeve - 5, rue Debeylleme, 75003-Paris. 01 42 77 19 37. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 19 h.

  • TADASHI KAWAMATA (par Régine)

    Une fois disparues les oeuvres de Tadashi Kawamata ne s'effacent pas facilement de la mémoire. Je me souviens encore du choc ressenti il y a 15 ans devant l'incroyable empilement de chaises d'église, sorte de tour de Babel, installé dans la Chapelle de la Salpétrière en 1997. Je peux me balader par la pensée sur l'immense passerelle en bois construite en 2001 à Evreux et qui reliait les quelques bâtiments rescapés du bombardement de cette ville pendant la guerre. Et que dire de ma stupéfaction devant le torrent de cagettes déversées depuis les toits de Mansart à la Maréchalerie de Versailles en 2008. Enfin qui n'a pas été surpris l'année dernière de découvrir, accrochés à la façade de Beaubourg, d'étranges cabanes ou nids d'oiseaux géants.

    Si vous aves vu ces oeuvres et qu'elles ont laissé en vous, comme en moi, un souvenir puissant, ou si vous ne les avez pas vues, il vous reste une dizaine de jours pour faire une expérience exceptionnelle à la Galerie Kamel Mennour.

    En pénétrant au 47 rue de la rue Saint André des Arts, vous aurez la surprise de vous engouffrer sous un plafond qui recouvre entièrement la cour
    GEDC0001.JPG. Fait de planches de toutes formes, de toutes dimensions et de toutes provenances : planches, portes, plateaux de table, lattes de plancher, fonds de placard, têtes de lit, etc..., il semble dériver à la hauteur du 1er étage (photos 1 et 2)

    GEDC0003.JPG. Le sensation d'engloutissement ne vous quittera pas durant le parcours des 3 salles de la galerie, elles aussi recouvertes à mi hauteur de cette étrange voûte (photo 3)GEDC0007.JPG.

    Cette installation modifie complètement l'espace de la cour et celui de la galerie tout en s'y intégrant parfaitement. L'agencement des morceaux de bois parait totalement aléatoire comme s'il avait été constitué par les forces de la nature(photo 4). Dans les interstices on aperçoit le ciel ou le plafond de la galerie comme si cette masse flottait au gré d'un courantGEDC0010.JPG. L'oeuvre s'intitule "Under the water" et on déambule un peu abasourdi dans cet univers qu'on ressent peu à peu comme aquatique.

    Bouleversé par le malheur qui a frappé le Japon, l'artiste a construit cette énorme accumulation statique en référence aux débris arrachés par le tsunami aux villages côtiers de son pays et qui, fragments de vies brisées, sont charriés par l'océant dérivant lentement à travers le Pacifique.

    Par l'ampleur de cette oeuvre Tadashi Kawamata nous fait physiquement prendre conscience de ce qu'ont perdu les habitants de ces régions et du désastre qui s'est abattu sur eux. On est donc face à un témoignage en hommage aux malheureux habitants des régions dévastées par le Tsunami de 2010, mais avant tout devant une magnifique oeuvre plastique proposant une expérience inattendue de l'espace.

    Galerie Kamel Mennour, 47, rue St André des Arts, 75006-Paris (01 56 24 03 63) du mardi au samedi de 11 h à 19 h - TADASHI KAWAMATA, "Under the water", jusqu'au 18 janvier.

  • JUDITH SCOTT (par Sylvie)

    Elle était sourde, muette et atteinte de trisomie. Personne n'aurait pu augurer que cette américaine, Judith Scott (1943-2005) serait un jour considérée comme l'une des grandes figures de l'Art Brut.

    Car ce n'est que dans la seconde institution pour handicapés, le Creative Growth Art Center d'Oakland (Californie) où la conduite sa soeur jumelle en 1985 qu'elle a trouvé à s'épanouir à travers la manipulation de textiles. A 40 ans passés.                                                                                                              Foin de tissages traditionnels mais une sorte d'embobinage autour d'objets choisis et assemblés, aussi hétéroclites qu'ils puissent être. Un parapluie ou un skateboard peuvent faire l'affaire. Elle en fait des cocons multicolores plus ou moins ventrus ou étoffés, dont il émane une vie presque animale par la puissance de suggestion. Oeuvres figuratives? pas vraiment, plutôt anthropomorphes ou organiques. Et telles des fétiches elles semblent détenir un secret. 

    Suspendus ou posés au sol, ces chrysalides laissent voir le minutieux, répétitif et pourtant très libre travail de confection. Chaque brin de laine, de ficelle, de cordelette ou de morceau d'étoffe trouve sa justification. La matière même des fibres et leur positionnement, l'enroulement serré ou lâche, avec des noeuds, des raccords, des effilochages, des ruptures sont, diront certains, eminemment féminins. Et de rapprocher ce travail aux frontières de l'art de celui de Louise Bourgeois ou d'Annette Messager. 

    Judith Scott 400_diapositive20-2-19845.jpgVoilà trois "cailloux" qui reflètent les couleurs de la nature, son irrégularité pourtant harmonieuse, une densité de rochers, un plein lourd de sagesse. (photo 1) dont on ne sait pourtant pas de quoi il est fait.

     Ce pourrait être un oiseau en vol, mais plutôt une carcasse d'oiseau (photo 2), un écorché blanc de chair, rouge de sang, presque gai de ces couleurs. Mais sans tête, sans plumage, avec un ventre qui, à la différence des rochers ci-dessus, semble anormalement gonflé, maladif, un plein de vide. Qui est à exorciser?

     

     Judith Scott 002 (2).jpg Judith Scott 002 (1).jpgLe jaune et le noir griffés courent le long de cette tige qui transperce une coque violette et douillette (photo 3). Allusion sexuelle ou instrument à corde?

     Cet art brut me dit que tout est possible, que la création est gouvernée par l'imaginaire, la richesse émotionnelle et une dextérité instinctive éblouissante.

    A voir absolument, et vite.

    Judith Scott "Objets secrets", au Collège des Bernardins, 20 rue de Poissy, 75005, Paris. tel: 01 53 10 74 44. Jusqu'au 18 décembre.

  • MARKUS RAETZ (par Régine)

    Elégance, subtilité, magie, humour... sont les mots qui me viennent à l'esprit en pensant à l'exposition des estampes de Markus Raetz à la Bibliothèque Richelieu. C'est une exposition qui fait naître des étincelles dans la tête. Ce plaisir vient-il de l'espace de liberté que l'artiste laisse au spectateur ? Sans doute, car il n'assène aucune vérité, au contraire, il nous amène à voir la réalité de manière inédite, poétique et fait bouger nos représentations préétablies.

    J'avais découvert Markus Raetz en 2009 à l'exposition "Une image peut en cacher une autre" au Grand Palais A la fin du parcours quelques-unes de ses sculptures, jouant sur l'anamorphose, m'avaient éblouie. L'une d'elle intitulée "Crossing"GEDC0002.JPG (photo 1) présente à la Bibliothèque Richelieu, résume bien sa démarche . Il a travaillé les lettres en bronze du mot YES de telle façon qu'elles se transforment en NO quand nous tournons autour ; étrange sentiment de voir un mot évoluer comme un être vivant.

    Mais Markus Raetz n'est pas seulement sculpteur, c'est aussi un formidable dessinateur et graveur - il connait parfaitement toutes les techniques de la gravure et de la reproduction - et cette exposition en est une superbe illustration. Cet homme a la pensée au bout du crayon.

    Dans "Shatten" (ombres) par exemple GEDC0009.JPG(photo 2), une série de formes se contorsionnent avec souplesse donnant naissance à ce qui pourrait être de la fumée, un nuage, un oiseau, ou tout autre chose et enfin une pipe (clin d'oeil à "Ceci n'est pas une pipe" de Magritte). La jubilation ressentie vient du sentiment d'assister à une idée qui prend forme sous nos yeux. 

    Avec l'aquatinte "Figure masculine contemplant son ombre" GEDC0006.JPG(photo 3), un homme debout constate avec étonnement que son ombre, prenant la forme du décrochement du mur sur laquelle elle se reflète, est assise. On en est soi-même stupéfait car cette constatation toute simple nous saisit comme une révélation. Oui, Markus Raetz nous apprend à regarder et la question de la vision est au coeur de son oeuvre. On ne voit que ce que l'on veut bien voir, chacun d'entre nous a sa propre vision du monde semblent signifier l'aquatinte "Sinne I" GEDC0005.JPG(photo 4) et l'eau forte "Views" GEDC0004.JPG(photo 5). Dans la première un ruban rouge figurant la vue, sort des yeux et forme une circonvolution fermée entre le cerveau, la bouche, le nez et les oreilles d'un visage dessiné de quelques traits comme le faisait Matisse. Dans la seconde, les rayons qui sortent d'un oeil se heurtent à un cercle noir et reviennent dans l'autre oeil situé en dessous du premier. Par contre "Kluge kugel III" ou Boule intelligente III GEDC0017.JPG(photo 6) m'évoque autant l'échange entre deux intelligences que l'emprise d'un esprit sur un autre : le bras du personnage traversant le yeux de celui qui lui fait face, lui apporte en présent une boule qu'il place à la hauteur de son cerveau.
    .

    Pour ce passionné de la vision et donc des multiples aspects de la perspective, le phénomène optique de l'anamorphose est un terrain privilégié. Nous en avions déjà une belle illustration avec la sculpture Yes, mais plusieurs gravures nous en offre ici quelques exemples réjouissants. Il ne faut pas, comme avec les "Ambassadeurs" de Holbein chercher une figure dissimulée dans un coin de la représentation car Markus Raetz fait bouger l'image toute entière ; il nous invite à la faire vivre. Ainsi la trame du corps nu de la femme de "Akt" ou du visage d'Elvis Prestley dans "Nach Elvis", nous apparait tantôt en noir et blanc, tantôt en rouge et vert suivant notre propre position. "Silhouette on the promontory of nose" GEDC0013.JPG(photo 8) est à la fois un paysage et un profil.

    Enfin, d'une simple pliure horizontale sur une tôle brute découpée en forme de longue vue, il fait surgir une infinité de champs visuels et nous invite à bouger et à créer pour notre plus grand plaisir une multitude d'univers différents

    GEDC0040.JPG

    GEDC0039.JPG

    (photos 9 et 10).

    Cet artiste joue avec les mots comme avec les pièges de la perception. En voici un bon exemple avec l'héliogravure "ME/WE" GEDC0015.JPG(photo 11) ; dans un miroir il fait se refléter en WE le mot ME. Une suite de 7 aquatintes s'intitule "NO W HERE" (now here/nowhere = maintenant ici/nulle part) ; c'est une série de paysages, de lieux indéterminés tirées dans des gammes de bleu, de gris, de noir et d'ocre et dont certaines m'ont fait penser à Friedrich ou à Victor Hugo.

    Enfin, en nous montrant les différents états d'une même gravure au fil desquel un visage change, cet homme généreux nous fait participer au processus de création.

    Comme dit joliment Didier Semin dans le bel article qu'il lui a consacré "Markus Raetz a su rester en permanence le pied dans la porte de la chambre aux images pour empêcher qu'elle se referme".

     

    Markus Raetz, estampes/sculptures : exposition du 8 novembre 2011 au 12 février 2012 Bibliothèque Nationale Richelieu, 5 rue Vivienne, 75002-Paris. Ouvert du mardi au samedi de 10 à 19 h, le dimanche de 13 à 19 h. Tél : 01 53 79 59 59.