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24/06/2018

Tacita Dean et Julie Mehretu (par Sylvie)

Deux plasticiennes amies de longue date ont travaillé de concert pour une exposition en l'honneur des 90 ans de Marian Goodman qui les accueille dans sa galerie parisienne et présente leurs créations personnelles et leurs oeuvres à 4 mains réalisées spécialement en 2018 pour cette occasion. Tacita Dean est née en Grande Bretagne en 1965, Julie Mehretu, américaine, est née en Ethiopie en 1970. Au premier abord leur point commun ne saute pas aux yeux mais une vraie poésie se dégage de leur travail et la mise en place comparative permet d'apprécier leurs différences.

20180608_182420.jpgAu rez de chaussée, l'oeuvre de Julie Mehretu, A Love  Supreme, encre et acrylique sur toile (228,6x457,2cm) est si monumentale qu'elle polarise le regard. Dans cette superposition de transparences entre figuration et abstraction, s'enchevêtrent et tourbillonnent des traits énergiques, des formes et des couleurs sur un fond pâle. A scruter cet univers pour en chercher le sens, on devine, en haut au centre,  le tracé du seul élément figuratif, un buste plutôt masculin. Il n'explique rien, semble-t'il. L'oeil est charmé, happé par la légèreté de l'ensemble, le côté flottant des éléments purement graphiques et les couleurs douces qui rappellent les images virtuelles. Espace, mouvement suscitent le rêve.

20180608_182323-1.jpg20180608_182233-1.jpgEn face sont accrochés 9 petits tableaux figurant des temps d'éclipse solaire, Suite of Nine, gouache, fusain et chaux vaporisée sur ardoise, un travail en noir et blanc, éblouissant comme l'est une éclipse dans sa réalité. Et d'une sublime tranquillité. Dans ce processus cyclique Tacita Dean met le doigt sur la fugacité du phénomène naturel, comme une  métaphore du changement et de la permanence. Cette artiste s'est toujours beaucoup intéressée au cinéma et à la photo pour montrer le mouvement ou les subtiles changements d'atmosphère et de lumière. Ici, deviennent presque tactiles les variations de valeurs du ciel et les infimes et mystérieux défauts inscrits sur le soleil noir.        

Le rapprochement le plus évident entre ces deux artistes est leur pouvoir de mettre l'imaginaire en action.   

20180608_183217.jpgDans la grande salle du bas sont exposés 90 monotypes Monotype Melody  (procédé d'impression sans gravure qui produit un tirage unique), 45 chacune, accrochés, dispersés tout autour, à la manière  des expositions d'autrefois. Pour Tacita Dean il s'agit de cartes postales anciennes, donc des petits formats, souvent humoristiques et légendées  qu'elle a retravaillées à la couleur, en taches ou en coulures d'encre d'imprimante. De près, elles rappellent certains travaux de Max Ernst ou les collages de Schwitters et transforment la réalité  en transcendance.

20180608_183302-1.jpg20180608_183023-1.jpgDominant cet univers presque intime, les monotypes de Julie Mehretu en noir et blanc font ici presque figure de coup de poing. Avec leurs lignes écourtées, gigotantes, les taches à l'aérosol, au doigt et à l'encre d'imprimante, elles s'offrent en compositions ébouriffées. Tant de vigueur et de spontanéité tranche avec la méticulosité de Tacita Dean.

Fulgurance chez l'une, lenteur réfléchie chez l'autre, l'idée de temps parcourt leurs oeuvres qui, toutes imprégnées des médiums de la modernité - couleurs d'imprimante, taches à l''aérosol et au doigt - invitent à l'évasion.

Tacita Dean Julie Mehretu, galerie Marian Goodman, 79 rue du Temple, 75003 Paris. Jusqu'au 20 juillet.

             

09/06/2018

Un détour par la rue Debelleyme (par Régine)

Deux artistes dont l'oeuvre est exposée jusqu'à mi-juillet, l'un au 2ème étage de la galerie Thaddeus Ropac, l'autre à la galerie Karsten Greve, valent de faire un détour par la rue Debelleyme. Deux artistes aussi différents l'un que l'autre qu'il est possible : Pierrette Bloch, née en 1928 est morte en 2017 à l'âge de 91 ans, et Patrick Neu, né en 1963. Mais tous deux, chacun de façon très personnelle, expriment de façon obsédante leur fascination pour le Temps.

Nous avons déjà parlé de ces deux artistes sur ce blog (cf : "decrypt-art Pierrette Bloch 19.01.2015" et "decrypt-art Patrick Neu 19.10.2015"), mais nous n'hésitons pas à revenir ici sur leur travail et à vous encourager à profiter de ces deux expositions voisines l'une de l'autre pour redécouvrir leur singularité;

Pierrette Bloch

Pour aborder cette oeuvre il est nécessaire de ne pas vouloir lui trouver un sens mais de se laisser aller au rythme obsédant qui s'en dégage. Car que fait Pierrette Bloch ? D'un geste répétitif, sur des supports variés (papiers ou baguettes de bois) elle trace des lignesIMG_6252.JPG, des bâtonnets, des pointsIMG_6259.JPG, des bouches et ces dessins, déclinés en séries, noirs sur fond blanc IMG_0072.JPGou blancs sur fond noir, suggèrent à qui sait le ressentir la présence d'un espace infini et d'un temps en expansion, écran invisible sur lequel se déroule notre existence.IMG_6253.JPG

Ces graphies ne sont pas un écriture à la recherche d'une signification, mais, tels ses tissages avec du fil de crinIMG_6256.JPG, elles nous parlent de l'origine de l'art, de son essence. C'est du langage originaire de la création artistique dont il est ici question.

Ce travail d'une grande austérité est proche de celui des artistes de l'art minimal qui lui sont contemporains. Comme eux elle pose la question des limites de l'art.

 

Patrick Neu

Chaque printemps, depuis des années, Patrick Neu peint les iris du jardin de sa mère pendant le court moment de leur floraison. Seule, sans feuillage, peinte sous différents angles au centre d'une feuille blanche, la fleur s'offre sans pudeur à notre regard. La façon dont l'artiste arrive à nous faire sentir le velouté des pétales, IMG_6231.JPGla densité de leur couleur violette IMG_6226.JPGou la fraîcheur de leur mauve délicatIMG_6228.JPG, à nous dévoiler le moindre de ses replis est emprunt d'une grande charge érotique. Cette suite d'aquarelles, d'une beauté et d'une délicatesse captivante, s'inscrit dans le temps long de l'artiste qui, chaque année répète le même geste s'accordant au temps de la nature.

L'enchantement et la fascination devant la méticulosité de ce travail sont les mêmes devant les minuscules visages dessinés sur des ailes de papillon d'un bleu étincelant IMG_6235.JPGIMG_6234.JPGet les dessins faits dans le noir de fumée sur les parois d'une vitrine ; la stupéfaction est à son comble lorsqu'on prend conscience qu'il s'agit de la reproduction du "Jardin des délices" de Jérôme Bosch.

L'éphémère est au coeur de ce travail et comme la vie de la nature, les oeuvres de Patrick Neu portent en elle le présage de leur propre disparition.

 

Deux façons différentes mais complémentaires de nous faire ressentir le Temps : l'une son immuabilité, son flux incessant, l'autre son extrême fugacité.

 

Pierrette Bloch "Quelques traits" Galerie Karsten Greve - 5, rue Debelleyme, 75003-Paris (01 42 77 19 37) jusqu'au 28 juillet.

Patrick Neu "Iris, Jardin des délices" Galerie Thaddeus Ropac, 3ème étage - 7, rue Debelleyme, 75003 (01 42 72 99 00) jusqu'a 28 juillet.