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25/04/2016

Jannis KOUNELLIS (par Sylvie).

Il faut y courir. L'exposition Yannis Kounellis - artiste italien né en 1936 - à la Monnaie de Paris va bientôt fermer ses portes. Ce serait dommage de passer à côté du travail de cet artiste à l'origine de l'Arte Povera à la fin des années 60 qui a bouleversé le monde de la sculpture en introduisant des matériaux dits "pauvres". Il y ajoute des accessoires de la vie quotidienne se rérérant aux activités du réel: meubles, vêtements, éléments végétaux et animaux propres à faire naitre de multiples questions.

Dés l'entrée, dans la vaste salle à très haut plafond, aux colonnes de marbre et aux dorures propres au XVIII ème siècle de cet hôtel particulier du quai Conti, Kounellis bouscule la présentation habituelle de la sculpture et de la peinture en créant un ensemble surprenant qui résume assez bien les grands symboles qui lui sont chers et les contrastes qu'il entretient.                                                                                                                 20160418_161426.jpg20160418_161907.jpgS'y côtoient une dizaine de gigantesques chevalets noirs bloquant l'espace (photo1), porteurs d'austères tableaux dans leur noirceur d'acier brut, une noirceur naturellement nuancéé de rouille et de  bleuté qui ne sont pas sans rappeler les "Outrenoirs" de Soulages ou par leur bande verticale, le minimalisme de Barnett Newman.  A leur pieds,sur le sol à damier noir et blanc, Kounellis fait dialoguer les matières, les confrontent les unes aux autres: (photo2) un bac de charbon (  un bac à sable ?) mat avec des brillances, rappelle le travail d'extraction et le pouvoir de chaleur de ce matériau. A côté, sur un amoncellement de longs clous renvoyant sans aucun doute au travail de manutention, mais dont l'épaisseur de la couche contredit le danger, un premier lit de camp dégage par ses orifices des flammes.Oui, semble t'il dire, le charbon n' est pas seulement bienfaisant, il est aussi destructeur. Le second supporte une cage où, sur la paille, dorment ou gambadent des souris. Sont elles à notre image, inconscientes mais néanmoins partie prenante du monde ?  Autour de le pièce, dans un renfoncement, Kounellis a superposé bien à plat une série de couvertures grises, en référence à la mémoire, au passage du temps, aux plis obscurs de l'âme et à la peinture de la Renaissance. Comme en un trompe l'oeil de Masaccio. L'ensemble de cette présentation spectaculaire, véritable espace dramatique, nous parle de l'histoire du lieu, de la révolution industrielle, d'une certaine beauté dramatique et de notre petitesse humaine. Elle renvoie également au savoir faire de l'institution"Monnaie de PARIS", toujours en activité et pose la question du processus de fabrication d 'une oeuvre.

20160418_171336.jpgDans la pièce suivante de longs cylindres métalliques gisent, sous de mêmes couvertures de l'armée (photo 3). Comme des cercueils ils semblent en attente de départ. L'un d'entre eux s'appuie contre une double plaque métallique dont l'angle est ouvert. A ce sujet Kounellis raconte un souvenir d'enfance resté gravé dans son esprit: l'angle mur/porte de sa chambre lui est apparu comme une impossibilité de fuite...Sculptures, tableaux, l'échelle humaine reste la préoccupation principale dans l'élaboration d'une oeuvre. Les plaques d'acier en sont le symbole:elles mesurent 200x180cm, à peu près un lit double et les "cercueils" sont à la dimension d'individus.

20160418_165406.jpg20160418_163805.jpgPlus loin, sur un assemblages de toiles à sacs en jute noir, pauvre, manuellement fabriqué, faisant tapis (photo 4), une petite pyramide de graines de tournesol dont on connait la valeur nutritive....Le contraste entre ces éléments - le riche le pauvre - renvoie aux échanges commerciaux et humanitaires et à l'éternel renouvellement, aux capacités de l'être humain à faire, défaire, refaire et à créer des liens.

Dans une vitrine circulaire (photo 5), des couteaux sont très régulièrement suspendus comme des objets précieux. Et, de fait, ils peuvent être considérés comme tels: ils sont le résultat du savoir faire de la dernière manufacture de Paris et de l'industrie qui en anoblissent la simplicité de matière. Bois, métal, autant d'éléments dont la beauté et le danger méritent d'être glorifiés et tenus à distance.

20160418_162815.jpg20160418_164403.jpgUn grand tableau, aux mêmes dimensions matriarcales que les panneaux précédents, tranche par sa couleur jaune (photo 6), éclatante, hommage à l'artiste américain  Barnett Newman, le pape de l'Expressionisme abstrait  américain. Le partage vertical, qui divise en deux le champ uniforme est remplacé ici par une poutre métallique noire. Ce fameux zip reprend l'idée de présence même de la création, ce moment de perception aigüe où l'espace se divise et réunit.

Ces morceaux de charbon fixés sur trois grands panneaux debouts (photo 7) comme les papillons épinglés des collectionneurs, ne formeraient ils pas les lignes d'une écriture indéchiffrable? Comme les trois petits points d'une fin de phrase, ils laissent la place à un avenir incertain.

20160418_171223.jpgLa pièce qui suit est occupée à angle droit: de face est placé un tableau partiellement rose où une phrase de Pulcinella de Stravinsky  est inscrite. A droite, sur des panneaux noirs, accrochés à des crocs de boucher, des vêtements noirs, vieux semble t'il, suggérant absence ou disparition, une tragédie sans que l'on sache laquelle (photo 8). Pour que cette oeuvre de 1972, intitulée "Da inventare sul posto" fonctionne, il manque sur cette photo le violoniste et la danseuse qui invente sur place l'oeuvre et symbolise la force, le rythme et l'orchestration, tout un ensemble condensé dans le geste créateur. Encore une preuve du désir de l'artiste de faire passer l'énergie vivante dans l'oeuvre et de "chercher de façon dramatique l'unité"... dans le dépouillement.

Brut(e)Yannis Kounellis, à la Monnaie de Paris, 11 quai de Conti, 75006 Paris. Ouvert tous les jours de 11h à 19h, le jeudi jusqu'à22h. Jusqu'au 30 avril 2016.

 

 

12:42 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (1)

10/04/2016

Judit REIGL (par Régine)

Installée en France depuis 1950 Judit Reigl, qui a aujourd'hui 93 ans, est une artiste rare à la fois parce que son oeuvre est exceptionnelle et qu'elle est très peu montrée dans les Musées et les galeries. C'est pourquoi le fait que 5 galeries parisiennes se soient entendues pour exposer simultanément jusqu'au 31 mai, une soixantaine de ses oeuvres, est un évènement. Il ne s'agit pas d'une rétrospective mais la répartition chronologique de son travail entre les différents lieux permet d'en montrer les étapes importantes et de comprendre son chemin au sein des courant de l'époque.

La Galerie Le Minotaure ouvre le parcours avec les années 1950-1965, ses quinze premières années parisiennes. Fuyant la Hongrie et son régime totalitaire pur "faire de la peinture comme elle l'entend", après un périple inimaginable à travers l'Europe, elle arrive à Paris à 27 ans. Accueillie par son compatriote Simon Hantaï elle rencontre André Breton qui, subjugué par son travail, lui organisera sa première exposition. Grâce à lui elle découvre le surréalisme dont elle retient surtout la liberté que lui procurent l'écriture automatique et l'importance du geste. Elle développe alors rapidement ce qui sera présent tout au long de sa carrière de peintre, à savoir son intérêt pour l'implication simultanée du corps et de l'esprit.

Les quelques encres sur papier de la série "Eclatement" (1954) présentées dans la galerie illustrent la jubilation que lui procure cette découverte. Le trait jaillit, tourbillonne, explose tel un feu d'artifice dirigeant le regard au delà du cadre (photo 1)IMG_1747.JPG ; l'euphorie est communicative. Deux impressionnantes toiles de la série "Ecriture en masse" sont également présentes. Dans l'une (1959), au coeur d'une forme ronde d'un noir intense qui semble traverser en apesanteur l'espace de la toile blanche, flamboie un magma rouge feu. Judit Reigl nous entraîne ici dans le cosmos, à l'unisson du mouvement des planètes et au coeur de la formation du monde (photo 2)IMG_1749.JPG. Laissons la expliquer sa façon très personnelle de réaliser cette série : "A partir d'un fond blanc, je plaçais sur la toile les mottes de peinture avec une lame souple et arrondie... et je les "montais" ensuite de bas en haut de la toile en recouvrant avec un pigment noir broyé les couleurs plus légères placées en dessous". Comme d'autres artistes de sa génération Judit Reigl a toujours créé elle-même ses propres outils les adaptant au plus près à ce qu'elle souhaite faire.

Le parcours continue avec les années 1966-1972 présentées par la Galerie Antoine Laurentin. On assiste ici à l'arrivée des figurations anthropomorphes qui, malgré les efforts de l'artiste pour revenir à la non figuration, se sont, malgré elle, imposée sans programme préconçu. Ce sont de grandes toiles (la plupart mesure 233 x 208 cm) où l'on perçoit, de façon plus ou moins évidente, des torses d'homme, peints de façon plus abstraite en noir et blanc ou plus figurative dans des couleurs très franches. Ainsi le buste d'homme d'un violet très pur parcouru d'un buisson de ramifications noires qui lui donne sa présence, sa vigueur et son dynamisme. Il est nu, musclé, puissant, traverse et déborde la toile (photo 3)IMG_1737.JPG. Un autre également intitulé "Homme" est si grand qu'il remplit la totalité du tableau. Il l'excède de toute sa force, il l'enflamme et la traverse comme un météore. En parlant de ces torses, judit Reigl s'exprime ainsi "Ils se dressent activement contre le néant, ils affirment leur existence, leur libération et expriment l'expérience d'être humain".

Comme dans les oeuvres précédentes ces représentations fragmentaires renvoie à l'idée ce continuité de la figure hors cadre, à l'infini. Ce sont aussi des morceaux de corps qui incarnent la peinture.

Dans la belle Galerie Anne de Villepoix ce sont les impressionnantes toiles libres de la série "Drap/décodage" de 1973 qui sont accrochées et qui ne sont que l'empreinte des tableaux de la série "Homme" dont nous venons de parler. Pour les réaliser elle a agrafé des draps transparents sur les tableaux, en a relevé l'empreinte dans des tons ocres, vert ou bleu puis a retourné la toile (photo 4)IMG_1750.JPG. Ce que l'on voit c'est donc le verso autrement dit le vestige de la peinture qui a diffusé à travers le tissu. On se trouve donc entouré d'immenses suaires, dont la trace humaine, asexuée, désincarnée, flotte dans l'espace blanc du drap. A travers la chair de ces corps qu'elle a dépouillés de leur armature de traits noirs, Judit Reigl traque la quête d'infini de l'âme humaine. "Au fond l'expérience fondamentale n'est pas proprement humaine ; c'est l'expérience d'être, en de ça et au delà de l'humain" dit-elle.

Enfin dans un tout autre esprit un somptueux triptyque de 1976, totalement abstrait, s'impose avec une force exceptionnelle et invite à la méditation. Deux panneaux très sombres sur lesquels courent des traces bleu nuit entourent le troisième, un monochrome mordoré qui semble en métal. On reste subjuguéIMG_1751.JPG (photo 5).

La Galerie Etienne Gaillard revient aux années 1965-1966 avec "Ecritures d'après musique" qui sont prémonitoires de la série de tableaux intitulée "L'art de la fugue" des années 1975-1982 et de son retour à l'abstraction En 1965 en effet Judit Reigl perd momentanément l'usage du coude et se trouve dans l'impossibilité de peindre de grands formats, elle en est réduite à faire des petits dessins qu'elle exécute en écoutant de la musique. Ce sont des pages de graphies légères, délicates et rythmées" (photo 6)IMG_1730.JPG.

En entrant dans la galerie on set immédiatement happé par la beauté, l'aspect mélodieux et aérien d'une grande toile carrée de la série "L'art de la fugue" (photo 7)IMG_1758.JPG. Le fond d'un bleu profond, monochrome comme l'azur, est seulement traversé en son milieu par deux lignes de touche légères et délicates qui ne font que la parcourir. Tous les tableaux de cette série sont réalisés par l'artiste en déambulant au son de la musique, souvent de Bach, le long de grandes toiles blanches qu'elle a agrafées sur tous les murs de son atelier. Elle en effleure le recto à chaque pas avec un pinceau trempé dans une peinture glycérophtalique, donc très grasse, et enregistre ainsi son déplacement, sa danse. Puis elle taille dans le drap les parties qui lui plaisent et applique au verso une teinture acrylique, ici du bleu, à travers laquelle les traces ondoyantes de ses déplacements se diffusent et transparaissent. Sur une autre toile enduite de rouge vif les multiples traces de son passage transparaissent comme des portées musicales en orange ou beige clair. On retrouve ici son souci d'utiliser aussi bien le verso que le recto de ses toiles.

Comme dans ses autres oeuvres, on éprouve devant celles-ci ce sentiment d'apesanteur et d'espace qui continue bien au delà du cadre. Elle s'exprime d'ailleurs ainsi : "La fugue court, engendre sa propre énergie, crée sa propre loi, s'étend sans fin ni repos.

L'exposition au Studiolo de la Galerie de France termine ce périple en présentant "Fragments des années 1960-2015". Sur la vitrine ces quelques mots prononcés en 2016 par Judit Reigl en résume le thème "Je regarde les grandes toiles ratées ou abandonnées, Guano, Drap/décodage, Déroulement et j'y retrouve des possibilités infinies, des paysages jamais vus, fragments d'horizons lointains, hasards heureux".

Ce sont donc des petits tableaux faits à partir de fragments découpés dans des oeuvres vouées à l'abandon. Certains sont baptisés "Guano" en référence aux excréments des oiseaux marins et que l'on utilise comme engrais naturel extrêmement riche. Les notions de strates et de mémoire, de destruction/reconstruction sont omniprésentes dans son travail.

Plusieurs sont extraits des séries "Déroulement". Certaines ont particulièrement retenu mon attention, notamment une merveilleuse toile grise que seules quelques touches jaunes traverse en apesanteur la partie supérieure (photo 8)IMG_1724.JPG ; également quatre petits formats fort heureusement regroupés sur une cimaise. Deux sont vert bronze, deux autres pourpre sombre. Sur chacune flottent ou s'évanouissent quelques taches plus claire. Si tous ces petits formats ne retiennent pas avec la même force, ils font partie de cette constante qui est que chaque série s'engendre toujours de ce qui l'a précédé.

 

Sous-tendue par des constantes qui traversent tout son travail, et malgré les différentes formes que celui-ci a pu prendre au cours des années, l'oeuvre de Judit Reigl est d'une grande cohérence et dépasse l'opposition figuration/abstraction. Elle le précise d'ailleurs en disant "La seule constante de mon travail est l'expérience d'être ! Si ça doit être figuratif j'accepte, si cela devient abstrait j'accepte aussi".

Oui, Judit Reigl s'impose comme une des artistes majeurs du XXème siècle. A quand une grande rétrospective de sa peinture à Beaubourg comme celle qui a été consacrée en 2013 à son compatriote Hantaï. Elle permettrait de prendre conscience de l'ampleur et de la force de cette oeuvre exceptionnelle.

Expositions jusqu'au 21 Mai 2016 :

Galerie Le minotaure : "Eclatement écriture en masse" - 2, rue des Beaux Arts, 75006-Paris (01 43 54 62 93)

Galerie Antoine Laurentin : "Homme" - 23, Quai Voltaire, 75007-Paris (01 42 97 43 42)

Galerie Anne de Villepoix : " Drap/décodage" - 43, rue de Montmorency, 75003-Paris (01 42 72 32 24)

Galerie Alain Le Gaillard : "Ecriture d'après musique, art de la fugue" -  19, rue Mazarine, 75006-Paris (01 43 26 25 35)

Le Studiolo Galerie de France : "Fragements de peinturesz" - 54, rue de la Verrerie, 75004-Paris (01 42 74 38 00)

 

 

08:37 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (1)