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20/12/2012

Mircea CANTOR (par Sylvie).

Mircea Cantor, né en 1977 en Roumanie, travaille à Paris et en Transylvanie. Il est le onzième lauréat du prix Marcel Duchamp et, comme tel, est exposé au centre Pompidou. La maison traditionnelle en bois, sculpture décorée du motif typique de corde, vue au jardin des Tuileries dans la cadre de la FIAC hors les murs, donnait à saisir une ambiguité dans ce cocon sans toit. L'espace 315 de Beaubourg est l'occasion de mieux comprendre l'état d'esprit de l'artiste à travers des oeuvres de 2012, minimalistes et troublantes par leur évidence poétique et une certaine résonnance philosophique.

Le sas d'entrée met sur le champ devant les préoccupations de Cantor: le temps, le jeu, le merveilleux, la mort, des sujets essentiels qu'il approche avec subtilité.

mircea cantor (suite) 014.jpgSur le mur blanc se lit:" Don't judge, filter, shoot" (Ne juge pas, filtre, tire), une injonction qui est à la fois le titre de l'exposition et le nom d'une des oeuvres, trace semi-brulée qui évoque pour moi un fil de fer barbelé. Le processus et le sens ne me deviendront intelligibles que plus avant. A ce stade, sa beauté grinçante joue sur les nerfs comme des meubles baroques dont les aspérités font mal avant même de les avoir touchés. Expérience stimulante sans être physiologiquement désagréable.

A droite, la vidéo "Wind orchestra" (orchestre de vent) montre en boucle un enfant posant délicatement à la verticale une série de couteaux acérés et, d'un souffle, les faisant s'écrouler. L'enfant a tout le sérieux de son âge au jeu de l'habileté et de la précision et recommence sans cesse. J'ai cru voir, revisitée ainsi, l'expérience du fort-da chère à Freud, l'alternance présence-absence de la mère, cette compulsion de répétition propre à la nature humaine. Le résultat est fragile, limpide, grave - on y sent le plaisir de construire, le danger des grandes lames et la vanité de toute oeuvre humaine - mais néanmoins ludique comme un jeu de quille et l'on se prend à le regarder... en boucle, avec délectation.

Mircea Cantor-006.jpgPassons à l'intérieur. "Don't judge, filter, shoot" forme une rosace - vitrail ou mécanisme prêt à   tourner ? - constituée de six tamis ordinaires en bois et fine trame métallique miroitante trouée, dans lesquels gisent des balles de fusil en béton et or. Hypothèse de déchiffrement : le tamis, outil de filtrage, serait notre jugement ; l'assemblage aurait la forme d'un cristal de graphite, témoin de modernité (selon l'auteur) ; les balles, l'image même de la violence et de la fulgurance ; et mon tout compose un ensemble faussement simple, en réalité complexe, à multiples sens. Le rôle de l'artiste, semble vouloir dire Cantor, n'est pas de juger mais de choisir dans le réel (le filtrer) puis de le dépasser (tirer). La beauté est question de regard - merci à Duchamp - et il y a dans cette composition une harmonie plastique et des contrastes convaincants : les tamis ne peuvent plus tamiser, il ont été troués par les balles ; celles-ci, lourdes de masse et de prix, seront ralenties par leur poids... Serait-ce l'évocation d'un état du monde et de ses contradictions ?

mircea cantor 003.jpgChic, une banquette pour s'asseoir et regarder la seconde vidéo. C'est opportun. "Sic transit gloria mundi" (Ainsi passe la gloire du monde) s'inscrit en effet dans un temps lent et renvoie aussi bien à la mythologie, qu'à l'histoire de la chrétienté ou à la mondialisation. Une jeune femme asiatique, à la longue robe drapée comme un personnage de l'Antiquité, parcourt pieds nus, lentement, le cercle formé par de pauvres hères allongés, un bras tendu, main ouverte et bandée. Elle tient une longue mèche allumée qui se consume peu à peu en passant sur les mains. Les brûlures sont mentalement à craindre malgré les bandages, et la progression du feu, en multiples étincelles épineuses, ravive le souvenir des pointes de barbelé comme un appel à l'instinct de survie. Voilà qui nous éclaire sur l'image du texte d'entrée, écrit à la mèche de dynanite. Sa signification est peut-être à chercher du côté des nations opprimées comme le fut la Roumanie. Ce spectacle est superbe de sobriété, de dépouillement, de raffinement sensuel et sa tension est entretenue par le son d'une simandre qui sert à l'appel à la prière dans le rite orthodoxe. Quel est ce rite initiatique avec paroxysme et apaisement ? L'énigme reste entière, sauf peut-être à y voir le temps compté, la fragilité humaine, notre mort inéluctable et les cycles qui nous maintiennent dans l'espérance d'un avenir meilleur. Le propos est silencieux, attentiste, universel.

Mircea Cantor-005.jpg"Epic fountain" ravit. Quel plaisir pour l'oeil ! Les trois colonnes de trois mètres de haut qui le composent sont faites d'épingles de sûreté en or, accessoires du commun transcendés par leur riche matériau. Assemblées en double hélice selon la structure de l'ADN, un thème récurent chez Cantor, elles se déploient, légères et scintillantes comme une cascade ou de poètiques fumeroles aux horizontales régulières d'une échelle. L'échelle de Jacob ? Les oeuvres de Mircea Cantor sont toujours difficiles à déchiffrer. La "fontaine épique", épure linéaire et somptueuse incarnera peut-être pour certains l'humanité riche et féconde, en mutation continue. Quoiqu'il en soit, elle cliquette dans la lumière comme un bijou de prix.

Mircea Cantor au centre Pompidou, espace 315, niveau 1. Tous les jours sauf le mardi de 11h à 21h. Jusqu'au 7 janvier.

06/12/2012

Bertrand LAVIER (par Régine)

De Bertrand Lavier je ne connaissais que quelques pièces isolées vues lors de visites dans des musées d'art contemporain : le réfrigérateur monté sur un coffre fort "Brandt/Haffner de 1984" GEDC0037.JPG(photo 1), le piano recouvert d'une épaisse couche de peinture acrylique "Steinway and sons de 1987 GEDC0029.JPG(photo 2). Je ne m'étais pas attardée outre mesure sur la signification de ces oeuvres dont je pensais qu'elles se situaient plutôt du côté de la provocation, voire du canular.

L'exposition du Centre Popidou a été pour moi une révélation. Divisée en sections reprenant les grands thèmes qui traversent son travail, elle m'a permis de comprendre que ces oeuvres nous invitaient avant tout à remettre en cause nos certitudes, à voir le monde de façon décalée en nous révélant des évidences dont nous n'avions pas conscience.

Le plaisir éprouvé en parcourant cette exposition nait d'une stimulation de la pensée provoquée par des rapprochements inattendus, des transpositions temporelles, des médium imprévus, autant de court-circuits qui, avec humour, aiguillonnent l'esprit.

En voici quelques exemples parmi d'autres :

Dans la section Des choses et des mots, contrairement à ce que disaient les artistes conceptuels de sa génération, B. Lavier nous avertit qu'il, ne faut pas faire confiance au langage. Pour le démontrer il place un mobile de Calder noir et rouge sur un radiateur laqué blanc de marque Calder et intitule l'oeuvre : "Calder et Calder" (photo 3)GEDC0026.JPG. Le résultat est beau, mais troublant : comment un mot peut-il désigner à la fois un banal appareil de chauffage et une merveilleuse oeuvre d'art ?

Sur les deux parties égales d'un diptyque de 1984 intitulé "Mandarine by Duco and Ripolin" GEDC0040.JPG(photo 4), il applique de la couleur "Mandarine" ; pour l'une l'artiste a utilisé la peinture du fabricant Ripolin, pour l'autre de Duco. Alors que le résultat devrait être le même puisque la référence de la couleur est identique, il est très différent : l'une des parties est orange, l'autre rouge. Ainsi est mise en doute la capacité du langage à traduire le réel et il est prouvé que la réalité est bien une affaire de subjectivité.

A l'école d'horticulture de Versailles où il fit ses études, B. Lavier découvre la technique de la greffe. L'idée qu'il est possible, à partir de deux éléments, d'en faire un troisième qui aura une identité propre, différente de ceux qui lui ont donné naissance l'a fascinée. Sachant cela, le sens des oeuvres citées précédemment et auxquelles je n'avais pas prêté attention s'éclaire. En greffant un frigidaire sur un coffre fort (photo 1) ou un pierre sur un frigidaire, Lavier fait jaillir l'idée de sculpture qui n'est autre qu'un objet posé sur un socle.

 En recouvrant un piano "Steinway and sons" (photo 2) non de feutre comme Beuys, mais d'une épaisse couche de peinture afin de la rendre évidente et avec une touche évoquant celle de Van Gogh, il greffe la représentation picturale d'un objet sur l'objet lui-même, rapproche et destabilise deux mondes qui jusque là étaient séparés, celui de l'objet et celui de la peinture ; détourné, le piano n'est plus un piano puisqu'il ne peut plus jouer, il n'est pas une peinture puisqu'il est en trois dimensions, ni une sculpture puisqu'il est peint. Le résultat échappe aux catégories dans lesquelles on voudrait l'assigner.

Dans la section intitulée L'art de la transposition, avec les "Walt Disney productions"GEDC0046.JPG (photo 5), il agrandit au format réel des vignettes d'oeuvres contemporaines imaginées par l'auteur d'une bande dessinée de 1947 et intitulée "Mickey au musée d'art moderne". Le résultat est surprenant, les sculptures évoquent des formes proches de celles de Arp et les tableaux des oeuvres de grands peintres  du pop Art. Ainsi le réel des oeuvres pulvérise-t-il la cloison qui sépare le réel de l'imaginaire.

L"idée du ready made de Duchamp est omniprésente, mais si l'artiste se l'accapare il la transforme avec ironie et sensibilité. A l'objet neutre, pur concept qu'était le porte bouteille ou l'urinoir, il oppose "La Giulietta" GEDC0042.JPG(photo 6), une Alfa Roméo gravement accidentée, exposée telle quelle ou "Teddy" GEDC0043.JPG(photo 7), un petit ours en peluche usagé soclé qui sont de véritables blocs d'émotion.

En imaginant ce que sera le musée ethnographique de notre civilisation occidentale dans quelques centaines d'années il nous projette dans le futur. Pour donner forme à son idée, il fait socler des objets dérisoires de notre consommation courante : un skate board "Chuick metruck" GEDC0045.JPG(photo 8), une serrure "J.M.B. Classique"GEDC0048.JPG, (photo 9) un kayak "Nautiraid" GEDC0004.JPG(photo 10), etc... Dépouillés de leur utilité, magnifiés par le soclage, la beauté de ces objets, même celle d'un simple parpaing, rivalise avec les oeuvres montrées dans les musées ; ainsi nous interroge-t-il, avec drôlerie, sur le choix et la valeur des objets sacralisés par leur mode d'exposition.

Conçu comme une mise en scène, cette exposition raconte la vision pleine d'humour que Bertrand Lavier a du monde de l'art. Comme Maurizio Catelan, dont on serait tenté de le rapprocher, il a une manière très personnelle de se faire entendre. Tous deux nous font réfléchir aux codes sur lesquels se construit l'histoire de l'art et font leur miel des multiples illusions qui hantent notre modernité.

Bertrand Lavier, depuis 1969 - Centre Pompidou - du 26 septembre 2012 au 7 Janvier 2013. Galerie 2, niveau 6. Tous les jours sauf le mardi de 11 h à 21 hy.