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26/11/2012

Per Kirkeby (par Sylvie).

La grande rétrospective de Per Kirkeby au Palais des Beaux Arts de Bruxelles au printemps 2012 m'avait emballée. J'ai couru voir son exposition chez Vidal-Saint Phalle à Paris.

Cette douzaine de peintures récentes  permet de reconnaitre et d'apprécier un artiste danois, né en 1938, prolifique et inclassable. On ne trouvera pas ici ses architectures, ses sculptures ou ses nombreux écrits. Cherchez du côté des techniques et des supports utilisés, des couleurs somptueuses et propres aux peintres du nord et la présence presque obsessionnelle de motifs paysagers. Rien de surprenant à cela puisqu'il a fait des études de géologie. 

Vous reconnaitrez la patte de Kirkeby, ses coups de brosse impétueux et ses dominantes vertes. Est-on dans la figuration ou dans l'abstraction? Kirkeby joue de l'entre deux : gros plans ou ébauches, allez savoir, d'une nature puissante et foisonnante, sont traités avec une brusquerie qui frôle la provocation. On devine des lacs, des forêts, des couches géologiques, des scènes d'intérieur ou des natures mortes, mais ils échappent tous à la tradition picturale.

Kirkeby-ss titre-huile sur toile-200x110 -22-11-2012 12;08;52.jpgSans titre 2011, huile sur toile, 200x110cm. Le grand format et la verticalité dirigent déjà l'oeil, à eux seuls, vers une percée profonde où l'on croit se dessiner une falaise abrupte autour d'un lac encaissé. Point de détails naturalistes, plutôt la captation, dans un réalisme sommaire, de la nature dans son essence, ses couleurs, sa vitalité et sa puissance éminemment solide et statique. Le cadrage serré, étroit, borné en haut et en bas par des horizontales plus ou moins rectilignes dit le désir de pénétration, d'aller plus loin dans la connaissance de ses mystères et de sa structure. Les traits noirs verticaux ou en diagonale grossièrement appliqués attestent de traces de mouvement autant que de reliefs, et des contrastes de couleurs complémentaires, rouge, vert, nait cette lumière sévère des pays du nord. Ils rappellent le travail des expressionnistes allemands de la Die Brücke, vers 1910, - Kirchner ou Schmidt-Rottluff - et comme chez eux teintent la vision d'une nuance d'inquiétude ou de mélancolie. 

Kirkeby-sanstitre 2010-tempera sur toile-200x300;.jpgSans titre, tempera sur toile, 200x300cm. Le précédent tableau conduisait sans détours le regard vers la profondeur. Celui-ci nous révèle un champ visuel élargi. Rien n'arrête le déploiement des lignes. Il n'y a pas de limites. Aux verticales parallèles incurvées - des arbres peut-être ou quelque draperie, à gauche, n'en répond aucune à droite : la parenthèse ne se ferme pas. Cependant que la double masse qui se détache aux 2/3 du "paysage" comme un sphinx sur son piedestal, dévoile une profondeur insoupçonnnée. Les Jaunes, les verts, les bleus,les noirs, en rang serré,créent une densité dans laquelle le fractionnement des touches carrées jaune d'or apportent un frémissement. L'air ainsi traduit est, lui aussi, illimité. Ais-je raison de croire que le carré rose au bas de la toile à gauche pourrait indiquer la présence humaine, le regard naïf (carré) et chaleureux du peintre face à un monde inextricable et prêt à s'écrouler?

Kirkeby,sans titre 2012,technique mixte sur masonite, 122x122cm- 25-11-2012 19;34;04.jpgSans titre 2011, masonite, 122x122cm. Le support en masonite (fibre de bois) et de ce format est une constante chez Kirkeby.Il en apprécie la surface  lisse, utilisée naturelle comme ici ou peinte en noir comme un tableau d'école.Les accumulations, les superpositions de formes et de couleurs y demeurent. Ici, ce sont des taches dispersées , idée pop s'il en est, comme une cellule vue au microscope sur lesquelles s'ajoutent des gribouillis et des ratures, une sorte de chaos tranquille et abstrait d'une harmonieuse douceur où le mauve onctueux sillonné d'orange vient clore au centre ce qui ressemble à une réflexion. Chaque tache est habitée par une forme esquissée, travail de mémoire, de référence culturelle que je rapprocherais de celui de Twombly dans le registre du naturalisme au lieu de la Rome antique . Dialoguent entre eux les époques et les univers: bras, jambe, plantes, mobilier, architecture ou formes archaïques.

Kirkeby-sans titre-2010, détrempe sur toile, 200x245cm-25-11-2012 19;26;49.jpgSans titre 2010, tempera sur toile, 200x145cm. Kirkeby tranche ses paysages, il en fait des coupes, à la recherche, semble t'il, des composants, de la structure, de l'histoire souterraine. Sont apparus des précipices, des cratères,des hachures, des stries austères et parfois, comme ici, un champ de fleurs que n'aurait pas démenti Van Gogh. Serrés en botte les verts fondus et les noirs révèlent le fourmillement de la vie et le réveil de la nature. C'est lumineux.Les tiges drues drapées de blanc, les pétales jaune citron et tout un terreau en explosion s'offrent frontalement .En regardant bien vous découvrirez en haut un motif au trait qui pourrait être une table avec un ordinateur. Il n'y a pas de limites au monde des citations.

Comme Schwitters, l'artiste allemand dadaiste (1887-1948) qu'il admire pour ses paysages réalistes et à contre-courant de l'époque, Per Kirkeby dépasse les courants dominants avec une liberté radicale. L'important pour lui est que le monde soit compris de l'intérieur.

Per Kirkeby, oeuvres récentes, galerie Vidal-Saint Phalle, 10 rue du Trésor, 75004 Paris. tel: 01 42 76 06 05, ouvert de 14h à 19h du mardi au samedi. Jusqu'au 8 décembre.

11:38 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (1)

12/11/2012

Simon HANTAÏ (par Sylvie)

Grande surprise pour moi et peut-être pour d'autres que les toiles de Simon Hantaï (peintre d'origine hongroise,1922-2008) présentées à la galerie Jean Fournier ! Rarement exposées, elles sont néanmoins passionnantes. Ces "Panses" datent de 1964-1965, au temps de Support-Surface qui prônait les supports libres, et correspondent à la période charnière où Hantaï dans son désir de repartir à zéro, d'échapper au "je" du peintre,  décide "le pliage comme méthode" et la peinture en aveugle.  Cette nouvelle technique débouchera sur des all-over d' estafilades blanches ou colorées, selon qu'elles sont dues au pliages ou aux parties convexes peintes. Elle sera emblèmatique de l'oeuvre d'Hantaï. Les "Panses" correspondent à une étape de tâtonnements.                                                

La série se réfère à un texte d'Henri Michaux sur la nécessité de recommencer par la base, par les cellules, véritable problème de gestation. Pour l'histoire, sachez qu'elles se sont appelées d'abord "Maman, Maman" puis "Saucisses" et la signification est à chercher du côté de la langue hongroise qui confond dans un même mot le ventre de la femme enceinte et la saucisse que l'on mange après avoir tué le cochon.

En quoi consiste son nouveau procédé du pliage ? " Hantaï froisse une toile non tendue et le plus souvent la noue à l'aide d'une corde, saisissant des zones plus ou moins larges tout autour de la surface du tissu. Puis il peint la surface ainsi froissée, souvent plus d'une fois, repliant la toile et repeignant la surface entièrement ou en partie, selon l'inspiration. Il fait sécher les sacs formés de cette manière en les accrochant au mur ou en les laissant par terre avant de les déplier à nouveau et éventuellement, de les tendre pour les  exposer." (Molly Warnok, dans le catalogue de l'exposition).                                                                                                

 Les zones peintes, qui occupent ici une position centrale, ne sont ni  des collages ni des travaux d'entomologiste.  Non, ce sont des formes abstraites, ovoïdes, plus ou moins biomorphiques, des bâtons, des lettres boursouflées comme les enluminures du Moyen-Age, qui se détachent dans un espace blanc. Elles me rappellent les cellules cancéreuses peintes par Damien Hirst, sans la morbidité de celui-ci. Tout un monde en gestation, comme la peinture elle-même qui, à travers les plis et les replis, suit son cours, se cherche dans un processus incertain.                                                                                        Rappellez vous qu'un double clic sur chaque image l'agrandit.

HantaÏ (1) 11-11-2012 17;06;35.jpg "Panse" de 1964, huile sur toile 75x35cm, sur un fond blanc nervuré, pourrait évoquer un tronc d'arbre aussi bien qu'un i fatigué ou un tronçon de saucisse. Tronc d'arbre couvert d'écorces, i fatigué s'écroulant d'être massif, saucisse ou tube digestif à la volumétrie tangible laissant voir une chair tripière bariolée et ficelée. Une certain douceur est sensible comme si le peintre avait voulu palier un étranglement, unifier par petites touches horizontales au pinceau les cassures du pliage, les aplanir, les faire disparaitre par un ajout de couleur qui çà et là scintille.

Hantaï (2) 11-11-2012 17;15;43.jpgAutre "Panse" de 1964, huile sur toile,127,5x105cm. Elle a la forme d'un huit ou d'un haricot, d'un rognon peut-être. Les deux parties ventrues ont un saisissant relief  dû aux aplats de peinture. Les modulations de vert très subtiles, les pliures blanches, vierges de peinture et le flou central qui écartèle les renflements, donnent à la cellule le mouvement d'un organe où se joue un processus specifique : digestion ou parturition ? Comme chez les surréalistes, il y a toujours quelque chose d'éventré dans les oeuvres d'Hantaï, du moins une dimension corporelle.

Toujours de 1964, cette huile sur toile de 221x214cm, est Hantaï (3) 11-11-2012 17;20;16.jpgd'un grand format. Mate et rugueuse de par toutes ses arêtes, elle ressemble à un gros oeuf sur le point d'éclater. Pliages et peinture viennent remplir ou suturer les brisures formées par les déplis. La forme, très primitive, y puise sa densité. La "Panse" est pleine, elle est l'attente, le devenir.

Hantaï (4) 11-11-2012 17;23;39.jpgLa "Panse" de 1965, huile sur toile, 69,5x52,5cm fera le lien avec les toiles ultérieures d'Hantaï.  Les multiples traits inscrits dans la toile en jaune, en bleu, mettent en lumière la répétition du geste et la dialectique du fermé et de l'ouvert qui traverse tout le travail de cet artiste. Un travail à reconsidérer dans son ensemble à la rétrospective prévue au printemps 2013 au musée Pompidou.                                                                                  

Simon Hantaï"Panses", 1964-1965, galerie Jean Fournier, 22 rue du Bac, 75007, Paris. Jusqu'au 24 novembre.

19:54 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (1)