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25/03/2011

François MORELLET (par Régine)

Dans le paysage de l'art contemporain, il est bien rare d'éprouver un plaisir aussi jubilatoire que celui que procure l'exposition de François Morellet au Centre Pompidou. A la fois sensible et concrète, fantaisiste et maîtrisée, rigoureuse et décalée, mentale et physique, elle stimule l'intellect et les sens.

François Morellet est un jeune homme de 85 ans qui n'a rien perdu de sa créativité et de son ironie. Pour cette exposition, plutôt qu'une grande rétrospective, il a préféré se focaliser sur ses installations et en "réinstaller" un certain nombre créées entre 1960 et aujourd'hui. Prolongeant son travail de peintre elles sont, dit-il "des mises en place éphémères d'éléments légers disposés différemment selon l'architecture de chaque lieu d'exposition". Réinstallées elles s'adaptent chaque fois à leur nouveau lieu et ne renaissent donc jamais de façon absolument identique. Les matériaux qu'utilise Morellet pour les réaliser sont très variés : tubes d'aluminium, poûtres de bois, ruban adhésif, avec une grande prédilection pour les tubes de néon.

En réaction contre l'Abstraction lyrique française et l'Expressionisme abstrait américain des années 1950/1960, François Morellet alors membres du G.R.A.V. (Groupe de Recherche d'Art Visuel) a éliminé de son oeuvre toute subjectivité. Fort de l'idée duchampienne décrétant "c'est le regardeur qui fait l'oeuvre", il a mis au point des dispositifs qui sollicitent notre participation. Certains mettent en cause nos habitudes de vision. Telle "Répartition aléatoire de 40.000 carrés suivant les chiffres pairs et impairs d'un annuaire de téléphone, 50% de bleu, 50% de rouge" qui nous plonge dans un univers où l'intensité égale des deux couleurs nous fait perdre tout repère et nous amène à confondre fond et forme, base de notre perception de l'art. "Reflets dans l'eau déformés par le spectateur" de 1964GEDC0125.JPG (photo n° 1) est une oeuvre à la fois toute simple et poétique. Une grille orthogonale faite de tubes de néon blanc suspendue au plafond se reflète dans l'eau noire d'un bac posé au sol. Quand l'eau bouge le reflet de la grille se déforme pour donner des figures mouvantes et toujours différentes. Cette instabilité déjoue la perception fixe que nous avons d'ordinaire des oeuvres d'art. Avec "Delacroix défiguré (La mort de Sardanapal)" (1989) GEDC0128.JPG(photo 2) et "Picasso défiguré (Les demoiselles d'Avignon)" (2011)(photo 3)GEDC0110.JPG, l'artiste revisite avec humour ces deux chefs d'oeuvre. En remplaçant les personnage par des toiles blanches qu'il a accrochées sur un mur blanc et en respectant scrupuleusement leur organisation d'origine, il nous offre le plaisir de reconstituer mentalement ces deux tableaux.

D'autres oeuvres font travailler l'imaginaire, telle celle, faite de rubans adhésifs noirs, installée dès l'entrée et intitulée "2 trames de parallèles inclinées à 30°et 40° sur 3 murs". (1977-2009) (photo 4) GEDC0124.JPGLeur faible différence d'inclination conduit ces lignes tantôt à se croiser, tantôt à être quasiment parallèles. On les suit du regard, on les prolonge mentalement en dehors des murs et on les imagine se croisant sous le plancher, sous le plafond et réapparaître indéfiniment. Varini n'et pas loin. Cet artiste suisse, né en 1952, dont le travail évolue aussi avec l'espace architectural, se différencie cependant de son aîné en définissant un point de vue à partir duquel son travail prend forme.

Les tubes de néon permettent à Morellet d'utiliser la source lumineuse elle-même comme matériau plastique. Avec eux il va réaliser des oeuvres qui, malgré un semblant de désordre révèle, à qui sait observer, un ordre logique.

Avec "No end neon" (1990) (photo 5)GEDC0111.JPG dont le titre est un palindrome (forme linguistique chère à Morellet), celui-ci a disposé en quinconce, du sol au plafond, des tubes de néon bleus sur des lignes parallèles dessinées par leurs fils électriques ; dans "Néons by accident" (2003),(photo 6)GEDC0109.JPG il a distribué de façon apparemment aléatoire 16 arcs de tubes de néon rouge sur les murs et le sol. L'impression n'aurait ni cette puissance ni cette beauté si une organisation précise n'orchestrait pas la magnifique et spectaculaire "Avalanche" de 1996 (photo 7)GEDC0112.JPG. 36 tubes de néon bleu de 2m de longueur, suspendus au quadrillage du plafond par leur propre cable électrique se retrouvent plus ou moins inclinés dans toutes les directions à mesure qu'il touchent le sol.

Les systèmes sous-jacent très élaborés, oébissant à des calculs précis, sont plus ressentis que compris. Ils donnent à ces installations un rythme, une vitalité joyeuse et une grande beauté.

Morellet adore créer un trouble dans la géométrie. Pour complémentaire"Geometree n° 5 Arc de cercle complémentaire" de 1983, (photo 8)GEDC0108.JPG  il a imaginé la continuité d'une ligne entre une branche d'arbre courbe posée sur le sol et un cercle sur le mur raccordant les deux extrémités de la branche. Hasard et détermination président à cette oeuvre pleine de poésie.

Il serait possible de continuer ainsi à parler d'autres installations, tout aussi stimulantes, mais il est préférable d'aller les voir sur place. L'exposition est à la fois une fête et une expérience visuelle et intellectuelle ; il serait dommage de se priver de ce plaisir.

 

François Morellet - "Réinstallation". Centre Pompidou, tous les jour sans mardi de 11 h à 21 h. Nocturne le jeudi jusqu'à 23 h. Jusqu'au 4 juillet.

01/03/2011

Du Zhenjun et la tour de Babel. (par Sylvie)

Quelles images cataclysmiques  nous jette à la figure Du Zhenjun, à la galerie RX!  Des photomontages sur le thème mythique de "La tour de Babel" revu et corrigé par un artiste chinois de la cinquantaine, bien de son temps. Un visionnaire pessimiste ?

Que nous dit la Bible à ce sujet ?  Babylone: première ville construite après le déluge. Dans cet âge d'or de la paix initiale, l'humanité entière louait Dieu en une seule et même langue. Mais Nemrod, descendant de Noé et ambitieux roi de Mésopotamie, voulut se faire un nom et bâtir une tour allant jusqu'au ciel. Pour le punir de sa présomption, Dieu dispersa les hommes sur la terre et leur donna des langages différents afin qu'ils ne se comprennent plus.

Il existe deux interprétations picturales fameuses, toutes deux flammandes, de ce mythe. L'une de Bruegel l'Ancien  et une autre de Lucas Van Valckenborgh, délicieux petit tableau qu'on aurait tort d'ignorer au Louvre. Elles datent du XVI ème siècle et inspirent plutôt de la sérénité, comme un hommage à la paix terrestre d'avant et au travail des hommes plus que la condamnation de la  folie de l'un d'entre eux dont la figuration  en bas des tableaux  souligne le dérisoire de l'entreprise autant que l'arrogance de l'initiateur.

 Du Zhenjun transpose le mythe à notre époque en photos de grands formats, dans une vision tragique du monde moderne où la surpopulation, l'urbanisation intensive et l'opacité de l'air ont remplacé les paysages pastoraux et limpides. Demeure, par delà le temps, l'image d'un projet jamais définitivement abouti. A moitié construit par les hommes ou à moitié détruit par Dieu ?     Après dessin préparatoire Du Zhenjun travaille en équipe, utilisant les bases de données planétaires de l'internet. Le résultat est un montage d'innombrables fragments d'images hétéroclites, coupées de leur contexte mais reconnaissables, où s'interfèrent les épisodes les plus ordinaires ou les plus dramatiques du monde contemporain offertes par les médias. 

Old_Europe Du Zhenjun.jpgOld Europe (c.print 160x120cm, 2010) montre une tour hexagonale (un ziggourat) aux arcades empilées comme autant de témoignages du passé et que surplombent un Parthénon et des colonnes antiques, toutes choses bien nostalgiques. Autour, la nature est absente, il n'y a que constructions, monuments, ponts ou immeubles. La tour Eiffel y a sa place, très loin, sous un ciel gris, nuageux. Dans le très vaste premier plan est massée une foule grouillante -elle rappelle les foules chinoises -, arborant toutes sortes de calicots revendicatifs en plusieurs langues, climat, retraites, droits des femmes immigrées...On remarque la police casquée, des fumées et des véhicules en flammes, seule note de couleur chaude par laquelle le regard est aimanté. Partout ailleurs le noir et un blanc fluorescent, le glacis photographique, font vibrer l'atmosphère. La violence de la scène, fait presque oublier l'absurdité de la tour. Comme si la colère des hommes - unis malgré leur différences de langues - avait remplacé la colère de Dieu.

 Du Zhenjun, the accident..jpgAutre image forte, The accident, ( c print,160x120, 2010). C'est tout un monde qui s'écroule sous la folie de l'humanité entière. Les hommes s'entassent  au dépens des uns et des autres. Entrechoc des individus, des véhicules, des constructions, des nuages. Seule reste étale la surface de l'eau. Stagnante, elle ne prédit rien de bon.  L'ambition démesurée d'un seul ou l'abération d'un système n' engendréraient-elles que le malheur de tous?                                                             L'artiste pose la question de l'avenir de notre société. Ses images, issues des technologies nouvelles aux limites encore inconnues, reflètent une peur de la mondialisation et de l'uniformisation des cultures. A reprendre les photos du crash du 11 septembre à New-York, fut-ce dans un rendu ludique, Du Zhenjun semble nous redire la nécessité de se parler, de se comprendre pour réaliser de grands projets.

 Du Zhenjun, "la tour de Babel", galerie RX, 6 avenue delcassé, 75008 Paris. 01 45 63 18 78. Jusqu'au 19 mars 2011.

13:00 Publié dans photo | Lien permanent | Commentaires (2)