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23/05/2010

Georg Baselitz (par Sylvie)

Totems ou bonhommes de bois ?

Baselitz 1.jpgBaselitz 2.jpgLes deux grandes effigies de 3m de haut monobloc, en bois barbouillé de bleu, taillées sommairement dans des troncs, dégagent dans le vaste espace de la galerie Thaddaeus Ropac une force primitive et rassurante comme les statues de l’île de Pâques ou certains totems des Arts premiers. Un Collodi pourrait-il animer ces sortes de poupées de bois ?

Ce sont des figures maladroites, presque inachevées, comme le sont souvent les grands portraits peints tête en bas qui ont fait la renommée de cet artiste germanique, Georg Baselitz, né en 1938, un figuratif dans l’abstraction allemande des années 80. On peut les trouver laids parce qu’à peine dégrossis. C’est le propre de l’Art brut, il dérange.                                                             Toutes deux sont assises, droites dans leurs bottes (des godillots noirs mal équarris, bien ancrés dans le réel) le coude droit appuyé sur le genou, la main sur l’oreille (à l’écoute ?) et couverts d’une casquette blanche, carrée, très germanique sur laquelle est inscrit ou étiqueté le mot « zéro », un mot qui questionne : ont-ils la tête vide? Est-ce l’origine de l’œuvre, le bois, qui est peu de chose?

A regarder de plus près, ces formes élémentaires gardent sur elles les traces brutales de la hache et de la scie qui les a façonnées. On ne les caresserait pas de peur de se faire mal. Du fait même qu’elles sont peu détaillées, leur phallus est d’autant plus provocateur et agressif. La couleur bleue, un bleu de Prusse délayé au blanc qui m’a paru doux et gai, passé, semble-t-il à la hâte comme de l’aquarelle, laisse voir le bois naturel, la chair du support. J’ai cru sentir dans ce détail une trace évidente de l’attachement personnel et sensible de Baselitz à l’arbre, à la forêt, cette puissance métaphorique propre à la culture allemande et qui résume toute l’histoire de son peuple. Le bleu ne fait pas qu’habiller ces êtres monumentaux, il couvre leur visage comme le charbon celui des mineurs remontant à la surface, aussi noir que leur combinaison et rempli de lassitude. Les géants de Baselitz, mélancoliques et contemplatifs, dont les yeux dégoulinent de blanc ont l’air de s’interroger sur le monde, cherchant pathétiquement appui. Ils pourraient bien symboliser une forme de négation de l’individu comme le mot « zéro » sur leur casquette (qui se réfère à une marque de matériel pour peintres en bâtiment qui a fait faillite) alors que leur taille colossale impose l’image presque aveuglante du fantôme de l’histoire.

Pinocchio, le pantin de Collodi est devenu un enfant après le dur apprentissage de la liberté ; les bonshommes en bois de Baselitz seraient-ils, l’image d’une Allemagne longtemps muselée…qui a encore soif de liberté ?

Georg Baselitz, sculptures monumentales, galerie Thaddaeus Ropac, 7 rue Debelleyme, 75003 Paris. Jusqu'au 29 mai.

 

 

 

23:41 Publié dans sculpture | Lien permanent | Commentaires (0)

16/05/2010

Agnès Thurnauer (par Régine)

Un nouvel espace consacré à l'art contemporain vient d'ouvrir au fond d'une impasse du XVIème arrondissement, il est magnifique. Sa décoration, adaptée à l'esprit du quartier, diffère de celle des galeries du Marais. Ici pas de béton ciré au sol mais du parquet, pas de spots en guise d'éclairage, mais de superbes lustres, pas de verrière, vestige d'un ancien atelier d'artisan, mais de grandes fenêtres. C'est chic, sans ostentation. tagnès Thurnauer 011.JPG(photo n° 1).

C'est à Agnès Thurnauer que revient le privilège d'inaugurer ce lieu par une grande exposition d'oeuvres récentes. je ne connaissais d'elle que les portraits réduits à de gros badges sur lesquels sont inscrits le nom féminisé d'artistes célèbres. Cela m'avait amusé, sans plus. Avec cette exposition j'ai découvert qu'elle était avant tout un "peintre", préoccupée de problèmes de peinture et très attentive aux artistes qui l'ont précédée.

Chaque salle est consacrée à l'un de ses thèmes favoris. Dans la première celui de la danse ou du contorsionniste est le plus récent.

"Territoire # 1"agnès Thurnauer 009.JPG en est représentatif (photo n° 2). C'est un grand tableau de 2,30 m x 2,30 m, qui date de 2010. Sur un fond fait d'une pluie de rubans gris tombant verticalement en spirale, un personnage, moulé dans une combinaison tacheté façon panthère, fait le pont occupant transversalement l'espace de la toile.  Il se tient sur la pointe des pieds, les bras coupés par le cadre. Sous l'effet cinétique du fond, son corps ondule mais se maintient coûte que coûte malgré cette position inconfortable. Le camaïeu gris et blanc de l'ensemble renforce l'unité du tableau. Cette représentation n'est-elle pas celle de l'éternel problème du rapport du fond et de la forme, de leur accord,  de leur différence et l'équilibriste ne serait-il pas le peintre ?

Viennent ensuite les séries consacrées aux ailes d'oiseau, thème cher à Agnès Thurnauer. Elle sont dit-elle symbolique de la peinture : elles se déploient, leurs couleurs chatoyantes sont infinies et varient avec la lumière, elles nous emmènent ailleurs... telle cette paire peinte sur des petites palettes qui s'envolent dans un ciel baroque : "Grande prédelle"agnès Thurnauer 012.JPG (97 x 195) (photo n° 3). Le ciel est un autre sujet de prédilection de l'artiste car il est pour elle l'objet impossible à atteindre ; à peine a-t-on commencé à le peindre dit-elle qu'il a déjà changé, tenter de le saisir c'est représenter un temps impossible.

Les ailes sont souvent peintes individuellement sur des toiles séparées puis assemblées en triptyque "I am #1-2-3", 2010 (195 x 97) (photo n° 4)agnès Thurnauer 013.JPG ; en marge l'artiste a appliqué les palettes maculées de la couleur qui a servi à leur réalisation ; ainsi dans le temps où il regarde la toile le spectateur est amené à en imaginer la réalisation et la matérialité. Dans "Finalement"agnès Thurnauer 001.JPG de 2010 (130 x 195) (photo n° 4), une grande paire d'ailes grises enlève l'icône de la modernité, à savoir l'urinoir de Duchamp, dans un ciel bleu pommelé de nuages. S'ouvre alors pour le regardeur une quantité de sensations mentales. La peinture doit-elle s'en débarrasser pour exister ? En dépend-elle au point de faire corps avec lui ? etc...etc...

A L'étage deux curieuses petites oeuvres ont retenu mon attention. Elles représentent des cieux tourmentés cernés par le collage de pelures de crayon en forme de petits éventails bordés de couleurs différentes selon les crayons utilisés. C'est fascinant de minutie et de précision (photo n° 5)agnès Thurnauer 005.JPG.

L'ensemble de ce travail convoque le regard dans le même instant où il invite l'esprit à cheminer ailleurs, vers d'autres sens, d'autres liens... et c'est ce qui le rend stimulant.

Villa Emerige - 7 rue Robert Turquan, 75016-Paris. Métro Jasmin, du mercredi au samedi de 11 heures à 19 heures. Jusqu'au 5 juin.

 

10:28 Publié dans Peinture | Lien permanent | Commentaires (0)