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Sophie Calle au musée d'Orsay (par Régine)

Le charme très particulier des installations de Sophie Calle opère une fois encore avec celle intitulée "Les fantômes d'Orsay" qui occupe actuellement deux salles du musée. Sur un mode distancié et plein d'humour il y est question, comme toujours dans ses œuvres, de disparition - celle de l'ancien hôtel d'Orsay - et d'absence - celle de tous ceux qui l'ont hanté -.

Le bâtiment de l'actuel Musée d'Orsay érigé en 1900 sur les ruines d'un palais brûlé sous la Commune, était composé d'une gare et d'un hôtel destiné à accueillir les visiteurs de l'exposition universelle. En 1958 le trafic ferroviaire disparait et en 1973 l'hôtel ferme définitivement ses portes. Quatre ans plus tard il est officiellement décidé d'en faire un musée et en 1979 les travaux commencent. L'année précédente, en 1978, Sophie Calle a 25 ans ; elle revient des Etats-Unis, flâne en bord de Seine, passe devant l'hôtel déserté. Elle aperçoit une petite porte, la pousse et entre dans un grand hall majestueux, silencieux et vide.

Elle grimpe au 5ème étage et se choisir une chambre à l'abandon, la 501 (photo 1).

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Pendant plus d'un an elle y passe le plus clair de son temps, éprouvant au plus fort d'elle-même la désolation du lieu. IMG_0259_edited.jpgIMG_0260_edited.jpgIMG_0270_edited.jpgElle prend des photos, rassemble des documents abandonnés (fiches des clients, relevés de gaz, cahiers remplis de chiffres, notes adressées à un employé de l'hôtel nommé Oddo) (photos 2-3-4), IMG_0261_edited.jpgIMG_0276_edited.jpgdes objets dépareillés et rouillés (numéros des chambre en métal rouge émaillé, serrures, clefs, douilles de lampes, vieux téléphone) (photos 5-6) qu'elle rapportait chez elle dans une valise.

Quarante deux ans plus tard, lorsque Donatien Grau, le chargé des contrepoints contemporains au Musée d'Orsay, invite l'artiste à visiter le musée en plein confinement nait l'idée d'utiliser tout ce matériel pour réaliser une installation faisait revivre les fantômes du passé.

Exhumer tout ce matériel qu'elle a collecté à l'époque relève clairement pour elle du domaine de l'archéologie. Avec le culot dont elle fait toujours preuve, elle n'hésite pas alors à faire appel à un archéologue de haut vol, Jean-Paul Demoule, fondateur de l'Institut National de Recherches Archéologiques. Elle lui demande de s'associer à son projet et d'en écrire les commentaires. Celui-ci a alors l'idée géniale de se dédoubler et de faire deux types de textes. Dans l'un chaque objet ou document, décrit très minutieusement, donne lieu à une approche scientifique ; dans l'autre, un supposé archéologue du futur, constatant que tout ce matériel appartient à une civilisation désormais disparue, s'amuse à donner des interprétations délirantes, pastichant celles faites lors de découvertes archéologiques. Ces deux textes, le premier imprimé en noir, le deuxième en bleu accompagnent les reliques de l'hôtel et les photos prises à l'époque par Sophie Calle exposées en enfilade tout autour de deux petites pièces du musée.

IMG_0277_edited.jpgC'est ainsi que deux fauteuils installés côte à côte dans une chambre dont le délabrement été scrupuleusement décrit dans le premier texte, se transforment dans l'autre en deux trônes portant des motifs sacrés, leur proximité suggérant l'existence d'un couple royal (photo 7). S'agirait-il alors ici de la salle du trône d'un roi ou d'un empereur ?....

IMG_0264_edited.jpgUn chapelet de douilles d'ampoules électriques dont la description dans le premier texte est traitée avec une perfection et une minutie toute scientifique et qui prête à sourire devient, dans le deuxième texte, monnaies d'échange, tels les cauris ou coquillages dans les sociétés primitives (photo 8).

IMG_0263_edited.jpgCommentant la photo d'une salle de bains saccagée prise par Sophie Calle, le texte en noir est volontairement froid, distancié, sans affect mais c'est l'étrangeté du dispositif de la tuyauterie qui intrigue notre archéologue du futur dans le texte en bleu (photo 9). S'agirait-il d'un moyen de communication avec l'esprit d'Oddo, ce personnage qui hante les lieux et qui était probablement le factotum de l'hôtel ?

La présence du passé sert ici, comme dans nombre d'œuvres de Sophie Calle, de point de départ de cette installation. Les objets collectés, les photos prises par l'artiste et ici exposés permettent de constater, avec effroi, la rapidité avec laquelle le temps fait son travail. En à peine 10 ans l'intérieur de ce bel hôtel est cassé, pillé, sali. La quête des traces du passé serait bien nostalgique si elles n'étaient pas accompagnées du plaisir éprouvé à la lecture des commentaires débordant d'humour de Jean-Paul Demoule. De la rencontre de ces deux sentiments contradictoires, de cette façon de nous inciter à regarder les choses à distance, jaillit la poésie.

Sophie Calle et son invité Jean-Paul Demoule "Les fantômes d'Orsay" . Musé d'Orsay - Esplanade Valery Giscard d'Estaing, 75007-Paris. Jusqu'au 12 Juin.

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