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24/10/2020

William Kentridge (par Régine)

N'hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir.

Puissante, proliférante, originale, implacable... sont les adjectifs qui viennent spontanément à l'esprit en parcourant la belle rétrospective de l'oeuvre de William  Kentridge au Musée d'Art Moderne de Villeneuve d'Ascq près de Lille.

Dessinateur hors pair, et aussi sculpteur, cinéaste, acteur, metteur en scène, William Kentridge continue d'édifier une oeuvre totale où se côtoient dessins, gravures, vidéos, installations, spectacle. Ses origines constituent le ferment de son oeuvre. Né en 1949 à Johannesburg où il vit toujours, cet artiste sud-africain reste imprégné de l'histoire douloureuse de son pays. Le titre choisi pour son exposition "Un poème qui n'est pas le nôtre", est une façon de rendre hommage aux cultures négligées et aux oubliés de l'histoire.

Le problème de l'apartheid affleure dans nombre de ses oeuvres. IMG_4564.JPGUn exemple nous en est donné dès le début de l'exposition par un ensemble de 18 grands dessins. Faite pour servir de décor à un spectacle, cette immense et très vivante bande dessinée grandeur nature, intitulée "Sophiatown" (photo 1), raconte l'histoire de cet ancien quartier métissé de Johannesburg, à à la culture, notamment musicale, très vivante qui fut en 1955, au nom de l'aparthied, brutalement rasé en une nuit et ses 65.000 habitants déplacés par la force dans le quartier pauvre de Soweto.

Son atelier ici reconstitué permet de saisir son processus créatif. En effet, c'est là qu'il dessine, découpe, déchire, assemble, colle, fait ses maquettes pour ses mises en scène.IMG_7885.JPG C'est là aussi qu'il se dessine lui-même, nu de préférence, au fusain, son matériau d'élection, montrant la progression d'un geste ou d'une pensée comme dans "Man with hat" (photo 2) ou réfléchissant, doutant et se dédoublantIMG_4558.JPG comme dans la série vidéo "Drawing lesson" (photo 3), spectacle réjouissant d'une conversation à voix haute entre lui et son double, reflet de sa pensée ambiguë qui tente de prendre en compte la coexistence des contraires. IMG_7888.JPGCertaines de ces leçons prennent la forme d'une projection animée sur les pages d'un vieux livre et c'est avec un plaisir jubilatoire qu'on regarde "Tango for page turning" (photo 4) où au fil des pages on voit des formes se métamorphoser sans cesse sous nos yeux ponctuées par la réunion de l'artiste et d'une danseuse au creux du livre.

Les procédures d'effacement comme technique de construction tiennent une place de premier plan dans ses vidéos. En effet, la grande originalité de la plupart de celles-ci tient au fait que l'artiste les réalise souvent à partir de très peu d'images rapidement dessinées au fusain, puis effacées et inlassablement refaites ; ainsi la trace des images précédentes reste sous-jacente à celles qui suivent et la poussière du fusain qui se dépose sur la feuille entremêle le dessin et son environnement. C'est le film de cette incessante transformation qui nous est donné à voir. Ici donc pas d'enchainement fluide comme dans un dessin animé classique, mais un rythme saccadé, heurté, fait pour accentuer la violence du propos. La prédominance du noir et du blanc renvoie à la texture traditionnelle du film cinématographique et aux pratiques graphiques.

Voyons en quelques exemples : IMG_4560.JPGdans la vidéo "7 fragments pour George Meliès" (2007), (photos) le premier fragment montre Kentridge nous invitant à regarder l'oeuvre en train de se faire. On le voit déambuler dans son atelier qui sert de décors à la vidéo, dessiner au fusain son portrait, l'effacer, le refaire, le déchirer, le recomposer ; ailleurs on assiste au lancement dans le cosmos d'un vaisseau spatial, qui, en réalité, est une cafetière.  Plus loin ce sont des constellations qui ne sont autres que des fourmis grouillant autour de morceaux de sucre (photo 5). Ode au génie créateur de Meliès père du cinéma et maître de la mise en scène et du truquage, mais aussi ode à l'imagination, à l'incertain, au hasard.

IMG_7889.JPGAvec "Ubu tell the truth" (1997), (photos 6)le tyran est bien sûr assimilé aux politiciens corrompus, notamment ceux de l'Afrique du Sud et à tous les régimes totalitaires. Pour donner plus de force à son propos, l'artiste effectue un travail d'inversion des noirs et des blancs, comme dans le négatif photographique le fond est noir et les dessins exécutés à la craie blanche. Le rôle principal est tenu par une caméra à trois pieds dont les positions follement agressives et affolées changent à un rythme endiablé en fonction des évènements qu'elle tente de filmer. Par moment apparaît un oeil réel ou dessiné, qui occupe tout l'écran. Ils sont les témoins impuissants des atrocités perpétrées par le régime. La silhouette d'Ubu et de sa gidouille travers l'écran indifférent à ce qui se passe. C'est à la fois subjugant, magnifique et terrible.

IMG_4575.JPGL'installation vidéo "The refusal of time" (2017) (photo 7) est un spectacle protéiforme, d'inspiration totalement dadaïste qui mêle musique, lecture, danse, chants, vidéos, machines, dessins, performance. De ce fouillis festif, au centre duquel une sculpture appelée "Eléphant" respire à un rythme soutenu, où un métronome et une multitude d'horloges donnent le tempo, nait une allégorie du temps. Elle nous en fait ressentir toutes les facettes et montre ce que sa mesure peut avoir de relatif.

Le cortège et la procession, permettant de mélanger époques, lieux, grandeur, misère est une forme IMG_4563.JPGplastique privilégiée par Kentridge. Elle évoque la marche de l'histoire. Ainsi est construite la vidéo "The head and the load" (2018), (photo 8) tirée d'un spectacle donné à Londres en 2018 et dans laquelle Kentridge rend hommage aux deux millions de soldats du continent africain qui, pendant la guerre de 1914-18 durent transporter sur leurs épaules quantité de matériels militaires. Nombre d'entre eux moururent d'épuisement ou de maladie. Pour l'artiste c'est aussi une façon de parler du lien entre grande guerre et colonialisme. Le film donne à voir le défilé incessant d'ombres humaines projetées sur fond de désastre ou de paysage africain qui, au son de musiques européennes et africains avancent lentement portant sur leur tête les objets les plus hétéroclites : canon, étendard, bateau, instrument de musique, portrait, oiseau géant.... Oeuvre grandiose qui rappelle le défilé récent des émigrés fuyant la guerre de Syrie. Son également exposés les maquettes, les dessins et les sculptures qui servirent à réaliser le spectacle de Londres.

Deux années auparavant, en 2016, à Rome, sur 550 m le long des berges du Tibre Kentridge avait réalisé une immense frise intitulée "Triumps and laments" (photos 9 et 10)).IMG_7890.JPGIMG_7891.JPG De multiples dessins racontaient l'histoire de Rome - faite de dévastations, de gloire et de pertes - de l'antiquité à nos jours. Chacun d'eux dérivant d'un pochoir autour duquel la surface du mur avait té nettoyée au karcher. Le pochoir enlevé laissant apparaître une image faite de la poussière du mur. Celles-ci se sont peu à peu effacées avec le temps, la pollution et la poussière recouvrant à nouveau le mur. L'exposition montre les dessins qui ont permis de faire les pochoirs. Il s'agit d'une suite de personnages qui, de façon tragique ou triomphante ont marqué l'histoire de la ville. Ainsi se côtoient Pasolini, César, le pape.....

Impossible de passer en revue la totalité de cette exposition tant elle est foisonnante, riche et passionnante. Qu'il dessine, fasse des collages, des tapisseries, des vidéos, des installations, qu'il mette en scène des pièces de théâtres ou des opéras, le travail de Kentridge consiste à faire bouger les lignes, à rendre visible et audible ce qui devrait rester caché et secret. Il nous montre la pensée et la création en acte, d'est-à-dire celle de la marche du monde.

William KENTRIDGE "Un poème qui n'est pas le nôtre". Musée d'Art contemporain (LaM) - 1, Allée du Musée 59650-Villeneuve d'Ascq (03 20 19 68 68). Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 h. Exposition jusqu'au 13 décembre.

 

08/10/2020

Edward et Nancy Kienholz (par Sylvie)

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  L 'exposition qui se tient à la galerie Templon, à Paris, prête à réactions vives. Si vous préférez le beau classique ou l'abstrait contemporain , passez votre chemin. Les sculptures du couple d'artistes américains autodidactes Edward ( 1927- 1994)  et Nancy (1943-2019) Kienholz, aujourd'hui disparus, sont toujours un coup de poing dans la bienpensance depuis leur création initiée au début des années 60 par lui et perpétrée avec Nancy à partir de 1972.  Coup de poing d'abord par la technique de l'installation et de l'assemblage - rejoignant ainsi sur notre continent le nouveau réalisme d'Arman et de Tinguely - mais plus encore par une critique féroce de l'Amérique qui leur a valu d'être longtemps boudés par les institutions et tenus à l'écart du mouvement pop de l'époque pour manque de concessions. 

     Considérant la vingtaine d'oeuvres exposées, il est clair que sont déjà perturbateurs les matériaux qui les composent : objets et résidus de récupération, vêtements, ferrailles, vieux meubles, déchets de la culture de consommation auxquels s'ajoutent des nus de plâtre moulés plus vrais que nature si ce n'est leur couleur. Ces assemblages composent des scènes expressionnistes d'une violence inouïe, visible ou sournoise. Je voulais vous prévenir !

Quelques exemples: "The Pool Hall" (1993. 245,1x250,2x138,4cm) est l'oeuvre qui m'a le plus ébranlée20200926_175014.jpg. La scène est grandeur nature dans un isolement insulaire, méthode chère à ces artistes qui font entrer ainsi de plein pied le spectateur dans l'oeuvre : trois moulages de joueurs de billard dans le suspense du coup à faire. Trois hommes vêtus de cuir noir ou de vêtements souillés évoluant dans un cadre de bistrot fatigué. Visages impassibles, l'un au masque blanc d'hockeyeur - on ne voit pas ses yeux -, un autre portant lunettes noires. Deux ont la tête surmontée de bois de cerf, image de virilité. Un silence las, désabusé, semble régner. Le corps d'une femme, sans tête, est assis, jambes écartées, sur le billard. Et quel est le "coup" ? Vous vous en doutez, mettre la boule dans l'entrejambe de cette femme, scène allégorique où l'indifférence côtoie la violence et le sexisme Choc visuel évidemment et  dénonciation d'autant plus forte que le coup est insoutenable..

"The Rhinestone Beaver Peep show triptych" 20200926_175110.jpga été réalisée en1978, après la révolution sexuelle, l'utopie d'égalité et le lancement d'Apollo mais dans une Amérique remise en question par la guerre du Vietnam et le gouvernement Nixon. A bien la  regarder cette installation est un rébus qu'il faut prendre le temps de décrypter. La femme nue et bottée que nous voyons ici est assise de face en haut d'un escabeau. Elle est éclairée par deux gros projecteurs comme sur une scène de théâtre. Elle se regarde dans un petit miroir tenu dans la main gauche et son bras droit, coupé, attrape un autre bras dont le doigt la désigne.Ce corps féminin à la brillance assez sensuelle se détache devant un panneau peint comme un rideau de scène et semble issu de la fosse noire derrière elle. En haut à droite, partiellement cachés figurent les yeux d'un animal qui a tout l'air d'épier. Posée comme un objet de prix la femme n'en n'est pas moins montrée du doigt et regardée sournoisement. Que d'hypocrisie !20200926_175512.jpg

"Useful Art N°1 (chest of drawers& tv)", 1992.Cette commode a beau être jolie, il dégouline sur elle un jus blanc fianteux qui pourrait émaner de ce que représente la télévision, une déjection... Explications inutiles.

20200926_175052.jpg"Jody, Jody, Jody" (1994, technique mixte, 243,8x274,3x121,9cm), campe un automobiliste dans son confortable véhicule. Il regarde droit devant lui,  ignorant ou semblant ignorer une fillette agrippée au grillage le long de la route, petite chose abandonnée sans doute. Nous ne voyons que la solitude, le chacun pour soi, la violence faite aux enfants comme une banalité dans la société américaine. Kienholz ne juge pas, il constate, nous force à voir en nous impliquant physiquement.

Certains pourraient trouver ces oeuvres "ringardes", oublieux du contexte du  moment, sans réaliser que l'Amérique n'a pas beaucoup changé et qu'aujourd'hui le sexisme, le racisme, le consumérisme, la vulgarité et la violence sont toujours actuels en ces temps de campagne présidentielle. Saluons le galeriste de nous rappeler la clairvoyance des époux Kienholz, artistes engagés et véritables visionnaires.

Edward et Nancy Kienholz, du 5 septembre au 31 octobre, galerie Templon, 28 rue du Grenier St Lazare 75003, Paris. Tel: 01 85 76 55 55. Du mardi au samedi.