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28/05/2019

Tal Coat (par Régine)

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Parmi les expositions actuellement visibles dans les galeries du Marais, celle du peintre Tal Coat à la galerie Christophe Gaillard est une des rares à procurer un tel plaisir. Pourquoi, en effet, les oeuvres ici accrochées vous envahissent-elles d'une sensation presque physique ? Peut-être parce que cette peinture, pour laquelle l'artiste fabriquait lui-même ses médiums, nous communique l'émotion que celui-ci éprouvait devant le spectacle de la nature et dont il s'efforçait inlassablement de retracer la mouvance et de rendre palpable le phénomène de la vie.

Dans la première salle, celle qui donne sur la rue Chapon, ce sont les petits formats qui sont exposés. Tal Coât peignait en effet sur tous les supports qui lui tombaient sous la main : couvercle de boîte de cigare, briquette, bout de carton, planchette de bois.IMG_4142.JPG Si ces formats réduits, harmonieusement disposés sur les murs, ne sont pas de qualité égale, certains sont des merveilles, telle cette petite peinture vert d'eau (photo 1) sous lequel affleure la terre de Sienne. La couleur circule autour des griffures qui, en son centre, entourées d'un halo blanc, entaillent la matière, connivence instable entre la terre, l'eau et l'air environnant.

IMG_7138.JPGLes changements d'atmosphère, l'artiste les saisissaient grâce à l'aquarelle dont deux ou trois beaux exemples sont présentés (photo 2). Ne souffrant pas de reprise, exigeant une exécution rapide, elles lui permettaient, comme les dessins, de rendre compte de ce qu'il y a de plus fugace, de plus fragile dans la nature.

Dans la deuxième salle de la galerie, beaucoup plus grande et lumineuse, 20190523_162912.jpgoù sont exposés les formats plus importants, le regard est immédiatement happé par le grand tableau intitulé "bleu surgi" (photo 3) accroché au fond de la pièce ; bleu du cosmos, non pas vide mais habité, mouvant, évoluant sous nos yeux. La forme qui émerge en son centre supérieur pourrait être celle d'un oiseau ou d'un groupe d'oiseaux fendant l'azur mais c'est surtout une énergie qui circule. Ici forme et fond sont en osmose totale.

Le plaisir éprouvé devant les toiles de Tal Coat tient beaucoup à leur couleur. Il y a la teinte bien sûr, mais aussi l'épaisseur de la pâte, sa texture, ses grains qui donne une présence tactile aux tableaux. Ce rose tendre, ce vert céladon, ce jaune colzaIMG_7141.JPG IMG_7142.JPG(photos 4 et 5) sollicitent tous nos sens et provoque en nous une volupté certaine. Pour rendre compte de cette profondeur des choses qui nous touche tant, l'artiste passait inlassablement sur ses toiles de nombreuses couches de son médium, véritable intermédiaire entre lui et le monde.

Ce n'étaient pas les apparences qui le retenaient mais le rythme interne de la nature. Les irrégularités (nodosités, entailles, amas de matière)IMG_7144.JPG généralement nées d'un accident du médium, qui ponctuent la surface de ses tableaux (photo 6) nous font sentir la consistance et la mouvance des espaces que foulait l'artiste.

Malgré leur monochromie les tableaux de Tal Coat sollicitent activement notre oeil. Par exemple devant les grains de matière qui parsèment ce tableau jaune (voir photo 5) et la cicatrice qui le balafre en son centre, notre regard ne cesse d'aller et de venir. Notre vision n'est nullement simultanée. Les grains apparaissent puis s'évanouissent pour en laisser entrevoir d'autres qui à leur tour disparaissent. Pour chacun des tableaux ici exposés pas de circuit préférentiel, on se trouve devant une énergie. Pour Tal Coat la terre est en expansion, le monde est courbe car la nature est une force en mouvement.

Cette mouvance du monde à laquelle il tenait tant, il la rendait aussi par le jeu de la lumière : rayon lumineux qui traverse une toile de part en part IMG_7140.JPG(photo 7), ombre plus foncée qui occupe une partie du tableau, éclats de lumière qui balayent sa surface IMG_7151.JPG(photo 8).

En partant de ce qui l'entourait : le ciel de Provence, la terre d'un champ fraîchement labourée, l'eau du ruisseau, la couleur d'un champ de colza, les pierres d'un chemin, le vol des oiseaux, Tal Coat atteint l'universel. Sous son abstraction il nous fait sentir que la nature est une force, un mouvement fait de naissances et de destructions.

Pierre Tal Coat "L'émerveillement abrupt". Galerie Christophe Gaillard - 5, rue Champon, 75003 Paris (0142784916) jusqu'au 15 jun.

02/05/2019

Ellsworth Kelly. Fenêtres (par Régine)

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Il serait dommage de passer à côté de l'exposition "Fenêtres" d'Ellsworth Kelly qui se tient, jusqu'au 27 mai, au 4ème étage du Centre Pompidou. Organisée à l'occasion du don que fit l'artiste peu de temps avant sa mort, de l'oeuvre "Window, Museum of Modern Art" au Musée d'Art Moderne, cette exposition est passionnante à plus d'un titre. D'abord elle réunit pour la première fois les 6 fenêtres que l'artiste a réalisé lors de son séjour à Paris entre 1948 et 1954, mais surtout elle montre les dessins, gouaches ou encres préparatoires et les archives les concernant. Ces documents nous permettent donc de participer au processus créatif de l'artiste et de comprendre la façon dont fonctionnait son regard. Replacer les six windows exposées dans leur contexte de travail est un façon de tenter de suivre le mouvement de sa pensée.

Commençons donc par "Window I" réalisée à Belle Ile en mer où il séjourna en 1949. La gouache qu'il fait tout d'abord est fidèle au modèle (1)IMG_2947.JPG. Il s'agit d'un' fenêtre avec son cadre gris et sa structure noire légèrement ombrée. Dans le dessin (2) IMG_2941.JPGet dans l'encre sur papier qu'il exécute ensuite (2bis) il ne retient que le meneau central, les deux croisillons horizontaux, et légèrement plus grand, le bord supérieur de la fenêtre. Dans le tableau final (3) IMG_2939.JPGne reste qu'une structure noire sur fond blanc qui renforce l'orthogonalité du panneau dans lequel il s'inscrit. En supprimant ce qui pourrait faire naître l'idée d'une fenêtre le peintre laisse libre court à l'esprit du spectateur. En effet ce qui intéresse l'artiste n'est pas la transparence, l'ouverture sur le monde que représente une fenêtre (la Veduta d'Alberti) mais sa structure.

IMG_2938.JPGIMG_2948.JPGDans le croquis préparatoire à "Window II"(4), l'artiste a dessiné sommairement une fenêtre fermée à deux ventaux. Dans son tableau Kelly ne retient que la puissance du rythme de sa structure(4 et 5).

Window III",IMG_2934.JPG IMG_2949.JPGétonnant monochrome dont l'idée de fenêtre a totalement disparue, dérive d'un petit dessin hâtif exécuté au dos d'une enveloppe (6 et 7). Il est fait d'une ficelle cousue et collée sur la toile, le tout étant recouvert d'un blanc uniforme (7 et 8). Le motif en bas de la toile, assemblage de triangles, contribue à renforcer l'idée que le tableau est une chose en soi qui n'est que ce qu'elle est et rien de plus.

"Window, Museum of Modern Art, Paris" IMG_2932.JPGIMG_2930.JPGoeuvre qui est le prétexte de cette exposition, est un espace littéral car elle est la réplique exacte d'une fenêtre fixe de l'actuel Palais de Tokyo. Elle est faite de deux toiles tendues et assemblées à la verticale dans un cadre noir (9). Dans la partie supérieur la toile est blanche, dans la partie inférieure elle est grise et deux lames de bois noir la traverse. Ce tableau relief reprend la structure exacte avec des proportions légèrement diminuées de la fenêtre originale. Les nombreuses esquisses au crayon ou dessins à l'encre (9bis) qui ont précédés le montage final sont également fidèles au modèle. Cette oeuvre est un fragment de réalité devenu tableau comme dit E. Kelly lui-même "Ce que j'ai fait, c'est un relief qui perd son identité", perte d'identité de l'objet créé, mais aussi de son créateur car il ajoute "Cette idée de sortir de l'art personnel a été le fondement de ma peinture. Je voulais quelque chose qui me soit extérieur, prendre des distances avec moi-même".

"Window V" procède d'un motif d'ombre de fils électriques projetés à travers une fenêtre sur le mur de la chambre qu'occupait Kelly à Sanary en 1950 et dont il fit un dessin (10)IMG_2920.JPG. IMG_2919.JPGIl peint ensuite ces lignes noires sur un panneau de bois peint en blanc en modifiant seulement leur largeur par rapport à celles du croquis initial (11). Plus qu'une sculpture cette oeuvre est un objet qu'il présentera pendu au plafond lors de sa première exposition parisienne à la galerie Arnaud.

Pour "Window VI" qui clôt le cycle des fenêtres réalisées à Paris, Kelly procède de la même façon que pour la précédente. Le "déjà là" est une fenêtre allongée du pavillon suisse de la Cité universitaire conçu par Le Corbusier et Pierre Jeanneret achevé en 1933IMG_2952.JPG (12). Elle est donc composée à l'horizontale de deux toiles ajointées dans un cadre de bois. Celle de droite est vide tandis que celle de gauche reprend le dessin exact des barreaux de la fenêtre d'origineIMG_2914.JPG (13). L'ensemble est peint aux trois quarts supérieurs en bleu horizon, le tiers inférieur en gris pâle. Avec ces couleurs, Kelly s'approprie le modèle d'origine pour en faire l'oeuvre la plus picturale de l'exposition, celle qui, par son rythme, ses couleurs, permet le plus facilement au regardeur de s'échapper au delà de ses limites.

L'exposition nous montre aussi que parallèlement à ces "Windows" Kelly développe les recherches faites à partir d'elles. "Four blacks (Window)" et "Five White (window)", collages de 1952 reprennent en positif et négatif la structure de fenêtres. "White Square" et "Black Square" de 1953 reprennent les dimensions exactes des plaques de verre prises dans une armature métallique repérées près d'un café parisien.

Comme on peut le constater Kelly ne s'intéresse qu'aux fenêtres fermées, opaques ou qui ne peuvent s'ouvrir. IMG_2927.JPGCe n'est en aucun cas leur fonction qui l'intéresse, mais leur structure. Ce regard sur le monde est confirmé par les photos d'ombres ici exposées et qu'il a prises en 1977 en retournant à Belle Ile (14). Seules leurs formes très noires, très géométriques se découpant sur un mur blanc le retiennent.

C'est toute la différence entre "Porte fenêtre à Collioure" de Matisse IMG_2951.JPG(14) et les "Windows" de Kelly. La première ouvre sur l'inconnu, l'imaginaire, les secondes sont des surfaces qui conjuguent une réflexion sur la structure et le châssis du tableau, sur la peinture et ses métamorphoses. Certes elles trouvent leur origine dans la réalité quotidienne mais affirment la primauté physique de la peinture. En traitant le tableau comme un objet réel dans un monde réel, dès 1950 Kelly annonce le bouleversement de l'art des années 1960/70 et la relation nouvelle que cela suppose avec le spectateur.

 

Ellsworth Kelly. Fenêtres. Musée d'Art Moderne du centre Pompidou. Niveau 4. Galerie 0. Espace prospectif. Jusqu'au 27 Mai.