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21/02/2019

Daniel Dezeuze (par Sylvie).

Dans la foulée de mai 68, le mouvement Supports-Surfaces a ébranlé la sphère de la peinture par ses positions politiques, sa remise en question de la peinture elle même, des cimaises et de l'espace. Cette entreprise, innovatrice, de mise en cause a consisté en une réflexion systématique sur le médium, les éléments matériels du tableau, le châssis et la toile, une analyse des fondements de l'oeuvre d'art inspirée par le structuralisme. Aussi discret soit'il, Daniel Dezeuze, né en 1942 à Alès, un des membres fondateurs de ce mouvement un peu mis à l'écart pendant une quarantaine d'années par le marché de l'art, comme le furent le minimalisme et l'art cinétique , poursuit encore aujourd'hui cette désacralisation.

La galerie Templon lui consacre une exposition propre à nous rafraichir la mémoire, à apprécier la nouveauté de l'approche dans le contexte de l'époque, sa dynamique toujours vivante et nous fait découvrir une autre face moins connue de son travail, le dessin.

20190221_190512.jpg20190221_175434.jpgL'entrée ouvre sur 3 pastels sur papier des années 80 d'une série appelée Forteresses aux lignes hérissées, aux couleurs de la terre, comme une géométrie plane, un plan-masse de ces bâtiments défensifs.(1) S'ensuivent des oeuvres récentes des années 2017/2018 en bois, ce bois dur peut-être, pas celui dont on fait les preux selon Paul Reboux mais celui des artistes.

Dezeuze assemble non sans humour des treillages de jardinerie et des outils de peintre après les avoir dépecés. Il marie pièces de chevalet et grillage dont les structures rappellent les châssis : Petit chevalet de campagne (2). Soulignés parfois de couleurs, ces oeuvres, fruits de détournements et accrochés au mur, nous désorientent. Moins que l'urinoir de Duchamp à son époque mais qui exclut toute image de référence. Dezeuze se fait artisan, bricole, trafique les éléments du quotidien, toujours préoccupé du constituant physique du tableau n'hésitant pas à varier les techniques et les matériaux. Approche néo-dada et dénonciation implicite de la société capitaliste.

20190205_145657-1-1.jpgLes châssis de différentes tailles superposés, plus ou moins peints et sur lesquels est placé un niveau, outil essentiel du bricoleur, composent Le bon niveau (3). La brutalité de l'entrecroisement des bois participe de l'aspect décoratif de l'oeuvre mais le mur en tant qu'espace intérieur, acquiert la profondeur d'un vide et crée un phénomène d'aspiration propre à élever l'esprit.

20190205_145743(1).jpg20190221_183338.jpgLe triangle, l'équerre sont des motifs récurrents. La forme parait tantôt équilibrée tantôt agressive. Autant les isocèles de Privatio Boni (4) inscrivent, comme un clin d'oeil - jaune évidé parmi des noirs pleins - un petit hiatus dans l'équilibre  de l'ensemble, autant le combat est rude dans Le désespoir du 20190205_150039-1-1.jpggéomètre (5) où couleurs et lignes se disputent l'espace. Pour nous perturber un peu 20190205_145833-2.jpgplus, Pièces d'angle (6) rétablit la notion de tableau avec cadre et toile mais elle est à l'envers et c'est sur cet envers que se trouve appliquée, barbouillée, la couleur blanche. Des deux équerres, l'une brute, à la mi-temps du tableau, suggère une ouverture, l'autre, noire et en bordure, a un pouvoir conclusif.

L'exposition revient alors au travail sur papier que Dezeuze a pratiqué tout au long de sa carrière. La série de 10 Sans titre, suite Lascaux, 1983-1984 (7), conjugue les mediums classiques, mine de plomb, pierre noire, encre typographique, carrés Conté, crayon de couturière... sur des fonds aux nuances douces, loin des couleurs primaires des tableaux-sculptures. Les lignes abstraites où dominent les obliques s'entrecroisent avec énergie. Faut il prendre ces signes rupestres comme la trajectoire redoutable de quelque arme acérée ou une explosion de liberté?  Du dessin, Daniel Dezeuze avoue: " C'est une compensation quelque part d'un désir de picturalité, il n'y a pas de doute".

Si les tableaux-sculptures tenaient du jeu intellectuel, les dessins pourraient bien être de la légèreté et du plaisir..

Daniel Dezeuze " Sous un certain angle", galerie Templon, 30 rue Beaubourg 75003, Paris. Jusqu'au 9 mars 2019.

06/02/2019

Le Minimalisme chez Thaddaeus Ropac (par Régine)

Si l'un des buts essentiels des oeuvres de l'art minimal est de révéler l'espace qui les environnent, la grande exposition que la Galerie Thaddaeus Ropac a organisée dans son spectaculaire lieu de Pantin autour de ce mouvement des années 1960, est une totale réussite. En effet, la sobriété, la rigueur, la beauté et les multiples déclinaisons des oeuvres de Donald Judd, Dan Flavin, Carl André, Robert Morris ou Robert Mangold sont exposées de façon à englober l'espace qui les entoure et à fonctionner de concert.

Né aux USA en même temps que le Pop Art, en réaction aux débordements subjectifs de l'expressionnisme abstrait, ce mouvement se caractérise par un souci d'économie de moyens, le désir d'insister sur la globalité des perceptions, par la pratique de la répétition annonçant la notion de série et bien sûr l'élimination de toute expressivité.

Le titre paradoxal de l'exposition "Monumental minimal"souligne le bouleversement que ces sculptures ont créé face à la notion de sculpture classique, notion déjà mise à mal au début du siècle par les avant-gardes russes, notamment par le constructiviste Tatlin, et en Pologne par le peintre Strezminski et la sculptrice Katarzyna Kapro fondateurs de l'Unisme et fort heureusement exposés récemment à Beaubourg.

La pièce de Dan Flavin "Hommage à Tatlin" (photo 1)IMG_6965.JPG rappelle cette dette et évoque schématiquement le projet utopique de l'artiste russe "Monument à la troisième internationale". Avec cette construction faite de néons à la lumière blanche évanescente Flavin célèbre l'oeuvre de son prédécesseur. Sa sculpture irradie les colonnes sans socles de Donald Judd qui sont faites de parallélépipèdes en métal usiné, de même dimension (untitled 1989), dont le fond est soit noir (photo 2)IMG_6967.JPG, soit tapissé de plexiglass noir et rouge (Menziken 1988), soit différemment occulté par une plaque du même métal (Mensiken 1988) (photo 3) IMG_6952.JPG; ceux-ci sont accrochés en saillie, également espacés et leur nombre dépend de la hauteur du plafond. Le regard effectue donc un va et vient de bas en haut (ou de gauche à droite suivant le mode d'accrochage - Untitled 1986-87)(photo 4))IMG_6960.JPG et amène le regarder à constater les effets de perspective et de variation de la couleur en fonction de la lumière environnante. Débarrassées de tout affect, ne reposant jamais sur le sol, dénués de toute dimension représentative ou illusionniste, de toute hiérarchie entre les éléments qui les composent ces oeuvres s'opposent totalement aux idéaux de la sculpture occidentale. Accrochée non sans humour non loin de là, l'oeuvre de Robert Morris IMG_6951.JPGvalorise la matière (photo 5), oppose à la rigidité des oeuvres de D. Judd la notion d'informe en laissant le feutre dont elle est constituée s'organiser de lui-même .

L'oeuvre de Sol Lewit "Seven basic colors and all their combinations in a square within a square" 2005, vibrant hommage à Albers, est ébouissante. Partant des trois couleurs primairesIMG_6942.JPG et de leurs complémentaires (photo 6) plus le gris, utilisant le carré comme forme de base, l'oeuvre se déroule tout autour d'une grande salle en une série de toiles de couleur vive dans lesquelles sont placés un autre carré plus petit d'une autre couleur (photo 7 et 8)IMG_6944.JPGIMG_6947.JPG. Comme avec les oeuvres précédentes, s'installe alors un dialogue entre le regardeur, l'espace et l'oeuvre et ici c'est avec jubilation qu'on ne se lasse pas d'étudier l'interaction des couleurs entre elles. L'art, dit  Sol Lewit, doit engager doit engager l'esprit du spectateur plus que ses yeux et ses émotions. Cette déclaration, plus conceptuelle que minimaliste, s'applique à la sculpture faite de modules de bois laqué blanc, tous identiques, installée en réseau dans la salle voisine (123454321 - 1978-80) (photo 9)IMG_6986.JPG. Elle offre, comme les sculptures de Judd, ne nouvelle perception mentale et spatiale de l'oeuvre, celle d'une forme de base dont les éléments sont susceptibles d'être installés différemment en fonction du lieu ou elle s'inscrit.

Si les "Plan/figure series A B et G" de Robert Mangold (photo 10 et 11)IMG_6979.JPG IMG_6981.JPGne créent pas la même jubilation que les Wall Drawing de Sol Lewit, il n'en sont pas moins significatifs de la rigueur de ce mouvement auquel cet artiste est rarement rattaché. Influencé par le travail de Barnet Newman et par les recherches de Stella sur les limites du tableau il va façonner lui-même ses cadres. Ici sur de grands diptyques parallélépipédiques enduits d'un jus de deux couleurs différentes, il dessine à la main et au crayon des formes géométriques (ovales, ronds...) légèrement déformées introduisant un peut d'humanité dans ces grands monochromes où se perd le regard. Dans l'angle opposé de la pièce "Untitled (to Sabine and Holger 1966" de Dan Flavin, composée d'un ensemble de néons diffusant une couleur rose, transforme l'espace environnant et contamine par sa beauté l'ensemble de la pièceIMG_6984.JPG.

L'idée de modules préfabriqués se retrouve aussi chez Car André qui a bouleversé une caractéristique essentielle de la sculpture à savoir la verticalité en instaurant l'horizontalité. Le long chemin de grosses poutres en sapin Douglas laissé brut avec leurs accidents et leurs couleurs chaudes se déroule avec bonheur au pied des toiles de Sol Lewit (photo 11 et 12)IMG_6973.JPGIMG_6971.JPG. Cett oeuvre de 1981 institulée "Bar" rappelle l'attachement de Carl André à Brancusi dont il disait "Je ne fais que poser la colonne sans fin de Brancusi à même le sol au lieu de la dresser vers le ciel". Dans sa façon d'inviter le spectateur à toucher ses oeuvres en les parcourant, en ne lui offrant aucun point privilégié, aucune hiérarchie, en choisissant des matériaux naturels (cuivre, calcaire, ardoise) son oeuvre provoque un plaisir presque sensuel. Illuminé par le halo vert diffusé par l'éclair des néons de Dan Flavin, "Copper blue vein" de 1990 constitué de plaques de calcaire qui enserrent des modules de cuivre est d'une grande beauté et vous saisit dès l'entrée de l'exposition.

Même si la plupart des oeuvres exposées sont plus tardives que celles créées au moment de la naissance de ce mouvement, elles montrent que le minimalisme a continué son chemin jusqu'au début de XXIème siècle. Il a non seulement marqué certains artistes français tels que François Morellet, Martin Barré, Jean Degottex mais aussi ouvert la voie à la pratique des installations qui, elles aussi, se transforment en fonction du lieu ou elles s'inscrivent.

"Monumental minimal" - Galerie Thaddaeus Ropac - 69 avenue du Général Leclerc, 93522 - PANTIN (01 55 89 01 10). Jusqu'au 23 mars.