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17/05/2014

René Laubiès (par Régine)

Les oeuvre de René Laubiès des années 1960/1970 exposées actuellement à la Galerie Margaron procurent un plaisir quasi physique dont il serait dommage de se priver : plaisir communicatif d'un accord profond avec le monde, avec son rythme, son souffle, son flux.

Si Laubiès part de la nature pour peindre - il peint toujours dehors, dans des régions ensoleillées, en Inde, en Iran, en Turquie ou ailleurs et souvent face à a mer - sa peinture est totalement abstraite. Ce n'est pas l'objet qui l'intéresse mais la présence de l'espace, de la lumière, des vibrations de l'atmosphère.

Né à Saïgon où il passa son enfance, toute sa vie il restera marqué par l'Asie et sa façon  d'appréhender l'espace ; imprégné de taoïsme zen, il en expliqua lui-même le principe pour décrire son art : "Le Tao est un principe sans forme, ni commencement, ni fin. C'est le souffle vital qui anime l'univers. L'idéal taoïste est de se dépouiller de son Moi pour pouvoir se fondre dans ce flux. Un peintre doit être l'instrument conscient de cette force vitale.

Mort en 2006, Laubiès était un nomade ; il s'envolait pour des régions lointaines avec ses couleurs et quelques rouleaux de papier sous le bras, du papier généralement lisse qui permettait au pinceau de glisser plus facilement sur sa surface et de rendre mieux la transparence de l'air. A son retour ses dessins et peintures étaient pour la plupart marouflés sur toile.

De taille réduite, très proches les unes des autres, mais chacune ayant son caractère propre, ces oeuvres sont comme une variation sur un même thème qu'on ne se lasse pas de contempler. Sur un fond délicatement coloré, quelques traces de couleur écrasées puis raclées et étirées horizontalement avec une lame de rasoir captent notre regard, traces qui semblent flotter dans l'espace ou le traverser et lui donne son immensité, sa densité, sa présence. Rien de grandiose ni de spectaculaire dans cette peinture qui nous invite à la contemplation (photo 1)GEDC0015.JPG. L'artiste nous fait partager ses éblouissements et ses émotions devant les paysages qu'il contemple longuement avant de peindre.

Certaines oeuvres entraînent vers d'autres cieux. L'horizontalité et les couleurs sable et terre de sienne de celle intitulée "Iran" (15 x 38) (photo 2)GEDC0024.JPG dit l'espace aride, brûlé par le soleil de ce pays de plateaux et de steppes. Dans celle intitulée "Mykonos" (photo 3)GEDC0009.JPG, au centre d'un espace mouvant jaune ensoleillé les traces brunes qui le balayent se concentrent en une forme oblongue (une île ?). Mais rien n'est statique. Condensée à un moment cette forme pourrait aussi bien se dissoudre pour se reformer autrement et ailleurs.

Pour transcrire son propre saisissement devant ce qui pourrait être le spectacle d'un coucher de soleil ou d'une rizière - à Varkala peut-être, au sud de l'Inde où il avait coutume de passer l'hiver - Laubiès n'hésitait pas à utiliser des couleurs stridentes : rose fuschia, vert acide, jaune souffre mais avec une peinture très fluide, presque de l'aquarelle, pour être au plus près du flux de l'univers (photo 4)

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D'autres oeuvres ont particulièrement accroché mon regard :

Dans une petite toile de 1960 (39 x 53) des amas de peinture rouge se diluent dans un fond rose diaphane. Le rouge, comme du sang séché se fait blessure ; peinture douloureuse autant qu'enchanteresse et dont on a du mal à détacher son regard (photo 5)GEDC0021.JPG.

Dans le couloir qui mène aux autres pièces de la galerie deux tondos se côtoient (photo 6 et 7)GEDC0001.JPGGEDC0003.JPG. Semblables aux pierres de rêve chinoises dont les marbrures suggèrent un paysage que chacun organise comme il l'entend, ces deux oeuvres, l'une toute en nuances de verts, l'autre parcourue de nuées rouges ou orangées et dont la forme rappelle celle d'une mappemonde, nous ouvrent "L'infini de l'esprit".

Enfin, sous le rose légèrement violine de la petite toile de 1962 "Sans titre" qui se trouve dans la salle du fond à gauche affleure un poudroiement de jaune, de brun, de beige. "Méditation d'un moment perdu dans l'espace" comme dit si bien Bernard Noël (photo 8)GEDC0005.JPG.

Quelques encres sur papier accompagnent ces peintures. Faites d'un geste longuement muri la forme traverse l'espace de la feuille tel un nuage qui s'en échappe (photo 9)encre 2.JPG ; ou à peinte esquissé une trace semble se dissoudre dans l'immensité du ciel comme celle laissée par le vol d'un oiseau, d'un insecte ou d'un avion. Présence et évanouissement de la forme sont ici liés. Dans la salle du fond à gauche, une encre immense qui semble figurer une aile d'oiseau nous entraîne loin du papier sur laquelle elle est peinte (photo 10)

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(photo 11).

René Laubiès "L'infini de l'esprit", jusqu'au 7 juin - Galerie Margaron, 5 rue du Perche, 75003-Paris. 01 52 74 20 89. Du mardin au samedi de 11 h à 13 h et de 14 h 30 à 19 h 30.

 

 

 

03/05/2014

Sur le thème du tronc d'arbre (par Sylvie)

Ils ne sont pas botanistes mais ont en commun une même fascination pour l'arbre et particulièrement le tronc, dans une similitude de destin avec l'homme. Les oeuvres de deux de ces artistes sont encore visibles pendant quelques jours dans des galeries parisiennes. J'y ajouterai deux autres qui ont déjà exposé mais qui, faute d' avoir été remarqués pourront faire l'objet d'une découverte au Festival des jardins de Chaumont sur Loire qui vient d'ouvrir pour l'été.

002.JPGFabien Mérelle, le plus jeune - il est né en 1981 - est un dessinateur minutieux et imaginatif. Son travail sur papier à l'encre de Chine a d'ailleurs été récompensé par le prix Canson en 2010 et il figurait dans la collection Guerlain montrée à Beaubourg en 2013. Son univers, très personnel, mêle un onirique tantôt drolatique tantôt cauchemardesque à un réalisme absolu. A la galerie Praz-Delavallade à Paris, près du dessin d'un dormeur  couché (l'artiste?) au bas du corps-tronc, reptilien, coupé en rondelles (photo 2)Fabien-Merelle_web2.jpg, se trouvent deux  sculptures  figurant ce végétal: les doigts d'une petite main blanche posée sur sellette s' étirent en multiples branches feuillues comme prêtes à grifferP1000937.JPG (photo 3) ; il y a de la sorcellerie dans cette évocation. L'autre, rose et grenue comme la chair humaine impose sa verticalité d'arbre sans racine, presque obscène, d'où s'échappe une frêle branche desséchée de la même couleur (photo 1). A se demander si ce grand corps-phallus si humain et présent dans sa forme et sa dimension n'a pas perdu son pouvoir de donner vie. Mérelle joue si bien des disproportions, des contrastes, du merveilleux  et du monstrueux qu'on ne sait plus si les situations auxquelles il nous confronte sont seulement incongrues ou inquiétantes. "Je réalise des fantasmes et exorcise des phobies" dit-il.                                                                                                                                                 

g_MaisonRouge14ToutOublier03b.jpg Berlinde de Bruykere est une artiste belge , née en 1964. Aux côtés du photographe Matthieu Pernot et du peintre Philippe Vandenberg, exposés ensemble à la Maison Rouge, elle conduit notre regard à la misère du monde, à notre pauvre chair, à la solitude qu'elle a, semble t-il, vécue. Ses troncs raides, assemblés en sculptures couchées comme sur une table de dissection, habillés de cire rose et grise, souple et satinée comme peau humaine, évoquent une chair malade, au bord de la putréfaction, et en soulignent la fragilité (photo 4) autant que la cruauté des hommes et ses peurs les plus profondes.  Le dérisoire humain apparait sous le volume végétal. Un profond malaise nait des bandages de chiffons et des sangles de cuir qui les entourent. Martyr, isolement, viennent à l'esprit et nous ébranlent physiquement, rappelant les Christ morts des maîtres anciens. Sous l' obscénité évidente, apparait une façon de surmonter la désespérance, celle de l'humanité toute entière, celle de l'homme malgré son pouvoir sexuel, celle de l'Histoire et ses guerres - la Flandre de la guerre de 14 - celle de l'individu, l'artiste elle-même et ses souvenirs de tissus souillés dans on enfance malheureuse.

 

Henrique Oliveira-000_par7860595.jpgHenrique Oliveira, né en 1973, est brésilien. Je l'ai découvert au Collège des Bernardins à Paris en 2013. Le gigantesque tronc d'arbre noueux qu'il avait installé sous les ogives semblait devoir les pulvériser. Utilisant le bois de chantier qui permet d'épouser l'architecture et de se plier à des formes organiques, Oliveira met en évidence des forces obscures ou inconnues mais toujours d'une extrême puissance plastique et visuelle. Cette "transubstanciation" avait quelque chose de scatologique. Au Palais de Tokyo les troncs tordus emmêlés de "Baitogogo" étaient pris dans des poutres-supports. A Chaumont sur Loire "Momento fecundo" (photo 5), forme une impressionnante spirale, comme un immense serpent quasi vivant qui pousse de façon organique et déstabilise le visiteur dans sa perception de l'espace. C'est tout le bâtiment qui prend vie et les entrelacs, entre animal et végétal, s'enroulent aux charpentes et aux escaliers, comme un  réseau impossible à maitriser. A la manière des favelas de Sao Paulo !

Giuseppe Penone, né en 1947 en Italie, s'est illustré en dernier lieu dans les jardins du château de Versailles. La démesure de ses moulages en bronze était à la hauteur des lieux. On peut voir à Chaumont "l'arbre-chemin" une oeuvre pérenne qu'il a installée en 2012. Lui aussi en appelle à la similitude homme-arbre malgré leur différence de temporalité: une même matière fluide que le temps modifie. Proche du land-art et de l'arte povera, Penone exalte avec poésie et spiritualité la grandeur et la beauté du végétal, son énergie impalpable, dans une relation empathique avec l'homme.

Fabien Mérelle, galerie Praz-Delavallade, 5 rue des Haudriettes, 75003 Paris. Jusqu'au 17 mai 2014. Berlinde de Bruykere, à la Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert, 10 bd de la Bastille, 75012 Paris. J'usqu'au 11 mai 2014. Henrique de Oliveira et Giuseppe Penone au Festival des jardins de Chaumont sur loire, jusqu'au 2 novembre 2014.